‹ Histoire militaire des éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns de plus célèbres faits d'armes de l'antiquitéChapitre 52 sur 79 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Suite des expédients imaginés pour résister aux éléphants. — Disposition du champ debataille. — Mouvements de terre. — Pieux. — Palissades.— Piquets ferrés. — Chevaux de frise. — Chausse-trapes. — Analogie de ces moyens avec ceux dont on faisait usage contre les chars de guerre. — Applications utiles qu’on peut tirer de la science militaire des anciens. — Ordre de bataille et évolutions imaginées pour neutraliser l'effet des éléphants.

Toutes les fois qu’un général s'attendait à être attaqué par des éléphants, et qu’il pouvait disposer d'assez de temps, il faisait ouvrir de profondes tranchées en avant de son front de bataille , aux endroits où, d’après son plan et ses prévisions, il pensait que ces travaux devaient lui être plus avantageux. On cachait ensuite ces fossés avec des planches ou des claies, que l'on recouvrait de sable ou de gazon, et l’on dispersait au loin l’excédant des terres, afin de ne laisser aucune trace de l’opération. On attendait ensuite la charge des éléphants ; on cherchait même à la provoquer de ce côté, et ces animaux venaient se perdre dans les tranchées. Alors même que ce piége était éventé, il ne laissait pas cependant d’être utile, car il mettait une partie de l’armée à l'abri de l'attaque. Ce second cas était celui qui se présentait le plus ordinairement; car à moins de quelque rare configuration du sol, propre à masquer les travailleurs, on conçoit qu'il était difficile de faire, en présence de l'ennemi, sans en être aperçu, d'aussi grands mouvements de terre. On a pu remarquer, dans la relation de la bataille de Palerme‘, que Métellus avait

! Voyez ci-dessus, pages 152 et suiv.

eu soin de se couvrir ainsi de fossés et de tranchées, «fin de n'être pas attaqué par les éléphants sur trop de points à la fois. Il s'était seulement réservé de larges issues pour sortir en force, lorsque cela aurait convenu à ses projets. Nous verrons, au dernier chapitre de cet ouvrage, Tamerlan prendre les mêmes mesures pour se farantir de l'attaque des éléphants des Indiens.

Ces précautions étaient certainement en usage du temps de César; on en trouve la preuve dans l’histoire de sa campagne d'Afrique. Quelques jours avant la bataille de Thapsus, Scipion, qui prévoyait qu'on ne tarderait pas à en venir aux mains, envoya des explorateurs pour reconnaître la position et la force de l'ennemi , et principalement pour s'assurer si le dictateur n’avait pas fait creuser Île terrain en avant de ses retranchements, ou préparé d’autres piéges contre les éléphants. Ces espions furent découverts, et firent connaître à César les instructons qu’ils avaient recues !. Les explorateurs envoyés par Annibal au camp de Scipion, avant la bataille de Zama, avaient reçu sans doute de pareilles instructions , ainsi que ceux qui furent détachés par Pyrrhus pour examiner la force et la position des Romains avant la bataille d'Héraclée*?. Tous deux comptaient en effet beaucoup sur leurs éléphants, et avaient intérêt à connaître les mesures que lennemi aurait pu prendre pour en empécher Paction.

! «Pro speculatoribus missi à Scipione, ut perspiceremus, num «quæ fossæ aut insidiæ elephantis ante castra portasque valli fac- «tæ essent, simulque consilia vestra contra easdem bestias, com- (parationemque pugnæ Cognosceremus, atque ei renuntiaremus.» (irt., Bell. afric., XXXV.)

° Polyæn., Stratag., Vin, 16. — Tit. HiVUEXXS 20, Appian., Bell. punic., 39. — Valer. Maxim., 111, 7. — Polyb., xv, 5. — Eutrop., 1,22, et nn, 11.

