‹ Histoire militaire des éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns de plus célèbres faits d'armes de l'antiquitéChapitre 57 sur 79 · CHAPITRE VIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIT

Passage des fleuves et des bras de mer par les éléphants. — Dispositions prises par Annibal pour faire passer le Rhône à ces animaux, et par Mételius, pour leur faire traverser le détroit de Sicile. — Parti qu’on en a quelquefois tiré pour forcer le passise des rivières, ou pour le rendre moins dangereux. — Perdiccas s’en sert pour faciliter à son armée le passage du Nil. — Annibal les emploie de même pour passer le P6, — Anecdote au sujet du passage de la Tamise par César.

Le plus célèbre et le mieux connu des passages de fleuves effectués avec des éléphants est celui du Rhône par l’armée d’Annibal. Ce général avait quitté les bords de l’Ébre avec 50,000 hommes de pied , 9,000 chevaux et environ 40 éléphants. Ayant pris sa route par les Pyrénées orientales , 1l vint aboutir à Nemausus (Nimes), et de là tira droit sur le Rhône!. De grandes difficultés l’y attendaient : un courant profond et rapide; un grand nombre de Gaulois prêts à lui disputer le passage ; une armée romaine débarquée à Marseille, et menaçant de tomber sur son flanc, et par-dessus tout le manque de bateaux, d’agrès, d'ouvriers, pour faire passer son armée avec la promptitude exigée par les circonstances. Mais tous ces obstacles, qui auraient pu abattre un courage ordinaire, ne servirent qu’à rehausser l’énergie du général carthaginois : quatre jours lui suffirent pour défaire les Gaulois, échapper aux Romains, et porter ses troupes et ses chevaux sur l’autre bord. Une partie des hommes avaient passé sur des embarcations faites à la hâte, une partie sur des outres, et le plus

‘ Ce fut, suivant les auteurs de - 1rt de vérifier les dates, le 14 octobre de l’année 218 avant J. C., qu'Annibal atteignit les bords de ce fleuve.

grand nombre à la nage. Mais la plus grande difficulté restait encore à vaincre: c'était celle que devait présenter le passage de 37 éléphants qu'il avait à sa suite. Nous allons voir les expédients qu’il imagina pour effectuer ce passage.

I commença par se procurer une grande quantité de troncs d'arbres; ce qui lui fut facile, car le pays était alors très-boisé. Il fut d’ailleurs puissamment aidé par les Gaulois de la rive droite du fleuve, qu’il avait su mettre dans ses intérêts, et auxquels il tardait de le voir parti, et d’être délivrés de l'obligation de nourrir son armée. Aussitôt qu'il eut réuni ses matériaux, il fit établir un grand radeau de 200 pieds de long sur 50 de large, auquel il donna une solidité suffisante pour résister à Ja force du courant et au poids extraordinaire dont il devait être chargé. Ce radeau, qui était simplement destiné à servir d’embarcadère et à diminuer la longueur du trajet, fut solidement amarré aux arbres qui bordaient le rivage; puis on en prépara un second, auquel on donna également 50 pieds de largeur, mais seulement 100 de longueur, et on le fit descendre devant le premier, auquel on l’attacha avec des liens, mais. de manière à pouvoir le détacher avec facilité. Ce second radeau était destiné à servir de pont volant pour la traversée, et 1l fallait le tenir le moins lourd possible : c'est ce qui explique pourquoi on ne lui avait donné que moitié de la longueur du premier. On les recouvrit soigneusement tous les deux de terre et de gazon, pour leur donner l'apparence d’un terrain solide, sur lequel les éléphants pouvaient se risquer sans méfiance ; enfin, on avait des nacelles toutes prêtes pour remorquer, lorsqu'il en serait temps, le second radeau jusqu’au bord opposé.

Ces préparatifs étant achevés, on fit avancer les élé-

phants, en ayant soin de mettre les femelles en avant ; et le troupeau se laissa conduire paisiblement, ne se doutant pas de cequi allait arriver. Cependant lorsque ces animaux furent sur le pont volant, qu’on eut défait les barts, et qu'ils se virent voguer en pleine rivière, ils commencèrent à s'effrayer, se mirent à courir de côté et d'autre, et, se pressant sur le bord, quelques-uns tombèrent à l’eau. Ils parvinrent toutefois à se sauver, car cet animal est bon nageur, ainsi que nous l'avons remarqué au commencement de cet ouvrage ; mais leurs conducteurs furent moins heureux : plusieurs furent entraînés par le courant et se noyèrent !.

