‹ Histoire moderne de la Grèce depuis la chute de l'empire d'Orient [microform] Par Iacovaky Rizo NéroulosChapitre 31 sur 52 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

Sort des prioces héréditaires. — Sélim III. — Guerre de Russie et d'Autriche. — Défaites des Turcs. •* Paix de Jassjr. •— Influence des Russes.-» Tentative ponr former des troupes ré^ gulières.— - Hassan-Pacha favorise les marins des lies. — Faiblesse de Sélim.— - Tentative infructueuse de Riga. — - Napoléon en Egypte. — Alliance des Anglais et des Russes avec la Turquie. — Marine ottomane.

De même que les chirurgiens , lorsqu'ils pansent les blessés , sont obliges d'examiner et de toucher leurs plaies , de même , quel que soit son dégoût, celui qui étudie l'histoire moderne de la Grèce doit pénétrer les ténèbres de son esclavage et parcourir reft'rayarit dédale des intrigues de ses tyrans. Cest ce qui m'oblige à combiner sans cesse l'état de l'empire turc avec celui de la nation grecque. La Turquie et la Grèce étaient comme deux roues qui reçoivent l'impulsion par un frottement mutuel et qui cependant se meuvent en sens contraire» Je ne m'écarte donc point de mon sujet en faisant connaître la constitution ottomane; seulement je chercherai et mettre dans cette partie autant de brièveté que.

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l'intelligence des ëvénemens qui sont le.but de cette histoire le. permettra.

Nous exposerons rapidement dans ce chapitre quelles ont été les destinées de Tempire turc pendant les règnes consécutifs de Sélim IQ, de Mustapha IV, et de Mahmoud II, le sultan actuel, jusqu'à l'origine de l'insurrection de la Grèce. C'est, depuis la prise de Constantinople , le temps le plus essentiel , le plus fécond en événemens décisifs pour la civilisation des Grecs, leur commerce , leur marine et leur acheminement vers la liberté.

Depuis Othman jusqu'à Soliman surnommé Canouni ou législateur, les fils elles neveux des Sultans vivaient libres, dirigeaient les affaires de l'état , gouvernaient des provinces et marchaient à la tête des armées. Mais comme des guerres sanglantes eurent lieu plusieurs fois entre cesprétendans au trône , comme il leur arriva même de se révolter contre le sultan, l'on voulut prévenir les désordres de cette espèce , et Fon régla qu'à sa mort le sultan aurait pour successeur , non pas l'aîné de ses fils , mais le plus âgé de ses neveux , le fils ne succédant directement au père qu'au défaut d'héritier collatéral. En conséquence, à la mort d'un sultan , l'on devait renfermer aussitôt tous ses fils , pour élever au trône le plus

PROGRES B£ LA CIVIUSAXIOli EV GRÈCE. 131

avance en âge parmi ses neveux. Cet ordre bizarre de succession, qui garantit la sûreté personnelle du souverain , s'observe encore aujour^ d'hui avec une extrême rigueur.

Les fils du sultan régnant ne se montrent en public qiie pendant leur enfance ; la crainte des révoltes neutralise chez les pères les sentiméns naturels et fait emprisonner ces jeunes gens dès quils ont dépassé cette époque de leur vie.

Au fond du sérail se trouve un jardin très-vaste et entouré de murailles aussi hautes que la jalousie d*un souverain turc peut les élever. Au centre de ce jardin est situé le palais qui sert de demeure aux cadines, ou esclaves titrées, et à une foule innombrable d'odalisques , ou esclaves d'un rang inférieur. Dans le même jardin est bâti un autre palais également isolé et dans lequel sont détenus les héritiers du trône. Chacun de ceux-ci occupe un appartement à part, où il ne voit personne , excepté quelques esclaves attachés à son service ; et si , pendant leur réclusion , les sultans présomptifs viennent à avoir des enfans mâles , la loi barbare veut que ces enfans soient étranglés au moment même de leur naissance^ Dans le cas de grave maladie, le chef des eunuques noirs * reçoit la permission d'introduire le

* DaruS'Saadé Àgassy.

médecin * mahométan du sérail auprès des héritiers de l'empire. Ceux-ci , nommés tous également Cheh'jadés , ou fils du Chah , ont un agent pour leurs affaires particulières. Cet agent, nommé et installé par la Porte d'après le choix du sultan, a le titre X Aga-Baba ou vieux seigneur. Il lui est défendu d'avoir des entrevues avec les héritiers du trône ; mais on lui permet de correspondre, avec eux par écrit sur les petites commissions dont il est chargé ; encore toute cette correspondance doit-elle être préalablement lue et examinée parle chef des eunuques blancs, qui a le titre de Seigneur gardien de la Porte de félicité**^ Telle est l'éducation de ces êtres misérables, que la sottise de tant de millions d'hommes regarde comme maîtres légitimes de leur vie, de leur honneur et de leurs propriétés.

