‹ Histoire militaire des éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns de plus célèbres faits d'armes de l'antiquitéChapitre 58 sur 79 · CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIL

Emploi des éléphants dans les siéges et dans l’attaque des retranchements. — Pyrrhus s’en sert contre les villes de Sparte et d’4rgos; Antiochus, contre Larisse; Hannon, contre le camp des mercenaires près d'Utique; et Annibal, contre les lignes des Romains autour de Capoue. — Scipion Émilien fait attaquer le camp des Carthaginois par les éléphants de Gulussa. — Considérations sur le parti qu’on pouvait tirer de ces animaux contre les places fortes. — Siége de Casilinum. — Instinct de l'éléphant pour arracher les palissades et démolir les ouvrages en maçonnerie. — Perdiccas attaque avec des eléphants.un château fort défendu par Ptolémée. — Faits analogues dans les guerres d'Orient au moyen âge.

Taïs oùv mpoGooxioiy érdËerc xabarpeiy xat d'évdpa dvaomay TpOPpICA , draviorauévous els robe dmuabiouc mod'4s. Avec leurs trompes ils renversent les parapets et déracinent les arbres, en se dressant sur leurs pieds de derrière. (Strabon, xv, 1, 43, pag. 705.)

Il est d’abord difficile de concevoir à quoi pouvaient servir ces énormes quadrupèdes dans les siéges, où l’on a généralement plus d'intérêt à cacher ses moyens d’attaque qu’à les mettre en évidence. Les anciens les ont cependant employés dans ces circonstances ; nous allons le prouver par quelques exemples. Nous avons déjà parlé de l'essai malheureux que fit Polysperchon de ce moyen d'attaque contre Mégalopolis : il s'était passé environ 46 ans depuis cet événement, lorsque Pyrrhus voulut faire une semblable expérience, dont les suites furent pour lui encore plus désastreuses.

Il s'était avancé dans le Péloponèse, et s'était présenté devant Sparte avec une armée de 30,000 hommes et 24 éléphants, dont il espérait surtout tirer un bon parti pour brusquer l'attaque et pénétrer d’emblée dans la

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. Il, CHAP. VII. 339 place. Mais les Spartiates ne se laissèrent pas intimider par cet appareil; ils creusèrent des fossés, élevèrent des parapets, et ayant réuni autant de chariots qu'il leur fut possible d’en trouver, ils les enfoncèrent dans le sol jusqu’à la hauteur des essieux, à toutes les issues de la place. Les femmes rivalisèrent avec les hommes dans l'établissement de ces préparatifs, qui mirent bientôt la ville à l'abri de toute insulte de la part des troupes, et à plus forte raison de la part des éléphants. Deux jours de suite le roi d'Épire attaqua ces fortifications improvisées, et 1l fut constamment repoussé : alors, désespérant de la réussite, il leva son camp et se dirigea sur 4rgos, où il s'était ménagé des intelligences !.

La trahison lui livra une porte de cette ville pendant la nuit; il y entra immédiatement, et, pour imprimer plus de terreur, il voulut mettre ses éléphants en tête de ses colonnes. Mais la porte n'étant point assez haute, on fut forcé d’enlever les tours que portaient ces animaux, pour les replacer ensuite à mesure qu’ils étaient entrés. Ce premier inconvénient fit perdre un temps précieux ; c’était d’ailleurs une bravade irréfléchie que d'engager ces énormes quadrupèdes dans des rues étroites et tortueuses, où la garnison et les habitants, à l’abri dans leurs maisons, pouvaient les accabler en toute sûreté. Ce fut, en effet, ce qui arriva : les Argiens, réveillés en sursaut, coururent aux armes, et la résistance fut organisée avec tant de vigueur, que Pyrrhus dut songer à seretirer, sous peine de rester prisonnier dans la ville, où il s'était témérairement aventuré. Serré de près et de tous côtés, 1l vou- Jut en vain mettre de l’ordre dans sa retraite : les éléphants faisaient encombrement, et barraient le chemin

