BATAILLE DE MAGNÉSIE
(563 de Rome, 191 av. J. C.)
Antiochus le Grand, après avoir été forcé aux Thermopyles, s'était hâté de gagner l'Asie, et d'y rassembler de toutes les parties de ses États des forces considérables, pour les opposer aux Romains, qui le suivaient dans sa retraite. En peu de temps il réunit 70,900 hommes de pied , 12,000 chevaux, un grand nombre de chars armés de faux, et 54 éléphants de la belle race de l'Inde". Mais cette armée était plus remarquable par la richesse et par la variété des costumes que par la bonté de sa composition. Ce qu’il y avait de mieux, c'était une phalange forte de 16,000 hommes, armés et organisés à la macédonienne ; le reste était un mélange de Syriens, de Perses, de Crétois, de Cappadociens, de Galates, chacun armé à la mode de son pays, et chacun suivant une tactique et une discipline différentes. On y voyait jusqu’à un corps d’archers arabes montés sur des dromadaires, et armés d’épées de six pieds, avec lesquelles ils pouvaient atteindre l'ennemi du haut de leurs montures ?. Le roi de Syrie espérait, par cette parade militaire, éblouir les Romains; mais il avait affaire à des gens qui faisaient peu de cas du nombre, et moins encore du luxe de leurs ennemis.
Tandis qu'Antiochus faisait ces préparatifs, le consul L. Cornélius Scipion, chargé de la conduite de la guerre,
! Il y a plus que de l'exagération dans Florus, lorsqu'il évalue l’armée d’Antiochus à 300,000 hommes.
2 L'usage des chameaux et des dromadaires n’était pas rare dans les armées d'Orient, surtout à une époque reculée. On trouvera dans l’appendice 1v, à la fin du volume, quelques renseignements à ce suJeL.
arrivait à grandes journées des bords de l’'Hellespont. Il était accompagné de son frère l’Africain, qui le suivait en qualité de lieutenant. On savait qu’Annibal était dans le camp d’Antiochus, et il convenait aux Romains d'opposer les talents et la fortune du vainqueur de Zama à la vieille expérience de leur implacable adversaire. Mais il s’en fallait que l’armée du consul fût aussi nombreuse que celle du roi. Elle consistait en deux légions romaines, deux d’Italiens, et environ 7,000 hommes donnés par Philippe, roi de Macédoine, et par Eumène, roi de Pergame : le tout pouvait aller à 30,000 hommes. Cependant ces forces arrivèrent bientôt en face du camp d'Antiochus, près de la ville de Magnésie, au pied du mont Sipyle.
Les deux armées passèrent quelques jours à s’observer. Le roi redoutait les suites d’un engagement définitif, et cherchait à gagner du temps. Scipion, au contraire, impatient de combattre, prenait ses mesures pour forcer la position du roi, pour peu que celui-ci eût prolongé ses tergiversations. Enfin Antiochus, voyant que ses retards lui faisaient du tort dans l'esprit de ses troupes, et le rendaient méprisable aux yeux de l’ennemi, se décida à courir les chances d'une bataille. Le même jour, et comme d’un commun accord, les deux armées sortirent de leurs retranchements avant le lever du soleil, et se déployèrent dans la plaine.
Les Romains, rangés sur trois lignes, appuyaient leur gauche aux bords escarpés d’une petite rivière !: Scipion, croyant n'avoir rien à craindre de ce côté, n'y mit pour tout renfort que quelques pelotons de cavalerie. Toute son attention se porta sur son aile droite, qui ne tirait
1 C'était l’'Hyllus, affluent de l’'Hermus, qui coule en avant de Magnésie. (Plin., Hist. nat., v, 29. CF, Strab., xt, 3, p. 626.)
du terrain aucun avantage. Il la fit appuyer par 3,000 chevaux, et par les troupes d’'Eumène et de Philippe, auxquelles il ajouta un millier de tirailleurs tralliens et crétois. Ces dispositions étant achevées, 1l prit le commandement du centre, donna celui de la droite à son lieutenant Domitius, et celui de la gauche au roi Eumène. La garde du camp était confiée à deux mille volontaires qui l’avaient suivi de la Thrace et de la Macédoine. P. Scipion , resté malade à Élée, ne put prendre aucune part au combat.
