‹ Histoire moderne de la Grèce depuis la chute de l'empire d'Orient [microform] Par Iacovaky Rizo NéroulosChapitre 32 sur 52 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Férocitë des pachas. — • Aly-Pacha. — Son ambition ; ses conquêtes. — Fin de l'invasion de l'Egypte. — Aly en profite. — Défense de Parga. — Les Souliotes. — Leur organisation; leurbraTonre; leurs guerres avec Aly .«^Dernière lutte conlre ce pacha.— Destruction de Souli. — Les armatoles.— Vaines

tentatives d'Aly pour les détruire.— U les attire dans son parti. — Leurs provinces, leurs chefs et le nombre de leurs pallikares.

Les paix honteuses discréditent les gouvernemens absolus, parce que, tout se faisant pour un seul et par uq seul , les peuples ne partagent pas plus sa honte qu* ils ne participent à sa gloire. Bien plus, ils lui refusent tout respect, toute obéissance, et finissent par tomber dans lanarchie. Tel fut le mépris général des musulmans pour Sélim , qu'au moment de la paix avec la Russie et TAutriche , lempire turc se trouva déchiré par des troubles intérieurs du genre le plus sérieux : PÂsie mineure , la Syrie , l'Egypte et la Turquie européenne étaient la proie des Mameluks, des Pachas, des Âyans et des Mutésellims* Le faible caractère du sultan, ami du repos et

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des plaisirs, les concessions imprudentes, Tlneptie et la mésintelligence de son niinistère, achevaient chaque jour de détruire la considération que les provinces auraient encore pu conserver pour la capitale. Les ordres de Sélim étaient méconnus par la plupart des pachas; et quelquesuns de ceux-ci aspiraient clairement à rendre leur domination indépendante de la Porte.

Les Européens, n*ayant eu de rapport qu*avec deux de ces pachas ottomans , ont été frappés de la férocité de ces monstres; je parle de Dzezzar et d'Aly. L'on a cru que ces deux pachas étaient les plus remarquables pour leurs violences et leurs forfaits ; mais si l'Europe avait connu les autres gouverneurs turcs , elle n'aurait pas fait cette exception pour ces deux tyrans. Qu'auraitelle dit de ce vizir , surnommé Kih-Pacha ou éiouffeur^ à cause du plaisir qu'il prenait à faire étrangler ses victimes ? d'un autre pacha appelé Békir, qui, quand il condamnait un malheureux, disait à ses satellites sanguinaires : ce Emmenez ce chien et donnez-lui une bonne leçon. » Cette leçon était toujours la mort.

Un troisième pacha fut surnommé Conjoudzy, parce qu'il fgiisait précipiter dans un puits ceux qui encouraient sa disgrâce. Haki-Pacha, gouverneur de la Turquie européenne, sous le règne

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de Sélim , prenait toujours son déjeuner sur un donjon de son palais, et c'était à cette heure qu'on amenait devant lui , pour être exécutés , ceux qu'il destinait à la mort. Le pacha de Viddin , Hafiz-Âly, ayant battu quelques mahométans rebelles , renferma leurs téte;s dans un sac pour être envoyées au sultan actuel avec une lettre ; son secrétaire y indiqua , par inadvertance , plus de têtes que n'en contenait le sac. Il fallait recopier la lettre ; le pacha simplifia l'opération : il ordonna à ses officiers de parcourir les rues et de tuer un nombre d'hommes égal à Terreur de son secrétaire. Il fut ponctuellement obéi : ses officiers sortent et tuent quarante chrétiens les premiers qu'ils rencontrent. Par ce moyen , le sac fut rempli et expédié à la Porte.

Telle est la manière d'agir des gouverneurs de province. Aussi, en parlant d'Aly-Pacha de Tépélen , je n'ai point pour but de faire ressortir ses cruautés, conununes à tous les autres pachas; je ne le considérerai que sous le rapport de l'influence considérable quH exerça sut l'empire ottoman et sur le sort de la nation grecque.

Aly- Pacha fut plus cruel que féroce, plus fourbe que cruel, plus brutal que fourbe; son avarice surpassait sa cupidité. H fut le plus iburbe dés Albanais , le plus rapace des Pachas,

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le plus brutal des Turcs. Plus il vieillissait, et plus son affreux caractère prenait de force , d'énergie et dlnvariabilitë.

