CHAPITRE VL
Proportion du nombre des éléphants employés dans les batailles, avec la force des armées. — Place qu’ils occupaient dansle camp et dans les marches. — Comparaison de ces animaux avec l'artillerie. — Manière dont on les rangeait en bataille, — Principes que les anciens suivaient à cet égard. — Troupes qu’on entremélait aux éléphants. — Exemples tirés de quelques faits d’armes de l'antiquité. — Disposition singulière des éléphants à la bataille de Mugnésie.
«Belluæ dispositæ inter armatos, speciem turrium « procul fecerant. » (Quint. Curt., vit, 14.)
Nous avons jusqu'ici trouvé dans l'antiquité des traces plus ou moins nombreuses pour nous guider dans nos recherches. Dans l'examen de la question que nous allons entamer, nous serons presque abandonnés à nos propres conjectures. Rien n’annonce, en effet, que les nations de l'Occident aient jamais établi, d’après une règle quelconque, la proportion qui devait exister entre le nombre de ces animaux et la force des armées ; au contraire, tout porte à croire que jamais il n’y a eu rien de fixe à cetégard. Cette proportion dépendaitnécessairement du plus ou moins de facilité qu’on avait pour se procurer ces quadrupèdes , et de la nature du pays où l’on voulait faire la guerre; car ce qui pouvait être utile dans un pays de plaine, n’aurait causé que de l'embarras sur un terrain coupé et dans une contrée montagneuse. Il devait donc en être des éléphants comme des chars de bataille, et comme il en est aujourd'hui des pièces d'artillerie, dont les calibres et le nombre sont réglés sur la topographie des contrées où l’on se propose de porter la guerre.
I nous suffira, pour être parfaitement convaincus qu'il ne put jamais y avoir, en Occident, aucune proportion arrêtée entre le nombre des troupes et celui des élé-
phants, de jeter un rapide coup d'œil sur les batailles où ont figuré ces animaux.
À commencer, en effet, par la première, celle de l’'Hydaspe, nous voyons dans l’armée de Porus 200 éléphants sur 34,000 combattants; Séleucus en présente au moins 400 sur 70,000 hommes à la bataille d’Ipsus : dans ces deux cas, la proportion serait d'environ 6 éléphants sur 1,000 combattants. Celle qui résulte de la composition de l’armée de Xanthippe, à la bataille de Tunis, est encore plus forte, puisque ce général avait 100 éléphants sur 14,000 hommes. Asdrubal se présenta devant Palerme avec 30,000 hommes et 130 éléphants, ce qui faisait un peu plus de 4 sur 1,009; tandis que Ptolémée Philométor n’en avait, à la bataille de Raphia, que 73 pour une armée de 75,000 hommes, ce qui ne faisait pas 1 sur 1,000. L'armée d’Antigone, à Ipsus, présentait la même proportion : elle se composait de 75 éléphants sur 70,000 combattants. Pyrrhus amena en Italie 28,009 hommes et 20 éléphants, et dans le Péloponèse, 27,000 hommes et 24 éléphants. L'armée que les Carthaginois envoyèrent en Sicile sous le commandement d'Hannon | au commencement de la première guerre punique, comptait 60 éléphants sur 56,500 hommes de toute arme. Démétrius en avait, à Gaza, 43 sur 15,400 combattants, ce qui faisait environ 3 sur 1,000. Juba et Scipion n’en comptaient que 64 sur 80,000 hommes, à la bataille de Thapsus. Enfin, Annibal, qui n’en avait pris que 38 ou 40, avec une armée de 60,000 hommes, pour traverser les Pyrénées , en déploya ensuite au moins 80 sur 50,000 combattants, dans la plaine de Zama. Ces exemples suffisent pour démontrer qu'il n’y eut jamais rien d’arrêté à cet égard"; un plus grand nombre de rapprochements semblables n’ajouterait rien à la démonstration.