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. Il, CHAP. IŸ. 285 Mais on n'avait pas toujours assez de temps pour faire de pareils travaux, et cependant il pouvait devenir urgent de garantir quelque partie de la ligne de l’attaque des éléphants. Alors on avait recours à d’autres moyens : un des plus usités consistait à fixer solidement dans le sol de gros pieux pointus (wall), plus forts que ceux dont on faisait usage pour fortifier le camp. Souvent ces pieux étaient bifurqués, ou terminés par plusieurs pointes, comme le bois du cerf: c’est pourquoi on leur donnait aussi le nom de cervoli ou cervi. Ces palissades, ou fraises, comme on voudra les appeler, suffisaient , lorsqu'elles étaient solidement construites, pour barrer le passage aux éléphants. Quelquefois on armait un certain nombre de soldats de grosses perches (sudes) garnies de pointes en fer. Ces hommes, destinés à protéger la première ligne, étaient choisis parmi les plus forts, et tenaient à peu près, dans l’ancienne milice, la place de nos sapeurs de régiments. Au moment de la Charge, ils se serraient sur un ou sur deux rangs, et présentaient aux éléphants une barrière d'autant plus formidable, qu'on pouvait la diriger à volonté sur tous les points. Mais les auteurs qui ont parlé de cet expédient n’ont point décrit avec assez de détails la manière dont on lemployait; il serait donc maintenant difficile de dire si ces soldats croisaient leurs piques à la manière des sarisses de la phalange, ou s'ils en appuyaient le talon contre terre, en tournant la pointe à la hauteur de la poitrine de l'éléphant. Dans ce dernier cas, ils auraient dû mettre un genou en terre, et cette supposition me paraît la plus admissible en ee qui regarde les Romains, car c'était précisément la position que prenaient les triaires tant qu'ils étaient en réserve !. Les Grecs adop-

! Voyez Tite-Live, vi, 8,

tèrent aussi quelquefois cette méthode; seulement ils n’appuyaient pas le pied de la sarisse contre le sol, car, attendu la longueur de cette arme, il n’aurait pas été facile d’en tenir la pointe à la hauteur de l'ennemi. Il est cependant certain que, dans quelques occasions, ils firent mettre le genou en terre, du moins aux premiers rangs de leur phalange; car ce fut par un semblable mouvement que Chabrias sauva son armée, vivement pressée par Agésilas ’.

Quelquefois, au lieu de fixer ces piquets dans le sol, ou d’en armer les troupes, on les réunissait pour en former comme des barrières portatives, qu’on pouvait placer et déplacer à volonté, suivant le besoin. On trouve un exemple de cet usage à la bataille de Gaza, où Démétrius Poliorcète fut vaincu par Ptolémée et Séleucus. Selon Diodore de Sicile, ces deux rois avaient fait préparer, pour se garantir de l'attaque des éléphants de Démétrius, des pieux ferrés et attachés par des chaines, qu'ils faisaient porter par leurs soldats, et placer où ils le jugeaient convenable. Cet appareil empêchait les éléphants d'avancer ?, et d'autant mieux, qu’on plaçait derrière beaucoup de tirailleurs, qui ne cessaient de lancer des traits et des pierres sur ces animaux, lorsqu'ils les voyaient arrêtés devant l'obstacle. Ptolémée dut en effet s’applaudir de cette invention, car non-seulement les éléphants

1 «Phalangem loco vetuit cedere, obnixoque genu scuto, projec- «taque hasta, impetum excipere hostium docuit.» (Corn. Nep. Chabr., 1.) — Cette manœuvre fit tant d'honneur à Chabrias, que les Athéniens lui élevèrent une statue qui le représentait armé en phalangite, et dans l'attitude que nous venons de décrire. Le même fait est rapporté par Polyen, Stratag., hib. 1, 1, n. 3.

