CHAPITRE I
Désir de la liberté rëpandu de tout temps chez les Grecs.— Riga crée l'hëtérie.-* Mœurs des armatoles.— Ils- entrent dans Thétërie. — Ses développemens.
C'est à tort qu'on a employé le nom àlhétérie ou association , pour désigner cette tendance universelle de la nation grecque vers son affranchissement, et cette horreur générale de ses fers , qu'elle n'avait pas puisées récemment dans des doctrines étrangères , mais qu'elle avait toujours plus ou moins ressenties depuis l'époque de sa soumission. En fait de politique , le mot d'association n'est applicable qu'à la portion d'un peuple qui professe des principes contraires à ceux du gouvernement existant , et veut agir en secret pour parvenir à ses fins.L'hétérie grecque avait pour adeptes tous les citoyens de la Grèce.
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AU signal donné par Alexandre Ypsilanty , tous les. cœurs des Grecs ont battu simultanément du noble désir de la liberté : hommes , femmes, vieillards, enfans, tous ont tressailli de joie; aucun n'a songé ni à sa famille , ni à ses biens, ni aux périls eifrajans , ni à la vengeance cruelle qui }es attendait. Mais ce n'est pas seulement de cette époque que la Grèce était ainsi disposée ; si Ton eût demandé aux Grecs du seizième , du dix-septième et du dix-huitième siècle : vous sacrifieriez-vous pour reconquérir vos droits , votre liberté, pour défendre votre religion; saîsîriez-vous la main- étrangère qui s*étendrait à votre secours? toutes les bouches auraient repondu .par tin cri d'aUégresse.
Quand toute la chrétienté ne prononçait les noms de Turc et de Sultan, qu'avec respect et souvent avec crainte , les Grecs n'avaient d'autre société secrète que celle de leurs églises , où chaque jour on récitait des prières pour leur affranchissement. Les oracles aussi , ces véhicules des. grandes actions chez les nations anciennes, les oracles furent employés dès la chute de l'empire d'Orient, pour initier le peuple grec dans le secret de sa future délivrance Mais lorsque les deux héros chrétiens , Eugène et Sobieski , écrasèrent à plusieurs reprises les forces otto-
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mânes, alors ce ne fut plus une espérance vague et basëe sur des oracles qui encouragea les Grecs : c'étaient les hommes les plus éclairés de la nation , qui calculaient les réalités présentes et en tiraient des conséquences sur la proba^ bilité d'un avenir heureux. Dans la correspondance littéraire d'Alexandre Maurocordato , interprète de la Porte, et qui accompagna le grandvizir dans sa fameuse expédition contre la capitale de rAùtricfae , on le voit féliciter , sur les désastres des Turcs , des personnages marquans de la Grèce, et surtout ses amis intimes Dosithée patriarche de Jérusalem , l'archevêque de Drystras et celui d'Héraclée. U les assure déjà de la décadence visible des Ottomans ,' et les exhorte à communiquer secrètement à leurs ouailles les victoires de la sainte croix , afin de les consoler clans leurs souffrances.
Toutefois, pendant les trois siècles qui précédèrent le dix-huitième , la nation grecque , bien qu'aspirant sans ce^se à sa liberté , était divisée à cet égard en partie passive et en partie active. La partie passive se bornait à faire des vœux ^
pour son sort futur , et à contempler en imagination une perspective heureuse. Epouvantée parla présence journalière de ses tyrans, elle les regardait comme des êtres invincibles , et ne
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fondait que sur un miracle Tespoir de son âf-« franchissement. Telle était lopinion delà plupart des babitans de la Grèce ^ et en particulier celle de sa co-religiohnaire la population chrétienne de l'Asie mineure , qui monte à près de deux millions d'âmes. La partie activée se composait des capitaines ou armatoles de la Grèce continentale , depuis rOlympe jusqu'aux monts acro* cérauniens. Ceux-ci , dès la chute de l'empire d'Orient, appuyés sur leurs rochers et leurs montagnes escarpées , s'y défendirent avec une telle vigueur, qu'ils forcèrent les Turcs à leur faire des concessions importantes, et notamment à les reconnaître comme militaires armés pour la défense des districts peuplés de chrétiens.