1 Plutarch., Pyrrh., 26, sqq. — Athen., Deipnosoph., xn, 8. — Flathe, Geschichte der Nachfolger Alexanders, t. 1, pag. 93, 94.

aux troupes qui essayaient de gagner la campagne. Pour comble de malheur, un de ces animaux, estropié par les blessures , tomba en travers de la porte, où il se débattit en poussant des cris épouvantables, et boucha la sortie à la foule qui se retirait. En même temps l’éléphant Wicon !, dont le conducteur venait d’être tué, se faisait jour parmi les fuyards pour chercher le cadavre de ce malheureux; l’ayant trouvé, il le souleva sur ses défenses, se retourna en fureur, et renversa également amis et ennemis. Au milieu de cette confusion, Pyrrhus, resté presque seul à l’arrière-garde, se battait en désespéré, et tâchait d'arrêter la poursuite des Argiens, lorsqu'il fut atteint mortellement à la tête, d’une tuile lancée du haut d’un toit par une pauvre femme, et paya de sa vie son imprudence ?.

Un autre exemple de l'emploi des éléphants dans l’attaque des places nous est fourni par l’histoire de la guerre d’Antiochus le Grand contre les Romains. Ce roi, ayant débarqué en Thessalie, mit le siége devant Larisse, et d’abord, pour intimider les habitants , il fit avancer sous les murs de la place son armée serrée en colonne, ayant les éléphants en tête 3: mais cette tentative n'eut pas de suite, et le roi de Syrie, ayant rencontré plus de résistance qu'il ne pensait, se vit obligé de lever le siége.

Quoique les Romains se soient peu servis des élé-

1 Nous avons déjà dit que, parmi les éléphants de Pyrrbus, il y en avait un qui portait le nom de icon (le vainqueur), et un autre celui de Wicaia (la victorieuse). C'étaient les deux les plus remarquables par leur taille et par leur courage.

2 Plutarch., Pyrrh., 34.—Justin., xxv, 5.—Pausan., Aitic., 13.— Cet événement eut lieu en 272 av. J. C. On voyait encore à Argos, du temps de Pausanias, le tombeau de Pyrrhus, sur lequel on avait représenté des éléphants; Corinthiac., 22.

3 «Elephantis agi ante signa terroris causa Jussis, quadrato ag- «mine ad urbem incessit.» (Fit, Liv., xxxvi, 10.)

phants, ils en ont cependant quelquefois amenés devant les places dont ils voulaient brusquer l'assaut : nous en donnerons une preuve dans le chapitre suivant, en racontant la tentative malheureuse du proconsul Fulvius Nobilior contre Numance. Mais aucune nation n’a autant employé ce moyen poliorcétique que les Perses, au temps de la dynastie sassanide : c'est ce que nous aurons occasion de démontrer lorsque nous parlerons des siéges célèbres d'Édesse, de Nisibe, d'Amide, de Phasis, qui furent principalement signalés par la coopération des éléphants.

Ce n’était pas seulement contre les villes et les places fortes qu’on employait ces animaux; on en faisait également usage,et même avec plus de profit, dans l’attaque des camps retranchés et des fortifications de campagne. La guerre des mercenaires de Carthage nous en fournit un premier exemple : Hannon, voulant forcer les révoltés qui étaient campés sous les remparts d'Utique, rangea 100 éléphants en tête de son armée et les poussa contre leurs retranchements. Ces animaux franchirent les fossés et les parapets, se précipitèrent dans le camp, et y firent un tel ravage, que les mercenaires furent contraints de se sauver en désordre: les éléphants les poursuivirent, en tuèrent un grand nombre, et le reste ne leur échappa qu’en se réfugiant péle-mèle sur une hauteur boisée”.

