CHAPITRE V
Moyens d'aguerrir les hommes et les chevaux contre les éléphants. — Exemple tiré des Commentaires de César. — Faux éléphants imaginés par Persée et par Sémiramis. — Traits de bravoure personnelle, soit des Romains, soit des étrangers, combattant contre les éléphants.
«Et ivit sub pedes elephantis, et supposuit se “ei, et occidit eum; et cecidit in terram super «ipsum; et mortuus est illie. » (Mace., 1, 6, v. 44.)
Tacite termine par cette juste et profonde observation la description des moyens employés par des guerriers suèves pour frapper leurs ennemis de terreur, même avant le combat : «Il n’est pas de bataille où la défaite ne commence par les yeux'.» L’apparence du danger ébranle en effet le courage, bien plus que sa gravité. Le prestige des préventions captive les sens et exerce plus d'influence que l'impression matérielle des objets ; ais à mesure que ceux-ci nous deviennent familiers, ils perdent de leur importance, et souvent nous finissons par mépriser ce qui d’abord nous avait fasciné. Végèce a converti cette observation en aphorisme militaire : «Subita conterrent hostes, dit-il, usitata viles- «eunt?.» [ln’est, en effet, que trop vrai que le commun des hommes ressemble aux grenouilles de la fable.
Convaineus de cette vérité, les Romains s’appliquèrent de bonne heure à guérir leurs soldats de la peur des éléphants. Toutes les fois qu'il leur arriva d’avoir de ces quadrupèdes en leur pouvoir, ils eurent soin de les
1 «Primi in omnibus prælns oculi vincuntur.» (Tacit., de Mor,
German., 43.) 2 Veget., de Re mulit., 111, 26.
exposer aux yeux du peuple , en laissant à tout le monde la liberté de les examiner et même de les tourmenter à loisir, afin que chacun püt se convaincre qu'ils n’étaient pas aussi à craindre qu’on l’avait imaginé d’abord. Pour inspirer aux troupes de l'assurance, et même du mépris pour ces colosses, non-seulement on fit combattre des gladiateurs contre eux, mais en les fit même poursuivre dans le cirque, à coups de bâtons, comme un vil troupeau , par des goujats et par des hommes des classes les plus méprisées !.
On sait combien les Romains attachaient d'importance à tout ce qui est relatif à la guerre : il est donc naturel de supposer que parmi les exercices du champ de Mars, il y en avait où les jeunes citoyens apprenaient à combattre les éléphants , et où l’on accoutumait les chevaux à soutenir l'aspect et les cris de ces animaux. Peut-être de semblables écoles étaient-elles établies dans les champs de Laurentum et dans les autres endroits où se trouvaient des dépôts d’éléphants. Nous savons que parmi les différentes espèces de gladiateurs, il y en avait qui faisaient profession de combattre les bêtes féroces, et auxquels on donnait le nom de bestiari. Ces hommes recevaient une instruction particulière, selon les espèces d'animaux auxquels on les destinait; en conséquence, ceux qui devaient se mesurer avec les éléphants devaient s'appliquer à connaître le fort et le faible de ces quadrupèdes, leurs moyens d'attaque et les armes les plus convenables pour les combattre. De nos jours encore jamais les foreros espagnols ne se risquent à paraître dans
! «Inductos in circum, atque ut contemptus eorum incresceret, «ab operariis hastas præpilatas habentibus per circum totum «actos.» (Plin,, Hist. nat., Vi, 6.) — On sait que les hastæ præpilalæ étaient des piques sans fer, dont on se servait pour la première Instruction des soldats et des gladiateurs.
l'arène avant de s'être livrés à de semblables exercices. Peut-on, après cela, supposer que, dans un pays éminemment militaire, on ait négligé de donner aux soldats une instruction que recevaient des hommes destinés à de simples amusements ! ?