Nous avons dit ailleurs que les Romains avaient amené en Grèce un train d’éléphants, lorsqu'ils avaient commencé les hostilités contre Philippe et contre Antiochus. Scipion en avait encore 16; mais comme ils étaient de race africaine, qu'il savait inférieure en force et en courage à celle de l'Inde, il n’essaya pas de les porter en avant, craignant qu'ils ne fussent facilement repoussés par ceux du roi, et ne devinssent un embarras pour sa propre armée : il les laissa donc en réserve derrière les triaires !.
Antiochus avait placé sa phalange au centre de sa ligne ; il l'avait formée sur 32 hommes de profondeur. et partagée en 10 sections égales, de 50 hommes de front ; disposition qui avait pour but de rendre ce corps plus mobile sans lui faire perdre de sa force. Ce moyen avait,eneffet,étéquelquefoisemployédansles beauxtemps de la tactique macédonienne, pour corriger l’inertie que l’on reprochait à la phalange, pour la plier au terrain,
! «Sexdecim elephantos post triarios in subsidiis locavit, nam «præter quam quod multitudinem regiorum elephantorum (erant «autem quatuor et quinquaginta) sustinere non videbantur posse, «ne pari quidem numero Indicis Afri resistunt; sive quia magni- «tudine (longe enim illi præstant), sive robore animorum vincunatur,» (Tit. Liv., xxxvil, 39.)
et pour la rendre plus propre aux évolutions. Dans chaeun des intervalles des sections, le roi de Syrie avait placé 2 éléphants, choisis parmi les plus forts et garnis de leurs tours. Deux de ces animaux se trouvaient également sur chacun des flancs de la phalange, en sorte qu'il y en avait 22 dans cette partie de la ligne. Leur destination était d’assurer les flancs des sections et de protéger le front : ils donnaient un aspect imposant à cette masse d'infanterie, qui, par le choix et la bonne contenance des hommes, était déjà très-redoutable !. À droite et à gauche du corps de bataille, Antiochus avait rangésa cavalerie, à peu près en nombreégal de chaque côté, puis les 32 éléphants qui lui restaient?, et le reste de ses troupes, le tout sur le même alignement; seulement les 16 éléphants de la gauche formaient l'extrémité de l'aile , et se trouvaient tant soit peu en dehors, tandis que ceux de la droite étaient placés entre l'infanterie et la cavalerie. On doit croire d’ailleurs que ces animaux étaient assez près les uns des autres, car Tite-Live emploie pour les désigner l'expression de troupeau : Grex sexdecim elephantorum. Le roi avait sans doute l'intention de les faire charger en masse pour produire un plus grand effet; mais il ne paraît pas qu'ils lui aient été d’un grand secours. Quant aux chars de guerre et aux dromadaires . ils étaient rangés en avant de la cavalerie, et se tenaient prêts à charger au premier signal.
4 Tit. Laiv., xxxvi1, 40.
2 J'ai adopté, pour le nombre des éléphants d’Antiochus à cette bataille, la version de Tite-Live, qui n’en compte que 54, et que je crois plus juste que celle de l’auteur du livre des Machabées , qui les porte à 120. «Et (vicerunt Romani) Antiochum magnum «regem Asiæ, qui eis pugnam intulerat, habens centum viginti ele- «phantos, et equitatum et currus, et exercitum magnum valde. » (1,8, vers. 6.)
Antiochus s'était réservé le commandement de l'aile droite, et avait confié celui de la gauche à son fils Séleucus et à Antipater, son neveu. Le centre était sous les ordres de Philippe, l’é/éphantarque, et des officiers supérieurs de la phalange.
Tandis qu'on prenait ces dispositions, il survint une forte pluie qui détrempa le terram, et le rendit peu propre aux mouvements des chars : ils s’'ébranlèrent pourtant, mais pas avec assez de vitesse. Eumène, à qui cette manière de combattre était familière, les fit recevoir par une nuée d’archers et de frondeurs qui avaient ordre de ne viser qu'aux chevaux, et de les effrayer à force de cris ; et bientôt ces animaux, harcelés et couverts de blessures, prirent le mors aux dents, et se dispersèrent dans toutes les directions. Une partie se renversa sur les auxiliaires de l’aile gauche de l’armée royale, et y firent une large trouée. Les chameaux effarouchés se débandèrent à leur tour et répandirent l'alarme dans toute l’armée. La cavalerie romaine, profitant du moment, se précipita dans le vide formé par les chars, et attaqua la cavalerie ennemie; celle-ci, se voyant prise en même temps de front et en flanc, se hâta de battre en retraite.