Dans une époque reculée , ces capitaines ne pensaient pas à la possibilité d'un plan général d'afiranchissement; ils n'agissaient que dans un cercle étroit de vues et de principes. Mais la première guerre de Catherine II leur ouvrit les yeux et leur fit concevoir de vastes espérances; et dès-lors le but final de cette partie guerrière de la nation fut de renverser le colosse ottoman.
La catastrophe du Péloponèse ne les ébranla point : ils virent au contraire , dans là basse cruauté des Turcs, un motif de plus po'ir se
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défendre mutuellement et pour saisir l'instant favorable à la vengeance. L'incendie de la flotte ottomane à Tchesmé remplit d'une ardeur belliqueuse l'âme de tous les insulaires ; et depuis ce moment, une communication de sentimens patriotiques commença de s'établir entre les îles et le continent. Nous avons rapporté , dans les chapitres précédens, les exploits maritimes du Livadien Lambros Gatzony et U ligue des capitaines de pallikares pendant la seconde guerre de l'impératrice Catherine. Nous avons fait mention de leurs relations avec la France , qui leur promit de les délivrer.
Riga fut le premier qui , voyant cette disposition universelle de la Grèce , et surtout l'intrépide activité de ses guerriers de terre et de mer, conçut le projet de concentrer cette disposition, de la réduire , si l'on peut parler ainsi , en un moindre volume, afin de la rendre plus ^ergique et plus efficace. Riga imagina de former une grande association fondée sur l'inviolable attachement à la religion et à la patrie , et adaptée aux mœurs et aux usages du peuple grec. Cette société , qu'il appela hétérie , fut un foyer destiné à réunir tous les rayons épars du patriotisme et à les rendre plus ardens. D'ailleurs le mystère dont elle était enveloppée frappait l'ima-
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gination et flattait isolement chacun des initiés, par l'idëe qu il était choisi comme une personne distinguée dont sa nation avait besoin.
Dans cette hëtéi:ie entrèrent plus ou moins tous les capitaines du continent, tous les patriotes de l'Archipel et des grandes villes de la Turquie européenne , beaucoup de négocians grecs établis dans l'Europe , et quelques jeunes gens qui en fréquentaient les universités.
Il était éminemment dans Tesprit de l'hétérie, de favoriser en Grèce les progrès de la civilisation. C'est ce qui inspira Tidée de fonder les lycées de Cydonie , de Couroutzesmé et d'autres moins considérables, ainsi que d'améliorer les collèges de Scio, de Jannina, de Smyrne, de Jassy , de Bucharest et d'Odessa.
Riga mourut ; mais les sentimens qui l'avaient animé existaient dans tous les cœurs généreux, et le feu sacré ne s'éteignit point. Son système d'hétérie , basé sur les principes patriotiques et religieux, reçut des modifications d'après les circonstances , mais conserva toujours son type national ; de manière que tous les capitaines de la Grèce continentale , ceux du Péloponèse et les insulaires d'Hydra, de Spezzia et d'Ipsara, se trouvèrent au commencement du siècle actuel les arcs-boutants de Thétérie. Elle grandissait et
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s'étendait progressivement; chaque année elle recevait des accroissemens nouveaux , en sorte quen 1819 les femmes mêmes de Constantinople en avaient connaissance ; et Ton doit dire à leur éloge qu elles ne montrèrent pas moins de patriotisme et de résignation que les hommes.
C'était sur cette disposition générale de la Grèce , que s'appuyait Alexandre Ypsilanty , lorsqu'il quitta le service de Russie et hasarda son immense entreprise. On verra par la suite que Imsurrection n'était pas l'ouvrage de l'ambition de quelques individus , mais qu'elle était le résultat de l'impulsion forte et constante qu'un esclavage des plus cruels avait imprimée à tous les chrétiens de l'église d'Orient.