Si la fortune fut contraire à Aly dans le début de sa carrière , elle le favorisa depuis avec constance. Les proviAces de la haute et de la basse Albanie étaient divisées en plusieurs ps^chaliks ou principautés du second rang. Après la mort des pachas, leurs fils prenaient le titre de princes; les plus entreprenans d*entre eux, à force de violences, de ruses ou de largesses, devenaient puissans dans leur ville natale et parvenaient au rang de leur père. Outre ces fils de pachas, il y avait aussi un grand nombre de beys, descendans des premières familles de la province , qui avaient embrassé le mahométisme. Des villes entières^ peuplées de musulmans , étaient gouvernés par des mutésellims ou sénéchaux nommés par la Porte Ottomane , lesquels étaient obligés de ménager ces beys ou seigneurs feudataires indigènes; en sorte que ces villes indépendantes des pachas les forçaient à respecter leurs droits» Plusieurs villes, villages et bourgades chrétiennes , pi^otégées par les armes de leurs habitans et favorisées par leur situation topographique , se maintenaient dans une espèce d'indépendance, en payant la capitation et les

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dîmes à leurs sipahis ou seigneurs feudataires. Ainsi, chacun des pachas de ces provinces, privé de moyens suffîsans pour acquérir une supériorité marquée, entravé par SCS rivaux, observé dans toutes ses démarches par les habitans ombrageux , se trouvait extrêmement limité dans Texercice de sa puissance. Ces provinces ainsi divisées et gouvernées par des hommes qui aspiraient tous au droit du plus fort , devaient naturellement s'affaiblir, se désorganiser par des troubles intérieurs et par les réactions continuelles des ambitieux. Cet affaiblissement s*accrut encore, depuis que le gouvernement ottoman extirpa, en 1778, du Péloponèse, et extermina par le fer cet essaim d'Albanais qui s'étaient approprié la presqu'île. Un châtiment aussi terrible , infligé par le sultan , acheva d'abattre la fierté albanaise. Aly sut profiter de cette circonstance, et ajant obtenu sous le règne du sultan Abdul-Hamid le rang de pacha à deux queues , il parvint à se faire un grand nombre de partisans Turcs, Chrétiens, Albanais , Épirotes , les uns par intrigue , les autres par des promesses fallacieuses. Pendant la guerre contre la Russie, en 1788, Aly-Pacha servit dans Tarmée du grand-vizir ; de retour en Épire , comme il avait vu de près la faiblesse du gouvernement

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turc , la nullité du sultan Abdul-Hamid et le caractère méprisable de son ministère , il devint plus audacieux , certain qu'avec de l'or il fennerait toujours là bouche au divan. Aussi le vit-on bientôt vexer, dépouiller, assassiner impunément les seigneurs de sa province ; il s'appropriait des villes et des villages sans crainte d'être puni; en un mot , il exerçait un véritable brigandage sur les états de son maître. Plus il voyait le gouvernement accablé par les revers de la guerre, et plus ii redoublait d'audace et d^effronterie. Il s'empara de la ville de Jannina au mépris des ordres de la Porte , et de là il étendit de jour en }())ùr ses empiètemens sur les pachas voisins.

Le règne de Sélim III, successeur d' Abdul- Hamid , fut encore plus favorable aux intrîgans et aux ambitieux. Jamais souverain ne fut plus la dupe de ses ministres, et jamais ministres n'abusèrent plus impudemment de la confiance de leur souverain. Toutefois, Aly n'aurait pu atteindre ce haut degré de puissance où il parvint, s'il n'avait été secondé par un concours de circonstances politiques. Lors de l'occupation des Sept-Ues ioniennes par la république française, le sultan le regarda comme un homme capable de faire face aux envahissemens des Français et à leurs projets hostiles sur les pro-