Ce qui me porte à adopter cette conjecture , c'est la méthode employée par César . pendant la guerre d’Afrique, pour apprendre à ses soldats à combattre les éléphants. Il savait que Juba et Scipion en avaient un grand nombre dans leur armée, et ses légions, qui ne s'étaient jamais trouvées en face de ces animaux, s’en faisaient une idée exagerée : afin de les familiariser avec ce nouveau danger, il en fit venir d'Italie , et les exposa au milieu de son camp, en faisant soigneusement remarquer à tout le monde les parties de leur corps où leur peau était plus tendre et plus facile à entamer. Comme il savait que ceux de Juba étaient cuirassés, il arma aussi les siens, pour faire connaître à ses soldats les défauts de leur armure et les endroits où l’on pouvait les frapper avec plus d'effet; puis il fit distribuer aux cavaliers et aux fantassins des javelots émoussés et d’autres armes inoffensives, pour les exercer à des attaques simulées ; enfin, les éléphants furent, par ses ordres, irrités et excités, afin qu’on apprit par expérience l’art de se soustraire à leur poursuite. Ces escarmouches avaient en outre l'avantage d’accoutumer les chevaux à la vue et à l'odeur de ces animaux. La victoire de Thapsus fut le fruit de ces sages précautions, et ces fiers quadrupèdes, qu’on avait amenés pour détruire l’armée du dictateur, servirent d'ornement à son triomphe *.
1 Bulenger., de Fenatione circensi. — Pitiscus, Leæic. ut ou romanar., VOC. Bestiarii.
2? Hirt., Bell. afric., T2. — Dion. Cass., xt, Î. — Jul, Cels.,
Cæs. vit.
Dans de semblables circonstances, Persée, roi de Macédoine , s’avisa d’un étrange expédient, que je rapporterai sur l'autorité de Polyen. Les Romains, qui lui faisaient la guerre, avaient des éléphants, et il en redoutait l'effet, principalement pour sa cavalerie. Voulant donc accoutumer ses chevaux à la vue de ces animaux, et n’en ayant aucun en son pouvoir, il imagina d'en faire construire en charpente, et il fut si bien servi que non-seulement ces simulacres avaient la forme et la couleur des vrais éléphants, mais qu’on leur donnait aussi le mouvement au moyen de quelques hommes cachés dans l’intérieur. Ces hommes étaient munis de trompettes, avec lesquelles ils imitaient le ri que pousse l’animal lorsqu'il est en fureur; et l’auteur ajoute qu’à laide de cette invention, Persée parvint à vainere la répugnance de ses chevaux, et put les mener contre les éléphants du consul !. Quoi qu’il en soit, elle ne lempêcha pas d’être vaincu, et de perdre la couronne et la liberté.
Du reste, le dernier roi de Macédoine n'était pas le premier qui employait ce moyen de suppléer au manque de véritabies éléphants. Longtemps auparavant, suivant Diodore de Sicile, Sémiramis avait donné un semblable exemple. Cette princesse, dit cet historien, voulait faire la guerre à Stabrobatès, roi de l'Inde; mais ce prince avait sur elle un grand avantage, à cause des éléphants dont 1l était abondamment pourvu. Dans l’espoir de jeter l’effroi parmi les Indiens, qui étaient persuadés que leur pays était le seul où pussent naître ces animaux, elle imagina d’en fabriquer d’artificiels. A cet effet, elle fit tuer 300,000 bœufs noirs, et avec plusieurs peaux cousues ensemble et remplies de foin. elle fit faire un certain nombre de mannequins exacte-
1 Polyvæn., Stratag., 1V, 20.
ment semblables à des éléphants. Dans chacun d’eux était placé un chameau pour le faire mouvoir, et un homme pour le gouverner. L'historien ajoute qu’il fallut deux années pour achever ces préparatifs, qui cependant ne servirent de rien, car Sémiramis échoua complétement, et perdit dans cette expédition la plus grande partie de son armée. Je n’entreprendrai pas de rapporter toutes les exagérations dont Diodore a surchargé son récit ; je me contenterai de faire remarquer que l’on peut, jusqu'à un certain point, admettre le fait des faux re ra tout en rejetant les détails qui choquent le bon sens!
