CHAPITRE n
Ahimositë du sullan contre Aly-Pacha. — Emigration de l'hos* podar Jean Caradza. *« Le sultan décide la perte d'Aly.— Préparatifs du pacha.*— 11 attire à lui les Albanais et les arma tôles. <— Aly est trahi par ses fils.-— Le général ennemi est corrompu par Aly. -• Arrivée de Hourchid. — • Il presse le si^ge avec rigueur.
Le sultan , qui venait de détruire tous les riches et puissans seigneurs de ses états, méditait en secret la perte d' Aly-Pacha de Tépélen , et celle de Mehmed-Âly d'Egypte. Ce n*était pas dans rintention de punir. les injustices commises par ces gouverneurs ; mais deux raisons principales lui faisaient désirer leur ruine : il aspirait à devenir despote absolu , en se débarrassant de ces deux vizirs qui partageaient avec lui le pouvoir arbitraire; en second lieu, il voulait confisquer à son profit les richesses que leurs extorsions et leurs monopoles vexatoires avaient accumulées.
En effet , la renommée qui centuplait les trésors d* Aly-Pacha de Tépélen , avait excité l'avidité du sultan; il ne pouvait pas attendre la fin
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naturelle dé ce vieux satrape que la mort semblait avoir horreur d'aborder. Les sommes immenses qu Aljr ne cessait d'envoyer au sultan pour satisfaire son avarice, l'issue douteuse d'une entreprise contre ùe pacha puissant, n'ëtaientpas capables de suspendre les coups de la vengeance impériale. Le caractère de Mahmoud était trop présomptueux; le succès de ses expéditions contre les autres pachas de son empire le stimulait trop pour lui permettre de reculer devant le plan d'exterminer le gouverneur de Jannina. Des considérations particulières l'avaient seules obligé de souffrir que quelques années de plus fussent ajoutées à la vie d'Aly, vie tissue de forfaits et dont chaque moment coûtait à Thumanité des ruisseaux de larmes.
La paix de Bucharest , tout en faisant cesser les hostilités , laissait cependant des points sérieux en litige. Les trois forteresses de Kemhal, de Souhoum et d'Anakra , situées sur le littoral asiatique de la Mer Noire, étaient entre les mains de la Russie , qui les gardait comme les clefs des provinces caucasiennes. Depuis ces forteresses jusqu'à Scutari, vis-à-vis de Conslantinoplcy l'empire ottoman n'avait aucun boulevard. La Porte, appuyée sur le texte du traité de Bucharest , demandait la restitution de ces trois places; la Rus-
sie S y refusait en mettant en avant Vespril du même traité. D'interminables négociations, entamées sur ce point entre la Porte et l'ambassadeur russe, n'aboutissaient à rien; il existait entre les deux empires un armistice plutôt qu'une paix. Le sultan voyait la Russie s'emparer de la couronne de Jean Sobiesky^ obtenir la première voix dans les congrès , et couvrir d'armées nombreuses l'espace compris entre Saint-Pétersbourg et la rive gauche du Pruth. Mahmoud comparait cette attitude à celle d'un lion qui s'accroupit pour s'élancer avec plus d'impétuosité sur sa proie. La Porte considérait l'affaire de Parga comme l'effet de l'amitié qui liait Aly- Pacha et le Lord haut-commissaire. Hamid-Bey , chargé de négocier cette transaction avec Maitland , écrivait secrètement au sultan contre les intérêts d'Aly et augmentait les soupçons du monarque. Ces circonstances inquiétaient Mahmoud et suspendaient momentanément sa vengeance.