• Sorti d'une école si propre à former le cœur et l'esprit, Selim III monta sur le trône en 1780. Abdul-Hamid en mourant avait laissé à son neveu Sélim, avec le trône , la guerre et ses désastres. Mais les nouveaux sultans ,> s'enorgueUlissant des épithètes pompeuses dont on les qualifie ***, se croient capables de réparer les re-

* Hékim-Pachjr,

** Babous-Saadé Agassjr.

»»* Par exemple : Souverain des quatre coins de l'uni-

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vers de leurs prédécesseurs par la seule volonté de vaincre , sans connaître et sans apprécier les moyens de la victoire. Aussi ne pensent-ils point à la paix et continuent-ils la guerre que le sultan précédent leur a laissée. D'ailleurs leurs favoris, ne s'étant pas encore assez insinués dans l'esprit de leur maître , sont forcés dp ne rien changer à la situation des affaires, jusqu'à ce qu'ils se soient fait un parti puissant ; alors voyant dans la paix un garant de leur sûreté individuelle , ils la désirent et la font désirer aux sultans qui la concluent à tout prix. Par la même raison , tous les fonctionnaires civils et tous les officiers militaires sont désorientés au commencement d'un nouveau règne , et ils éprouvent de vives alarmes sur leur coinpte. Et comme tous intriguent pour gagner la faveur du nouveau sultan , personne ne songe aux intérêts de l'état; la guerre , si elle existe , devient toujours plus désastreuse , et l'ennemi ne manque pas de redoubler alors d'audace et de multiplier ses coups. C'est ce qui était déjà arrivé dans les premières années du règne d' Abdul-Hamid ; c'est ce qui arriva encore à l'avènement de Sélim III. Tiré de son ermitage pour monter sur le trône , Sélim apprit que

vers {Sultani Tzari ahtari dzihan)\ Roi des rois, puissant comme Alexandre [Chéhinchahi Iskender tQuvan\

124 SECONDE FÂRTIE.

parmi les puissances chrétiennes il y en avait deux ^ la Russie et rAutriche , qui résistaient à Tépée tranchante des mahométans , et qui restaient encore impunies; il dit aussitôt: ce Je veux les châtier, je veux la guerre. » Ces paroles orgueilleuses se reproduisirent dans tous les ordres de la Porte adressés soit au grand-vizir , soit aux pachas et gouverneurs* des provinces, de TAsie et de l'Europe. Mais les ordres ne donnent pas les victoires; les défaites se multipliaient: une armée entière attaquée par le prince de Cobourg et par le général Souvaroff , fut taillée en pièces, ou périt avec le ministre des affaires étrangères Haïry-Effendi, dans la rivière de Bozé, à Rimnick , district de Valachie. Sélim étonné attribua cette défaite à la négligence du grandvizir et des autres généraux; il les destitua, mais sans pouvoir changer la fortune. Le fameux Hassan-Pacha , qui de grand-amiral était devenu grand-vizir et général en chef, fut décapité. U fut remplacé par un autre Hassan-Pacha, surnommé Tzenazé ou cadavre , et celui-ci par Youssouf- Pacha, le moteur de la guerre , sous lequel se renouvelèrent les mêmes défaites et les mêmes désastres. La forteresse de Belgrade fut prise et toute la Servie conquise par le général autrichien Laudon. La place forte dlsmaïlow fut emportée

PAOGnis DE LA CIVILISATION EN GEicE. laS

d'assaut par les Russes; là garnison et tous les habitans furent passés au iil de l'épée. Alors une terreur panique s*empara du sultan. Deux de ses favoris , ne craignant point de rivaux et désirant la tranquillité de la paix, insinuèrent à Sélim de la conclure à quelque prix que ce f&t. L*un de ces favoris était Tesclave circassien Hussein, premier page dusultan, et qui devint ensuite grandamiral; Vautre s'appelait Youssouf, intendant de la sultane-mère.