1 Ces réflexions ne sont applicables qu'aux armées de l’Occi-
Il est hors de doute que les éléphants avaient leur place dans le camp aussi bien que les hommes et les chevaux. Ce fait ressort clairement de la relation de la bataille de Thapsus, où il est dit que les éléphants de Juba, vivement poursuivis par les soldats de César, prirent la fuite et se pressèrent vers les portes du camp, dont les forüfications n'étaient pas encore achevées!. Un cas semblable se présenta à la bataille de Canusiuwm , gagnée par Marcellus sur Annibal. Les éléphants, poursuivis par les Romains, se sauvèrent dans le camp des Carthaginois avec une telle précipitation, que deux d’entre eux s’engagèrent en travers de la porte , empêchèrent les fuyards de s’y réfugier, et les exposèrent à être taillés en pièces par les vainqueurs ?.
Mais autant :l est certain que les éléphants avaient leur place dans le camp, autant il serait difficile d’indiquer d’une manière précise l'endroit du camp qui leur était réservé. La castramétation de la plupart des nations de l’antiquité est peu connue: nous avons plus de détails sur celle des Romains; nous savons la place que les hommes et les chevaux occupaient dans leurs camps; mais les auteurs à qui nous devons ces notions ne disent jamais un mot des éléphants , et cette omission s’explique naturellement , car lorsque les Romains adoptèrent l'usage de ces quadrupèdes, les dimensions et la destination de toutes les parties de leurs camps étaient
dent et aux faits qui nous sont bien connus. Quant aux armées des nations indiennes, surtout à une époque très-reculée, les éléphants y entraient dans une proportion constante et même trèsconsidérable; voyez le chapitre 1 du livre 1°":
! «Bestiæ stridore fundarum lapidumque perterritæ sese con- «vertere , et Suos post se frequentes stüipatosque proterere, et in «portas valli semifactas ruere contendunt.» (Hirt,, Bell. afric., 83.)
2 Mit. Liv., xx vu, 15.
déjà arrêtées. Nous savons cependant que l’on y tenait toujours en réserve des espaces libres pour les troupes qui pouvaient venir rejoindre l’armée, et pour y placer les prisonniers, les valets et les marchands : ainsi les angles, à droite et à gauche de la porte prétorienne, et qui pouvaient êtreregardés commedeux vastes places d'armes de quelques mille toises carrées de surface, étaient plus que suffisants non-seulement pour les éléphants, mais pour tout autre besoin imprévu. L’esplanade, d'environ 200 pieds de large, qui régnait entre les tentes et le parapet, pouvait aussi être employée en partie à cet usage. C'était probablement dans ces endroits qu’on dressait les loges où étaient gardés les éléphants !.
Si nous voulons maintenant déterminer la place qu’on assignait aux éléphants dans les marches, nous serons obligés de distinguer les marches ordinaires des marches en ligne, à proximité de l’ennemi. Dans les premières, comme on ne s'attendait pas à être attaqué, les éléphants devaient être conduits séparément, à la suite du gros de l’armée, afin d'éviter les encombrements auxquels aurait pu donner lieu leur présence au milieu des colonnes. Probablement leur place était alors à la queue des réserves, avec le bagage. Polybe dit qu'Annibal, après avoir passé le Rhône, mit ses éléphants à l’arrière-garde, pour marcher vers le pays des Allobroges *.
Quant aux marches qui avaient lieu en présence de l'ennemi, il faut déterminer si elles étaient offensives ou défensives , si on se portait en avant ou si l’on battait en retraite; car, dans chacune de ces circonstances,
! Pour la figure et les dimensions du camp romain, on peut consulter Just. Lips., de Milit. rom., lib. v. — Stewech., ad Veget., de Re milit. — Patricu, la Militia romana di Polibio e di Tito Livio.