Nous trouvons un autre exemple de cette manière d'employer les éléphants dans la guerre d'Annibal : ce général voulait forcer les Romains à lever le siége de Capoue, et marchait droit à leurs retranchements. Appius Claudius et Fulvius Flaccus, qui commandaient l'armée romaine, la firent sortir du camp et acceptèrent le combat, qui fut long et acharné, et dont l'issue fut entièrement

1 Polyb., 1, 74.

défavorable aux Carthaginois. Pendant l’action, une cohorte espagnole, précédée de trois éléphants, se fit jour à travers la 6° légion et pénétra jusqu’au pied des retranchements romains. Les éléphants, poussés par leurs conducteurs franchirent le fossé, et ils essayaient déjà de renverser les parapets, lorsqu'ils tombèrent accablés par les traits qu’on leur lancait de tous côtés. Leurs cadavres encombrèrent le fossé et servirent de pont et de champ de bataille aux deux partis; mais enfin, les Espagnols , entourés de toute part, furent exterminés.

Tite-Live, à qui nous devons la connaissance de ce fait, ajoute que, selon quelques historiens, Annibal aurait poussé beaucoup d’éléphants dans le camp des Romains, où ces animaux auraient renversé les tentes et répandu l’effroi, mais qu'on serait parvenu à les chasser par le moyen du feu. Appien parle d’un événement à peu près semblable qui aurait aussi eu lieu dans le camp de Fulvius Flaccus, attaqué de nuit par Annibal, mais pendant la marche rétrograde du général carthagimois. après le mauvais succès de son coup de main contre Rome, et non pendant le siége de Capoue. Ce qu'il y a du moins de certain, c’est qu’Annibal employa les éléphants pour forcer le camp du consul !.

Un troisième exemple d'attaque de retranchements par les éléphants nous est fourni par l'histoire de la dernière guerre punique. Scipion serrait de toutes ses forces les Carthaginois; mais ceux-ci avaient près de Véphéris un camp défendu par une armée considérable, et qui protégeait le ravitaillement de la ville. Scipion, sentant la : nécessité de s’en emparer, le fit attaquer par un corps. d'élite , lequel, s'étant porté vivement sur les retranchements, commença à arracher les palissades. Gulussa ,

1 Tic. Liv., xxv1, 5, 6. — Appian., Bell. Annibal., 41, 42.

fils de Masinissa et allié des Romains, y pénétra alors avec une bande d’éléphants, qui se mirent à parcourir le camp en tout sens, en renversant et foulant aux pieds les hommes, les tentes, et tout ce qu'ils rencontraient. Les Carthaginois, saisis deterreur, se pressaient en masse autour des portes; mais, ces issues étant trop petites pour livrer passage à la foule, il se fit un carnage horrible. On dit qu'il y eut près de 70,000 hommes écrasés par les éléphants, ou taillés en pièces par la cavalerie; 10,000 furent faits prisonniers, et 4,000 à peine réussirent à se sauver. Cet événement fut en quelque sorte le coup de grâce de la malheureuse Carthage; car, privée de la protection de ce camp, elle se trouva bientôt dans l’impossibilité de se procurer les vivres et les objets nécessaires à sa défense !.

Tels sont à peu près les documents qu'on rencontre dans l’histoire, sur l'emploi des éléphants dans l'attaque des places et des ouvrages de campagne; ilest probable qu'on n'a querarementemployé ces animaux à ce service, car les inconvénients de ce moyen d'attaque devaient la plupart du temps surpasser les avantages qu'on pouvait en attendre. Si l’on me demande maintenant en quoi pouvaient consister ces avantages, je dirai d’abord que les éléphants opposaient un obstacle aux sorties de la garnison, obstacle qui était encore plus terrible pour les troupes chargées de ces expéditions , lorsqu'elles se présentaient en colonne ou sur un front resserré, ce qui était le cas le plus ordinaire; car alors elles étaient exposées non-seulement à être prises en tête, mais à être enveloppées par les éléphants. Ce fut ie parti qu’Annibal tira de ces animaux au siége de Casilinum : à mesure que les assiégés essayaient une sortie, il les faisait re-

l Appian., Bell. punic., 126.

cevoir par ses éléphants, qui les refoulaient dans la place. Une fois même ils faillirent avoir la retraite cou-

pée, et ne parvinrent à rentrer dans la ville qu'avec difficulté !.

