‹ Histoire moderne de la Grèce depuis la chute de l'empire d'Orient [microform] Par Iacovaky Rizo NéroulosChapitre 21 sur 52 · L'HISTOIRE MODERNE · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE MODERNE

mm mm mmhmm^

JDepuîs la mort d* Alexandre et la vaste domination des Empereurs romains , Thistoire de chaque nation ne forma plus qu'un article supplémentaire de celle des rois. Dès cette époque , la Grèce , privée d'historiens , n'offre plus que des voyageurs et des géographes; c'est alors que les Pausanias parurent , à défaut des Hérodote , des Thucydide et des Xénophon. Une page de ces auteurs citoyens valait mieux, instruisait plus qye tous les volumes des chroniqueurs du Bas-Empire. Danâ tout le fatras de ceux-ci , Ton ne rencontre aucune trace de statistique de la

Grèce; les noms d'Athènes, du Pëloponèse, des villes et des provinces , n*y sont rapportés que pour désigner les prélats qui assistèrent aux conciles œcuméniques. Les croisades survinrent, et les princes chrétiens , en s*emparant chacun d'une portion de la Grèce , la gouvernèrent au hasard , et jetèrent dans l'ensemble de son histoire des ténèbres rendues encore plus épaisses par la conquête et la domination des Turcs.

Après la prise de Constantinople par ces barbares , toute la chrétienté désespéra du sort de la Grèce ; en voyant Torageux et pâle croissant sur l'horizon de cette terre , on n'espérait plus y voir reluire Iç soleil de la liberté; tous oubliaient j abandonnaient la Grèce ; nul ne pensait à la rendre à elle-même; Charles VIII ne s'en souvînt que pour tâcher de la conquérir, n semblait que lés débris de la nation grecque devaient être inévitablement engloutis par la puissance ottomane; aussi ne voyons-nous au* cun historien contemporain prendre la tâche d'écrire particulièrement sur la Grèce.

Pour débrouiller le chaos qui règne sur Phîstoire moderne de ce pays , il faudrait donc avoir recours à celle de la nation qui la dominait , à l'histoire du peuple turc. *

Mais qu'a été cette dynastie ottomane depuis

son ëtablissement en Europe jusqu'à nos jours? Cherchons quelque histoire , soit nationale , soit étrangère , où il nous soit possible de puiser des documens authentiques, capables de nous montrer, sous toutes les faces civiles et politiques , cet empire qui , pendant plus de trois siècles, n'eut de contact avec TEurope chrétienne que par le fer de ses armées.

L'histoire de Hodza, contenant les règnes des premiers sultans de la dynastie ottomane , quoique supérieure à toutes celles qui la suivirent , n'est que le récit d un esclave fier de ses chaînes et admirateur de ses tyrans. Les biographes turcs des Soliman et des Sélim trouvaient une ample matière pour faire étalage de leurs absurdes métaphores qui élevaient jusqu'aux nues les victoires de ces conquérans et insultaient aux puissances chrétiennes. Le mensonge et la flatterie des historiographes ottomans croissaient en raison de la décadence de l'empire ; plus les Turcs se voyaient battus par Sobîesty et Eugène , plus leurs écrivains devenaient insolens , et lorsque les généraux moscovites écrasaient leurs armées , ils chantaient victoire , comme si la nation russe eût été refoulée par eux jusqu'au territoire de Novogorod. D'après les historiens turcs les plus renommés , tels que Néi-

ma, Tzelabi-zudé, Is-si, Subhi, Euvëri et Yassif , les Ottomans ne furent jamais battus , ce n*était que par hasard que Tennemi remportait de loin en loin sur eux quelque léger avantage : dans ces auteurs , pas la moindre . notion de la statistique de Tempire , pas un seul aperçu raisonne sur les causes des événemens les plus saillans , pas une seule mention de Tétat des puissances chrétiennes et de leurs rapports avec le gouvernement turc ; tout est soumis par eux aux lois de Tincompréhensible fatalité ; leur raisonnement s'arrête devant cette borne insurmontable, ils croiraient impie d'essayer de la franchir. Aussi les événemens sont-ils entassés dans leurs histoires sans autre suite , sans autre liaison que Tordre absolu des temps et la suc-* cession des circonstances : à côté d'une déclaration de guerre est placé le récit d'un incendie dans un quartier de Constantinople , et dans la même page qui contient la conclusion d'une paix ou le tableau d'une révolte des janissaires , on rencontre fréquemment la description d'un déménagement du Grand -Seigneur, ou d'un voyage de Sa Hautesse à sa maison de plaisance. Tout le reste n'est qu'un tissu de récits pompeux , d'actes arbitraires de la Porte ou du Sultan, de proscriptions 9 de supplices, de con-

