‹ Histoire moderne de la Grèce depuis la chute de l'empire d'Orient [microform] Par Iacovaky Rizo NéroulosChapitre 36 sur 52 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Organisation et pouvoir des janissaires. -^ Mahmoud. — Les Séimans corrompus par le séjour de la capitale.— Orgueil et sécurité de leurs chefs.— Conspiration des janissaires.— Mort de Baïrak-Dar.-* Massacres et incendies dansConstantinople. — Victoire des Russes. — Famine à Constantinople. — Destruction deTarmée parles Russes.— Avidité de Mahmoud.— La tranquillité est rétablie. — Révolte de la Servie. -* Peste.

On ne voit pas dans les annales de Tempire ottoman une révolution pareille à celle qui fit descendre du trône Mustapha IV. Plusieurs fois les janissaires dëtrdnèrent les sultans; mais les chefs d'une ligue de gouverneurs marcher sur Constantinople et déposer à main armée leur souverain, c'est un exemple unique dans l'histoire des révolutions ottomanes.

Nous avons rapporté plus haut comment tous les gouverneurs de la Bulgarie et de la Macédoine formèrent pour leur propre compte des gardes nationales, sous le nom de séimans, par le moyen desquelles ils contrariaient les ordres de la Porte. Pour colorer leur désobéissance efc cacher leurs vues particulières, ils s'annonçaient

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comme partisans des janissaires, auxquels Së* lim venait de porter un terrible coup par la création des troupes régulières. Et cependant ce fut contre ces mêmes janissaires, devenus tout-puissans sous Mustapha IV , que la ligue des gouverneurs de province dirigea la révolte de Mustapha-Baïrak-Dar ; ce fut pour rétablir sur le trône Sélim, le fondateur de la discipline mililaire, que les séimans marchèrent sur Constantinople et bouleversèrent Fempire ottoman. Il y a donc dans cette conduite une contradiction, qui n*est, il est vrai , qu'apparente , mais qu'il n'en est pas moins nécessaire d'expliquer.

Dans l'origine , le corps des janissaires n'était destiné qu'à seconder l'ambition des califes et à les rendre formidables aux yeux de leurs sujets. Quand il n'y avait de janissaires que ceux que 1 on destinait aux combats , le nombre en était prescrit. Mais depuis qu'on fermâtes yeux sur les vexations que ces milices se permettaient envers les autres classes d'habitans , alors tous désirèrent s'inscrire dans les nombreuses ortas ou compagnies de ce corps , dont l'existence était plus funeste aux Ottomans qu'aux ennemis de leur empire. On obtenait la qualité de janissaire sans même être tenu de porter les armes ; et au moyen d'un don modique on jouissait des privilèges at^

a02 SECONDE PARTIE.

taches à ce nom , Ton pouvait devenir spolia-» teur à son tour , ou du moins se mettre à Tabri des vexations et des rapines. Alors la paie des janissaires coûta des sommes si grandes que le fisc impérial en souffrit beaucoup , et le gouvernement se trouva bientôt dans^I'embarras pour y fournir d'une manière régulière. Ce fut le prétexte de la première révolte des janissaires; quelques membres du clergé, mécontens du gouvernement, répandirent adroitement le bruit qu on allait retrancher aux janissaires la moitié de leur solde. Cette première rébellion ayant réussi, fut pour la suite un dangereux exemple. Le janissarisme devint dès-lors une source de profits faciles et un instrument efficace de Tambition et de l'intrigue* Cette milice, vendue au plus offrant, devint une arme pour les perturbateurs habiles et audacieux. Tantôt elle se rangeait du côté des sultans , à mesure que ceux-ci la protégeaient, et tantôt elle se rangeait du côté de Vc^ position.

Sous Sélim , loligarchie du ministère , ayant méccHitenté tout le monde par son caractère iyrannique et ombrageux , eut à lutter contre le janissarisme exaspéré par l'introduction de la tactique européenne. Ce fut à la faveur de cette opposition que les gouverneurs des provinces

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formèrent ces corps nombreux de sëimans et bravèrent le sultan et ses ministres. Mais Mustapha IV, successeur de Sélim , fort à son - tour de l'appui du clergé et des janissaires qui l'avaient élevé sur le trône , épiait le moment favorable pour renverser le système des ayans ou gouverneurs , qui méprisaient ce prince plus encore que Sélim.