Cette paix (i792),'conclue à Jassy, capitale delà Moldavie, fixa le fleuve Dniester pour limite matérielle entre les deux empires ; riiais la prépondérance des Russes sur les Ottomans n avait pas de bornes. Les clauses de ce traité confirmèrent tous les articles de celui de Caïnardza relativement aux nations valaque, moldave et grecque; on y ajouta même d'autres stipulations qui garantissaient avec plus d'efficacité la religion et la sûreté publique de ces peuples. Une foule de consuls et de vice-consuls russes s'établissaient dans toutes les Échelles du Levant , dans toutes les îles et près-* que dans toutes les villes commerçantes de l'empire turc. Chacun d'eux se faisait craindre, comme un vainqueur de Rimnick et un conquérant dlsmaïlovr. Les lettres-patentes et le pavillon russes n'étaient sujets à aucune entrave , à au-

cun examen ; et pour être regardé comme su)et russe, il suffisait à un chrétien de mettre un chapeau sur sa tête , une patente dans son portefeuille et un pavillon russe à son bâtiment. Le port de Galata vis-à-vîs de Gonstantinople était respecté parles Turcs , comme un lieu de mouillage pour les navires européens et comme un dépôt de marchandises pour les formidables vainqueurs. Une nouvelle ville de commerce , nommée Tobassar , située sur la rive gauche du Dniester, attîra beaucoup de négocians grecs, qui bientôt la quittèrent pour s'établir à Odessa, ville dont l'accroissement rapide est dû en grande partie à Taffluence des bâtimens d*Hydra , de Spezzia, d'Ipsara, de Scopelo et des îles Ioniennes. A cette époque, une nation , grande sous tous les rapports , s'éleva subitement de toute sa hauteur et s'ébranla pour secouer le monde : c'était la France. Les relations politiques et morales souffraient de ses mouvemens; un nouvel ordre de choses et d'idées commençait à paraître. La Porte dans son indolence voyait avec joie une grande lutte entre les puissances chrétiennes; et espérant que la Russie entrerait tôt ou tard dans la ligue des souverains et s'occuperait des affaires de l'Europe , elle tâchait de ne pas lui donner le ncioindre grief; elle ménageait donc les Grecs et

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souârait même les abus de leur navigation. Le commerce que la France faisait au Levant fut remplacé avec plus de force et d'étendue par les Grecs , qui, à labri de la neutralité du gouvernement ottoman envers la France , combinaient d'une manière extrêmement lucrative leurs spéculations commerciales dans les ports de Taïganrok et d*Odessa , dans les Échelles du Levant et dans les ports français sur la Méditerranée.

L'intendant de la sultane-mère, Youssouf, natif de Candie , avait le caractère des Cretois passé en proverbe chez les anciens. H unissait ladresse à la prudence et l'intrigue aux manières nobles et imposantes. Le crédit de la sultane-mère lui procura la faveur du fils, sur lequel il prit bientôt un ascendant marqué. Craignant les ulémas ou corps du clergé ottoman , qui a toujours été le premier moteur et l'appui des révoltes des janissaires , il forma le projet d'affaiblir ce corps des ulémas, en créant une force qui pût le contre-balancer. H sut faire entrer dans son parti les ministres les plus habiles et les plus considé^ rés , tels que Reschid , ministre des affaires étrangères, El-hatz - Ibrahim-effendy , ministre de l'intérieur, et Tzéléby-effendy , ministre des finance^. H y joignit d'autres officiers d*un rang moins élevé, et établit ainsi une espèce d oligar-

128 SECONDE FAAttE.

chie , dont Sëlim n'ëtait guère que le chef nominal, ou le doge en turban. Mais cette oligarchie fondée sur la faveur du sultan , vit bien qu'elle ne pourrait se maintenir , tant qu'elle serait privée d'une force matérielle qui pût faire face à celle des ulémas et des janissaires. Pour cet effet, les ministres conçurent le plan de former un corps de troupes régulières, qui deviendrait la base de leur sûreté personnelle.