Sur ces entrefaites , l'hospodar Jean Caradza, forcé par le ministre favori Halet-Effendy de donner sa démission, quitta en 1818 son gouvernement et se réfugia à Genève. Le baron de Strogonoff , instruit de l'intrigue qui avait suscité sa déposition , inquiétait la Porte par des notes itératives , demandait l'examen des causes
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qui avaient fait fuir l'hospodar , répétait , d- un ton menaçant , qu'il avait entre les mains tous les documens nécessaires pour prouver les concussions du divan à Tégard de l'hospodar et de la principauté. Ces paroles intimidaient le sultan , parce qu'il était le premier complice des vexations de son ministère. Cependant Mahmoud tint ferme contre les menaces de l'ambassadeur, et accorda encore plus de crédit et de prépondérance à son ministre Halet-Effendj. Un nouvel hospodar, Alexandre Soutzo, choisi par la Porte, prit la place de Jean Caradza, et la Russie cessa ses poursuites sur les causes de l'évasion de ce prince.
Vers la Bn de 1819, des négociations formelles s'ouvrirent à Constantinople sur les articles litigieux. Le baron de Strogonoff d'une part , et de l'autre l'ex-hospodar Charles Callimachy, plénipotentiaire de la Porte, eurent des conférences fréquentes. La marche de ces négociations était favorable au gouvernement turc; l'Angleterre et l'Autriche étaient parvenues à le rassurer du côté de la Russie. Mahmoud se vit maître dans ses états, et résolut aussitôt d'exécuter contre Aly ses projets de vengeance.
Quelques événemens particuliers achevèrent de l'y déterminer. Passo-Bey j parent et créature
d'AIy, <^ta]t devenu son ennemi mortel. Depuis six années il s'était réfugié chez le seigneur de Dramas , province de la Macédoine trans-axiennç. Ce seigneur très-riche * avait gagné, à force d'argent, la protection du ministre favori Halet Il lui recommanda son ami Passo-Bey. Celui-ci connaissait en détail toutes les ressources matérielles de la puissance d'Aly , toutes ses ruses, tous ses points vulnérables; il forma donc ie plan d'attaque , le présenta au ministre et le fit envisager comme de facile exécution, Abidin- Bey, natif de Larisse , alors ministre des affaires intérieures, poussé par une vieille haine contre Aly-Pacha , appuya le projet de Passo-Bey et excita de plus en plus le sultan à la destruction du satrape d'Epire. Un jour, deux Albanais, passant devant la maison de Passo-Bey, l'aperçurent contre la croisée , et lui tirèrent deux coups de pistolet qui ne l'atteignirent pas. Ces assassins prirent la fuite ; l'un deux fut saisi et mis à mort sans être questionné; l'autre s'évada. Cette tentative de meurtre fut regardée par quelques personnes comme un stratagème de Passo-Bey luimême , destiné à irriter le sultan contre Aly-Pa-
* C'est le même qui sous le nom de Dramaly Youssouf- Pacha commanda en 1822 l'armée d'invasion dans le Péloponèse^ et mourut devant Corinthe.
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châ que tout portait à en faire envisager comme l'auteur. Si cette conjecture est véritable , Passo^ Bej réussit complètement. Le sultan entra dans une grande colère , et le jour même il déclara Aljr-Pacha rebelle , le mit au ban de Tempire , l'anathématisa , et défendit sous peine capitale de faire la moindre démarche pour implorer sa grâce. Elmas-Bey, agent d'Aly à Constantinople, fut emprisonné avec tous ceux qui étaient attachés à son maître. Passo-Bey fut nommé pacha de Jannina et reçut ordre de se préparer pour l'expédition contre le rebelle. En même temps l'on enjoignit aut différens pachas de rassembler leurs forces et de marcher. A ces nouvelles, Aly- Pacha mit tout en œuvre pour fléchir le courroux du sultan. Vains efforts, tentatives infructueuses ! Mahmoud avait décrété son extermination.'