2 Polyb., 111, 47.
la place des éléphants était, sans aucun doute, différente. Amilcar, marchant contre les mercenaires, sur le Macar, forma son armée en colonnes, en tête desquelles il répartit ses éléphants !. Cette disposition offensive tenait en quelque sorte le milieu entre l’ordre de bataille et l’ordre de colonne; car le général s'était serré en masse, toutes les têtes de colonne à la même hauteur , afin de se déployer en face des ennemis. Perdiceas, forçant le passage du Nil contre Ptolémée, avait également mis ses éléphants en tête ?. Annibal, dans sa marche au travers des Alpes, plaçait quelquefois de même ses éléphants, pour effrayer les montagnards qui se disposaient à lui barrer le chemin *. Asdrubal, opérant sa retraite , après avoir été battu par Scipion près de Bécula, en Espagne, mit aussi ses éléphants en tête avec les bagages #, Antiochus, au contraire, les placa à l’arrièregarde, pour arrêter la poursuite des Romains, après avoirété forcé aux Thermopyles 5. Enfin nous verrons plus tard Chapour Il former son armée sur trois lignes, dont la première était composée de cavalerie, la seconde d'infanterie, et la troisième d’éléphants, et marcher ainsi en bataille pour repousser les Romains, conduits par Julien.
Quelquefois, même à proximité de l'ennemi, et pendant que les différents corps de l’armée se dirigeaient sur la ligne, on faisait marcher les éléphants séparément, afin de ne pas déranger les mouvements des troupes ;
1 Voyez ci-dessus, page 165.
2 [l sera parlé de cet événement au chapitre suivant.
3 «Primum agmen elephanti et equites erant : ipse post cum «robore peditum, cireumspectans sollicitusque omnia, incede- «bat.» (Tit. Liv.) Xa7e 34.)
4 it. Liv., xxvu, 19. — Voyez ci-dessus, page 189.
5 «Elephanti novissimi agminis erant.» (Tit. Liv., xxxv1, 19.) — Voyez ci-dessus, page 225.
et, dans ce cas, on leur donnait des escortes. Ce fut de cette manière que les éléphants d'Eumène arrivèrent sur le champ de bataille de Gadamarta!.
Tels sont à peu près les seuls faits sur lesquels nous puissions nous guider pour déterminer la place que les éléphants occupaient dans les marches : il me reste maintenant à faire connaître les principes qui réglaient la distribution de ces animaux sur les champs de bataille. Mais avant d'aborder cette question, qu’il me soit permis de revenir sur une réflexion qui s’est déjà plus d’une fois présentée dans le cours de cetouvrage: c’est que l'emploi des éléphants dans les armées d'autrefois offre une grande analogie avec celui de l’artillerie chezles nations modernes. Je commencerai cependant par admettre, avant d'établir cette comparaison, qu’il faut faire la part des différences essentielles qui existent entre ces deux moyens d'attaque , et que s'ils offrent des rapports de similitude dans les résultats, ils ne se ressemblent en rien, quant au mode d'action. L’éléphant avait cela de commun avec le canon, qu'il était en même temps un moyen offensif et un moyen de protection, également propre à agir sur l'imagination et sur le physique des ennemis. On garnissait avec des éléphants les côtés faibles de la ligne, de même qu'on les renforce aujourd’hui avec du canon; enfin, l’un et l’autre de ces deux moyens ont donné plus d’une fois à l’attaque une prépondérance qu'elle n’aurait pas obtenue par le seul concours des autres armes. Mais à côté de ces rapprochements, il y a de grandes différences : d’abord, les éléphants n’avaient aucune action à distance, et c’est là un avantage immense que notre artillerie a sur ces animaux; en second lieu, les embarras et les encombrements qui ré-
1 Voyez ci-dessus, page 98.
sultaient de l'emploi de ces quadrupèdes devaient être beaucoup plus considérables que ceux que cause l’artillerie; car le canon, instrument purement passif, ne présente par lui-même aucun principe de résistance, tandis que les éléphants pouvaient en opposer une trèsvigoureuse, et qui souvent même était invincible. Cependant, malgré ces inconvénients, et faute de mieux, les éléphants et les chars de guerre composèrent toujours le matériel des armées en Orient, de même que les balistes et les catapultes suppléaient à l'artillerie dans les armées d'Occident.