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vinces ottomane» situées le long du Golfe Adriatique et de la Mer Ionienne. Dun autre côté, Napoléon, en regardant Aly comme un pacha disposé à la révolte, entretenait avec lui des correspondances et cultivait son amitié. Mais quand on se permet Falliance des Aly-Pachas , on est forcé de déclarer la guerre à tout ce qui est honnête, à tout ce qui est juste; on ne saurait être à la fois ami des barbares et de Thumanité. Il existait, entre les Vénitiens et la Porte Ottomane, un traité en vertu duquel il était défendu à toute embarcation sous pavillon turc de traverser le détroit de Corfou, qui sépare cette ile de la côte albanaise; Aly-Pacha exigea du conquérant de ritaliè , comme préliminaire de ses liaisons amicales avec lui ^ la permission de faire passer le détroit à ses barques armées. Il l'obtint : ses chaloupes canonnières franchirent le canal , abordèrentà Timproviste, le jour de Pâques 1798^ à Agi-Vasili et à Novitza, deux villes de l'AIba^ nie situées au bord de la mer et habitées par des Grecs; six mille personnes furent massacrées: on n y laissa que quelques habitans ; le reste fut transporté dans les plaines de Thessalie , près de la ville de Triccala. Immédiatement après cette expédition, Aly- Pacha s'empara de Porto-Palermo , port de mer aux environs des villes pré-

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cédentes; il occupa également la pêcherie cëlèbre nommée Agi-Saranda ou les quarante sadnts<

Sur ces entrefaites, le fameux Paswend-Oglou, un des janissaires, chef de la garnison de Vid^ din , sur le Danube , et qui ét^t l'un des seigneurs feudataires dans le territoire de cette ville , se révolta , chassa le pacha commandant de la forteresse , et brava ouvertement la Porte ottomane. Âly fut un de ceux que le sultan chargea d attaquer Paswend ; mais tandis qu on s'occupait à réduire ce musulman rebelle , Sélim apprit tout- à -coup que Napoléon venait de descendre en Egypte. Aly s'empressa de saisir cette occasion de retourner dans son gouvernement; il alléguait le danger que courait sa province; mais il méditait en secret la destruction de Prëvéza , de Parga , de Vonitza et de Butrinto , toutes villes grecques ex- vénitiennes, et voisines du pachalik de Jannina.

La conquête d'Egypte par Napoléon produisit en 1799 ^^ triple alliance des Turcs, des Russes et des Anglais. La chrétienté s'arma pour protéger le tombeau de Mahomet; et tandis quelle combattait pour l'intégrité de la monarchie ottomane , elle fermait les yeux sur les atrocités d'Aly-Pacha. Les pauvres Grecs étaient sacrifiés par la politique chrétienne. Quatre villes floris-

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santés , toutes habitées par des Grecs et respectées depuis cinq siècles , furent incorporées , par le traité de la triple alliance , à l'empire ottoman, ou plutôt offertes à la merci du cruel Âly-Pacha. Au moins, en enlevant à la France ces lambeaux de la Grèce , eût-il fallu ne les céder aux Turcs qu'en stipulant leur conservation. Mais on agit tout autrement : le traité de la triple alliance devait être scellé par le sang des habitans de ces villes infortunées. Aly- Pacha fut choisi pour l'exécution de cette clause du traité. En grinçant les dents , il s*élança d*abord sur Prévéza qu'il prit d'assaut malgré la résistance héroïque des Grecs et des Français. H en massacra la moitié ; et Vautre moitié fut enchaînée et vendue , comme dés bâtes de somme , à la face des alliés. Butrinto et Vonitza se rendirent à discrétion. Mais Parga , la malheureuse ï^arga , tint ferme , secourue par les Souliotes , ses voisins et ses alliés. Aly , n*osant presser ses attaques contre cette ville, tâcha d'en séduire les habitans) il leur écrivit une lettre pleine de promesses , de flatteries et de menaces. Les Parganiotes lui répondirent : ce La soumission que vous nous proposez est impossible à obtenir : vous avez donné déjà tant d'exemples de votre conduite^ que nous préférons une mort glorieuse à uft joug cruel et igno-

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minieux. Nous n'avons jamais cëdé aux mena^ ces ; nous sommes accoutumes à mourir en bra« ves pour la défense de nos droits. Dieu est juste, nous sommes préparés à tout. L*heure est arrivée; pour la gloire du vainqueur. » Parga fut alors sauvée par son courage; elle méritait son salut: mais qu'est-elle devenue quelques années plus tard ? Qu'on le demande à Thistoire de notre siècle I

Dans le même temps qu'on sacrifiait une portion du continent de la Grèce, dans le même temps qu'on foulait aux pieds les droits sacrés de quatre villes chrétiennes , sur les murs desquelles cinq siècles avaient vu flotter le drapeau de la croix , on créait , sous le nom dérisoire de république, la confédération des Sept-Iles Ioniennes , et Ton en donnait la suzeraineté au sultan. Corfou , qui , par le courage de SchuUembourg , avait jadis bravé l'empire ottoman quand il était encore plein de vigueur, devint vassale du même empire dans sa décrépitude , et fut condamnée à lui payer un tribut ; cependant le sultan était si peu fait pour être le suzerain d'une république , et surtout d'une république grecque , qu'il ressemblait à un bourreau auquel on aurait défendu de couper des têtes.