Alors ceux-ci résolurent de détruire le corps des janissaires, de rétablir Sélim, et de se rendre par le fait indépendans de la Porte ottomane. Mnstapha-Baïrak-Dar, le plus puissant et le plus belliqueux de ces gouverneurs, fut choisi par leur ligue pour occuper à vie la place de grandvizir, pour protéger leurs intérêts et être en revanche appuyé par la réunion de leurs forces. Telles furent les causes qui précipitèrent du trône Mustapha IV et lui firent succéder son frère Mahmoud II , le sultan actuel.

Mahmoud prit la couronne , également ennemi des séimans et des janissaires. Mustapha- Bâïrak-Dar fut élevé à la dignité de grand-vîzir. Les ministres du règne précédent furent déposés, les uns décapités, les autres exilés. Ceux des officiers du sérail (c'est-à-dire Fcunuque noir Nézir et le premier écuyer) qui avaient étranglé Sélim, furent égorgés le même jour. On préci-

2o4 SECONDE PARTIE.

pita toutes vivantes dans les flots de la Propontide une vingtaine des plus jeunes et des plus belles esclaves du sultan Mustapha. On ne choisit pour membres du divan que les adhérens des révolutionnaires.

La Porte se transforma en une caserne, ou plutôt en un camp : on n'y voyait que des séimans.armés et d'un aspect farouche; leurs chefs ne parlaient que de leurs sabres et de leurs pistolets. Les ministres de la Porte étaient obligés de ramper devant cette insolente et sanguinaire soldatesque. L'on projetait de réduire les janissaires à un nombre insignifiant : le sultan n'avait qu'une faible autorité; la faction des séimans était toute-puissante. Mais le séjour des capitales est funeste tant aux chefs militaires qu'aux soldats , surtout quand ils sont tout^à-coup transportés d'une vie active et simple, dans un lieu de luxe, où Fabondance des plaisirs amène la mollesse et l'osiveté. Mustapha-Baïrak-Dar, guerrier intrépide , mais ignorant , même parmi les Turcs, s'adonna tout entier aux réjouissances et aux fêtes. Les autres ministres suivirent son exemple. Les soldats parcouraient les cabarets, et tous , fiers d'un silence hypocrite que dictait la crainte, vivaient dans la plus grande sécurité. Baïrak-Dar était gouverné par son banquier l'Ar-

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raénien Manuk. Celui-ci fut le pivot de toutes les affaires politiques de Tempire, et pour la pre* ïïiière fois la diplomatie inscrivit dans la liste de ses adeptes un fils de rArménie ; alors aussi l'on vit pour la première fois jouer un rôle dans les affaires publiques, les banquiers de Constantinopie, qui étaient tous Arméniens ou Juifs, excepté deax ou trois Grecs de Scio et quelques chrétiens de l'Asie mineure.. L'ignorance et la présomption da ministère étaient extrênaes; Baïrak-Dar, dans son mépris pour les princes d'Europe , disait impudemment que Napoléon était sa créature.

Les Fanariotes se retirèrent ostensiblement des affaires , et prévoyant le peu de durée de cette comédie, ils évitèrent de se compromettre. Quant à la nation grecque , rien d'essentiel n'eut lieu pendant cet intervalle , si ce n'est la contestation relative au Saint-Sépulcre , dont l'Arménien favori prétendait expulser les Grecs, pour en donner la possession à ses compatriotes. Les armatoles de la Grèce étaient presque neutralisés; les événemens militaires et politiques de l'Europe n'étaient point favorables aux grands plans qu'ils méditaient; la paix de Tilsitt, qui rendit les Sept Iles Ioniennes à la France , arrêta tous leurs projets. Les corps desSouliotes et des autres armatoles qui se trouvaient dans ces îles

ao6 SECONDE FAKTIE.