Ce fut ainsi qu’Annibal fit passer ses éléphants, soit tous à la fois, comme on pourrait l’inférer du récit de Polybe , soit successivement, comme le dit Tite-Live. Quant à Frontin, qui, comme on sait, a écrit longtemps après, il donne de cet événement une relation beaucoup moins vraisemblable. Selon lui, on aurait amené tous les éléphants sur le bord du fleuve, puis le conducteur du plus fort de ces animaux, après l'avoir piqué fortement à l'oreille, se serait jeté promptement à la nage : l'éléphant, irrité, l'aurait poursuivi dans les flots; les autres, entraînés par l’exemple, l’auraient suivi, et tous, s’abandonnant ainsi au courant, auraient gagné le bord opposé”. Au reste, ce conte populaire était déjà connu de Tite-Live, qui en fait mention avant de décrire les radeaux dont nous avons parlé ?.

1 Polyb., 111, 46. — Tit. Liv., xx1, 28. — Il y a entre les relations de ces deux auteurs quelques légères différences sur l’organisation matérielle des radeaux, mais, dans toutes deux, le fond est le même, et les circonstances importantes sont telles que je les ai rapportées.

? Frontin., Stratag., 1, 7, n. 2:

# C’est une chose digne de remarque, que Frontin, homme de

Quant à l'endroit précis où eut lieu cet événement, il y à eu à cet égard une grande divergence d’opinion entre les érudits; le champ des hypothèses s’est étendu depuis Arles jusqu’à Lyon. Mais à mesure qu’une ceritique plus éclairée s’est appliquée à calculer les marches, les positions et les autres données historiques et géographiques, la question est devenue moins indéterminée ; et maintenant toute l'incertitude est circonscrite dans un espace de quelques lieues. Il est en effet prouvé que le passage dut s'effectuer dans cette partie du fleuve qui séparait le pays des Cavares de celui des Volcæ Arecomict , c'est-à-dire entre le Pont-Saint-Esprit et Roquemaure. Cette opinion, adoptée déjà par d’Anville et par Rollin, est aujourd'hui à peu près généralement admise !.

Mais si Annibal eut le mérite de vaincreles difficultés du passage du Rhône, on ne saurait lui attribuer celui de l’invention des moyens qu'il employa ; car les Romains lui en avaient donné l'exemple longtemps auparavant. Nous avons dit plus haut * que le proconsul Métellus Prius avait fait transporter à Rome les 104éléphants tombés en son pouvoir à la journée de Palerme. Il leur hit, par conséquent, traverser le détroit de Sicile, trajet

guerre et écrivain positif, se soit laissé séduire par l'attrait du merveilleux, tandis qu’un poëte, son contemporain, s’en est tenu à l'exposition toùte prosaïque de Polybe et de Tite-Live :

Nam trabibus vada, et injecta tellure repertum Connexas operire trabes ac ducere in altum Paulatim ripæ resolutis aggere vincelis.

(Sil, Ital., Punic., 111, vers. 460.)

! Voyez les Antiquités du département de Vaucluse et la Dissertation sur le passage du Rhône et des Alpes par Annibal, par M.le marquis de Fortia d'Urban.

? Voyez page 159.

plus long que celui du Rhône, mais peut-être moins difficile, car il n’y avait pas d’ennemis à redouter , pas de courant à vaincre, et l’on pouvait disposer des bras et des ressources d'un pays abondant et industrieux. Voici quelles furent les dispositions de Métellus : il se procura une grande quantité de tonneaux, sur lesquels il établit un plancher très-solide, de manière à en former un immense radeau, qu’il entoura d’un parapet et recouvrit d’une toiture pour lui donner l'apparence d’une véritable écurie. Il y fit ensuite entrer les éléphants, et les établit dans des loges séparées : puis il attendit le premier calme plat, et, au moyen de bateaux remorqueurs, il gagna la côte d'Italie sans que ces animaux se fussent peut-être doutés qu’ils traversaient la mer, dont la vue seule aurait suffi pour les effrayer !.