Ces réflexions nous amènent à penser que les anciens auron’ dû se régler, pour déterminer la place de leurs éléphants dans les batailles, sur des principes analogues à ceux qui règlent aujourd’hui la disposition des bouches à feu dans les mêmes circonstances. Ils auront donc examiné, comme nous, les accidents du terrain et la qualité des troupes qu'ils avaient en tête; et, avant tout, chaque général aura tâché de faire cadrer le placement de ses éléphants avec le plan qu'il s'était formé ; car une disposition qui aurait été bonne pour se porter en avant pouvait ne rien valoir pour attendre l'ennemi de pied ferme, ou pour combattre en cédant le terrain. C’est dans ces circonstances qu’il faut chercher la raison des différentes manières dont les éléphants étaient disposés dans les faits d'armes de l'antiquité. Mais en général, et abstraction faite de toute modification accidentelle, on peut établir que la tactique de ces animaux était réglée d’après les principes suivants. |
L On rangeait toujours les éléphants sur une seule ligne. Il est très-douteux qu'on les ait placés quelquefois sur plusieurs rangs, et il n’y a pas d'exemple qu’on les ait jamais serrés en masse. La distance ordinaire était d'environ 100 pieds (un plèthre grec) de l’un à l'autre;
mais cette pratique n’était pas toujours de rigueur, car plus on avait d’éléphants, moins on pouvait les espacer. A la bataille de la Gabiène, les deux armées étaient à peu près de la même force; mais Eumène avait 125 éléphants, et Antigone 65 seulement : il est donc probable que celui-ci aura mis les siens à une distance double de celle qui séparait ceux de son adversaire. J’ai déjà remarqué, en parlant de la bataille de Tunis , que les éléphants des Carthaginois ne pouvaient y être espacés que de 40 à 45 pieds. Ceux qu’Antiochus avait placés sur ses ailes, à la bataille de Magnésie, paraissent avoir été encore plus rapprochés, et l’on peut en dire autant de ceux d’Annibal, à la bataille de Canusium, puisque, dans les circonstances dont il s’agit, ces animaux, ainsi que nous le verrons en racontant ces deux faits d'armes, furent lancés tous ensemble sur les Romains. Il est aisé de voir, dans le récit de la marche d’Amilcar contre les mercenaires, sur les bords du Macar, que le front de ce général ne pouvait avoir plus de 15 à 1800 pieds, et que, par conséquent , ses 70 éléphants ne pouvaient être à plus de 20 ou 24 pieds de distance les uns des autres ; à moins que, pour donner à leur ligne plus d'étendue, il ne les ait fait déborder sur ses flancs ; mais, à la réserve de ces exceptions, on peut poser en principe que les intervalles entre les éléphants étaient ordinairement, ainsi que nous l'avons dit, d'environ 100 pieds.
IL Lorsqu'on avait un nombre considérable de ces animaux, et qu'il eût été impossible de les mettre tous sur une seule ligne, on en formait des réserves, probablement en colonne et derrière l’armée, pour les déployer ensuite, à mesure que le besoin s’en ferait sentir. Tel dut être le parti que prit Séleucus à la bataille d'Ipsus; car jamais il n'aurait pu, sans s exposer à de graves Inconvénients, ranger ses 400 éléphants devant
son front de bataille, soit sur une seule ligne, soit sur plusieurs. On sait cependant qu’il chargea avec tous ces animaux à la fois, et qu'il en entoura l’armée d’Antigone; mais ce mouvement s'explique naturellement, si l’on supposequ'il en avait laissé une partie en disponibilité soit sur ses flancs, soit sur ses derrières.