furent reçus au service de la France. La Russie, humiliée par Napoléon et devenue son alliée contre TAutriche, n'avait plus de contact avec la Turquie dans les mers du Levant; et la Porte, contrainte par*Ia France à être en état de guerre avec l'Angleterre qui lui proposait la paix, n'ignorait pas que les flottes anglaises devaient, à cause des circonstances , protéger les possessions maritimes de l'empire ottoman. A l'abri de cette confusion d'événemens et d'intérêts , le commerce grec prospérait, toléré par la France, amie da sultan, et par l'Angleterre qui ménageait la Porte. Les Russes , alliés des Français , n'eurent pas besoin de pousser les hostilités au-delà du Danube, parce que Napoléon reconnaissait leurs conquêtes en Bessarabie , en Moldavie et en Valachie. Ainsi le cabinet de Saint-Pétersbourg proposait alors à la Porte des articles de paix que Mustapha-Baïrak-Dar était loin d'accepter.

Cet homme, qui se croyait tout-puissant parce qu'il avait détrôné un roi des rois , répétait qu il ne tenait qu'à lui de mettre à la raison tous les princes chrétiens , et qu'il leur réservait sa vengeance jusqu^au temps où il aurait réglé l'intérieur de l'empire. Il s'occupait des relations avec les diftérens gouverneurs, soit de l'Europe , soit de l'Asie , et , voyant ses ordres exécutés dans

PROGRES DR LA CIYILISATION EN GRicE. 307

toate retendue de l'empire, il se flattait d*étre inattaquable. Plus les jours s'écoulaient , et plus lui et ses adhërens se plongeaient dans une funeste sécurité ; en sorte qu'ils renvoyèrent la plus grande partie de leurs troupes. Cependant les ulémas et les janissaires agissaient sourdement et mûrissaient dans les ténèbres une conspiration dont l'esprit de corps garantissait le secret*. Le signal d'attaque fut un incendie allumé par les janissaires au centre de la capitale : à ce télégraphe d'alarme, les nombreux conjurés se rassemblèrent de toute part. Ils espéraient que le grand-vizir , Tamiral et les ministres accourraient 9 selon leur usage , pour éteindre le feu ; et là on devait les massacrer. Mais ils avaient été prévenus, et quelques-uns d'entre eux trouvèrent le moyen de se sauver par la fuite : les autres barricadèrent les portes de leurs palais et luttèrent contre les assaillans. Le grand-vizir Baï* rak-Dar, ayant vu son palais tout enflammes, se retira avec deux de ses esclavçs dans un appartement construit en pierres , et se fit sauter en mettant le feu aux poudres qu'il y avait accumu^ lées.L'amiralRamiz-Pacha, assailli dans l'arsenal,

* C'est dans une assemblée d'ulémas, où je me trouvais , que j'appris la conspiration qui peu de jours après devait bouleverser Constantinople.

au fond du golfe cëratien vis-à-vis de Constant tinople , et voyant tous les marins musulmans passer du côté des insurges , monta sur un vaisseau à trois ponts avec trois cents de ses soldats, et bombarda, pendant un jour entier, le palais du chef des janissaires, situé sur une des sept collines de Gonstantinople*

Durant deux jours , la capitale fut Thorrible théâtre de combats meurtriers. Les janissaires avaient l'immense supériorité du nombre , qui croissait à chaque instant : les troupes de Baraïk- Dar suppléaient à leur infériorité nuifiériquepar leur longue expérience dans le métier des armes et par leur valeur qu'augmentait encore le désespoir. Constantinople était un volcan. Des maisons, des palais à trois et à quatre étages bâtis en bois et enduits de couleurs à Fhuile, vomissaient des flammes à une hauteur prodigieuse, et la pluie de leurs étincelles couvrait tout Thorizon. Les deux partis se battsdent dans les rues encombrées de brandons, au milieu de murailles qui en s'écroulant ensevelissaient sous leurs ruines brûlantes les hordes des combattons. Aux siiflemens de Tair , au sourd mugissement des flammes dévorantes, au fracas des débris, se joignaient les hurlemens des hommes , le cliquetis des sabres, et les explosions des armes à feu. Les

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janissaires blessés, emportés hors du combat par leurs camarades, les exhortaient à incendier jusqu'aux dernières maisons de Constantinople, dans le cas où ils seraient réduits à toute extrémité. Le sultan , enfermé dans son sérail , voyait sa capitale embrasée et ses sujets égorgés. Il comprit bien qu il était exposé à devenir la proie de fambition des deux partis , et que le prix de la victoire serait son asservissement.