Un accident favorisa l'exécution de ce grand projet : Mustapha ni, prédécesseur d'Abdul-Hamid , ayant été convaincu , par les terribles défaites de la première guerre avec la Russie , que sans la formation de troupes réglées il était impossible de faire tête à des armées européennes, résolut d'adopter leur tactique militaire; mais la mort le prévint. Le hasard fit connaître à Sélim le projet de son père. Etant entré un jour dans le trésor impérial, il examinait plusieurs coffres contenant des livres ; il y trouva trois volumes du fameux Vauban , sur le dos desquels se trouvait un morceau de papier avec ces mots de la main de Mustapha : ce Que ces livres soient traduits et mis en pratique. » Le premier de ces volumes traitait du siège des places fortes; le second , de leur défense ; et le troisième , de la tactique militaire.

PROGRis DE LA CIVILISATION EN CRÈCE. II9

Sélim sortit de Tappartement du trésor, et rencontrant son premier médecin mahométan , il lui demanda aussitôt s'il connaissait quelque Grec capable de traduire le livre de Vauban. Le médecin, ami du prince Constantin Ypsilanty, le proposa à Sélim , qui lui donna sur-le-champ Tordre de traduire les trois volumes. Ypsilanty était versé dans les langues orientales ; il avait des connaissances en mathématiques , et quelques notions de fortification : il traduisit donc le livre dans l'espace d'un an , aidé par son cousin f hos* podar Jean Caradza. Quand cet ouvrage fut achevé et imprimé à Constantinople, Sélim en envoya un exemplaire à tous les commandans des forteresses de son empire, et ordonna en même temps la formation de troupes régulières. Une autre circonstance contribua encore au même résultat. D'après les protestations amicales que l'Autriche fit à la Porte immédiatement après la paix de Sy stow , le gouvernement ottoman voulut avoir avec Cette puissance de& liaisons nouvelles, et il envoya à Vienne (en 1793) un ambassadeur nommé Ratib-Effiendi , homme distingué par ses talens et par ses connaissances. Ce Ratib était membre de l'oligarchie ministérielle dont nous avons parlé plus haut. Pendant son séjour à Vienne il recueillit avec empresse-r

l3o SECONDE PARTIE.

ment les instructions qu^on lui donna pour diriger les affaires de son parti, et pour la création des troupes disciplinées à l'européenne. A mesure qu'il s'éclairait à cet égard , il écrivait à la Porte des mémoires , dont la plupart roulaient sur la nécessité de former une armée régulière, capable non-seulement de se mesurer contre les ennemis extérieurs , mais aussi de mettre un frein à la turbulence des janissaires.

Sélim voyant dans ce projet un double avaAtage , et ses ministres y trouvant un appui pour leur oligarchie , adoptèrent avec zèle les avis de Ratib. Telles furent Torigine et les causes de rétablissement des troupes régulières en Turquie *.

Pendant que les ministres de la Porte s'occupaient à organiser des troupes réglées , dont les casernes étaient aux environs de Constantinopie, le grand-amiral Husséin-Pacha , au moyen d'habiles constructeurs européens , faisait sortir des chantiers de la capitale un assez grand nombre

* Les minutes de ces divers mémoires^ qui se trouvèrent dans les papiers deBatib, assassiné dans Tîle dé Rhodes par le grând-amiral Hasséiu-Pacha, tombèrent entre les mains d*un Turc de ma connaissance, qui me les a communiquées.

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de vaisseaux de guerre, montés par des marins de rArchipel. Cet amiral avait fait le tour de la Mer Egée , et il avait admire l'adresse des matelots grecs; aussi accordait-il une espèce de protection aux Cjclades et plus particulièrement aux îles <l'Hydra,de Spezziaetd'Ipsara; il leur permettait de naviguer pom: |eur commerce dans la Méditerranée et dans les mers du Levant ; il les faisait regarder comme étant au service de Tamirauté, et empêchait ainsi les autorités locales turques de les vexer dans leur négoce. Telle était sa prédi* lection pour les marins grecs , qu'il fit donner le titre de prince à un des premiers citoyens de l'île d'Hydra, nommé George, et qu'il établit que la charge de premier pilote du vaisseau amiral serait toujours assignée au plus habile des marins hydriotes; ce qui fut observé jusqu'au commencement de l'insurrection : ainsi l'Archipel acquit, par sa marine marchande, une prospérité rapide et des richesses considérables; par--là on vit successivement s'améliorer l'état des trois îles d'Hydra, de Spezzia et dlpsara, celui des Cyclades et des autres iles de la Mer Egée. Les mœurs de leurs habitans se polissaient , et dés écoles primaires s'élevaient dans presque toutes ces îles. Au contraire , la Grèce continentale , la Bulgarie et la Servie souffraient beaucoup par le monopole de