Telles sont les deux traversées les plus mémorables dont il soit fait mention dans l’histoire. Les anciens furent souvent obligés de faire passer la mer à un grand nombre d'éléphants, opération qui devait être très-difficile, attendu l’état imparfait de la marine. Ceux que Pyrrhus embarqua pour l'Italie eurent beaucoup à souffrir de la tempête ; et il yen eut qui furent jetés sur différents points de la côte. Les successeurs d'Alexandre eurent aussi souvent occasion de faire traverser la mer à leurs éléphants pour les amener en Grèce, mais aucune nation n'en embarqua autant que les Carthaginois pendant les longues guerres qu'ils soutinrent en Sicile, en Espagne et en Italie. Ils avaient probablement des navires d’une construction particulière pour cette espèce de service , et l'expérience leur avait sans doute suggéré

1 «L. Cæcilius Metellus, quia usu navium, quibus elephantos «transportaret deficiebatur, junxit dolia, constravitque tabula- «mentis, ac super ea positos per Siculum fretum transmisit.» (Frontin., Stratag., 1, 7,n.1.— Cf. Plin., Hist. nat., VIt, 6.)

des précautions qui ne sont point parvenues à notre connaissance.

Les éléphants servaient à faciliter aux armées le passage des rivières, soit en rompant par leur masse La force du courant , soit en sondant les gués, soit en servant de guides aux colonnes d'infanterie et de cavalerie. Antiochus avait, au dire de Pline, des éléphants accoutumés à ce service , et il les mettait en tête de l’armée toutes les fois qu’il avait besoin de passer une rivière”. Perdiceas, étant parti de la Syrie pour aller attaquer l'Égypte, voulut franchir la branche orientale du Nil, qui était alors très-considérable. Pour diminuer le danger, il plaça ses éléphants dans l’eau, en amont et à la file les uns des autres; en sorte qu'ils formaient, dans toute la largeur du fleuve , une espèce de digue qui brisait la force du courant. Il disposa ensuite sa cavalerie en aval et en colonne parallèlement aux éléphants, pour porter secours aux hommes que l'eau aurait pu entrainer. Toute l’armée passa entre ces deux lignes, mais telle était la profondeur du fleuve qu'il y eut plus de 2,000 hommes noyés, et qu'un grand nombre furent dévorés par les crocodiles. Ce malheur, attribué justement à limprudence de Perdiccas, excita dans l'armée une sédition où ce général perdit la vie *.

1 Plin., ist. nat., VIN, 5.

2 Diodor. Sicul., xvur, 33, 35. — Mannert, Gesch, der unmittelbar. Nachfolg. Alexanders , 1, 4. — Droysen., op. cit., 1, 3. — Nous avons déjà fait mention de cet événement au chap. 1 du livret, page 21. La branche pélusiaque , dont il est ici question, était alors si large et si profonde, qu'Alexandre avait pu la faire remonter à sa flotte; les changements survenus dans la configuration du sol ont depuis déterminé un plus grand écoulement par les autres branches du fleuve, de sorte que celle-ci est aujourd’hui une des plus pauvres. M. Champollion-Figeac a inséré

On prétend qu'Annibal employa un semblable moyen pour faire passer le Pô à son armée, et qu’il établit de méme en amont une ligne d’éléphants, pour rompre l'impétuosité du courant !; et quoique Tite-Live ne paraisse pas ajouter foi à ce fait, qu'il rapporte d'après l'historien Célius, ce n’en est pas moins une preuve que cette méthode était alors connue et suivie. Au surplus , c'estencore le moyen dontnous nous servons, lorsque nous faisons avancer les chevaux et les voitures pour barrer le courant et rendre plus facile le passage de l’infanterie.

César ne fait nulle part mention des éléphants dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules ; et, si nous en Jugeons par cet ouvrage, nous devons croire qu’il n'en avait point à la suite de son armée. Cependant on lit dans les Stratagèmes de Polyen qu'il se servit d’un éléphant pour brusquer le passage de la Tamise. Le fait est même raconté d’une manière assez circonstanciée : César, dit cet auteur , voulait passer une grande rivière dont Cassivellaunus, l’un des rois sauvages de la Bretagne , gardait le bord opposé avec une nombreuse cavalerie, une infanterie considérable, et beaucoup de chars de guerre. Le général romain, voyant la difficulté de forcer l'ennemi, fit avancer un grand éléphant bardé de fer et chargé d’une tour garnie d’archers et de frondeurs. Cette étrange apparition frappa de terreur les simples habitants d’Albion, qui n'avaient jamais vu rien

dans l’appendice au tome 1° de ses Annales des Lagides de belles observations sur cette campagne de Perdiccas, et l’on trouve d'utiles éclaircissements sur l’état ancien et actuel de ce bras du Nil dans la Géographie de Ritter, tom. 1, pag. 77, de la traduetion française. |

1 «Elephantis in ordinem ad sustinendum impetum fluminis op- «positis.» (Fit. Liv., xx1, 47.)

de semblable; leurs chevaux s’épouvantèrent, tout s'enfuit, et César resta maître du passage ‘.