Maintenant , quelle espèce d'hommes sont ces guerriers du continent de la Grèce ? quelle était leur éducation, leurs mœurs, leur genre de vie et leurs coutumes? On a fait connaitre quelquesuns des exploits de. leurs ancêtres ; on a publié quelques-uns de leurs chants guerriers; le burin de l'histoire a gravé les actes de bravoure des Souliotes et des Parganiotes ; Marcos Botzari est devenu le sujet d'une tragédie chez un peuple fait pour apprécier l'héroïsme; on a répété les noms de Stournari , de Tzavella , de Gouras, de Caraïskaky et de tant d'autres qui se sont couverts de gloire en défendant leurs foyers.
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Malgré tout cela , peut-être pense-t-on que ce sont des hommes ëlevés sur les rochers , enfans d'une liberté sauvage et grossière, sans instruction quelconque et sans autre connaissance que celle dé vaincre ou de mourir. Il en est tout autrement.
Observons-les d'abord dans leur constitution physique. Nés dans le salubre et beau climat de la Grèce continentale, élevés dans les pays montagneux, menant une vie sobre et toujours active , exempts de soucis rongeurs et de passions compliquées, les pallikares grecâ devaient naturellement former une race d'hommes distinguée par la force du corps et par Fagilité. Leurs capitaines étaient comme ces héros d'Homère qui imposaient à leurs compagnons d'armes par les grâces extérieures aussi bien que par les talens guerriers.
Les fils des capitaines* recevaient une éducation qui pouvait passer pour soignée. S'il y avait des écoles dans leurs cantons , ils y étudiaient soigneusement le grec littéral ou ancien; quelquefois même ils prenaient à grands frais chez eux des maîtres de langues, ou allaient s'instruire aux collèges du mont Athos ou à celui du monastère des Météores , situé sur une roche escarpée, dans la province de Trikala en Thessalie.
Plusieurs des capitaines de notre époque étaient aussi distingués par leurs connaissances que par leur bravoure.
Tous ces capitaines aimaient leurs pallikares et les traitaient comme des égaux. Leur autorité n'était cependant jamais méconnue. Les fatigues, les privations, les fruits de la victoire étaient communs; mais c'étaient toujours les capitaines qui s exposaient les premiers au péril, qui s'élançaient les premiers sur l'ennemi. A la manière des héros antiques , la danse , la musique , les jeux de la course , du saut et du disque étaient leurs divertissemens favoris. Les capitaines devaient surpasser leurs pallikares dans tons ces exercices; et Vart de la danse ne leur était pas moins nécessaire que celui des combats.
En général ils se distinguaient par leur sobriété. Un pallikare ivrogne était regardé comme indigne de son caractère ; leurs chansons roulaient en grande partie sur la mort glorieuse de leurs ancêtres ou de leurs compagnons. Les ossemens de ceux qui périssaient en braves s*incrustaient sur les armes de leurs frères , comme des ornemens précieux. C'était dans ces armes que consistait tout leur luxe : ils étaient doux , affables, honnêtes et hospitaliers.
Leurs femmes aussi méritent d'être citées pour
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leur courage et leurs vertus. Quand leurs maris partaient pour une expédition militaire, c'étaient elles-mêmes qui leur ceignaient Tépée; elles leur donnaient le baiser du départ , en leur souhaitant un retour victorieux.
Des circonstances impérieuses forcèrent un grand nombre de cespallikares de s'expatrier, et dès que les Iles Ioniennes passèrent à la domination de la France , ils y trouvèrent un refuge hospitalier. Érigées en république Fan 1800, sous la protection de la Russie et de la Grande-Bretagne, ces îles accueillirent les restes des Prévézans et des familles Souliotes après la catastrophe de leur patrie, ouvrage d'Aly-Pacha. Pendant la guerre entre la Russie et la Turquie, les Russes en formèrent un corps irrégulîer qui montait à trois mille hommes , et le répartirent dans les Sept Iles. Les Français, ayant pris de nouveau possession du pays, en vertu du traité de Tilsitt, engagèrent ce corps à leur service ; plus tard , les Anglais, devenus maîtres des Des Ioniennes, augmentèrent jusqu'à six mille leur nombre, et en formèrent une troupe régulière de carabiniers et de chasseurs. Le major Chrestaky, Chimariote, et Théodore Colocotroni, en étaient les chefs. L'Angleterre les employa à Malte, à Naples et à Messine. Mais en i8i4 toutes ces
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compagnies furent dissoutes par lord Maitland ; le gouvernement anglais accorda alors la solde (I une année à leurs capitaines , avec un diplôme relatif au rang et aux services de chacun d'eux. Théodore Cplocotroni reçut le titre de major et une pension viagère de -cent dix piastres d'Espagne par mois. Tous les soldats se dispersèrent en Grèce , et les Souliotes , qui ne connaissaient d'autre métier que celui des armes , passèrent presque tous au service des armatoles et parvinrent par leur solde à nourrir leurs familles éta- Uies dans un village de Corfou.