Aly-Pacha , ayant échoué dans son entreprise

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contre Parga , changea son plan de conquête ; il avait voulu s'emparer préalablement de Parga pour faciliter ensuite l'attaque des montagnes de Soiili. Il résolut d'agir dans un ordre inverse. Son projet fut de commencer par la destruction des braves de Souli, et de passer ensuite à celle des Parganîotes.

Au milieu de la province de Tzames, ou Épire proprement dite , s'élève la montagne escarpée de Souli, distante de six heures de la Mer Ionienne. Du côté de l'occident, elle possède la ville de Castrie , anciennement Kestrine , et du côté du midi , la ville de Riguiassa , ou FÉlétrie des anciens.

On va dans cinq heures de Souli au port Phanari, appelé anciennement Thyamis, et dans sept heures à la ville maritime de Parga. H y a environ deux cents ans que trente familles de l'Épire se retirèrent sur la montagne de Souli pour se soutraire à la tyrannie des mahométans. L'origine du nom de Souli remonte, selon quelquesuns , à l'ancien Sollion , dont parle Thucydide ; mais selon la tradition des habitans, il dérive d'un certain Albanais mahométan, appelé Soulis, qui , ayant voulu détruire cette colonie naissante , fut tué dans un combat , sur le lieu que les Grecs nommèrent Souli pour perpétuer le souvenir de

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leur victoii*e. Cette petite colonie s^étendit ensuite progressivement, et à tel point, que da temps d'Aly-Pacha , le nombre des famîUes qui la composaient, montait à cinq cçnt soixante. Sa prospérité s'était accrue par ses victoires, et cette colonie avait bâti quatre villages sur dea rochers escarpés; de plus, elle tenait sous sa domination soixante -deux villages arrachés par tes armes aux Albanais. La grande famille des Souliotes se divisait en plusieurs tribus nommées Farès , dont chacune se choisissait pour chef le plus brave , le plus sage et le plus zélé pour Tintérét commun ; ce qui formait une espèce de gouvernement représentatif ou aristo-démocratique. 11 n existait chez eux ni distinction de richesses , ni inégalité dans les droits; Testime et le respect étaient les seuls privilèges de la bravoure et da patriotisme. Leur science consistait dans lexpérience des vieillards. Leur éducation comprenait le maniement des armes, le chant de leurs exploits guerriers, et le désir qu*on leur inspirait de mourir en combattant.

Leur langue maternelle est ridiome grec; mais ils parlent aussi Falbanais, langue familière à tous les Épirotes et à la plupart des Acarnaniens. En général les Souliotes. sont au-dessus de la taille ordinaire ; ils sont sveltes et souples; tous ont

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des yeux noirs et une longue chevelure blonde ; tous sont sobres , agiles et vigoureux. Leurs femmes elles-mêmes stimulaient leur courage, par la noble émulation qu'elles avaient chacune d'avoir le plus brave pour ëpoux; et à la moindre dispute entres les hommes, c'étaient les femmes qui jouaient le rôle de pacificateurs. La vertu naturelle de ces montagnards et la simplicité de leurs mœurs rendaient superflu un code de lois. Leur système d'attaque était peu variable : lorsqu'ils voyaient les forces de l'ennemi égales aux leurs, il se jetaient tous sur lui pour Técraser; mais quaiïd Tënnemi était beaucoup supérieur en nombre , ils ne Fattaquaient pas en masse , mais ils le harcelaient en détail, et ils laissaient toujours des corps de réserve pour réparer les pertes et rétablir le combat*

Dans les huit guerres qu'ils eurent à soutenir en différentes époques avec plusieurs pachas albanais qui menaçaient leur liberté, les Souliotes remportèrent toujours l'avantage. Une poignée de ces braves, forts de leur audace et de leurs positions , défiaient les armées des pachas. Cest ainsi quils repoussèrent deux attaques d'Aly-Pacha de Tépélen; dans Tune (en 1788) ils écrasèrent son armée composée de dix mille Albanais ; dans la seconde , qui eut lieu en 1792,

ils défirent vingt-deu^ mille hommes de ce tyran.