Enfin, les janissaires triomphèrent et firent main basse sur les troupes de Baïrak-Dar. Le sultan Mahmoud , haï par les vainqueurs , ne s'avilit pas; mais au contraire, il s'efforça de maintenir son caractère en s'appuyant sur la seule ressource qui lui restait, le manque de successeur au trône. Élevé dans les sentimens d'une haine implacable contre les janissaires , haine que Sélim , son oncle , n'avait jamaiis cessé de lui inspirer , surtout depuis quil fut descendu du trône , Mahmoud jura la perte de cette milice. Mais il ajourna sa vengeance pour des temps pluspropices. A peine les troubles furent-ils apaisés, que toute son attention dut se tourner du côté de l'ennemi, qui passait le Danube et assiégeait déjà la ville fortifiée de Roustzouk. Le sultan nomma grand-vizir Youssouf-Pacha, et donna ordre à Aly.Pacha de Tépélen , d'envoyer à la grande

armëe son fils cadet Vëly-Pacha , avec des troupes albanaises. IMais Camentzkoï , général en chef de Tarmée russe , remporta une victoire complète à Battîni en Bulgarie , et força la vitte de Roustzouk de se rendre à discrétion. Yély- Pacha fut battu à Lophtza; et les troupes russes envahirent toute la Bulgarie jusqu'au mont Hëmus , bloquèrent la ville de Soumna^ investirent la place forte de Varna sur la Mer Noire , transportèrent en Valachie et surtout en Bessarabie la population entière de plusieurs villes et villages* chrétiens de la Bulgarie , et proposèrent enfin la paix , menaçant, en cas de refus , de la faire signer sous les murs mêmes de Constantinople. L'article principal de cette paix était de fixer le Danube pour limite entre les deux empires. Le sultan répondit qull passerait plut6t en Asie les armes à la main , que de consentir à des concessions pareilles; il changea de grandvizir et continua la guerre. Camentzkoï se préparait à porter des coups plus décisifs , quand il reçut Tordre de se replier sur la Valachie. U rétrograda , et sur son passage il fit un vaste désert de la Bulgarie , incendia la ville de Roustzouk et repassa le Danube. Sur ces entrefaites , il tomba malade et mourut. Coutousoff lui succéda ; mais la plus grande partie de son armée quitta les ri-

PADGRÈS DE LA CIVILISATÏOIY EN GRicE. 21 1

ves du Danube , et alla se joindre aux corps que la Russie voulait opposer à Bonaparte, qui déjà méditait sa grande expédition.

L'armée ottomane , commandée par Laze- Âbmed-Pacha , successeur de Youssouf , occupa la Bulgarie après la retraite des Russes; et le grand-amiral Hafiz-Âly-Pacha , avec onze vaisseaux de ligne, quelques frégates et quelques corvettes , alla combattre la flotte russe dans la Mer Noire ; et tandis que Tamiral russe , supposant que Tennemi attaquerait les places fortes de Kemhal, de Soumhoum et d'Anakra, se dirigeait vers le littoral asiatique, Hafiz-Aly se rendit droit à Odessa , lâcha quelques bordées contre cette ville, et, rebroussant chemin, il entra dans la baie périlleuse de Gallikrate, au pied du nnont Hémus. H allait payer cher son ignorance , si son pilote , le Grec Démétry, de l'île d'Hydra , ne lui eût conseillé de sortir aussitôt de cet endroit, et de gagner la haute mer. (c Si la flotte ennemie survient , lui dit ce pi*lote, tu seras perdu: contrarié par le vent de terre , tu ne pourras pas manœuvrer pour sortir de cette baie , et toute ta flotte sera détruite par l'ennemi. »

L'amiral turc suivit lavis de son pilote , et à peine avait-il gagné le large , que la flotte russe

212 SECONDE Partie.

apparut à la nuit tombante; il y eut quelques* boulets d*ëchangës ; mais lamiral russe remit le combat au lendemain , et pendant la niiit les vaisseaux turcs se glissèrent tous dans ]e àé" troit.