Mais avant d'entrer dans les détails de cette guerre , il faut parler du Grec confident intime d'Aljr - Pacha et qui fut le centre de toutes les menées des capitaines armât oies , pour Finsurrection de la Grèce. Cet homme s'appelait Alexis Noutzo. Il était d'une famille noble de Jannina , et natif d'un village ( Catzanochore ) voisin de cette ville. Noutzo avait des talens, de Texpérience et de Finstruction. Il prit un tel ascendant
sur l'esprit d*Aly, il sut lui inspirer une telle confiance , qu'il fut instruit de tous ses secrets, et connut jusqu'aux lieux caches où le tjran avait enfoui ses trésors. Dans plusieurs circonstances orageuses , les conseils de Noutzo sauvèrent Âly-Pacha; et dans la disgrâce de ce satrape, Noutzo usa de son influence pour contribuer efficacement à l'insurrection de la Grèce. Deux années avant cette époque il avait réconcilié avec Aly plusieurs capitaines armatoles, et surtout rimmortel Marcos Botzari , qui était même entré à son service dans la vue d'augmenter ses forces pour le moment où éclaterait Imsurrectiôn des Grecs.
Aly-Pacha , quand il vit échouer toutes -ses démarches auprès du sultan, appela à un conseil ses fils Muhtar , Vély et Mahmoud , ainsi que tous ses officiers militaires. Il y invita même ceux quil savait lui être secrètement opposés, et il leur adressa ce discours :
c( L*envie des musulmans mes adversaires et la haine que nous portent les infidèles étrangers, ont irrité contre nous le sultan , qui vient de me condamner. Je n'ai pas manqué de lui écrire directement , pour lui dessiller les yeux et me justifier de ces calomnies; il est sourd à mes apologies et à toutes les raisons. Il s'en repentira, mais
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trop tard. Puis donc qu'il marche contre nous, si je ne suis secondé de votre bravoure et de votre zèle, si nous ne battons ses armées pour lui montrer son erreur, je serai perdu et vous tous aussi avec moi, ou après moi. Vous ne serez plus ces Albanais jusqu'à ce jour respectés et redoutables. Vous serez maîtrisés et humiliés par de lâches Asiatiques. Je ne nie pas qiie plusieurs de vous n'aient eu à se plaindre de moi; je sais même que quelques-uns sont justement offensés des Wts que j'ai faits à eux ou à leurs parens. Cependant, l'honneur albanais et l'intérêt de notre patrie sont supérieurs à des inimitiés individuelles ; et dans un danger commun , le souvenir des injures passées est un sentiment indigne d'hommes généreux. Aujourd'hui je vous regarde tous comme mes enfans, aussi bien que Muhtar et que Vély-. Mes trésors, vous sont ouverts. Je ne vous demande que d'honorer le nom que vous portez. »
Après cette harangue d'Aly , tous les chefs albanais , sans en excepter ceux qui désiraient sa catastrophe, reteilus par un sentiment de crainte , et flattés par l'espérance de forts appointemens , lui promirent à l'unanimité qu'ils verseraient pour sa défense jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Ils reçurent chacun des sommes
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considérables et partirent le même jour pour leurs pays respectifs , avec ordre d'y lever des troupes.