Mais dans une troisième guerre , qui dura depuis 1800 jusqu'en i8o4, les Souliotes, après avoir battu à plusieurs reprises les troupes d'Aly , qai montaient jusqu'à 3 0,000 hommes d*élites, finirent par succomber au nombre et se retirèrent dans la ville de Parga , d où, chassés par les menaces et les intrigues d'Âly , ils cherchèrent un asile dans les Iles Ioniennes. Là ils continuèrent à exercer leur vie militaire , au service d'abord des Russes, puis des Français et enfin des Anglais, jusquen 18149 époque où ils furent congédiés par Maitland , ainsi que tous les autres corps d'armatoles également au service de la Grande-Bretagne. Dès-lors, ils habitèrent un village de nie de Cor fou, jusqu'au temps ou la Porte mit Aly-Pacba de Jannina a^ ban dé Fempire.

Conune la dernière guerre qu'Aly -Pacha fit aux SouHotes présente non-seulement des traits de bravoure extraordinaire, mais aussi des preuves évidentes de Tinfluence que Tairi^vr de la patrie et de la liberté exerce ^ur l'homme pénétré de ces grands sentimens , je ne crois pas inutile de donner ici quelques détails sur cette gtierre qui amena la catastrophe de Souli.

Aly-Pacba avait résolu d'attaquer avfeetoutes ^sesfoi!Ges et de détruire enfin cette peuplade de

PROGRÈS DE LÀ aVILISATIOK EN GB^CE. iSq

Grecs qui entravaient tous ses projets d'envahissement et de tyrannie. Avant de rassembler son année , il fit appeler à Jannina les principaux seigneurs mahométans de TAlbanie et de TÉpire, et quand il les eut réunis en conseil secret, il leur adressa ces paroles : « L'empire des Ottomans , persécuté et cerné de tout côté par les puissances chrétiennes , est à la veille de sa chute : mais , d'après les oracles de nos livres sacrés ^ l'héritage de l'empire doit appartenir , quarante années après cette catastrophe, aux Albanais mahométans;. toutefois cette prophétie ne sera effectuée qu'après la destruction de Souli. )> Ces paroles de l'imposteur firent une impression profonde , et tous les Albanais présens prirent dans cette assemblée la résolution unanime de marcher contre Souli; ils jurèrent sur TAlcoran qu^îls ne quitteraient pas les armes avant de s'en être emparés , et se dispersèrent pour faire les plus terribles préparatifs. Le but de l'expédition fut tenu secret; personne ne savait la destination des forces extraordinaires qu'Aly-Pacha comn^nçait à concentrer. Les Sou- Jiotes en conçurent des soupçons et se mirent sur la défensive; maiis ils n'eurent pas le temps de se pourvoir de vivres et de munitions suffisantes. Le nombre de leurs guerriers montait à miUe

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cinq cents citoyens , sous les ordres de Tingt« neuf cliefs. Uarmée du satrape se réunit à Jannina, se divisa ensuite en plusieurs corps commandés par les chefs les plus habiles , et marcha contre Souli pour Pattaquer sur tous les points à la fois. Les Souliotes , retirés dans des positions avantageuses , repoussèrent les assauts des Albanais et leur firent éprouver des pertes considérables. Tro's Jours après , Aly-Pacha arriva lui-même au camp et il renforça son armée de onze liiille hommes; il renouvela les attaques, mais sans plus de succès. Ses troupes découragées, sur le point de se débander, ne purent être retenues par les largesses du tyran. Alors , cfaangéant son plan de guerre, Aly-Pacha résolut de bloquer étroitement la montagne de Souli , et il fit construire des ouvrages fortifiés dans une circonférence d'environ douze lieues. Les intrépides Souliotes surent vaincre ce nouvel obstacle : pendant la nuit , ils sortaient par peti ts corps, traversaient les lignes ennemies, se procuraient des provisions et rentraient dans leurs postes ; de manière qu* Aly-Pacha fut^enfin contraint de leur proposer la paix.