A cette époque (i8i4) tous les capitaines et tous les marins distingués étaient initiés dans l'hétérie. Les Iles Ioniennes envoyèrent mie députation à l'empereur Alexandre, qui se trouvait alors à Paris , et lui proposèrent de décider dé leur sort. Le monarque répondit qu'on prendrait leurs affaires en considération.
Vers le commencement de 1818, tous les capitaines, d'accord entre eux, envoyèrent en Russie Anagnostaras , Chrysospathy , Gouty et Jean Carradia, qui reçurent chacun du gouvernement russe des promotions de rang et mille ducats de Hollande. Ils eurent avec Alexandre Ypsilanty des entrevues secrètes, et repartirent après avoir combiné avec lui le plan de l'insurrection. En
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même temps , les capitaines Basile Chormovite, Jean Calojérotzames et la plupart des chefs souliotes passaient sans brait sur le continent de la Grèce , s'abouchaient avec tous les capitaines de ce pays, et après avoir formé avec eux la ligue la plus étroite , ils regagnaient leur exil des Sept lies. Un des chefs souliotes les plus distingués, nommé Pallaska, s'entendit même à Gonstantinople avec Elmas , homme d'aftaires d'Aly-Pacha , et consentît à entrer au service de ce satrape , avec le rang de colonel du régiment grec qu'Aly venait de former. L'intention du Souliote était d'épier les démarches de ce pacha et de profiter de ces tix^upes grecques régulières lorsque l'insurrection aurait éclaté.
Colocotroni et tous ceux qui se trouvaient aux Sept Iles, ainsi que les capitaines du continent, expédiaient en tout sens des émissaires et agrandissaient le cercle de Ihétérie. De leur côté, les. Hydriotes, les Spezziotes et les Ipsariotes allaient à Zante, sous prétexte de leur commerce, et conféraient avec Colocotroni sur les moyens de délivrer la Grèce. Le gouverneur, anglais , voyant ce mouvement dans les Iles Ioniennes , l'attribuait à quelque conspiration contre le satrape de Jannina.
Cette môme année i8z8, le Péloponésien Papa
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Flessa, celui qui përit héroïquement avec trois cents hommes en se battant contre la moitié de l'armée dlbrahim , partit de Constantinople et répandit Thétérie dans le Péloponèse et dans les iles voisines, ainsi que chez les Grecs, les Bulgares et les Serviens , domiciliés en Yalacbie. Aristide Pélopidas et Perrévos firent de même et propagèrent Thétérie en Bessarabie , en Moldavie 5 à Odessa et à Taïganrock.
Us affirmaient qu'Alexandre Ypsilanty allait sortir de Russie avec un corps d'armée considérable, une riche caisse militaire et d abondantes munitions ; ils disaient que la Servie , la Moldavie et la Bulgarie, étaient dalis le secret de la société et n'attendaient qu'un signal pour se lever en masse. Les Grecs prêtaient à ces discours une oreille avide; tous concevaient les plus heureuses espérances et présageaient les plus grands événemens.
Ainsi formée , propagée et consolidée , l'hétérie ne demandait plus qu'un moment favorable pour éclater. La nation grecque était réunie par des liens secrets et indissolubles dont l'hétérie formait le nœud. Tel était l'état des choses lorsque la Porte déclara la guerre à Aly-Pacha de Tépélen,
aSo THOISliHE PARTIS.