fiscations , de tortures , ou d'autres violences racontées avec le même sang-froid que celui qui présidait à leur exécution. Forcés de taire même le peu quils savent, ces prétendus historiens reculent d'effroi devant la vérité environnée de bourreaux. Cependant parmi les Turcs , quelques personnes écrivirent des mémoires où Ton trouve les véritables causes des événemens remarquables de leur époque. Ayant joué le premier rôle dans le ministère, plusieurs d entre eux purent consigner la vérité dans leurs écrits : mais ces écrits n'ont jamais vu te jour ; les héritiers de ces auteurs tremblaient à l'aspect d'un legs si dangereux , et ce n'était qu a quelques Grecs , leurs confidens, qu'ils en permettdent la lecture. Tels sont les mémoires posthumes de Resmi-Achmet-Effendi , ministre des affaires intérieures sous le règne de Mustapha m , ceux dlsmaïl-Bej , ministre des affaires étrangères sous Abdul-Hamid, et ceux d'Izzet-Bey , chef du bureau de la chancellerie sous Sélim III. Il existe aussi de ces manuscrits composés par quelques Turcs judicieux sous les règnes antérieurs , mais on les couvre du voile le plus épais , et le despotisme théocratique, imposant aux consciences timorées des Turcs, leur interdit la lecture de ces écrits,

comme de pamphlets contre le trône et la religion.

Quant aux Européens qui visitaient les ëtats de l'empire , c*étaient ou des voyageurs suspects aux Turcs et occupés dans leurs recherches de quelque objet spécial , ou des ambassadeurs qui ne voyaient les habitans que par leurs fenêtres et dans quatre ou cinq conférences chaque année. Leurs drogmans ne communiquaient Qu'avec un petit nombre de nîinistres de la Porte et avec quelques commis des bureaux. Jamais ces drog« mans européens n'avaient avec les Turcs des relations familières , et, excepté le célèbre Muradzad'Osson , qui était d'origine arménienne) il n'est pas d'exemple qu'un de ces interprètes ait eu un Turc marquant pour son intime ami. Les négociaiis européens ne connaissaient d'autres musulmans que les douaniers et les officiers des tribunaux; et plusieurs d'entre eux, quoique vieillis en Turquie , en ignoraient la langue presque complètement.

Comment était -il donc possible d'avoir une histoire raisonnée de l'empire turc? Les Ottomans ne connaissaient ni leur nation , ni les sujets de leur empire. Les Grecs rougissaient de transmettre leur opprobre à la postérité. Les autres peuples sous la domination de la Porte ^

INTKODUCTION. 7

étaient plongés dans l'ignorance la plus ëpaisse. Les Européens étaient réduits à traduire les chroniqueurs ottomans , et à y ajouter quelques notices puisées à des sources incertaines.

Quant à la nation grecque , oubliée de tout le inonde après sa chute, elle n'a pas été jugée digne d'être citée , même par des historiens étrangers. Aussi rien de plus obscur queThistoire de sa servitude. Elle n'eut pas même un type unique d'esclavage. Ses principaux tyrans, les uns à turbans et les autres en toges, lui ôtaient jusqu'au droit de s'approprier les malheurs qu'elle souffrait. Les Turcs s'emparaient-ils des iles de Cypre, de Candie, de TEubée, du Péloponèse ou de quelque autre partie de la Grèce , ce n'était point des Grecs habitans de ces pays que l'on faisait mention , mais des Vénitiens, des Génois, ou des chevediers de Saint Jean de Jérusalem. Ceux«<:i reprenaientils à leur tour quelque lambeau sur les Turcs , le nom des Grecs n'y était nullement cité. Ainsi l'histoire de la Grèce est devenue histoire ottomane , vénitienne , génoise , et des chevaliers de Malte.

Depuis l'insurrection actuelle , ceux qui ont vu la Grèce , n'ont rapporté que des faits plus ou moins exacts , mais dont ils n'avaient pu connaître les antécédens et les principes ; ceux qui

Tont visitée avant cette époque étaient si loin d*en comprendre le véritable état , qu'aucun d'eux n'a remarqué la civilisation croissante , l'approche de la restauration ; et que l'insurrection , qui n'en était que la conséquence nécessaire , a frappé tout le monde comme un événement extraordinaire et complètement inattendu.

Aussi en présentant aujourd'hui l'histoire moderne de la Grèce, ]e ne le fais qu'à titre de Grec 9 à titre d'homme qui , par la position qu'il a occupée avant l'insurrection , a été à même d'en apercevoir les véritables causes, et d'en connaître les principaux acteurs.

Cette histoire sera divisée en trois parties :

Dans la première, j'examinerai les causes de la conservation du peuple grec , en tant que peuple; j'exposerai quelles furent les forces qui Teinpéchèrent de se confondre dans l'immensité de l'empire ottoman; quelles furent les sources où les Grecs , quoique esclaves et disséminés , puisèrent néanmoins le sentiment de leur dignité nationale , et l'espérance de rompre un jour leurs fers.

Dans la 'seconde partie, je tâcherai de faire voir l'enchaînement de circonstances favorables dont les Grecs profitèrent pour faire des progrès vers la civilisation , pour connaître l'étendue de

leurs forces et la faiblesse progressive de leurs oppresseurs, et pour concevoir enfin le projet de recouvrer ces droits que rëclament Thumanité et la religion chrétienne.

La troisième partie traitera des circonstances qui ont amené l'insurrection , de son origine et de sa nature.

lO FRBMiàAE PARTIE.

<%/%/%/%/\/^y%/%,'%fV%/^V%/%f%/%/VV%/W%/%/%f%/%n/%/Mé%/M/\/M/%/%f%^

Page 1