Mahmoud avait cru faire du mal à la Russie , en défendant aux bâtîmens marchands la navi^ gation de la Mer Noire; cette mesure tourna contre lui et amena la famine dans sa capitale. Le pain y manquait souvent , et celui qu'on pouvait à peine se procurer , était si noir et si malsain, que Von voyait mourir des milliers d'ha-* bitans. *

Leis Grecs profitèrent de la sottise du sultan; ils offrirent secrètement de grossels sommes d'argent au grand-amiral , à Tinspecteur-géhéral des châteaux sur l'embouchure de la Mer Noire, et obtinrent ainsi de sortir pendant la nuit, du détroit; ils allaient à Odessa et à Taïganrock chargés de soufre , de soie , d'huile , de vin et d'autres objets, dont la Russie avait grand besoin; ils retournaient ensuite à Constantinople sous

* La détresse était telle, qu'ayant découvert dans un vieux bain public un tas d'orge qui y était renfermé depuis pins de trente ans et qui s'était durci et presque pétrifié, on le brisa à coup de bâche et on le distribua aux boulangers de la capitale.

PnOGRis B£ LA CIVILISÀTIOÎT ZV GHkcE* »1 3

pavillon français, avec des cargaisons de blé^ qu'ils se gardaient bien de vendre à Fadministration arbitraire de la capitale, mais qu*ils transportaient dans les. ports d'Espagne ^ qui souffraient alors de la disette et du blocus. Ils gagnaient cent pour cent à cet échange. Aussi, par cette spéculation , plusieurs nëgocians grecs, acquirent une fortune considérable. Tels furent Mavres , Coumbary , Barbjr , Marazly , Georgantopoulo et plusieurs autres Grecs , qui ont encore aujourd'hui de grandes maisons de commerce à Odessa et à Taïganrock^Les immenses avantages de cette espèce de trafic se faisaient également sentir dans les îles de TÂrchipel et de la Mer Ionienne.

Pendant que des émeutes, presque journalières, causaient des inquiétudes au sultan, le système féodal des ajans de la Bulgarie était presque détruit par Tinvasion des armées russes dans cette province. En renversant les villes de Roustzouk, de Basgarad^ de Tatar-Bazajrdzigi, de Plevna , de Lophtza y en dévastant les plainea de Dobridza, les viUages de Silistcie et toute l'étendue du territoire compris entre la Mer Noire et la chaine du mont Hémus ^ les Russes, anéantirent les ressources des ayans de cettei contrée , et facilitèrent au sultan les moyens de.

:2l4 SECONDE PARTIE,

se faire obéir; il rëgna sur des terres silencieuses et désertes; il s'éleva seul sur le vide de la désolation; peu lui importait, pourvu qu'il fût le maître ! D'ailleurs la fortune semblait lé favoriser. Le fameux rebelle Paswend - Oglou , cet homme qui avait été mis trois fois au ban de l'empire, et qui était toujours sorti victorieux, parce qu'il était appuyé sur les janissaires, sur les discordes du ministère et sur la force de la place de Vîddîn , cet homme qui avait forcé le faible Sélim à le nommer pacha à trois queues et commandant de la forteresse de Viddîn , cet homme redoutable était mort , et avait eu pour successeur Mollah -Pacha, qui lui avait servi d'interprète et de guide.

Le gouverneur de la ville de Seras, Ismaïl- Bey, chef de tous les ayans de la Macédoine transaxienne , était mort aussi, et cette perte avait affaibli la ligue de cette portion de l'empire. Aly- Pacha de Tépélen était circonspect dans ses démarches , quoique le sultan fût contraint de le ménager , à cause de la situation tapographique et politique des provinces qu'il gouvernait. Cara-Osman-Oglou et Tzapar-Zadé, gouverneurs d'une grande partie de l'Asie mineure , et puissàns adversaires dft la Porte , avaient tous deux fini leur carrière. Le prenàier

PROGRiS DE LÀ CIVILISATION EH GRicE. 21 S

n'avait pas laisse de successeur digne de le remplacer. Le fils du second, nomme Tzelaloud- Din, se trouvait dans Tarmëe du grand -vizir. Hadim-Oglou , gouverneur de Tzardak ou Van^ cienne Lampsaque , était mort aussi, et tous ses biens avaient été confisqués.