Ensuite Âly convoqua tous les capitaines grecs qui se trouvaient , d'après son invitation , dans la ville de Jannina , et leur tint ce discours , en présence de ses fils :
c( Vous que j'ai persécutés tant de fois , voici le moment où j attends de vous mon honneur et ma délivrance. Je ne sais que trop à quel point vous êtes braves , et c'est pour cela que je m'abandonne à votre générosité. » Puis, se tournant vers'Noutzo : « C'est à présent, dit -il, que tu seras mon boulevard contre les dangers qui m'entourent ; je me confie mieux en toi qu'en mes fils , ici présens ; et j'ai raison de m'attendre à des marques éclatantes de ton zèle. » Ensuite il s'adressa à Marco Botzaris : ce Et toi, dit -il, pourquoi es-tu pensif et taciturne? c'est le temps d'agir et non de méditer* Tespère beaucoup de toi et de tes compagnons d'armes. Écris -leur qu'ils reviennent ici de Corfou et des autres lieux où ils sont dispersés. Je vous ai fait plus de mal qu'aucun autre ; cependant je ne doute point qu'en me donnant votre parole de braves, vous n'agissiez en ma faveur mieux que mes amis les plus sincères. » — « Vizir , lui répondit Marco , mon silence est l'effet de la prévoyance et
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non celui de la crainte ou de la lâcheté. Entouré de tant de personnes sages , et surtout de tes fils , tu ne dois pas redouter la colère du sultan. Décide avec Noutzo ce que tu veux que nous fassions , et nous serons prêts à tes ordres. »
Cette réponse de Botzaris était conforme au plan que tous les capitaines venaient de combiner entre eux. En effet, trois jours avant cette scène, plus de trente capitaines grecs s'étaient rassemblés chez Noutzo ; son beau-frère Constantin y amena le curé de l'église de Sainte- Marine. Ce prêtre , ayant juré le premier de ne pas trahir le secret , reçut ensuite de tous les capitaines le serment de délivrer la Grèce. Marco Botzaris , qui était du nombre , répondit à Aly comme je viens de le rapporter , pour l'engager à suivre , ou par crainte , ou par confiance , toutes les insinuations de Noutzo.
Les capitaines sortirent de la présence d'Aly- Pacba, qui, resté seul avec ses fils, son maître de police Békîr Trogador , et Noutzo , leur parla ainsi: « Vous venez, mes enfans, de voir le courage et la fidélité des chefs albanais et des capitaines grecs. Cest à vous d'honorer le nom de votre père et de vous illustrer plus que jamais ; Vély , tu dois entrer dans la place de Prévéza et fortifier celle de l' Arta. Toi Muhtar , tu
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occuperas la forteresse de Tépélen. En possédant ces deux points militaires , nous défendrons rÉpîre et Souli , et nous protégerons les provinces de Toszides, Margariti, Argyrocastro , et nous tiendrons les Guègues en respect : alors j'espère que non seulement le sultan se repentira de son entreprise audacieuse , mais, de plus, que nous gagnerons notre entière indépendance. »
Muhtar et Vély, piqués de la prédilection que leur père venait de montrer pour les capitaines grecs, jaloux de Tascendant de Noutzo, effrajés surtout des anathèmes du sultan , répondirent tous deux : ce Seigneur, il nous parait qu'il vau- ;drait mieux faire un arrangement quelconque avec la Porte, ou engager quelque puissance étrangère à intervenir pour nous auprès du sultan. » A peine avaient-ils fini ces paroles , qu'Alj se levant furieux , leur dit : a Otez- vous de devant mes yeux , enfans dénaturés , fils indignes d'Àly. » Cependant, prosternés à ses pieds, ils imploraient leur grâce; ils l'obtinrent enfin, et reçurent Tordre de partir après deux jours , pour occuper les points militaires qu'on leur avait confiés.