2 Ilpoéraéav d'E T'AS GTATEWC TAUTNS (il s’agit dela cavalerie de l'aile droite) robe xoikoyvras paüpaxa cectdnpmmévoy xat dedemévov &Adasoiv, dv TapeoxeuXoayte ROÙS TRY TOY depdvrwv Épodov. Tañévros Jap robrou pédroy nv étoyety Ta Onpia THs eis TOULTPpOobEY Topeins. (Diodor. Sicul., xix, 83.)

ne purent franchir cette barrière, mais plusieurs y demeurèrent enferrés, ou, accablés par les traits, se retournèrent furieux contre l’armée de Démétrius, qui fut mise en déroute, et laissa au pouvoir des vainqueurs tous ses éléphants, au nombre de 43. Ptolémée et Séleucus n’en avaient point.

Quant à la construction matérielle de cet appareil, Diodore ne donne pas d’autres indications que celles que je viens de citer; ce qui n’est pas étonnant, car il s’agissait d’une invention connue de son temps, et qu’il suffisait de nommer pour se faire comprendre. Pour moi il est évident que c’était quelque chose d’analogue à nos chevaux de frise, et les expressions de l’historien me paraissent justifier cette supposition. « C’étaient, dit-il, des piquets ferrés et réunis par des chaînons » (yépaxa cecidnpopévov, xat dedeuévoy dAüsecw). Or, nos chevaux de frise ne sont de même que des pieux garnis de pointes de fer, fixés sur un axe portatif, et réunis par des bouts de chaînes. Ce moyen de défense contre la cavalerie a été connu de tout temps, et quoiqu'il ait perdu de son importance depuis l'invention dela baïonnette, nous l’avons vu employer encore pendant les dernières guerres. Seulement, je crois que ceux dont on se servait contre les éléphants étaient construits plus solidement , et avec des dimensions proportionnées à la force de ces animaux.

Les palissades, les chevaux de frise, et les autres moyens dont nous venons de parler, durent être employés fréquemment contre les éléphants, d’abord parce qu'ils se présentent naturellement à l’esprit ; en second lieu, parce que c'étaient les mêmes expédients dont on avait coutume de se servir contre les chars de bataille. L'analogie qu'il y avait entre ces deux moyens de guerre nous conduit à penser qu'il y en eut également dans les obstacles qu'on leur opposait. Cette ressemblance de-

viendra plus sensible par l'exemple suivant, que j'emprunte aux Stratagèmes de Frontin. À la bataille d'Orchomène, gagnée par Sylla sur les généraux de Mithridate, il ñ y avait dans l’armée du roi beaucoup de chars garnis de faux, qui causaient aux Romains de vives appréhensions. Pour parer au danger, Sylla couvrit d’abord ses ailes par des retranchements et des redoutes, afin de n'être pas tourné; puis, ayant rangé son armée sur trois lignes, il fit planter entre la première et la seconde plusieurs rangs de forts piquets , tellement rapprochés , que les chars ne pouvaient pénétrer dans les intervailes, tandis que les hommes pouvaient y circuler librement. Ce travail, dont les matériaux avaient été préparés à l'avance, fut exécuté sans que l’ennemi en eût le moindre soupçon. Aussitôt que les chars s’ébranlèrent, Sylla fit rapidement disparaître sa première ligne derrière les palissades , et, par un mouvement simultané, il y fit entrer une nuée d’archers et de frondeurs, qui accablèrent de traits les attelages et les conducteurs , tandis que toute l’armée poussait des cris pour effrayer les chevaux. Tous Jes coups portaient, parce qu’ils venaient de près, et que les tireurs , abrités derrière les piquets, avaient tout je loisir de bien viser. Plusieurs chars, emportés par leur élan, allèrent se briser contre l’estacade; mais le plus grand nombre se retournèrent, et, courant à bride abattue sur leur propre armée, ils la bouleversèrent complétement’. Îl est évident que l'effet aurait été le même , si le général romain eût eu, au lieu de chars, des éléphants à combattre. Suivant Frontin, un pareil stratagème fut employé par César contre les chars des Gaulois. Quoique ce grand capitaine ne parle pas de cette

1 Frontin., Stralag., ln, 3, 0. 17.

2 «GC. Cæsar Gallorum falcatas quadrigas eadem ratione palis «defixis excepit inhibuitque.» (Frontin., &bid., n. 18.)

circonstance, il est possible que le fait soit arrivé, sinon dans les Gaules, du moins en Bretagne, où, ainsi qu'il est dit dans les Commentaires, l’usage de chariots de guerre était commun.