La fierté des Rtrasdhs dédaignait de pareils artifices ; ce fut ouvertement et à force de courage qu'ils voulurent triompher des éléphants. Plus d’une fois on vit chez eux de simples soldats, se dévouant pour le salut commun, se mesurer avec ces terribles adversaires, et être assez heureux pour les terrasser. Nous avons cité un fait semblable en parlant de la bataille d’Asculum ?; mais il ne faut point s'étonner que, jusque dansles derniers rangs, on montrât alors de l'héroisme : les premiers personnages de l État se faisaient un devoir de donner exemple du courage et du sang-froid, en présence des mêmes dangers. Qui ne connaît l’admirable impassibilité dont fit preuve Fabricius, lorsqu’au milieu d’une conférence amicale, Pyrrhus lexposa tout à coup au plus fort de ses éléphants *? Cet esprit d’intrépidité se soutint dans les armées romaines, et les chefs furent les premiers à en
1 Diodor. Sicul., n, 16.
2 Voyez ci-dessus, page 122.
3 «Ton or, dit ce grand homme, en voyant cet animal entière ment nouveau pour lui, ton or ne m'a pas séduit hier ; ton monstre ne meffraiera pas aujourd’hui. » Oùre 46; pe ro youoioy éxivnasv, oûre npepov rù Gnpiov. (Plutarch., Pyrrh., 20
donner des preuves, toutes les fois qu’ils eurent besoin de rendre la confiance à leurs soldats par quelque trait de bravoure personnelle. C’est , entre autres, ce que fit Scipion à la bataille de Zama !.
Mais ce n’est pas seulement dans l’histoire romaine que l’on rencontre de pareils traits. Ptolémée Lagus était aux prises avec Perdiccas, sur les bords du Nil; bientôt les éléphants de son adversaire portèrent la terreur et le désordre dans ses lignes; il comprit qu'il était temps de payer de sa personne, et de relever par quelque action de vigueur le courage de ses troupes. S'armant donc d'une sarisse, il court au premier éléphant qu'il rencontre, l'attaque résolument, le frappe aux yeux, renverse l'Indien qui le conduit, et aussitôt, les Égyptiens reprenant courage, se jettent à à l’envi sur ces animaux, et l'ennemi est forcé de battre en retraite ?.
Tout le monde connaît la résolution magnanime que prit et exécuta Éléazar dans les gorges de Bethzacharah. Apercevant au milieu de la bataille un grand éléphant chargé de la tour du roi (Antiochus Eupator), ce généreux Machabée se fait jour à travers les ennemis, et espérant terminer la guerre d’un seul coup, il se glisse sous le ventre de la bête et y enfonce son épée. C'était sans doute la seule partie vulnérable du corps de cet animal, qui était bardé de fer. Mais ce trait de patriotisme coûta la vie au courageux Israélite, qui fut écrasé par la chute de son lourd adversaire ?.
C'est ici que doit naturellement trouver sa place le récit d’un trait de présence d'esprit tellement étonnant, que s'il n'était attesté par un historien grave et sensé,
1 Voyez ci-dessus , page 199.
2? Diodor. Sicul., xvut, 33, 35. — Mannert, Geschichte der unmittelbaren Nachfolger Alexanders, +, 4.
* Joseph., 4ntiquit. judaic., Xu, 9. — Maccab., 1, 6, vers. 44.
on serait tenté de le traiter de fabuleux. A la bataille de Thapsus, un éléphant, exaspéré par les blessures qu'il avait reçues, s'était jeté sur un valet de l’armée romaine, et le foulait aux pieds ; un vétéran de la 5° légion accourut aux cris du malheureux, et il se disposait à frapper l'animal, lorsque celui-ci le saisit lui-même avec sa trompe et le souleva en l’air; mais le vieux soldat ne perdit pas la tête: il se hâta de tirer son épée, et en donna tant de coups sur la trompe dont il était entouré , que l'éléphant, vaincu par la douleur , abandonna enfin sa proie, et s'enfuit en poussant des cris épouvantables !.
Ce fait, quelque extraordinaire qu'il soit, paraîtra moins étonnant, si l’on se rappelle ce que nous avons dit des précautions prises par César pour aguerrir ses troupes contre les éléphants. Il y avait tellement réussi, que cette même 5° légion, à laquelle appartenait le vétéran dont nous venons de parler, avait demandé comme une faveur d’être employée de préférence contre ces animaux; etelle remplit si bien ses engagements, qu'elle obtint le privilége de porter sur ses enseignes l’image d’un éléphant. Elle jouissait encore de cette distinction honorifique du temps d’Appien, c’est-à-dire environ deux cents ans après la bataille de Thapsus ?.