Le même jour , Aly appela auprès de lui Noutzo, et lui demanda son opinion sur le meilleur parti à prendre dans des circonstances si près-
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santés et si périlleuses, rr Vizir, lui répondit JVoutzo , tu n as pas bien fait de maltraiter tes fils. Leur intention n'était que de délivrer ton Altesse de ses inquiétudes et de ses peines , en proposant selon leur idée un terme moyen. Cependant , puisque tu m'ordonnes de donner mon avis, je pense qu'il faut tenir ferme et repousser la force par la force; car la moindre démarche pour un arrangement quelconque , serait regardée comme une faiblesse , qui enhardirait tes ennemis et ébranlerait le courage de tes partisans. Je puis tassurer du dévouement de presque tous les capitaines grecs; ils savent bien que ta perte entraînera la leur , et que le sultan , s'il est vainqueur , ne manquera pas de les détruire.» Alj, enchanté du discours de Noutzo , lui demanda s'il avait des preuves qui pussenUe convaincre de la fidélité des armatoles grecs. Noutzo avait tout préparé d'avance : il présente aussitôt plusieurs lettres des capitaines qui se trouvaient à Corfou , et surtout des chefs souliotes et de Calojérotzame , ancien capitaine de la province de Paramy thia dans le pays des Albanais tzamîdes. Ces lettres rédigées avec habileté contenaient des expressions très - favorables à Aly- Pacha. Le tyran , transporté de joie , embrassa Noutzo , en lui disant : « Je suis très-content de
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toi ; je suivrai tes conseils. Écris le plus tôt possible à tous les Souliotes, et au capitaine Galojérotzame, de venir auprès de moi. Et pois, ajouta-t-il, j'ai ooUié de te parier de Théodore ColoCotroni; c*est un homme que je connais de rëputation, et que j*estime beaucoup; il peut nous rendre d*importans services. Écris -lui de venir; je le ferai commandant de la place de Prévéza. » Noutzo, quoiqu'il sût très-bien que Colocotroni devait quitter Corfou, pour passer dans le Péloponèse , et y donner le signal de Tinsurrection , d'après le plan qu*on avait combiné, Noutzo feignît cependant d'approuver la proposition d'Aly, et lui promit d'écrire incessamment à ce capitaine.
Le lendemain Noutzo expédia secrètement à Colocotroni une lettre par laquelle il l'informait de l'intention d'Aly- Pacha, et lui dictait en même temps la réponse qu*il devait faire à l'invitation du satrape. Ensuite il expédia vers Colocotroni un certain Nicolaki Jenko , premier secrétaire d'Aly . Colocotroni ayant entendu le sujet de sa miission , lui répondit qu'il s^estimerait fort heureux d'entrer au, service d'Aly, mais qu'il avait des engagemens avec le gouvernement anglais; que d'ailleurs, n'étant pas Rouméliote, il pourrait nuire à sa nation , en faisant soupçon-
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ner à la Porte qae jusqu*aux Pëloponésiens tous les Grecs étaient dans la ligue d'AIj-Pacha; que cependant à la première occasion favorable, il ne manquerait pas de se ranger sous ses drapeaux.
Sur ces entrefaites , les Souliotes commence* rent à passer de Corfou sur le continent, et avec eux le capitaine Calojërotzame , chef d'armatoles , qui , après avoir soutenu de longues guerres contre Aljr-Pacha , avait été obligé de quitter pendant dix-huit ans sa patrie. Arrivé à Jannina, il se présenta devant Aly avec sa fierté naturelle. Le satrape le reçut debout et lui dit : ce Après une si longue absence, je Tai reconnu, Calojérotzame ; cependant tous deux nous sommes vieillis, et voilà quau déc'in de notre âge nous avons plus d'inquiétudes et de perplexités que nous n'en avions au fort de notre jeunesse. » — (cDès mon enfance , répliqua le guerrier , je me suisaccoutuméaux persécutions, aux dangers, et je les brave. Sois persuadé que les circonstances^ actuelles me trouveront tel que j'étais dans ma jeunesse, lorsque je me battais contre toi; j'espère que ton courage sera ce qu'il était jadis. Quand on est vieux , il faut faire plus qu'on ne faisait quand on était jeune. » Aly, satisfait de son zèle , lui offrit une épée j une paire de pisr^
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tolets dorés et dix mille piastres de Turqaie , et depuis ce moment le prit à son service.
Tandis qu* Aly - Pacha tâchait d'attirer à son parti tous les armatoles grecs , la Porte aussi de son côté redoublait d'efforts pour se les attacher. Passo-Bey (nommé depuis Ismaïl-Pacha en devenant vizir )^ et Omer Vrione, tous deux Albanais de nation , et connaissant personnellement la plupart des capitaines grecs ,.leur écrivaient à chacun en particulier , leur promettant les plus grands privilèges , s'ils voulaient se joindre aux ennemis d'Aly-Pacha.