La fuite de la cavalerie laissait à découvert le flanc sauche de la phalange, dont la position devint bientôt d'autant plus périlleuse qu'une partie des auxiliaires s'étant réfugiés dans ses rangs, ils empêchaient les soldats de faire usage de leurs sarisses. Ce fut alors que les légions s'avancèrent au pas de charge, lancèrent leurs javelots sur ce corps, et, profitant de la facilité de le tourner, l’attaquèrent en tête et en queue.
Les éléphants qu’on avait intercalés entre les sections neservirent que faiblement à les protéger, carles vétérans qui avaient fait les guerres de Carthage ne redoutaient déja plus ces colosses, et savaient les éviter et les com-
DES ÉLÉPHANTS. =— LIV. 11, CHAP, VI. 329 battre avec supériorité. Les phalangites, pressés de toute part, se défendaient avec courage, mais ils perdaient beaucoup de monde, car la cavalerie des Romains les entourait au large, et les accablait d’une gréle de traits, et, comme elle tirait sur des hommes serrés en masse , 1] n’y avait pas de coup perdu.
La gauche et le centre des Syriens étaient donc à peu près hors de combat, lorsque Antiochus , qui se tenait à l'aile droite, au milieu des cataphractes et des argyraspides, essaya de ramener la fortune en chargeant avec résolution la gauche des Romains. Nous avons dit que le consul, pensant que cette aile était suffisamment protégée par l’escarpement de la rivière, ne l'avait soutenue que par un faible détachement de cavalerie. Il était même arrivé que ces cavaliers, regardant la bataille comme gagnée, avaient quitté leur poste pour prendre part à la victoire. La charge du roi fut tellement heureuse que non-seulement il culbuta une légion qu’il avait en face, mais qu’il tourna même le long de la rivière, et poursuivit les Romains qui fuyaient dans la plaine pour gagner leur camp. Ce contre-temps aurait pu avoir des suites désastreuses, sans la présence d'esprit du tribun Émilius Lépidus, qui était resté avec 2,900 hommes à la garde du camp. Ce brave officier, voyant la foule qui se précipitait sur les retranchements, fit d’abord tous les efforts pour la rallier, employant tour à tour les reproches et les encouragements; puis, voyant que rien n'était capable de les arrêter, il tomba sur les fuyards à coups d'épée, et, bon gré mal gré, il les contraignit de faire volte-face.
En même temps Attale, frère d'Eumène, qui avait vu de loin la déroute, arrivait au pas de course à la tête de quelques escadrons ; et Antiochus, s'apercevant que la résistance s'organisait sur tous les points, battit en re-
traite, dans la crainte d’être cerné. Mais en arrivant à sa première position, il n’y trouva plus que des monceaux de cadavres, car les Romains, profitant de son absence, avaient achevé de détruire la phalange, et son armée était en pleine déroute. Il ne songea plus alors qu’à sa sûreté personnelle, et, protégé par une escorte de cavalerie , il traversa la Lydie, se dirigeant sur Apamée, où son fils Séleucus s'était déjà réfugié.
D’après le témoignage presque unanime des historiens, la perte de l’armée syrienne fut de 50,000 morts et de 1400 prisonniers. Celle des Romains ne s’éleva pas à 400 morts, mais ils eurent beaucoup de blessés. Ce qui rend moins invraisemblable cette énorme disproportion, c’est que le plus grand carnage fut fait pendant la fuite, et moins par l'épée des vainqueurs que par l’encombrement des chars, des chameaux, des éléphants, qui, emportés par la peur, passaient à travers la foule et l’écrasalent en masse. Il faut ajouter qu’une partie des fuyards s'étaient réfugiés dans le camp, et s’y étaient défendus en désespérés, malgré les sommations et les offres des Romains, qui finirent par les emporter d’assaut et les passèrent tous au fil de l'épée. Quant aux éléphants, il y en eut 15 de pris avec leurs conducteurs; les autres périrent soit dans l’action , soit pendant la fuite !.