En second lieu, les éléphants donnaient la facilité d’élever promptement un certain nombre de combattants à la hauteur des ouvrages de la place; surtout si l’on pouvait profiter, pour se poster avec avantage, de quelque accident du sol ou de quelque élévation artificielle. Nous savons qu'en pareille circonstance les anciens construisaient des cavaliers en terre ou en charpente (aggeres), du sommet desquels on pouvait plonger sur la place. Les éléphants faisaient donc en ce cas le service d'aggeres ambulants, qu’on pouvait établir sur tous les points, et retirer selon le besoin. Îl n’y avait point d’inconvénient à employer pour ce service des tours d’une plus grande hauteur ; car il s'agissait de rester simplement en position, et non pas de suivre les évolutions rapides et irrégulières qui se font sur un champ de bataille. Il va sans dire que les éléphants aussi bien que leurs tours devaient être recouverts de fer. pour résister aux traits et aux projectiles incendiaires des assiégés.

Les Perses firent souvent usage de cet expédient pour assiéger les places de la Mésopotamie ; et il paraît même que les éléphants ainsi chargés pouvaient s'approcher assez des murailles pour que les hommes qu'ils portaient en vinssent aux mains avec les défenseurs de la place. Quelquefois on fixait sur leur dos des balistes et d’autres lourdes machines de jet. que l'on pouvait ainsi déplacer facilement , concentrer , ou diri-

! «Semel ultro erumpentes agmine elephantorum obposito prope «interclusit, trepidosque compulit in urbem, satis multis, ut ex «{anta paucitate, interfectis.» (Tit. Liv., xxu1, 18.)

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 11, CHAP. VII. 345 ger successivement sur les points où elles devaient produire plus d'effet. Nous verrons un exemple de l'emploi de ce moyen dans la relation du siége d’Amide, par Chapour Il. Au reste, cette pratique a toujours été suivie en Orient, et de nos Jours, ainsi que nous le dirons dans la dernière partie de cette histoire, les Indiens placent encore de petites pièces de campagne sur leurs éléphants.

Pourra-t-on croire qu'il y ait eu des éléphants spécialement dressés à ébranler et à renverser les murailles des villes ? Elien le dit pourtant, sur l'autorité de Ctésias ; et il cite un roi de l’Inde qui avait un train de 3,000 éléphants choisis parmi les plus forts, et destinés à abattre les murailles en les poussant de leurs poitrines!. Agatharchide, historien et naturaliste estimé. qui vivait environ deux siècles avant notre ère, parle de ce fait comme d'un fait avéré, et il ajoute qu’on désignait ces éléphants par le nom significatif de zesyoxaranire | démolisseurs ) ?. Aristote dit aussi que l'éléphant renverse les murs en les frappant ou en les minant avec ses défenses; enfin, un observateur éclairé, que j'ai déjà eu occasion de citer, assure avoir vu dans l'Inde des éléphants occupés à abattre des murs. Ils les poussaient, dit-il, de toute la force de leurs corps et de leurs trompes qu’ils tenaient repliées, et qu'on avait eu soin de garnir de cuir pour les empécher de se blesser. Ils s'acquittaient de ce service,

l Érépous dé axobw TRLTHLAIGUS TOUS peiorous TE xat ioyupordrous Émecôar, oimep obv eiot reraideuuévor Ta relyn Toy TOEMIOY AVLTPÉTELN , ÉTEGNVTES ÜTAV XEMEUON Baorxedc: duuroémeu dè rois ornhéor. (Ælian., Animal., xvu1, 29.) — Voyez d'ailleurs les extraits de Ctésias dans la Bibliothèque de Photius.