Ainsi le sultan, délivré de tant d'obstacles qui s'opposaient à son autorité absolue, espérait que son prophète lui procurerait également la victoire sur les infidèles , ennemis de sa religion et de son empire ; cette confiance superstitieuse augmentait d'autant plus qu il voyait les Rus^ ses se tenir sur la défensive. En conséquence il expédiait ordre sur ordre au grand-vizir Laze- Âhmed-Pacha , de traverser le Danube et d'aller attaquer Tennemi. Il ne doutait point de la victoire. Ses favoris le félicitaient même déjà sur ses triomphes futurs. Le grand-<vizir passa effectivement le Danube , et forma un camp retranché sur la rive gauche de ce fleuve , en Valachie. L'armée du prince Coutousoff se fortifia pareillement; l'on s'observait de part et d'autre , et tout en faisant de légères escarmouches , l'on évitait un engagement général.

Coutousoff méditait un coup de maître ; il feignit de se retirer , et détacha le général Markoff à la tête de six à sept mille hommes , avec ordre

2l6 SECONDE FAATIE.

de passer pendant lâ nuit sar la rive opposée in Danube , pour tomber à Fimpraviste sur le bagage du grand-vizir, s'emparer de ses magasins et massacrer le corps qui les gardait. Tandis que Markoff exécutait ces ordres, avec autant d'habileté que de bonheur , des barques canonnières remontaient le fleuve , se rangeaient en ligne droite, et non seulement coupaient la retraite au grand -vizir, mais encore bloquaient l'île des Saules, où il y avait près de vingt mille Turcs , destinés à maintenir la communication des deux rives. Alors, Coutousoff avec le reste de ses troupes, attaqua le camp du grand-vizir; à peine celui-ci put-il se sauver en traversant le Danube pendant la nuit , sur une nacelle. L'armée turque , manquant de vivres et de munitions , après une résistance de quelqaes jours , se rendit prisonnière de guerre. .

Malgré ce coup de foudre, Mahmoud ne songeait à la paix qu'en frémissant de rage. Q fallut cependant se soumettre à la nécessité. Après quelques mois de négociations, la paix fut conclue à Bucharest (en i8ia). Le Pruth fut fixé pour limite des d^ux empires, en Europe; et TArpa-Souï ou ruisseau d'orge , en Asie. *

* Un des négociateurs de la Turquie, Finfortuné prince grec Démétffaky Mourouzy^ reçut , a son retour du cwar-

raOGRis DE LA CIVILISATIOB EN GHÈCE. 317

Immédiatement après la conclosion de la pair^ l'objet de toutes les pensées , de tous les projets du sultan , fut de détruire successivement tous les grande seigneurs feudataires de son empire , soit en Europe , soit en Asie , et d'accumuler des trésors par la confiscation de leurs biens, et par les présens qull exigeaR des nouveaux pachas , installés à leur place. Il tint la même conduite envers les hospodars Charles Callimachy et .Jean Caradza. Outre les tributs annuels et stipulés par les traités , il ordonna à ces princes grecs de lui payer chaque année , lun d'eux cent cinquante mille piastres de Turquie , et l'autre cinq cent mille , sous le titre de revenu secret àa sultan. Craignant la Russie , protectrice des deux principautés , il ne rougissait pas de manifester sa frayeur et sa rapacité criminelle, en exigeant de ces deux hospodars , sous le plus grand secret et sous peine capitale , de lui payer annuellement , pour sa liste civile , des sommes énormes , au commencement du Ramazan et à

grès, delà part du grand-vizir Hourchid-Padia , l'ordre d'aller le trouver au quartier général à Andrinople. Il obéit, se présente devant ce barbare, et au sortir dç la cbambre une douzaine de bourreaux tirant leurs sabres le mirent en pièces. Son frère cadet Panajotaky eut le même sort à Gonstantiaople.