IT. Les éléphants rangés sur une seule ligne servaient à couvrir le front de l’armée, soit entièrement, soit en partie. On avait l’attention de ne les tenir jamais trop près des troupes, afin que, s'ils venaient à être repoussés, Il y eût toujours assez d'espace pour les rallier, et les empêcher de faire irruption dans les rangs. De cette manière, on pouvait, ou les ramener à Ja charge, ou leur ouvrir des passages, et les renvoyer sur les derrières, sans qu'il en arrivât aucun désordre. Ce principe ne fut jamais violé impunément, et l’on peut affirmer que les déroutes occasionnées par l’indocilité des éléphants durent presque toujours être attribuées au peu d'espace laissé entre eux et la première ligne. Je crois ne pas être trop loin de la vérité, en supposant qu’il fallait que cet espace fût au moins de 200 pieds.
IV. On évitait encore avec plus de soin de masquer les éléphants par une ligne de combattants, car si ceux-ci eussent été repoussés et se fussent repliés, ils auraient effrayé ces animaux, qui, à leur tour, auraient pu se jeter sur les troupes placées derrière eux et y porter la confusion. Cette faute fut commise par Hannon, général carthaginois, pendant la première guerre punique , et lui coûta la perte de la bataille d’Agrigente. Il avait déployé 60 éléphants devant son armée, et les avait couverts par une ligne de mercenaires, disposition que Guischardt qualifie justement d’insensée. En effet, ces troupes, s'étant portées en avant, furent repoussées par les Romains , et se replièrent pêle-mêle sur
DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 11, CHAP. VI. 313 les éléphants, qui, à leur tour, prirent l’épouvante, se renversèrent sur la phalange, et la mirent en désordre. Le consul Postumius profita de cet accident, et remporta une victoire complète !.
. V. Une autre conséquence du même principe, c'était de faire agir les éléphants isolément , et de les méler le moins possible aux divisions de l’armée. Seulement, lorsque les intervalles ménagés entre ces animaux étaient assez considérables, on y mettait quelques détachements d'hommes choisis, pour repousser les tirailleurs de l’ennemi et balayer le terrain en avant des éléphants, afin que rien ne s’opposât à leur marche. Nous avons vu un exemple de cette disposition dans l’armée de Porus, à la bataille de l'Hydaspe; et on peut affirmer que l’on donnait aux éléphants, toutes les fois que les circonstances le permettaient , une escorte semblable : c’est ce qu'on peut conclure d'un texte de Tite-Live, qui remarque, en décrivant la position d’Antiochus aux Thermopyles, que ces animaux, rangés à l'extrême droite, étaient accompagnés de leur garde accoutumée?. Annibal avait de même donné une escorte de tirailleurs à ses éléphants. lorsqu'il les avait fait charger sur les Romains, à la bataille de Zama. Mais l'exemple le plus remarquable que lon puisse citer de cette combinaison est fourni par l'histoire des Machabées, où il est rapporté que Lysias, général d'Antiochus, avait affecté à chacun de ses éléphants une escorte de 1,000 fantassins et de 500 chevaux, qui avaient ordre de suivre partout ces animaux et de les protéger *. Je soupçonne cependant qu'il y a ici
1 Polyb., 1, 19. — Guischardt, Mém. milit., chap. 1, pag. 34.
2 «Ab dextero cornu elephantos cum adsueto præsidio posuit.» (Mit. Liv., xxxvi, 18.)
# «Et diviserunt bestias per legiones, et astiterunt singulis ele- «phantis mille viri in loricis concatenatis, et galeæ æreæ in capi-
beaucoup d’exagération quant à la force de ces escortes ; car si Lysias avait réellement 32 éléphants sur 100,000 hommes de pied et 20,000 chevaux, un tiers de son infanterie et les quatre cinquièmes de sa cavalerie auraient été employés en escortes, ce qui est peu vraisemblable. Un fait plus facile à croire est mentionné par Diodore, dans la relation de la bataille de Gaza, gagnée par Ptolémée sur Démétrius Poliorcète. Suivant cet auteur, ce dernier avait placé en avant de son aile gauche 30 éléphants, parmi lesquels il avait entremêlé 1500 hommes !; ce qui en faisait 50 pour chaque éléphant. C'était là probablement la force ordinaire des escortes de ces animaux.
