‹ Histoire militaire des éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns de plus célèbres faits d'armes de l'antiquitéChapitre 60 sur 79 · BATAILLE DE CANUSIUM · texte numérisé non relu

BATAILLE DE CANUSIUM

(544 de Rome , 210 av. J. C.)

Vers la fin de la seconde guerre punique, la soumission de la Sicile et la reprise de Capoue avaient relevé les espérances des Romains, et affaibli l’ascendant d’Annibal en Italie. Les villes qu’il avait entrainées dans son parti tächaient de se faire pardonner leur défection. et traitaient secrètement avec la république. Ne sachant

1 «Addita trepidatione elephantorum, quos territos æque atque «hostes timebant.» (xxvi1, 18.)

2 «Quod pertinet ad elephantos, præsens habemus exemplum, «in suos vehementius quam in nos incurrerunt.» (Quint. Curt,, 1k4)2.9

3 Pour ne pas anticiper sur les événements, nous omettons 1e de faire mention de deux revers essuvés par les Perses à cause de leurs éléphants, dans la guerre Lazique: ces événements trouveront leur place lorsque nous parlerons des guerres du Bas-

Empire.

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 11, CHAP. IX. 353 trop à qui se fier, il se montrait tour à tour dans le Brutium, dans le Samnium, dans la Lucanie, pour contenir ses alliés par sa présence, et entraver les entreprises des Romains, qui tenaient la campagne avec trois armées consulaires , et cherchaient l’occasion de finir la guerre par un coup décisif. Son intérêt à lui était, au contraire, d'éviter tout engagement sérieux, car il voyait bien qu'en cas de malheur tout le pays se lèverait pour l’accabler.

Le proconsul Cl. Marcellus jouissait alors de la plus grande réputation parmi les généraux romains. C'était lui qui, après le désastre de Cannes, avait ramené la victoire sous les drapeaux de sa patrie; ei il venait encore de se signaler par la prise de Syracuse. Hardi dans ses projets, infatigable, et souvent heureux. il avait mérité le surnom d'épée de Home, comme Fabius celui de bouclier de la république. H était le plus ardent des ennemis d'Annibal, il épiait ses mouvements, le serrait de près, et ne fui laissait pas un instant de repos. Quant au général carthaginois, il se bornait à escarmoucher pour amuser l'ennemi, et profitait de la nuit pour s'évader. Cependant il fut une fois gasné de vitesse, et forcé d’en.venir aux mains près de la ville de Canusium en Apulie (Canosa); mais comme c'était sur le déclin du jour, la nuit sépara bientôt les combattants sans qu’il ÿ eût d'avantage de part ou d'autre. Les deux armées campèrent à proximité, et le lendemain , au lever du soleil, les Romains présentèrent encore le combat. Les Carthagincis, furieux d’être sans cesse harcelés, firent des prodiges de valeur, et Marcellus eut la douleur d’être repoussé, après avoir perdu 3,009 des siens.

Mais il était dans le caractère de cet homme indomptable de ne jamais abandonner-ses projets, et de puiser une nouvelle force dans les revers. À peine fut-il rentré

dans son camp qu’il convoqua l’armée, et punit sévèrement ceux qui s'étaient conduits d’une manière peu digne du nom romain. Ensuite il éclata en reproches tellement durs contre tout le monde, que ses soldats le supplièrent, les larmes aux yeux, de les reconduire à l'ennemi. En conséquence, le lendemain, à la pointe du jour, il rangea pour la troisième fois son armée en bataille devant l’armée carthaginoise.

Annibal ne fut pas peu surpris lorsqu'il vit cet homme qu'il avait battu la veille, au lieu de se soustraire à sa poursuite , revenir encore le provoquer. Il se promit sans doute de lui donner une bonne leçon, et pour en être plus sûr, il mit en première ligne les Espagnols , qui étaient l'élite de ses troupes. Marcellus , de son côté, porta en avant les cohortes qui avaient molli dans l’ensagement de la veille, et qui, pour laver cette tache, venaient de lui demander d’être exposées au plus fort du danger. Il confia le commandement des ailes à ses lieutenants, et se réserva celui du centre, pour veiller de plus près sur l'infanterie !.

Le combat fut encore plus animé que les jours précédents, car d’un eôté on avait à soutenir la gloire d’un premier succès, de l'autre on brûlait de laver la honte d’une défaite. Annibal , impatient d’arracher la victoire, fit avancer ses éléphants, qui jetèrent d’abord la confusion dans les rangs des Romains ; ils culbutèrent même une des ailes, et Marcellus risquait de payer cher son obstination, sans le courage du tribun Decimius Flavus, qui, dans ce moment décisif, saisit l'enseigne du premier manipule des hastaires, et, entraînant ces soldats par son exemple, leur ordonna de lancer tous ensemble leurs javelots sur les éléphants. Il paraît que, pour produire

1 it. Lav.. xxvir, 14. —- Plutarch., Marceil., 29.

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. II, CHAP. IX. 352 plus d'effet, Annibal avait serré ces animaux en masse , de sorte qu’il n’y eut pas un coup de perdu. Atteints au vif pour la plupart, les éléphants rebroussèrent chemin ; Ceux mêmes qui n'avaient pas été blessés suivirent le mouvement, et, comme le retour leur était barré par la phalange carthaginoise, ils l'enfoncèrent, et se frayèrent des passages au milieu des Espagnols et des Africains. -

Les Romains se mirent alors à leur poursuite, les poussant à grands cris, et les accablant de traits. Plus effarouchés encore, ils se précipitèrent sur l’armée carthaginoise , la sillonnèrent en tout sens. et y firent un affreux dégât. Marcellus, qui suivait avec ses masses, n’eut pas de peine à achever la déroute de l'ennemi. Sa cavalerie, lancée sur les fuyards, les poursuivit l'épée dans les reins jusqu'à leurs retranchements. Pour surcroît de malheur, deux éléphants estropiés étaient tombés devant la porte même du camp : arrêtés par cet obstacle, les Carthaginois furent obligés, pour se mettre en sureté, de se précipiter dans les fossés et de franchir les palissades : enfin, cet accident donna aux Romains le temps de faire un grand carnage. Annibal perdit 8,000 hommes, écrasés en partie par ses propres éléphants, et 5 de ces animaux restérent sur le champ de bataille. Quant aux Romains, ils avaient acheté la victoire par la perte de 3,000 hommes, outre un grand nombre de blessés !.

t Plutarch. et Tit. Lav., loc. cit.

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