Ün autre moyen très-propre à arrêter la marche des éléphants, c'était de répandre des chausse-trapes ; car les anciens connaissaient cette invention, et ils l’ont toujours employée contre la cavalerie‘. Ils appelaient ces instruments s#mulr, ou bien tribuli, du nom d’une espèce de chardon hérissé de piquants; ou enfin murices, par analogieäun coquillage qui est également armé de pointes. Les chaussetrapessontformées, comme onsait, de quatre pointes de fer partant du même centre, et tellement disposées, que l’une d’elles est toujours tournée en haut et prête à percer le pied qui s’appuierait dessus. Un terrain qui en est parsemé est impraticable pour la cavalerie; à plus forte raison devait-il l’être pour des quadrupèdes plus lourds que les chevaux , et qui ont le pied plus large et plus tendre. Ce moyen de se garantir de l'attaque des éléphants fut en effet en usage de tout temps, et on le trouve indiqué dans les Cestes de Jules Africain, auteur que j'ai déjà cité d’après le résumé qu’en donne Guischardt. Quelquefois on substituaitaux chausse-trapes des planches ou des tringles traversées par des clous, et qu’on enfouissait en terre, de manière que les pointes seules sortissent du sol. Nous avons vu que cet expédient fut employé avec succès par les habitants de Mégalopolis contre les éléphants de Polysperchon. On trouve d’ailleurs un exemple remarquable de l'emploi des chausse-trapes dans

1! Darius en avait fait répandre sur le terrain où il attendait la cavalerie macédonienne; ce fut un transfuge qui en prévint Alexandre, avant la bataille d’Arbelles. «Murices ferreos in terram «defodisse Darium, qua hostem equites emissurum esse credebat. » (Quint. Curt., 1v, 13.)

l’histoire de la conquête de l’Inde par Tamerlan; ce fut, en effet, au moyen de ces instruments que ce prince rendit inutiles les nombreux éléphants des Indiens. Maisnous au: rons plus tard occasion de revenir sur ces événements. Les stylicæci employés par César pour défendre les approches de son camp, en Afrique, étaient aussi une espèce de chausse-trapes !.

Tous ces faits tendent à démontrer une vérité capitale, c’est que l'esprit humain, placé dans les mêmes circonstances, se développe à peu près de la même manière; aux mêmes dangers il oppose toujours les mêmes remèdes, autant que le lui permettent les moyens dont il peut disposer. Les Grecs et les Romains ont fait ce que nous aurions fait à leur place, et ils feraient maintenant ce que nous faisons nous-mêmes : c’est une réflexion qui se présente souvent à l'esprit, lorsque l’on parcourt l’histoire des grands capitaines de l'antiquité: Vingt: ou trente siècles écoulés depuis lors n’ont apporté presque aucune différence dans la conduite des opérations et dans les bases de la stratégie : les applications mêmes et les formes se ressemblent. Ce n’est pas que je veuille soutenir que la diversité des armes, la composition du personnel, les progrès des sciences, et plus que tout cela, l'esprit de la politique et des législations modernes, n'aient amené de grandes modifications dans les détails; mais s'il n'y a pas toujours identité dans les moyens, il ya certainement unité dans les principes et analogie dans les résultats. On voudra bien, je l'espère, me passer cette digression, qui n’est point étrangère à mon but:

! Beaucoup d'auteurs ont mentionné l’emploi de ces instruments; nous citerons entre autres Polyæn., Stratag., 1v, 3, n. 17. — Veget., de Re milit., 11, 24. — Cæs., Bell. gall., vi, 73. — Hirtius, Bell. afric., 31.—Sil, Ttalic., Punicor, x, vers. 414. Herodian., 1v. ad fin.— Just. Lips., Poliorcet., Gb. un, dialog. 2, et lib. v, dialog, 8.