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leurs gouverneurs , qui accaparaient toutes les productions des pays sous leur juridiction. Cependant, quelque onéreux que fût ce monopole, comme les gouverneurs empêchaient les vexations et les abus des sipahis ou possesseurs féodaux , les habitans trouvaient plus supportable le monopole d'un seul, que les. exactions de plusieurs; et l'étonnante fertilité de ces contrées laissait encore à glaner quelque chose aux cultivateurs. Enfin, comme la plupart de ces productions accaparées se vendaient à des négocians grecs , l'industrie générale ne souffrait pas autant qu*on aurait pu le redouter : les pertes d'une partie de la nation étaient compensées par les profits de l'autre. Les provinces de Valachie et de Moldavie regorgeaient aussi de Grecs de toutes les provinces, qui, sous la protection des consulats russes et autrichiens , faisaient avec l'Allemagne et surtout avec la ville de Leipsick , un commerce d'autant plus avantageux, que le luxe des Valaques et des Moldaves fournissait une ample matière à leurs spéculations.

Revenons à Gonstantinople , et continuons à examiner la situation intérieure de l'empire ottoman.

Tandis que les ministres formaient des bataillons et des régimens réguliers , presque toutes

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les provinces étaient dans un désordre épouvantable; tandis qu'on disciplinait à Constantinople quelques milliers de soldats, la Turquie d'Europe, l'Asie mineure , la Syrie et FEgypte , appuyées sur le système féodal, favorable aux janissaires d aux ulémas , se moquaient du sultan réformateur, de ses ministres fourbes , et des charlatans renégats. La Turquie européenne était de fait sous la domination de Paswend-Oglou , de Tersenikly, d'Ismaïl-Bey et d'Aly-Pacha. L'Asie avait les Cara-Osman-Oglou, les Tzapar-Zadès, les Nassif et les Hadim ; la Syrie les Dzezzar , et FEgypte les Mameluks. Ainsi la faiblesse du caractère de Sélim adonné aux plaisirs et à l'indolence, son ignorance absolue dans Fart de gouverner, le système oligarchique de son ministère, la haine des janissaires contre les troupes réglées , faisaient graduellement tomber le crédit illusoire du pouvoir suprême, enhardissaient déplus en plus les gouverneurs et les pachas, et fomentaient l'esprit d'insubordination et de révolte. Livré à la merci de ses ministres , qui faisaient exclure des charges tous ceux qui n'étaient pas leurs adhérens, Sélim s'aliénait de jour en jour les cœurs d'une foule de personnes distinguées, et un mécontentement général commençait à se manifester. De sourdes réactions ten-

l34 SECONDE PARTIE.

daient a renverser le ministère oppresseur ; les intrigues se multipliaient ^ et fagitation des esprits prenait insensibl/sment le plus sérieux caractère. Enfin, ce parti, s'étant fortifié de la multitude des mécontens, parvint, à force d'artifices et de menaces, a obtenir des charges dans l'état, et alors une division des plus funestes s'introduisit parmi les membres du ministère. Les uns étaient partisans des janissaires, du clergé et de tout

ce qui tenait à l'ancien régime ; les autres soute-

naient la réforme. Ceux-ci avaient pour appui la faveur du sultan et les troupes réglées; ceuxlà suivaient un plan d'attaque qui consistait a multiplier les incendies, les pamphletsetles bruits diffamatoires dans toutes les provinces ; ils cherchaient par-là à rendre le gouvernement odieux par sa violence et méprisable par sa faiblesse. Les deux partis briguaient également l'appui des gouverneurs de provinces, qui faisaient payer cher l'alliance qu'ils accordaient.

Ces gouverneurs , les uns sous le titre de primais*^ les autres sous celui de sénéchaux** t^ de pachas à deux et à trois queues, s'érigeaient en maîtres absolus des districts sous leur dépendance. Tantôt par leur attitude menaçante, et

* Ayans\

** Mutésellims,

CONSERVATION DU FEUFLË GREC. l35

tantôt par les intrigues de leurs partisans, ils forçaient la Porte à leur renouveler chaque année rinvestiture de leur dignité; ils deveYiaient de jour en jour plus puissans, plus riches, plus audacieux, et n envoyaient au Bsc impérial qu une faible portion du tribut levé sur les habitans de leurs provinces respectives. En sorte que le ministre des finances, nommé Tzéléby-Effendy , dit un jour confidentiellement à mon beau-frère Costaky Soutzo , que les revenus de l'empire ne suffisaient pas pour tenir sur pied quarante mille hommes de troupes réglées.