Elle ne tarda pas à être acceptée. Les Souliotes donnèrent à Aly vinglnjuatre otages , qui allèrent à Jannina : mais le parjure rompit la

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pàix^ désarma par ruse les otages et les jeta dans les cachots : un seul d entre eux avait eu la pru* dcnce de ne pas quitter ses armes , et quand on le somma de les rendre, il se brûla la cervelle en ' disant qu un Souliote ne se rendait jamais que de cette manière. La guerre recommença de part et d'autre avec une nouvelle fureur. Les Souliotes contractèrent une alliance avec Ibrahim- Pacha , gouverneur d*Aulone , et forcèrent Aly à faire une seconde fois la paix ; il Fobserva avec la même perfidie, en tâchant de semer la division parmi leurs chefs» H offrit quatre cent mille piastres de Turquie au capitaine souliote Tzimo* Zerva, pour Pengager à se retirer deSouli. Zerva lui adressa la réponse siuvante : te Je te remer** cie^ vizir, de ton amitié; mais je te prie de ne pas m'envoycr tes quatre cent mille piastres ; car je ne saurais pas les conter ; et quand même je le saurais, je ne voudrais pas donner en échange une seule pierre de ma patrie. Les honneurs que tu me promets me sont inutiles ; pour moi , mes armes sont mes richesses et mon honneur : c'est par les armes que je me ferai connaître; c*est par eUes que je défendrai mon pays. »

Pendant près d'une année les Souliotes résis«tèrent avec avantage et firent mordre la poussière à des milliers de Turcs; mais la seconde an-

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née ils souffrirent tellement de la famine qu'ils furent réduits à manger l'écorce des arbres et les glands des chênes; et malgré cette disette, ils firent encore des prodiges de valeur.

Les deux capitaines Foto-Tzavellas et Dëmo- Drako se distinguèrent par un courage héroïque. Foto-Tzavellas, encore enfant, avait été donné comme otage par son père àVély-Pacha, filsd'Aly. Tzavellas le père , outré de la perfidie du satrape , lui déclara la guerre avant d avoir pu retirer les otages qu'il lui avait donnés. Vély-Pacha voulait forcer Tenfant à écrire à son père une lettre touchante pour lui exposer le péril que sa vie courait , et l'engager à se soumettre ; l'intrépide enfant brava les menaces de Vély, qui jurait qu'il allait le faire brûler vif : « Je ïie te crains pas, répliqua Foto; mon père en usera de même à l'égard de ton père ou de ton frère , s'il s'empare de leur personne. » Un pareil enfant ne pouvait que devenir un brave; aussi devint-il en si grande terreur chez les Albanais , que leur formule de serment était : « Si je mens, que je n'échappe pas au sabre de Tzavellas. »

Aly-Pacha, pour encourager ses troupes, promit cent piastres de Turquie à celui qui apporterait une tête de Souliote. Cette guerre sang-

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knte dura trois ans , au bout desquels les Sou^ liotes furent contraints de capituler. Ils obtinrent de sortir de Souli avec armes et bagages , et de se retirer là ou ils jugeraient à propos. Mais les Turcs ne connaissent pas la fidélité à leur parole en politique , et ils regardent comme nuls leurs sermens avec les chrétiens. Aly viola cette capitulation , poursuivit et attaqua les Souliotes dans leur retraite ; et ce ne fut qu'après des combats longs et meurtriers , où leurs femmes mêmes se distinguèrent par leur héroïsme, que les restes des Souliotes parvinrent, comme nous lavons dit plus haut, à se réfugier à Corfou.

Pendant Tespace de seize ans , les Iles Ioniennes, image du fabuleux Protée, avaient vu changer et rechanger leur situation politique. En 1798 elles avaient passé de la domination de Venise à celle de la république française. En 1800, elles furent érigées en république vassale de la Porte ottomane , sous la protection de FAngleterre et de la Russie. Dans leur dernière guerre avec la Turquie, les Russes les occupèrent militaire* ment. Et Aly- Pacha ayant alors tenté de s'emparer de Sainte - Maure , cette île fut défendue par les Souliotes et par quelques corps d'armatôles émigrés. Bientôt le traité de Tilsitt soumit de nouveau les Iles Ioniennes à la dominar

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tîon de la France, qui les conserva jusqu'en i8ï2, époque où les Sept Hes reçurent une forme d^ finitîve. Mais tandis que TAngleterre les prenait sous sa protection, elle abandonnait Parga au cruel Aly; et les Parganiotes, chassés de leur patrie , erraient en misérables, n'emportant avec eux que le souvenir de leur terre natale et un désespoir qui ne pouvait s'exhaler que par des soupirs.