VI. Les éléphants placés en première ligne étaient principalement destinés à effrayer les hommes et les chevaux par leurs cris et par leur attitude menaçante. Quelquefois, cependant, cet étalage n'avait d'autre but que de braver l’ennemi et de le provoquer au combat. Seipion essaya de ce moyen pour attirer César hors de ses retranchements, dans la guerre d’Afrique.« Notre longue patience, dit l'historien de cette guerre, lui imspirant du mépris, il fit sortir toute son armée, plaça en tête 30 éléphants chargés de tours, déploya le plus qu'il put sa cavalerie et son infanterie, déjà fort nombreuses, et s'arrêta ainsi dans la plaine, assez près de nos retranchements *. »
«übus eorum, et quingenti equites ordinati uuicuique bestiæ «electi erant.» — «Hi ante tempus ubicumque erat bestia 1b1 «erant, et quocunque ibat ibant, et non discedebant ab ea.» ( Maccab., 1, 6, vs. 35, 36. — Cf. Joseph. Antiq. judair., x, 9.)
{ Diodor. Sicul., xix, 81-85.
2? «Scipio despecta patientia Cæsaris, exercitusque ejus, uni- «versis copiis productis, elephantisque turritis triginta ante aciem Gnstructis, quam latissime potuit porrecta equitum peditumque
VII. Pour rendre plus terrible l'attaque des éléphants, on faisait, tandis qu’on les portait sur le centre de l’enremi, charger les ailes par la cavalerie, afin de diviser l’attention des troupes, et de les empêcher de se secourir mutuellement. Cette manœuvre était presque toujours décisive, car rien n’ébranle autant le soldat que la crainte d’être tourné. Ce fut ce qui causa la déroute des Romains devant Tunis : ils auraient peut-être réussi a repousser les éléphants, s'ils eussent pu leur opposer toutes leurs forces; mais les ailes ayant plié devant la cavalerie carthaginoise , ils désespérèrent de leur salut, et tout fut perdu. |
VIT. Lorsque l'on avait un grand nombre d’éléphants, on en garnissait tout le front de l’armée. Nous avons vu des exemples de cette disposition aux batailles de l’'Hydaspe et de Zama. Rangés de cette manière, ces animaux faisaient l’effet d'une ligne de tours ou de redoutes avancées, dont les troupes qui étaient derrière figuraient les courtines. Les auteurs ont souvent remarqué cette analogie. « Les éléphants, dit Quinte-Curce en décrivant l’armée d’un prince indien qu'Alexandre rencontra avant d'arriver au bord de l’'Hydaspe, les éléphants, distribués dans les rangs, à peu de distance les uns des autres, offraient de loin l’aspect d'autant de châteaux forts'.» Ala bataille d'Élinge, ces animaux, rangés devant la ligne des Carthaginois, présentaient la même apparence ?. Appien remarque qu'à la bataille de Magnésie la phalange d’Antiochus, entremêlée d’éléphants, offrait de loin l'aspect
«multitudine, uno tempore progressus, haud ita longe à Cæsaris «castris constitit in campo.» (Hirt., Bell. afric., 30.)
! «Elephanti per modica intervalla militum agmini immixti «procul castellorum fecerant speciem.» (Quint. Curt., vu, 12.)
? «Ante punicam aciem elephanti castellorum procul speciem «præbebant.» (Tit. Liv., xxvin, 14.)
d’un rempart garni de tours. Diodore de Sicile et Polyen se servent aussi de la même comparaison !. C'était sous la protection de cette espèce de rempart mobile que se retiraient les avant-coureurs de l’armée, lorsqu'ils étaient vivement poursuivis. « Toutes les fois, dit Arrien, que les soldats de Porus étaient trop pressés par la cavalerie d'Alexandre, ils se retiraient auprès de leurs éléphants, comme à l'abri d’une muraille 2. » Quinte-Curce met aussi dans la bouche d’Alexandre une semblable comparaison. Enfin, rien n’est plus ordinaire que de rencontrer ces idées hab les auteurs.