Aussi les capitaines, qui avaient toujours le grand but de délivrer la Grèce , s'entendirent entre eux et résolurent de se diviser en apparence, pour ménager et tromper les deux partis , de se ranger les uns du côté du sultan, et les autres de celui d'Aly -Pacha.
Les capitaines prévoyaient qu'affaiblis par leurs revers mutuels et épuisés par une lutte sanglante, les deux partis donneraient aux Grecs le temps de se renforcer graduellement, et d'augmenter le nombre de leurs soldats , les uns par les largesses d'Aly - Pacha , les autres par celles de la Porte. Quelques capitaines seulement restèrent neutres; tous ne l'auraient pas pu; et s'ils se fussent joints à un seul des partis , ils eussent
detrait les avantages quils espéraient pour la Grèce d'une guerre intestine et opiniâtre.
Le Grec Noutzo, habile à profiter de la faiblesse de son maître , lui dit un jour : « Vizir, les ennemis approchent : Passo-Bey et Omer Vrione excitent^des troubles en Albanie et tâchent d'y former contre toi un parti puissant. Il faut donc, avant que les hostilités commencent , penser à renverser leurs projets. Il faut rendre Souli aux Souliotes , et leur fournir de l'argent, des vivres et des munitions pour garder ce point essentiellement militaire. Tu pourrais en composer la garnison moitié de Souliotes et moitié d'Albanais mahométans. Fais appeler Marco Botzaris et qult nous dise là-dessus son opinion. » Botzaris, prévenu par Noutzo, répondit : «Vizir, tu es le maître de faire tout ce qu'il te plaît; mais puisque tu me demandes ma pensée , la voici : Si la forteresse de Souli n'est gardée que par des Albanais , comme elle Test maintenant, elle ne sera pas assez sûre ; car l'avenir est incertain. Nous savons qu'Omer Vrione marche contre nous; en sa qualité d'Albanais il doit avoir une grande influence sur ses compatriotes; il en attirera peut-être à lui une partie , et au moyen de cette défection il s'emparera de Souli avec facilité. Maître de cette place , il le sera bientôt de l'Arta et de
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Prévéza. Au contraire, sî tu mets dans Souli un nombre suffisant de Souliotes , leur réputation tiendra les Albanais en respect, et bon" gré mal grë , tu contiendras le pays dans Tobéissance , parce qu'il aura toujours ses dei^rières menacés. Par la même raison les armées du sultan ne pourront pas pénétrer au centre de l'Albanie. Voilàmon opinion en peu de mots. » — « Xapprouve ton idée, lui répondit Aly, et ses yeux se mouillèrent de quelques larmes, comme il arrive quelquefois aux tyrans dans Tadversité. J'approuve ton projet, et je vais Texécuter. C'est à toi, Botzaris, mon ancien adversaire, que je livre la place importante de Souli. Dis combien il te faut de vivres, de munitions et de soldats souliotes, afin que je te donne largent nécessaire. » — a Pacha, répondit Botzaris , mon avis n*est fondé sur aucune arrière-pensée; mon dessein n'est pas de régner comme un lâche , enfermé dans Tenceinte de Souli ; je suis trop fier pour le désirer. Envoiesy ceux que tu choisiras. Quant à moi, je resterai dehors, et je combattrai pour ta défense. »
Alors le Pacha , d'après les avis de Botzaris et de Noutzo , composa la garnison de 3ouli de cinq cents Albanais mahométans et de quatre cents Souliotes , commandés par leurs capitaines Kitzo Tzavellas , Nicolas Zerva , Lambro Véiko et Zy-