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. il, CHAP. IV. 291

car si l'étude des antiquités militaires ne devait avoir aucune application utile pour la tactique de nos jours, ce serait la plus aride des occupations. Mais tel n’est pas le jugement qu’en ont porté les plus grands capitaines des temps modernes; ils ont, au contraire ; profondément médité sur les guerres des anciens, et ils y ont puisé d’utiles lecons !. C’est en se faisant les disciples des Alexandre, des César, des Scipion, des Annibal, que les Gustave-Adolphe, les Turenne, les Montecucoli, les Frédéric, les Napoléon, sont devenus à leur tour les favoris de la victoire; aussi, tout militaire éclairé trouvera-t-1l qu’il y a un sens profond dans cette allocuüon du grand Condé à ses officiers : Messieurs , si César et Scipion pouvaient revenir, ils battraient tous les généraux de Louis XIV?!

Nous nous convaincrons encore davantage de la justesse de ces réflexions, en examinant les dispositions que les Romains donnaient à leurs troupes, toutes les fois qu'il leur arrivait d’avoir en tête des éléphants. On sait que, d’après l'ordonnance accoutumée, on formait chaque légion sur trois lignes : par manipules, pendant les beaux temps de la république; par cohortes, depuis l’époque de Marius et de César. On appelait vores (viæ) les intervalles laissés entre ces subdivisions, et ces voies étaient disposées de manière que les pleins d'une ligne répondissent aux vides de celle qui la suivait; en un mot, les manipules et les cohortes étaient arrangés, comme on

1 «Malgré le changement des armes et la découverte de la poudre, dit un juge très-compétent , l’art militaire des anciens sera toujours l’école des bons officiers.» (Guischardt, Mém. milit., pag. 1.) En effet, quoique l'invention des armes à feu ait bouleversé la tactique , elle n’a presque pas modifié la stratégie.

? «Gli antichi facevano ogni cosa meglio e con maggior pru- «denza di noi.» (Machiavelli, {rte della guerra, lb. vr.)

dirait aujourd'hui, en échiquier. Ces intervalles servaient principalement pour les passages de lignes, à peu près comme cela se pratique de nos jours. La place de la cavalerie était aux ailes, et les troupes légères, portées en avant, servalent à couvrir le front de l’armée. Quelquefois cependant on en rejetait une partie sur les flancs, lorsqu'elles étaient en surabondance.

Quant à la largeur des voies, on est fondé à croire qu'il ÿ avait autant de plein que de vide, afin qu’au besoin les pelotons d’une ligne pussent venir s’emboiter dans celle qui la précédait. Néanmoins, rien ne prouve que cette prescription ait été de rigueur, et chaque général réglait peut-être les dimensions de ces espaces à saguise, selon qu'il lui convenait de donner à son front de bataille plus ou moins d’étendue, ou d’après le nombre des troupes et les circonstances du terrain. Souvent ces intervalles étaient remplis avec des tirailleurs, et quelquefois même ils étaient supprimés entièrement, surtout lorsque le déploiement avait lieu par cohortes : cette dernière ordonnance fut souvent adoptée par César.

Mais ces dispositions ne convenaient plus lorsqu'on s'attendait à combattre des éléphants. Les Romains avaient compris qu'en pareil cas il fallait préférer une formation qui püt céder sans se rompre, et ouvrir des issues sans se désorganiser. Ils posèrent donc en principe de donner plus de largeur aux espaces des manipules, de ne pas placer les pleins d’une ligne vis-à-vis les vides de l’autre. afin de laisser les voies ouvertes dans toute leur largeur, de la tête à la queue. Ainsi, pour garder le langage de la tactique moderne, les guides de gauche et de droite de chaque peloton se couvraient exactement dans les trois lignes. Pour dérober à l'ennemi la connaissance de ces dispositions, on masquait les vides avec des troupes légères; mais à peine les éléphants commencaient-ils à