IX. Lorsqu'on n'avait qu'un petit nombre d’ dépheiil on se contentait d’en mettre sur les ailes, pour donner de la consistance à ces parties, qui sont ordinairement les plus faibles. Is remplaçaient alors en quelque sorte les ouvrages qu’on élève quelquefois à l'extrémité des lignes. Florus a très-bien saisi cette idée, lorsqu'il a dit qu’à la bataille de Magnésie les éléphants d’Antiochus couvraient, comme des retranchements, les deux ailes de l'armée de ce prince : Ælephantis. aciem atrimque vallaverat*. Ces animaux étaient là, en effet, pour remplir la destination d’un vallum ou d’un épaulement. Les éléphants placés aux ailes avaient encore l'avantage d’être en face de la cavalerie ennemie, sur laquelle ils faisaient toujours beaucoup d'effet. Nous avons déjà rapporté plusieurs exemples de cette disposition, et notamment en
parlant des batailles de Raphia, de la Trébie , de Thap-
t Appian., Bell. syriac., 32. — Diodor. Sicul., xvir, 87. — Polyæn., Stratag., IV, 3, n. 22.
2 Oore oùdè Tv LE éd'étavro Toy &uy AXÉEavd oO inréwv ot ivdot, AAX raTnto dy Once DoTEp Es TELXOS TL ŒIAUOV Es ToÙG ERÉDAYTES. (Arrian., LU Alex., V, 17.)
«Belluas PT mœnium speciem. » (Quint. Gurt., 1x, 2.)
4 Florus, n, 8.
DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 11, CHAP. VI. atf
sus. À la journée d’Élinge, Asdrubal avait placé 16 éléphants devant la droite, et 16 devant la gauche de son infanterie. Au combat d’Uzita, entre César et Scipion, celui-ci avait également couvert ses ailes par un rang ‘éléphants !. Il arrivait quelquefois que, par suite d’une configuration particulière du terrain, l’une des ailes se trouvait à l’abri de tout danger: alors on disposait de tous les éléphants pour renforcer le flanc opposé. C'est par une raison semblable qu’Antiochus n’en plaça qu’à son aile droite, lorsqu'il disputa aux Romains le passage des Thermopyles *. | X. Les éléphants placés devant les ailes n'étaient pas toujours rangés en ligne droite; quelquefois on les disposait en forme de croissant, la convexité tournée du côté de l'ennemi. Nous avons vu des exemples de cette dispoposition aux batailles de la Gabiène et de Gadamarta, et nous en avons exposé les motifs avec assez d’étendue pour que nous puissions nous dispenser de revenir ici sur ce sujet. Les rois d'Égypte et de Syrie plaçaient volontiers, ainsi que l’a remarqué le savant Maizeroy, leurs éléphants devant la cavalerie. Cette disposition offrait un triple avantage : elle mettait cette partie de l’armée à l’abri de toute attaque; elle lui laissait la liberté de sortir par le flanc pour se porter sur l'ennemi; et enfin, en cas de malheur , elle lui permettait de se retirer derrière les éléphants. De plus, pendant que la cavalerie exécutait sa charge, la phalange ne restait pas sans protection, ses flancs étant couverts par les éléphants.