? Agatharchid., apud Phot. Biblioth., cod. cc.

3 Tobs dé roiyous xaTa6 AXE à éhéoas Tobs ddovres Tobs Weya)ous LPC PEUR

(Aristot., 4nimal., 1x, 1.)

ajoute-t-1l, avec beaucoup d'intelligence et de succès ! L'Ayéen-Akbéry mentionne épalement cette aptitude de l'éléphant pour la démolition, et la même chose est attestée par Avicenne, cité par Vincent de Beauvais ? Le même instinet qui donne à l'éléphant la faculté d’abattre les murailles lui a appris à arracher les palissades : souvent même, lorsqu'il est à l’état de liberté, il lui arrive de déraciner de jeunes arbres pour se nourrir de leurs feuilles et de leurs fruits. Ce fait est attesté par Strabon, par Pline, par Élien et par Aristote *. Ce dernier a même décrit comment l'éléphant parvient à abattre les palmiers. D'abord, dit-il, il les plie en les forçant avec sa tête; puis il se sert de ses pieds de devant pour amener le tronc près de la terre, et il achève de le renverser en le pressant de tout le poids de son corps. Suivant Élien, les Indiens avaient des éléphants dressés à ce manége, et ils s’en servaient pour défricher les bois de palmiers *.

1 Foucher d'Opsonville, Observations philosophiques sur divers animaux étrangers.

2 Vincent. Bellovac., Speculum naturale, xix, 43. — Il y a pas longtemps que les journaux de Calcutta ont parlé d’une troupe d'éléphants sauvages qui avaient fait brèche dans un magasin de riz, solidement construit en maçonnerie. Ils eurent l’adresse, je dirais presque l'esprit, d'attaquer d’abord un des angles du bâtiment, dont ils réussirent à arracher quelques pierres à l’aide de leurs défenses. Ils travaillèrent ensuite à agrandir l'ouverture par laquelle ils entrèrent tour à tour, et ils n’en sortirent qu'après s'être abondamment repus.

3 Strabon., xv, de t. ui, p. 281. — Plin., Hist. nat., vin, 10. = Ælian., 4nimal., V, 55. — Aristot., Animal., IX, 1.

4 Ælian., DT V, 55. — RS anonyme dont un manuscrit d'Oxford a intercalé les vers dans le poëme de Manuel Philé, flot Coëv idurnres, Ç 39, vers 15 et suiv., éd. de Pauw, et Nonnus, dans le 16° livre de ses Dionysiaques, font aussi mention de cette apütude des éléphants pour déraciner les arbres et renverser les murailles.

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 11, CHAP. VIll. 347 Le P. Borri, missionnaire italien qui a fait un long séjour à la Cochinchine, et qui s’est appliqué à étudier les éléphants, assure avoir vu souvent ces animaux arracher des arbres pour le service de leurs maîtres, et démolir des maisons. soit en temps de guerre pour faire du tort à l'ennemi, soit en temps de paix pour arrêter la propagation des incendies dans les villes 1. Baldæus affirme, dans sa Description du Ceylan que j'ai déjà citée , que les éléphants abattaient tous les ans dans cette île une grande quantité de palmiers pour se nourrir de leur fruit. Il a même Joint à son ouvrage une gravure où l'artiste à représenté des éléphants qui se livrent à cette œuvre de destruction. Il est facile de comprendre, d’après ces témoignages, comment on a pu employer ces animaux à arracher des palissades et à abattre des fortifications, surtout chez des nations barbares. et contre des constructions grossières, telles que durent ètre celles de cette époque reculée. C'était le bélier de cet âge primitif, offrant moins de précision dans son application , mais non moins énergique dans ses effets ?. L'histoire des successeurs d'Alexande fournit d’ailleurs une preuve positive de cette manière d'employer les éléphants; c’est un des épisodes du passage du Nil par Perdiccas. Il y avait au bord du fleuve un château fort, appelé le château des chameaux (Kaphov reïyoc), qui servait de poste avancé à l’armée égyptienne, et dont Per-

l Il m'a été impossible de me procurer le texte italien de la relation du P. Borri; Je n’ai pu consulter que la traduction imprimée à Rennes en 1631, in-80, l’année même où parut à Rome l'édition originale.