D après un règlement de Tempire , chaque pacha et chaque gouverneur d'un rang quelconque entretient auprès de la Porte un agent qui Je représente, qui verse dans le fisc les impôts de la province et régit toutes les affaires entre sa province et le gouvernement. Ces agens sont ou des ministres de la Porte, ou des personnages influens dans Tétat; souvent même il arrive qu'un même homme devient par son crédit l'agent de plusieurs gouverneurs à la foi. Le grandamiral est soumis à la même règle; il doit avoir son agent auprès de la Porte ottomane. Par le moyen de ces hommes habiles , qui sont leur appui dans la capitale, les gouverneurs et les pachas corrompent jusqu'au sultan par leurs pré-

l36 SECONDE PARTIE.

sens magnifiques , sèment la discorde parmi les membres du divan , et sont presque toujours instruits de leurs mesures par le canal de leurs agens , ou plutôt de leurs espions. Ce fut en choisissant pour agens les personnes les plus influentes qu'Aly- Pacha de Tépélen parvint à ce haut point de puissance. De même aussi le fameux rebelle Paswend-Oglou fut excité à la révolte par son agent, qui, étant du parti des janissaires et des ulémas , lui conseilla d'épouser leurs intérêts et de soulever contre Sélîm la garnison de Belgrade toute composée de janissaires.

La Porte, pour faire échouer ses machinations, n'eut d*autre ressource que de permettre secrètement aux Serviens de se défendre eux-mêmes contre les spoliations et la violence de cette garnison rebelle.

Ce fut , pour le dire en passant , la principale cause de rinsurrection de la Servie, et ainsi la première impulsion vers cette révolte fut donnée par la faiblesse du gouvernement ottoman»!

En appliquant ce que no.us venons de dire sur deux exemples particuliers, à tous les gouverneurs soitde l'Asie soit de la Turquie européenne, on pourra facilement comprendre les causes de la paralysie de l'empire turc à cette époque. Des troubles intérieurs le déchiraient au point que

PROGHis DE LA CIVILISATION EV oniCE. îZj

toute la Bulgarie , la Mysie , la Thrace et une partie de la Macëdoine cis-axienne étaient inondées de bandes de voleurs mahométans , qui , sous le nom de montagnards * , attaquaient et rançonnaient les villes , incendiaient les villages et massacraient les habitans. Us étaient soutenus par les primats de ces malheureuses provinces ; et la rapacité du* ministère ottoman était telle qu'on reconnut dans Técurie d'un des premiers fonctionnaires de la Porte , des chevaux volés et secrètement envoyés en don à ce ministre,, espion vendu aux brigands.

Cette horrible désorganisation del'empire turc et la prospérité progressive de la marine grecque, ajant coincidé avec les événemens de la révolution française , firent concevoir au célèbre Riga le projet de soulever et d'affranchir la Grèce. Riga, natif de Vélestin, bourgade située au pied dû mont Pélion en Thessalie , avait perdu ses proches parens victimes de la férocité des Turcs; aussi ne respirait-il que vengeance. Il était versé dans la littérature grecque ancienne ; il avait des connaissances scientifiques, et possédait les langues française et allemande.

Riga, attaché en 1796 au service du prince Michel Soutzo, alors hospodar de Valachie, quitta

* Kirdzaljs Daglis.

l38 SECONDE PARTIE.

