CHAPITRE IX
Les éléphants ont été souvent plus dangereux pour leurs propres armées
que pour les ennemis. — Exemples de désastres qu’ils ont causés. — Bataille de Canusium. — Combat devant Numance. — Bataille du Métaure. — Asdrubal est forcé de tuer ses éléphants. — Observations
sur la marche du consul Néron, et sur l’inaction d’Annibal pendant ce dernier événement.
« Anceps genus auxilii est, et in suos acrius furit. «in hostem enim imperio, in suos pavore agitur.» (Alexand., apud Quint. Curt., vit, 14.)
Quoique admis dans la société de l’homme , quoique nourri de la main de son maître, l'éléphant conserve toujours un fond de férocité, et ne se dépouille jamais entièrement de son instinct sauvage. Tant qu’on le traite avec douceur, on peut compter sur son obéissance; mais ce n’est qu'à cette condition qu'il consent à prêter ses dangereux services. La contrainte l’exaspère, les souffrances le rebutent, la douleur le rend furieux : alors il rompt son pacte avec l’homme, et le maitre qu'il chérissait devient souvent sa première victime.
La mauvaise réputation des éléphants sous ce rapport était passée en proverbe du temps de Pline : «Quand ils sont une fois effrayés et blessés, dit cet auteur, ils reculent obstinément, et sont aussi redoutables à leur parti qu'ils l'étaient à l'ennemi !
sion dont Tite-Live les qualifie ?, pour faire entendre que
.» Genus anceps , telle est l’expresleurs avantages étaient au moins compensés par leurs
1 « Vulnerati et territi retro semper cedunt, haud minore par- «tum suarum pernicie.» (Plin., Hist, nat., vi, 9.) 2. Pit. Liv. Sy de
inconvénients. «Il y a des gens, dit Appien, qui les appellent des ennemis communs, xowobe ToEiou, à Cause du peu de confiance qu’on doit avoir en eux !. » Il ne faut pas oublier, enfin, que lorsque les éléphants se tournaient contre leur propre armée, ils y faisaient beaucoup plus de ravage qu’ils n’en avaient fait dans les rangs de l'ennemi ; car, quelle que fût leur ardeur pendant qu’on les conduisait à la charge, on pouvait toujours la modérer par le commandement, tandis qu'une fois saisis de terreur et emportés par la colère, ils s’abandonnaient aveuglément à l'impulsion de leur férocité. Cest à quoi font allusion les paroles attribuées par Quinte-Curce à Alexandre, et que nous avons mises en tête de ce chapitre : « In hostem imperio, in suos pavore « agitur 5 |
L'un des plus grands inconvénients du service des éléphants, c'était que lorsqu'un de ces animaux était blessé, ses cris de détresse suffisaient ordinairement pour frapper les autres de terreur, et les exciter au carnage et à la vengeance. Ils rebroussaient alors chemin, se ruaient pêle-méêle et sans distinction sur tout ce qu'ils rencontraient, et rien n’était plus capable de les contenir. Or, il était impossible que, dans une bataille, quelqu'un des éléphants ne fût pas blessé, et il l'était également alors de l'empêcher de crier. Nous avons vu de pareils accidents causer en partie la défaite de Pyrrhus
1 ÔT9 &et oouGnévres oi éhévavres slobaot TAGHELV, KA TAVTOS NYEc0ar To Aepicus xt rives dix Tnvde rh ArioTiay adTObS XAXOÙGL XxouvObS ToxEmious. ( Appiau., Bell, hispan., 46.)
2 On trouve absolument la même réflexion dans Mte-Live : «Eo «magis ruere in suos belluæ, tantoque majorem stragem edere, «quam inter hostes ediderant, quanto acrius pavor consternatarn «agit, quam ivsidentis mapistri imperio regitur, » (XXVH, 14.)
# «Quum uno aut altero vulneratis, cæteros in fugam decliuare Cvideamus.» (Quint. Curt., 1x, 2.)
devant Bénévent, mettre en péril l’armée d'Eumène à Gadamarta, et causer les plus grands malheurs aux af faires de Palerme et d'Élinge. Les éléphants des Carthaginois leur firent, suivant Tite-Live, à la bataille de Bécula!, autant de mal qu'aux Romains. Ceux de Porus furent , au passage de l’'Hydaspe, plus redoutables à leur propre armée qu'aux Macédoniens ?. La défaite d'Hannon devant Agrigente, celles d’Annibal à Zama et de Juba à Thapsus , ainsi que le désastre de Pyrrhus à Argos, furent causés en grande partie par lindocihité des éléphants. Enfin, nous allons exposer trois autres faits d'armes où l'intervention de ces animaux eut des résultats non moins funestes.