2l6 SECONDE FAATIE.

de passer pendant la nuit sar la rive opposée da k Danube, pour tomber à Fimproviste sur le ba- ai gage du grand-vizir, s'emparer de ses magasins 4 et massacrer le corps qui les gardait. Tandis .^^ que Markoff exécutait ces ordres, avec autant lEm d*habileté que de bonheur , des barques ca- f\^ nonnières remoiitaient le fleuve , se rangeaient ,i^ en ligne droite, et non seulement coupaient '^ la retraite au grand -vizir, maïs encore blo-j^ quaient l'île des Saules, où il y avait près de|(^ vingt miHe Turcs , destinés à maintenir la com-<j^, munication des deux rives. Alors * Coutousoftiavec le reste de ses troupes, attaqua le camp ^^^'u grand-vizir; à peine celui-ci put-il se sauver eii^ traversant le Danube pendant la nuit, sur ^r / nacelle. L'armée turque , manquant de vivres! . ^ de munitions, après une résistance de quelqal„|> ' jours , se rendit prisonnière de guerre. • l

Malgré ce coup de foudre, Mahmoud ne sflj^, ^ geait à la paix qu'en frémissant de rage. S îei^ ^ cependant se soumettre à la nécessité. Ap ' ^^ quelques mois de négociations, la paix futc ^^ due à Bucharest (en i8ia). Le Pruth fut ^ pour limite des deux empires, en Europe^q. ^ ^'^ FArpa-Souï ou ruisseau d'orge, en Asie. * %^ ^'

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l'objet de toutes les pensées, de tous les projets

du sultan , fut de détruire successivement tous

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par les présens quil exigeait des nouveaux pa-

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iaite envers les hospodars Charles Callimachy

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stipulés par les traités , il ordonna à ces princes

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^eant de ces deux hospodars , sous le plus

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-H>n à Cens tan tiaople.

330 SECOIiDE PARTIE*

troupes séparées; chacun se battait isolément et sans combinaison contre les Turcs; Haïdout- Veiko , quoique guerrier intrépide , fut accablé par le nombre des ennemis ; vainement sollicitat-il le secours de ses deux collègues. et rivaux; ils Tabandonnèrent , sourds à la voix de Fintérét commun ; un boulet termina ses jours. Sa mort donna au grand-vizir la facilité de pénétrer eh Servie, en franchissant les gorges étroites de Bo* ritza , de battre séparément les deux autres chefs et de s'emparer de toute la province : le grand* vizir exécutait déjà ponctuellement les ordres de son maître , par le massacre et Tesclavage , quand Thospodar Caradza s'intéressa au isort de la nation servienne , et fit sentir au sultan , combien il était dangereux de profiter des avantages du moment, sans songer à la responsa-^ bilité de l'avenir . Il lui représenta qu'il fallait au moins attendre Tissue de la guerre que se faisaient alors la France et la Russie , afin de ne pas s'attirer le ressentiment d'Alexandre , dans le cas où ce monarque serait vainqueur. Cette observation,. dont l'événement prouva la justesse, fit un effet profond sur l'esprit de Mahmoud; il révoqua ses ordres sanguinaires, et les Serviens trouvèrent leur salut.

En même temps la Porte déclara fermanfyxOtA

FKOGRis DE LA CIVILISATION EN GRècÊ. 221

criminel d'état , le gouverneur d'Âttalia, capitale de Tancienne PisidiCé Celui - ci , enfermé dans sa place forte , inexpugnable pour les Turcs , résista deux ans et repoussa les attaques de farinée de terre et de la flotte du grand *- amiral Hucrev-Pacha : mais on vint à bout de le réduire en débauchant par des offres magnifiques, la garnison composée d*Âlbanais.

Sur le Danube et près de Belgrade , il y a une île qu on appelle Adaï-Kiebir ou file - Grande : elle est réputée inabordable à cause des tournans impétueux quç le fleuve forme autour d'elle. Bedzeb-Aga, commandant de cette île et guerrier redoutable , fut assassiné à Roustzouk , à son retourne Constantinople,par ordre du sultan.

C'est ainsi que Mahmoud exterminait Quvertement , ou par trahison , les pachas et les ayans qui avaient fait trembler ses prédécesseurs Sélim et Mustapha^ Il s'enrichissait en confisquant leurs biens ^ et en étendant ses rapines sur tous les babitans de son empire, soit musulmans, soit chrétiens. On accablait les mahométans dlmpdts extraordinaires; qu*ou juge en conséquence de ceux quon levait sur les chrétiens. £t comme si Mahmoud n'était pas à lui seul un fléau dévastateur des pays qu une succession absurdement légitime livrait à ses caprices san-

1222 SECONBE PARTIE*

guinaires, un autre flëau, non moins terrible, s*y joignait : je veux parler de la peste.