s ébranler, que ces troupes se portaient à leur rencontre et tâchaient de les entourer et de les pousser dans les intervalles, tandis que l'infanterie de ligne tenait ferme à son poste, et leur opposait un mur de piques et de boucliers. Enfin, un de ces animaux s’engageait-il dans ces espèces de couloirs , tout le monde se serrait aussitôt pour le poursuivre et pour lui barrer le retour. On parvenait quelquefois ainsi à le prendre vivant, le plus souvent à le tuer; et si, par hasard, il réussissait à se frayer un passage et à se sauver dans la campagne, on était toujours maître de l’y cerner et d’en avoir bon marché !.

Ce moyen, aussi simple que rationnel, était encore une imitation de celui qui avait été imaginé contre les chars de bataille;en effet, lameilleuremanière deneutraliserl’action de ces instruments de destruction, c'était de leur ouvrir des passages : ce fut la manœuvre dont se servit César pour éviter ceux des Bretons ?. Alexandre n’en prescrivit pas d'autre à ses soldats avant la bataille d’Arbelles #: ils suivirent ses prescriptions, et les chars de Darius ne servirent qu’à augmenter les pertes de son armée. Lorsque ces mêmes Macédoniens se trouvèrent, quelques années plus tard, en face des éléphants de Porus, ils n’eurent qu'à se souvenir de la méthode qui, leur avait si bien réussi contre les chars; et, d’aprèsle témoignage d’Arrien c'est ce qu’ils firent en effet : chaque fois, dit cet historien,

l «Præterea, venientibus belluis, qua irrupissent aciem, spatium «milites dabant : que quum in agmen medium pervenissent, cir- «cumfusis undiquearmatorum globis, cum magistris absque vul- «neribus capiebantur. » (Veget., de Re milit., 11, 24.)

2 Dion. Cass., xL, 1.

* «Si falcatos currus cumfremitu barbari emitterent, ipsi , laxa- «us ordinibus, impetum occurrentium silentio exciperent, » (Quint. Cure, 1v, 13.) CF, Diod. Sicul., xvrr, 57, 58.

que les soldats étaient trop pressés par les bêtes, ils leur ouvraient un passage , et les accablaient ensuite de leurs traits !.

Ces précautions étaient d’ailleurs autant le résultat de l'expérience que du raisonnement. Il en coûta cher à Régulus pour les avoir négligées, etson armée fut écrasée par cette seule raison qu’il n'avait pas ménagé assez d’intervalles pour laisser écouler les éléphants”. Ce fut probablement après ce funeste événement que les Romains adoptèrent une tactique différente ; Scipion en fit son profit à la bataille de Zama, et fut peut-être redevable de la victoire aux espaces qu’il avait laissés entre les manipules dans toute la profondeur de ses lignes *, Ses successeurs furent fidèles à ce principe jusqu'aux derniers temps de la république. On en trouve une preuve dans l’histoire de la guerre de Jugurtha. Métellus, s’attendant à être attaqué sur les bords du Muthul, et sachant que Jugurtha avait beaucoup d’éléphants, rangea immédiatement son armée par manipules , entre lesquels il plaça des piquets d’archers et de frondeurs, sans doute pour masquer les issues qui devaient servir à l’écoulement de ces animaux. Ce ne fut qu'après avoir pris ces dispositions qu'il s’avança à la rencontre de l’en-

nemi *.

1 AN oi LLEV Maxed'oves..…… Tois Onpiots , ÔTN pLEv ÉTipépoivro, Eixov* ATOGTPAEM* rov dE élyovro écaxovritovres. (Arrian., Exped. Alex., V, 17.)

2 Voyez ci-dessus, pag. 139 et suiv.

3 Voyez pag. 194 et suiv.

# Sallust., Jugurt., 53.

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