Quoique Polyen ne nomme pas cette rivière , 1l est évident qu’il ne peut être ici question que de la Tamise, dont César força effectivement le passage, en présence de Cassivellaunus, ainsi qu’on peut le voir dans le 5° livre des Commentaires sur la guerre des Gaules. Il est vrai qu'il n’est point question d’éléphant dans la relation que le conquérant nous a laissée de ce fait d'armes; mais peut-être crut-il qu’il était au-dessous de sa réputation de parler de cette espèce d’épouvantail qui l'avait fait triompher sans gloire de la barbare stupidité de ses ennemis. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’on a de la peine à comprendre, d’après son récit, comment il put effectuer le passage sous les traits de l'ennemi, ayant de l’eau jusqu'au cou, et tandis que Île lit et les bords du fleuve avaient été rendus impraticables par des estacades et des pieux solidement fixés dans le sol. Il est d’ailleurs remarquable que César ne rende qu'un compte très-succinct d'un fait d'armes aussi important. On peut donc supposer qu'il s'était servi de quelque stratagème, dont il n’a pas jugé à propos de nous instruire. C'est l'opinion de Turpin de Crissé, qui, frappé également de la concision extraordinaire qui règne dans ce passage, a fait suivre sa traduction de remarques qui tendent à prouver que le fait ne s'est pas passé aussi simplement qu'il est raconté. Le silence de César n’est donc pas une raison pour démentir l’assertion de Polyen; cette opinion a d’ailleurs déjà été admise par plusieurs critiques *.

1 Polyæn., Stratag., VIN, 238,1n:5.

2 Le Beau, Mémoire sur les médailles de restitution, dansle 2° volume du recueil de l4cadémie des inscriptions (1747, 1748). — Cuperus, de Eleph. in Num. obv., 11, 6. — Freinshem., Supplem. Li-

On sait que ce grand homme avait coutume d'écrire jour par Jour les particularités les plus importantes de sa vie politique et militaire : c'était avec ces matériaux qu’il rédigeait, à mesure qu’il en avait le loisir, ses mémoires, auxquels nous avons conservé la dénomination latine de commentaires. Ce journal survécut à son auteur, et il est cité par Plutarque, par Servius et par Symmaque, sous le titre d’éphémérides. C’est apparemment à cette source que Polyen a puisé l’anecdote de l’éléphant, à laquelle je ne prétends pas d’ailleurs donner plus d'authenticité qu'elle n’en a. Je remarquerai seulement que, si le fait est réellement arrivé, nous pourrions assigner les bords de la Tamise comme la limite la plus septentrionale à laquelle aient touché les éléphants, pendant les guerres de l'antiquité !.

J'ajouteral, pour achever de dire tout ce qui se rattache au sujet de ce chapitre, qu'on a aussi quelquefois employé les éléphants pour intercepter la navigation des rivières peu profondes, en faisant de ces animaux une véritable estacade improvisée, qui empêchait les bâteaux de descendre ou de remonter. Je donnerai un exemple remarquable de cet emploi des éléphants, en racontant, au chapitre H du livre 111, les guerres du Bas-Empire.

cian., Nb. Cv. — Turpin de Crissé, les Commentaires de César, Guerre des Gaules, v, 18.

! Une raison me ferait pencher à admettre le récit de Polyen : c’est que l’empereur Claude, lorsqu'il prépara son expédition de Bretagne, voulut aussi conduire des éléphants dans cette île, (Dion. Cass., 1x, 4.) Or,on pourrait penser qu'il voulait en cela imiter César, et se procurer un moyen de victoire dont l’efficacité contre ces insulaires était restée traditionnelle depuis ce grand capitaine. Je dois ajouter cependant que Cambden (Britannia, p. 27) paraît ne pas croire à cette anecdote.

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