D'autres légions avaient montré la même intrépidité dans les guerres précédentes ; nous avons rapporté ailleurs® un trait remarquable de courage des hastaires de la 11°, contre les éléphants de Magon; enfin, quelque temps avant ce dernier événement, On avait vu un de ces
! On trouve dans Hirtius un récit très-circonstancié de cet événement. (Bell. afric., 84.) 11 en est fait mention dans la Vie de César, attribuée à Jul. Celsus; enfin Silius Italicus en fait le sujet de l’un des épisodes de son poëme. (Punic.,1x, vers. 587. 44.)
2 Appian., Bell. civil., 1, 96.
# Voyez ci-dessus, page 187.
animaux abattu par un seul homme, en combat singulier. Annibal se donnait souvent le plaisir barbare de faire combattre les prisonniers romains les uns contre les autres jusqu’à extermination; il arriva un jour qu'un seul de ces malheureux survécut à cette terrible épreuve, sans avoir reçu aucune blessure : Annibal le fit exposer à un éléphant, et lui promit la vie et la liberté s'il parvenait à le tuer. Amené au milieu de l'arène, sous les yeux d’une multitude féroce et avide de sang, le soldat tua l’animal, au srand regret du général carthaginois, qui comprit aussitôt que la vue de cet homme et la renommée de sa victoire pouvaient encourager les Romains à combattre les éléphants , et leur ôter une partie de la terreur que leur causaient ces animaux. Îl ajouta donc la perfidie à la cruauté, et après lavoir laissé partir, il le fit poursuivre par des cavaliers qui l’assassinèrent en route !.
On a lieu sans doute de s'étonner qu'un animal aussi fort et aussi puissamment organisé ait pu être terrassé par un seul homme, et quelquefois d’un seul coup. Il y eut cependant des exemples de faits semblables, même dans le cirque et dans l’amphithéâtre, sous les yeux du peuple romain. Pompée y exposa une fois vingt éléphants, qui combattirent contre des Gétules armés de piques. Un de ces Africains eut l'adresse d’enfoncer sa pointe dans l'œil d’un de ces animaux, qui tomba roide mort, le coup ayant pénétré jusqu’au fond du crâne. Sous les empereurs Claude et Néron, la dernière épreuve que l’on exigeàt des gladiateurs, avant de leur accorder la retraite, c'était de combattre corps à corps avec un éléphant?. Nous verrons plus tard que Commode, pour
{ Plin., Hist. nat., VI, 7.
2 Jdem., ibid.
DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 11, CHAP. V. 305 faire preuve de sa force, tua d’un seul coup de lance un de ces animaux; enfin, on attribue à Caracalla une prouesse semblable.
Ge fut surtout pendant la seconde guerre punique que les Romains apprirent les moyens de résister aux éléphants. L’habitude d'en triompher les fortifia tellement contre ce danger, qu’ils n’y faisaient à la fin presque plus attention : aussi, dans la suite, lorsqu'ils rencontrèrent ces mêmes quadrupèdes, soit en Asie dans l’armée d’Antiochus , soit en Numidie dans celle de Jugurtha, ce fut pour eux comme un jeu de les repousser et de les vaincre. Cette réflexion que Tite-Live a consignée dans son histoire servira comme de résumé à tout ce que nous avons dit à ce sujet dans ce chapitre et dans Les deux précédents : «Le soldat romain n’était plus même arrêté par les éléphants placés entre les bataillons; car, depuis les guerres d'Afrique, il était accoutumé à éviter l’impétuosité de ces animaux , et à les attaquer de côté, pour les percer avec des javelots, ou pour leur couper les jarrets, lorsqu'il parvenait à les approcher de plus près !.» Ce passage se rapporte à la bataille de Magnésie, dont nous aurons bientôt occasion de parler.
! «Ne interpositi quidem elephanti militem romanum deterre- «‘bant, adsuetum jam ab africis bellis et vitare impetum belluæ , ‘et ex transverso aut pilis incessere, aut, si propius subire posset, ‘gladio nervos incidere.» (Tit. Liv., xxxvir, 42.)
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