brusquement cette principauté, pour aller à Vienne, où il s'associa quelques Grecs , les uns iiégocians , les autres littérateurs , tous hommes de grands talens , tous extrêmement instruits , tous enflammés du noble désir de devenir les libérateurs de la Grèce. Ce plan si vaste et si périlleux, ils le formèrent sans avoir préalablement connu à fond la force , les dispositions et les ressources du peuple qu'ils voulaient délivrer, ni les côtés faibles ou forts de la nation ennemie. Leur enthousiasme les empêchait de réfléchir que quelques individus ne sont point capables de mouvoir à leur gré une nation tout entière , et de lui faire changer sa situation politique, avant que la marche lente et mystérieuse des circonstances ait disposé graduellement les voies et préparé une réussite durable à une entreprise aussi importante qu'une révolution. A Dieu ne plaise que je noircisse leur projet héroïque , qu'ils scellèrent de leur sang! Tous ceux qui sentent battre un cœur hellénique ne peuvent que verser des larmes de reconnaissance sur les tombeaux de ces premiers martyrs de notre liberté. Mais quand on pense dans quel abime Riga allait précipiter la Grèce, on ne peut s!empêcher de frémir et de blâmer, non le projet en lui-même , mais son exécution intempestive et sans aucune combinaison.

PBOGRES DE Lk CIVILISATIOIT EN GRicE. iSp

Riga 9 qu'emportait une imagination ardente , éveilla, par ses démarches brusques et par ses paroles indiscrètes, la police autrichienne, qui le surprit en 1798 à Trieste , au moment où il était prêt à s'embarquer pour le Pëloponèse. Le gouvernement autrichien, après s'être saisi de sa personne, en informa aussitôt Tambassadeur turc à Vienne; la Porte reçut les dépêches de ce ministre, et en même temps Vinternonce d'Autriche lui présenta sur cette aifaire une note détaillée. Riga, se voyant ainsi arrêté au milieu de &QS grands desseins , se frappa d'un poignard , pour ne pas trahir le plan des conspirateurs ; mais sa blessure ne fut pas mortelle, et, avec huit Grecs des principaux conjurés, il fut emprisonné a Semlin, place forte autrichienne sur le Danube vis-à-vis de Belgrade. L'Autriche n'attendait que la réponse de la Porte pour lui livrer ces victimes. Leurs amis de Constantinople, informés de leur arrestation , firent leurs efforts pour les sauver. Ils eurent recours à l'intermédiaire de mon beau-père Alexandre Mano, gendre et premier agent du vieux prince Alexandre Ypsilanty, alors hospodar de Valachie. Mon beau-père, de qui je tiens ces détails, accourut sans perdre de temps auprès du ministre de l'intérieur, Ibrahim- Nessim-Effendy , et il lui persuada que c'était

l4o SECONDE PARTIE.

une calomnie absurde contre de malheureux in* nocens; il lui dit que cinq ou six pauvres nëgocians , occupes de leur bilan et de leurs registres , n'étaient pas capables de songer à une révolution. Le ministre turc se laissa convaincre et promit de les sauver moyennant cent cinquante mille francs. Cette somme ayant paru exhorbitante, ne fut pas payée sur-le-champ, et pendant rintervalle les détenus furent suppliciés à Belgrade»

Riga , livré aux Turcs par une puissance voisine, fut mené au lieu d'exécution les mains liées. Sa grande force corporelle, augmentée par la furie du désespoir, lui fit rompre ses fers et frapper à mort deux de ses bourreaux. Mais, accablé par le nombre , il fut garrotté de nouveau et décapité. Riga mourut pour sa patrie : chaque goutte de son sang foulé aux pieds des barbares devait un jour leur en coûter des torrens. Quels prodiges ne produit pas le martyr d'une cause sa-* crée! Les Grecs , en apprenant la mort de ce héros , mordirent leurs lèvres et secouèrent leur tête en méditant des projets de vengeance.

On va penser que , le projet de Riga une fois dévoilé, le sultan pressait la Porte, par des ordres réitérés , de surveiller la conduite des Grecs et de prendre les mesures les plus rigoureuses pour

7R0GRi:S DE LA CIVILISATION EN CniCE. l^î

étouffer Tesprit de révolte que manifestait cette nation, pour épier les perturbateurs et les punir d une manière exemplaire. Rien de tout cela. Selim , retiré au fond de son palais, pinçait sa guitarre persanne et composait des chansons sous 1 inspiration de Bacchus.

Les reiss - effendy , ou ministre des affaires étrangères , jetait à peine un coup d*œil sur la longue note de Tinternonce d'Autriche ; et le grand-vizir, recevant les dépêches du pacha de Belgrade qui lui annonçait le supplice de Riga et de ses adhérens , oublia à linstant toute cette affaire.