Pendant la dernière guerre avec la Russiç, guerre qui dura six ans, cette affreuse épidémie ne visita pas les provinces de Roum-Dy et de l'Asie mineure. Mais elle vint trois mois avant la conclusion de la paix , avec tant dlmpétùosite , que ses ravages emportèrent , dans l'intervalle de quatre ans, le tiers de la population musulmane , soit en Europe soit en Asie. C'est une observation fondée sur une longue et triste expérience , que la peste venue directement de l'Afrique en Europe , n'atteint pas son excessive malignité; tandis que celle qui arrivé par ricochets de l'Egypte en Syrie , de la Syrie aux provinces de l'Asie mineure , et de là en Europe , pour se réfléchir encore sur l'Asie , acquiert non seulement le caractère progressif d'une contagion infiniment plus forte et plus durable, mais encore change l'action ordinaire de la température atmosphérique sur cette épidémie. Elle s'afïaiblit alors durant les mois de mai, de juiti, de juillet et d'août, et commence à reprendre des forces nouvelles pendant les mois de septembre , d'octobre , de novembre et de décembre , jusqu'à la mi-janvier.

Telle fut la peste qui, en 1812, i3, 14 ,et i5,

PROGRES BS LÀ CIVILISATION EN GHicB. 223

parcourant toutes les provinces de FAsie mi^ neare et de la Turquie européenne , moissonna le tiers de la population ^ pour ne pas dire la moitié. Constantinople devint le théâtre le plus vaste de ses ravages. Peuplée de près de six cent mille habitans, cette ville perdit plus de deux cent mille âmes dans Tespace de quatre mois. H en mourait chaque jour plus de trois mille, au fort de Tëpidémie. Une grande quantité de maisons changèrent jusqu'à dix fois de possesseurs, et fimi;ent par être dévolues au fisc , faute de parens pour en hériter. Les rues de Constantinople étment obstruées de convois funèbres , qui transmettaient partout les miasmes pestilentiels, parce qu'un devoir religieux les fait accompagner d'une foule nombreuse. A chaque centaine de pas, cette troupe était relevée par une autre , que la contagion infectait également. La. mer était couverte de petits bateaux, transportant les cadavres dans les difïérens cimetières.

On voyait passer par ordre d*âge les convois de familles entières, exterminées simultanément. Le cercueil du père précédait , venait ensuite celui de la femme , et ceux de leurs enfans fermaient cette lugubre marche. Ceux qui les accompagnaient faisaient frémir par le morne silence de leur stupide résignation; Car dans une calamité publique , les plaintes , les gémis-

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semais , ont je ne sais quoi de consolant et d'à' nimé. Ici , pas un €ri ne se faisait ëntencire : le silence et la solitude n'ëtai^it interrompus que par le bruit lugubre du passage des convois.

Le mal se répandit Tannée suivante en Tfarace et en Bulgarie, traversa le Danube, et malgré les efforts des hospodars , pénétra dans la Moldavie et la Valachie. *

Des ravages plus grands encore eurent lieu dans toute Tëtendue de TAsie mineure. Â ce fléau succéda ïépidémie de la petite vérole , qui emporta un nombre Considérable d'enfans mahométans. La peste fut un digne auxiliaire de Mahmoud. Tous ceux qui s'étaient aguerris pendant une vingtaine d'années sous les ayans belliqueux , furent moissonnés par cette épidémie , qm acheva de détruire ceux qui avaient survécus à la guerre des Russes et à l'extermination des Serviens.

* En 1814 , lorsque je traversai la Bulgarie et la Tlirace pour me rendre à Buçharest, je ne trouvai sur mon passage que des villes désolées^ des villages déserts, des plaines lifbourées de tombeaux. Ces malheureuses provinces ressemblaient à un immense cimetière. En passant au milieu de maisons désertes, j'entendais le cbant matinal des coqs, qui n'éveillait personne. Je ne voyais que des chieoS| les uns affamés, pousser des hurlem;ens affreux , les autres .déterrer des cadavres'pour les dévorer.

ï&OGRis DE L^ CIVILIS\TIOI^ EN ohèce. aaS

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