Nous avons rapidement examiné quel fut le plan suivi par Aly-Pajcha, depuis 1788 jusqu'en 18 14, relativement aux villes grecques d*Agi- Vasily , de Nivitza, de Porto -Palermo et d'Agi- Saranda, situées sur la côte d'Albanie, et à celles de Butrinto, de Vonitza, de Prévéza et de Parga, qui furent incorporées dans l'empire ottoman , sous le titre de domaines impériaux, par le traité de la triple alliance , et enfin relativement aux immortels Souliotes. Jetons maintenant un coup d'oeil sur les provinces où s'étendait la juridiction du satrape, et sur celles qui, malgréleur distance, n'étaient cependant pas à l'abri de ses persécutions indirectes.

Les premiers sultans qui entreprirent la conquête de l'Epire et de l'Albanie ne purent s'en rendre maîtres que par capitulation. L'esprit guerrier de leurs habitans , leur pays hérissé

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d'inaccessibles montagnes , lëtendue de leurs côtes maritimes, leur proximité des possessions vénitiennes, les guerres de Skander-Bey , qui lutta pendant trente ans contre toutes les forces deMurad et de Mahomet II, avaient rendu ces provinces très-attachëes au métier des armes et très-redoutables au gouvernement ottoman. Celui-ci fut donc contraint de laisser subsister ces nombreux corps d armatoles grecs, qui, pris isolément, maintenaient la sûreté de la province, maisqm, réunis en confédération, composaient une force militaire redoutable.

Àly-Pacha entreprît de détruire ces corps de milice grecque et il les attaqua plusieurs fois ; mais il échoua toujours et il fut enfin obligé nonseulement de les reconnaître par des conventions particulières , mais encore de leur assigner des paies considérables, afin de les attirer désormais dans son parti , et de pouvoir les employer contre les seigneurs mahométans de TEpire qu'il commençait à redouter. Geux-ci , indignés de sa tyrannie, n'attendaient qu'une occasion favorable pour se soulever contre lui. Aly-Paeha prévoyait cette époque , et connaissant très-Ken la supériorité que la religion et l'opinion publique donnent aux successeurs de Mahomet, il craignait toujours la vengeance du sultan et des seigneurs

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de son empire. Il résolut donc de détruire peu k peu ces seigneurs musulmans , afin de ne pas les avoir contre lui dans le cas où il serait atteint par la proscription de la Porte. C'est dans ce but qu'il s attacha tous les capitaines d'armatoles grecs et qu'il se réconcilia avec eux.

Aly avait pour les ménager une autre raison non moins forte. Dès l'avènement de Mahmoud au trône, il avait cru tromper ce jeune sultan, en employant comme avec ses prédécesseurs le système des largesses , et il regardait s<ki pouvoir comme assuré toutes les fois qu'il envoyait au sérail de magnifiques présens en or et en pierres précieuses. Mais depuis 1 812, époque de la conclusion de la paix entre la Porte et la Russîe , Aly s aperçut que le plan de Mahmoud était d'exterminer tous les pachas puissans et tous les riches feudataires de son empire. Il commença donc à soupçonner que son tour viendrait tôt ou tard. C'est pourquoi il cessa de persécuter les capitaines des armatoles grecs et chercha à les attirer dans son parti ; et si dans faftaire deParga il montra tant d^ardeur , ce fut surtout pour gagner l'estime du sultan et de son ministère , et retarder sa chute.

Ceux donc qui se sont imaginés qu'Aly-Pacba pouvait devenir indépendant, ou quil aspirait a

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la souveraineté , ne connaissaient point les principes du mahomëtisme et les bases du pouvoir théocratique des sultans. Cest aussi Terreur de ceux qui raisonnent de la même manière à 1 egard de Mehmed-Aly, pacha d'Egypte. Le sultan actuel, qui a le sentiment de ses forces religieuses et qui sait les employer , a prouvé que pour renverser ce colosse d*Aly-Pacha de Jannina , il suffisait des anathèmes lancés contre lui de la part du prophète par. l'organe du chef de Fétat; à cette proscription terrible, tous, jusqu'à ses enfans , abandonnèrent le satrape.