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gourys. Il leur donna un million de piastres de Turquie , avec des munitions et des vivres pour deux ans. Il distribua ensuite les autres capitaines dans leurs provinces respectives , de la manière suivante :
Varnakioty dans la province de Xëromëro; Tzonga depuis Riguiassa et Louro jusqu'à la rive droite de l'Achélous ; George Valtino dans la province de Valtos; Jean Rango fut joint à eux avec un corps de rëserve. Ces quatre capitaines furent charges de couvrir l'Acarnanie , et reçurent la paie d'une année à l'avance, pour i5oo pallikares. Le capitaine de laLivadie Christos Mesténos, se sacrifiant pour la cause nationale , quitta la place qu'il occupait et se rendit avec sa troupe à Jannina auprès d'Aly; il fut remplacé par Odyssée. Mitzo Condojanni, capitaine des environs de Zéitoun et de Tournovo ; Panourgia, capitaine de Salona; Andréa -Isko, capitaine de la province de Cravari au pied du Pinde; Gogo, capitaine aux environs de l'Arta, étaient également dans le parti d'Aly. George Saphaka , Caltzodémos , capitaines de Carpénise dans la Locride , et Calojanni , capitaine de Métzovo , feignirent d'embrasser la cause du sultan. George Caraïskaky , capitaine d'Agrapha ; Ni^ colas Stournaris , capitaine d* Aspropotamo , pro-
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vince d'Épire , et Makry , capitaine de Cdky- Scala en btolie, gardèrent une espèce de neutralité année , et empêchèrent les troupes des deux partis de traverser leurs provinces.
L'armée d'Aly-Pacha composée d'Albanais musulmans, montait à i5ooo hommes avant l'arrivée des armées du sultan; et les corps des armatoles grecs qui servaient A\y , s'élevaient au nombre de quatre mille.
Mais à l'approche d'Omer Vrione ^ de Passo- Bey ou Ismaïl-Pacha et d'autres chefs albanais, tous ennemis personnels d'Aly , les troupes albanaises de ce satrape commencèrent à l'abandonner. D'abord Aly se renferma dans la forteresse du lac de Jannina ; il y resta deux mois ; et pendant cet intervalle , ses ennemis eurent à souftrir de ses fréquentes sorties et des attaques soudaines faites par les armatoles, sous le commandement de Marco Botzaris.
Alors le Roumili - Y alissi , Baba-Pacha , de concert avec les autres chefs militaires de l'armée du sultan, résolut un assaut général. Ils construisirent des batteries flottantes, et après de grands efforts qui leur coûtèrent beaucoup de monde , ils parvinrent à s'emparer de la forteresse du lac. Aly fut contraint de se jeter dans une autre forteresse, appelée Litharitzia et si-
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tuée au centre de sa capitale. Des quinze mille Albanais quil avait eu au commencement de Imsurrection , quatre mille seulement lui demeurèrent fidèles.
Sur ces entrefaites, une escadre ottomane composée de douze vaisseaux de guerre et commandée par le vice -amiral, eut à peine commencé de bloquer la ville de Prévéza , que Vély , fils d'Aly-Pacha et gouverneur de cette place , se rendit incontinent , sans opposer la moindre ré-^ sistance. Son exemple fut suivi par son frère Muhtar , commandant de la fortereisse de Tépélen. Ils espéraient, en «agissant ainsi, qu'ils obtiendraient leur grâce ; mais ils eurent tous deux la tête tranchée après leur soumission.