? De nos jours encore on a vu des éléphants sauvages venir de leur propre mouvement arracher les palissades d’un retranchement qu’ils voulaient détruire : voyez ce que nous avons dit de ce fait au chapitre 1 de cet ouvrage (page 10).

diccas comprenait qu'il fallait s'emparer avant tout. Voulant brusquer l'attaque, 1l mit ses éléphants en tête de ses colonnes, et il les fit suivre par des hommes portant des échelles, et par des pionniers qui devaient élargir les brèches qu'ils auraient faites. L'infanterie suivait de près, et la cavalerie fermait la marche. Les premiers ouvrages qu'on allait attaquer étaient en terre, garnis de palissades; il y avait ensuite un fort en maconnerie. Les éléphants se firent jour à travers les premiers obstacles , en arrachant les pieux avec leurs trompes, en renversant les parapets par l'impulsion de leurs poitrines , et en les démolissant avec leurs pieds. Lorsqu’ils eurent ainsi ouvert des brèches praticables pour l'infanterie, ils poussèrent au revêtement intérieur, qu'ils essayèrent aussi d’ébranier, et déjà ils avaient réussi à faire tomber des pans de murs, et à abattre des créneaux, lorsque l'intrépidité de Ptolémée et la résistance des troupes firent échouer l'attaque de Perdiccas et l'obligèrent à ordonner la retraite !.

J’ajouterai ici, pour épuiser le sujet de ce chapitre, que l’usage d'employer les éléphants comme agents de démolition s’est conservé dans les armées d'Orient, du moins jusqu’au XI° siècle; Je puis en citer un exemple tiré de l’histoire de Mahmoud le Ghaznévide, dont les exploits trouveront leur place au dernier chapitre de cet ouvrage. Ce grand dévastateur de l'Inde avait envahi les États de Khalaf, roi du Sedjestan ou Seïstan, et forcé ce prince à se renfermer dans la place de Tak, qui, défendue par delarges fossés et par septrangs de fortifications, passait pour imprenable. Mahmoud fit combler les fossés. et employa les éléphants à saper les murs et à

1 Diodor. Sicul., xvint, 33, 34. — Droysen , Geschichle der Nachfolger Alexanders, pag. 137.

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 11, CHAP. VIII. 319 renverser les ouvrages. Mais, ce qui est plus étonnant, cest que l'on dit qu’il parvint à élever ces animaux sur des machines, à la hauteur du parapet de la place, où ils pouvaient saisir les défenseurs avec leurs trompes et les déchirer avec leurs défenses. Khalaf, à ce spectacle effrayant, demanda à capituler et se rendit à discrétion !.

Cependant, la difficulté d'élever à une pareille hauteur d'aussi lourds animaux devait être immense, et je ne vois d'autre moyen d'expliquer ce fait extraordinaire qu'en supposant que ces prétendues machines n'étaient que des plans inclinés en charpente, qu'on pouvait faire avancer sous la place au moyen de roulettes et de Cylindres. Peut-être aussi étaient-ce des ponts à bascule, qu'on manœuvrait à l’aide de forts leviers et de cabestans. Au reste, les entreprises qui ont dà exiger l'emploi d’une force qui dépasse l’imagination ne sont pas rares dans l'histoire des peuples barbares anciens et modernes, et leur singularité n’est pas toujours une raison pour les révequer en doute.

! Voyez dans la Biographie universelle V'article Knazar, par le savant Audiffret.

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