Au commencement de Tinsurrection grecque , les capitaines d's^rmatoles étaient toujours sur le même pied. Je citerai le nom des principaux de ces capitaines , avec le nombre de leurs troupes et les provinces qu'ils gardaient.

La. province de Cbimaera ou des monts acrocërauniens , au nord de l'Ëpire , avait pour primat et pour capitaine Eustrate : le nombre de ses pallikares montait , en temps ordinaire , à cinq cents*. Cette province peut mettre sur pied environ dix mille soldats grecs. Il y a actuellement

* Si j'indique ici le nombre des pallikares de chaque capitaine, je ne le fais que pour donner une idée approximative de leur puissance; car le nombre de ces pallikares Tariait suivant les circonstances.

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au service du roi de Naples un régiment de mille cinq cents Chimariotes , dont le chef se nomme Stamatello.

Le capitaine Gogo gardait la province de l'Ârta dans la basse Albanie, jusquà la montagne de Tzomerca près du Pinde, aujourd'hui Mezzovo. Le nombre de ses soldats était de deux cents.

La province d'Acarnanie avait pour capitaine ce George Varnakioti qui, dans la première année de rinsurrection, souleva toute TAcamanie, mais qui ternit ensuite sa gloire par une honteuse désertion.

Caky-Scala , province de Lépante , était confiée au capitaine George Makry . Il avait à sa solde trois cents pallikares.

Le territoire de Prévéza , de Riguiossa et de Loutraky, jusqu'au fond du golfe d*Ambracie, était sous le capitaine George Tzonga , qui commandait cent cinquante pallikares.

Nicolas Stournari, mort glorieusement dans la catastrophe de Missolonghi , était capitaine de la Locride , ou province du fleuve Achéloiis.

Le; mont Agrapha avait pour capitaine l'intrépide Caraïskaky, à la tête de six cents hommes. Pendant sept ans , il lutta avec avantage contre Aly-Pacha.

Carpénisi , province de la Phocide , était sous

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le capitaine Saphaka , avec environ deux cents soldats. Cet officier a été tué , au mois de juillet de Tannée dernière, dans le combat qui a duré deux jours entre lai et Kiutacbj marchant contre la ville d'Athènes.

Mitzo Condojannj était capitaine du mont Kissavo , l'ancien Parnasse , avec deux cent cinquante hommes.

Jean Panouryas était capitaine de la Livadie j avec deux cents soldats.

Caltzodémos avait sous sa garde TAttique jusqu'aux Thermopyles, avec quatre cents hommes. Caltzodémos , ayant été remplacé par Odyssée , ne youlut pas dépoi3er les armes ; mais , à la tête de deux cent cinquante paUikares, il jouait le rôle de rebelle ou de klephte , lorsque l'insurrection éclata.

Cbrestos Mestenopoulo était capitaine de l'Eubée, avec deux cents soldats. Il fut remplacé par Diamandy. .

George Caratasso avait le capitanat d une partie de la Thessalie et du mont Olympe, avec plus de mille braves sous ses drapeaux.

Outre Caltzodémos, mort au champ d'honneur dans la catastrophe de Missolonghi , les capitaines qui avaient été déposés, mais s'étaient maintenus dans l'état de klephto-armatoles ou capi-

17a SECONDE PARTIE.

laines rebelles, étaient, peu avant rinsurreclion, Grégoire Liakata , mort à la prise d'Anatoliko, Andréas Carâïsko, Divounioty Mitzo, George Valtîno , avec son gendre George Zerva, et beaucoup d'autres d'un rang inférieur.

Ces derniers figurent actuellement parmi les cîhefs des troupes belliqueuses de la Grèce continentale.

D'après cet exposé de la force militaire des ar» matoles, on comprend qu'Aly-Pacha n'ait jamais pu , malgré son désir , détruire ces corps qui réunis montaient à plus de douze mille hommes, nés et élevés dans le métier des armes, ligués entre eux , et pouvant se recruter et se multiplier à mesure qu'on les attaquait; et au contraire, c'était bien entendre ses intérêts, que de se ménager l'amitié d'tine force nationale aussi redoutable.

PROGRÈS DE .LA CIVIJ[,I8ATION EN GHicE. IJS

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