Aly, qui connaissait par lui-même le caractère des tyrans , blâma, comme insensée , la conduite de ses fils; et leur défection , au lieu de le décourager , ne le rendit que plus furieux. Il ouvrit ses immenses trésors et quadrupla la paie de ses soldats; il promit les plus magnifiques récompenses à ceux qui se signaleraient dans les sorties. Le Roumili-Valissi , Baba-Pacha, a^ait le suprême commandement des armées assiégeantes. Cet homme était d'un naturel féroce , et endurci par les doctrines antisociales des derviches Bektachys. Il avait une complexion extrêmement ro-
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buste , et une rare intrépidité dans les combats. Aussi rapace que sanguinaire , il était le fléau des provinces qu'il gouvernait. Ce général écrivit à Aly- Pacha pour l'exhorter à se soumettre, lui promettant d'intervenir en sa favem* auprès de Mahmoud. Alexis Noutzo dicta au satrape la réponse suivante : a Aly , qui est Pacha depuis quarante ans , n'a jamais daigné s'abaisser devant ses supérieurs; à plus forte raison ce n'est pas devant toi qu'on le verra ramper. Tu me vantes la clémence du sultan ; écris - lui de ma part qua je dédaigne sa grâce. J'ai illustré son nom en combattant à mes dépens contre les Russes et les Français; je lui ai soumis Prévéza et Parga , que son ineptie n'aurait jamais réduis tes ; en reconnaissance de tous mes services , il veut ma perte ; je .m'attendais à cette noire ingratitude de sa part ; mais Dieu est vengeur. Et moi , avec ces braves , à la tête desquels j'ai combattu pour lui , je saurai lui résister et le forcer à implorer de moi le pardon qu'il ose aujourd'hui me promettre. Quant à toi, vizir, je connais ta justice et ton caractère loyal; dorénavant je te regarde comme mon ami , et je te comblerai de richesses. »
Aly envoya cette réponse à Baba-Pacha , et lui fit remettre secrètement une épée avec une paire
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de pistolets garnis en diamans. Baba ^ Pacha et plusieurs de ses officiers furent corrompus par For d'Aly , en Sorte c|u à chaque sortie , les assiégés semaient Tëpouvante et la mort dans les rangs des ennemis. Plusieurs mois s'écoulèrent; les armées du sultan, rebutées des échecs que lui faisaient essuyer les assiégés et les Souliotes , étaient sur le point de se débander, lorsque Hourchid-Facba vint remplacer Baba dans le commandement en chef, amena des troupes fraîches, forma une armée de soixante mille hommes et poussa les travaux du siège avec une incroyable vigueur.
Hourchid , esclave cîrcassien , était un guerrier intrépide , mais sans aucune connaissance militaire. Cependant il possédait du bon sens développé par une longue expérience. Il était sanguinaire , moins "par disposition naturelle que par Topinion digne des Turcs , qu'un vizir ne peut bien administrer sans répandre du sang. D'ailleurs ses mœurs étaient simples , ses manières aflfables; la douceur de sa conversation répondait à la beauté de ses traits.
Aly avait un corps d'artilleurs commandé par un ingénieur italien appelé Caretto; il se mit donc à bombarder la ville , depuis la forteresse , et à incendier les édifices , pour en déloger les
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ennemis. Le feu dura trois jours et trois nuits consécutives; il périt une foule de soldats et d'babitans. Ensuite Aly, à la tête de ses troupes, fit une sortie nocturne , tandis que Marco Botzaris prenait Tennemi à dos. Cette double attaque, combinée avec habileté , eut un grand succès : Âly fit un affreux carnage ; plus de cinq mille assiégeans furent tués; et Ton était sur le point d*enclouer les canons des deux batteries dirigées contre la place , lorsque Orner Vrione , furieux, s'élança sur son cheval , et frappant un de ses officiers qui tournait bride , parvint à rallier les fuyards , à ranimer leur courage par son exemple , et à rétablir le combat avec une irrésistible impétuosité. Aly se vit contraint de rentrer dans la place , laissant sur le champ de bataille quatre-vingt-dix des siens , et ramenant cent cinquante blessés, du nombre desquels était le capitaine Calojérotzame. Quant à Marco Botzaris, il attaqua à Timproviste les troupes du sultan , les culbuta et parvint à introduire cinq cents moutons dans la place assiégée. Ayant conféré avec Aly sur les mesures à prendre , il repartit la nuit suivante avec ses Souliotes , se fit jour au travers de l'armée ennemie et regagna ses positions.
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Tel ëtait Tétat des choses à la fin dç 1820. Nous allons voir Alexandre Ypsilanty paraître sur la scène et donner en Moldavie le premier signal de l'insurrection.