XI. Quelquefois on placçait de préférence ces quadrupèdes devant le corps de bataille; ce qui arrivait principalement lorsqu'on n’avait pas beaucoup de confiance
1 «Elephantos dextro sinistroque cornu conlocaverat æqualibus «inter eos intervallis interjectis. » (Hirt., Be/l. afric., 59.) 2 Voyez ci-dessus, page 224.
dans l'infanterie, et qu’on voulait la dérober aux entreprises de l'ennemi. Mais les exemples de cette disposition ne sont pas fréquents. Darius avait couvert son centre, à la bataille d’Arbelles, par 15 éléphants et par 50 chars drépanophores!; maïs ces animaux étaient là plutôt comme un épouvantail que comme un moyen de résistance: aussi ne jouèrent-ils qu’un rôle très-peu 1mportant dans l'action.
XIL Enfin, lorsqu'un général d'armée ne pouvait disposer que d’un petit nombre d’éléphants, 1l prenait souvent le parti de les tenir en réserve, pour les porter en avant dans un moment décisif, et déconcerter l’ennemi par cette apparition imprévue. Ce fut un pareil stratagème qui valut à Antiochus Soter sa victoire sur les Galates?. Pyrrhus fit de même avancer les siens comme une dernière ressource, à la bataille d'Héraclée®, et, suivant Frontin‘, à celle d’Asculum. Fulvius Nobilior, ayant affaire, en Espagne, à un grand nombre de Celtibériens, imagina de tenir 10 éléphants en réserve derrière ses lignes, pour ne les porter en avant que lorsque l’action serait engagée sur tous les points; et ce plan lui réussit à souhait °. Au combat de Numistron, entre Annibal et Marcellus, le général carthaginois ne fit avancer ses éléphants qu'au éme où ses troupes, fatiguées, avaient besoin de reposf. À la bataille de Canusium, que se livrèrent, l’année suivante, les mêmes généraux, Annibal ne présenta de même ses
1 Arrian., Éxped. Alex., 11, 11.
2 Voyez ci-dessus, page 70.
3 Voyez page 120.
# «Equitatum et elephantos in subsidiis esse jussit.» (Frontin. " Stratag., u, 3, n. 21.)
5 Appian., Bell. hispan., 46.
6 «Quum fessæ pugnando primæ acies essent.…., elephanti com- «misso jam certamine in prælium act.» (Fit. Liv., XxXvIr, 27
DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 11, CHAP. Vi. 319
éléphants qu'au moment où ses troupes commencaient à plier'. Magon, le frère de ce grand homme, plaça aussi ses éléphants en réserve, dans le combat qu'il livra aux Romains sur la fin de la seconde guerre punique?. Enfin, on verra qu’à la bataille de Magnésie, Scipion l’Asiatique mit également ses éléphants derrière son armée.
Telles sont les règles que les anciens ont ordinairement observées pour la disposition des éléphants sur le champ de bataille. Les circonstances du terrain les ont cependant quelquefois forcés d'adopter des partis bizarres et en opposition aux principes que nous venons d'exposer. Tel fut celui que prirent les généraux de l’armée de Syrie, à la journée de Bethzacharah , contre les Juifs : le terrain étant trop resserré pour qu’ils pussent déployer leurs éléphants de front sur le champ de bataille, ils imaginèrent de les y présenter en colonne ; mais ce fait, purement exceptionnel, au lieu de détruire la règle, ne sert qu'à la confirmer. Une autre disposition, remarquable par sa singularité, fut adoptée par Antiochus à la bataille de Magnésie, où ses éléphants, alignés à la hauteur de l'infanterie, furent encadrés deux à deux entre les divisions de la phalange. Nous allons donner, comme un complément aux observations que nous venons de présenter sur le placement des éléphants, une relation de cette célèbre journée : ce fut la dernière occasion où les Romains purent se mesurer avec les grands éléphants de l’Inde: depuis, ils n'eurent plus affaire qu’à ceux d’Afrique.
! «Quum anceps diu pugna esset, Aunibal elephantos in pri- «mam aciem Induci Jjussit, si quem injicere ea res tumultum ac «pavorem posset.» (Tit, Liv., xxvit, 14.)
2 Vovez ci-dessus, page 187.
3 Joseph., Antiquit. judaic., xu, 9.