De grands événemens attiraient ailleurs toute fattention du iiiinistère : à la tête d'une expédition formidable , Napoléon venait de débarquer â Alexandrie, et marchait à la conquête de la terre d'Egypte , sacrée pour les Musulmans. Sélim fut frappé de surprise et de terreur : il jeta tout de suite dans les cachots le chargé d'affaires de France , Ruffin; et il exila dans différentes forteresses de l'Asie mineure et du littoral de la Mer Noire tous les Français qui se trouvaient dans ses états ; il confisqua leurs biens et toutes leurs marchandises , et déclara formellement la guerre à la France.

L'Angleterre donna à la Porte une garantie

de sa sincërité , par la destruction de la flotte française dans la rade d'Âboukir ; et la Russie , ne souffrant aucun imitateur dans ses conquêtes sur Tempire ottoman , s*indigna contre la république française , et tout en gardant la Grimée et le vaste territoire qui s'étend jusqu'à la rive gauche du Dniester, elle proposa ses secours au sultan qui tremblait pour le tombeau de Mahomet. La Porte accepta les oifres de ces deux cours , et il se forma une triple alliance des Anglais , des Russes et des Turcs.

Ce fut après Tincendie de la flotte française dans la rade d'Aboukir que Sélim , voulant donner à Nelson une marque de reconnaissance, fonda Tordre du croissant qui fut divise en trois classes. Il envoya à Nelson une pelisse de martrezibeline , une aigrette précieuse qui est chez les Orientaux le signe de la victoire, et enfin Tordre du croissant de la première classe, garni en brillans. Le même ordre fut donné ensuite à Stalinskj , ambassadeur de Russie à Gonstantinople , à lord Ëlgin , à Ponte Goulant , à Sébastiany , et à d'Almanara, ambassadeur espagnol. La seconde classe de cet ordre fut donnée à des ofl[iciers d'ambassade à Gonstantinople. Cet ordre fut accepté comme une marque d'honneur par les Européens ; mais le sultan , le vizir , les

FROGIlilS DE LA CIVILISATION EN CnicÊ. l^i

pachas et les ministres turcs ne daignèrent jamais le porter , et il fut aboli par Mustapha IV, saccesseur de Sélim.

Jamais agression n irrita plus les Mahomëtans, que celle de la France contre l'Egypte • C'était leur prophète qui du fond de sa tombe criait vengeance. Tous les musiilmans oublièrent les conquérans de la Crimée pour se précipiter sur les Français. Et telle était alors leur rage contre ce peuple , qu'un jour à Constantinople je fus assailli par une troupe d'enfans turcs , qui , au lieu de m'adresser l'insulte ordinaire de Moscovite infidèle , m'apostrophèrent en me criant : «Français impie! « Je leur fis grâce du second mot en faveur du premier.

La triple alliance forma le projet d'attaquer les Français, non -seulement en Egypte, mais aussi dans le royaume de Naples et dans les Sept-Hes de la Mer Ionienne. Le grand -amiral reçut l'ordre de combiner sa flotte avec les escadres des alliés.

Cette flotte était nombreuse et en très-bon ëfcat; l'Archipel en avait fourni tous les matelots. L'amiral, homme actif et ambitieux, devant faire étalage de la marine ottomane en présence des Russes et des Anglais , fonda toutes ses espérances sur l'habileté des marins grecs; il leur pro-

l44 SECONDE PARTIE.

digua plus qu'auparavant sa faveur et sa protection. Par reconnaissance , les insulaires le servaient avec activité et se surpassaient eux-mêmes, de manière que les escadres ottomanes, dirigées exclusivement par eux, méritaient l'honneur d'être combinées avec celles d'Angleterre. La confiance et Testime de Hussein , qui occupa plus de dix ans la charge de grand-amiral , fut une des causes qui contribuèrent le plus à la prospérité du commerce grec*.

* Un jouFi assailli par un terrible orage dans la mer de Marmara , cet amiral se mit lui-même à diriger son vaisseau. Bâtiment , équipage , tout allait périr , lorsque THydriote pilote de ce vaisseau saisit Hussein par le bras, l'enferme dans sa chambre» fait jeter à fond de cale tous les officiers de marine turcs» et^ libre alors de manœuvrer avec les matelots grecs , il sauve le vaisseau amiral. Le danger passé , il s'approche du pacha : C'eat a prés^t, lui dit-il y que tu peux commander; pendant Torage c'est à nous autres pilotes à donner les ordres.

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