‹ Histoire moderne de la Grèce depuis la chute de l'empire d'Orient [microform] Par Iacovaky Rizo NéroulosChapitre 41 sur 52 · CHAPITRE ra · texte numérisé non relu

CHAPITRE ra

H^térie en 1819. — Arrivée dYpsilanty en Bessarabie. — Ses adhërens.— Leur imprudence. — • Troubles en Valachie et en Moldavie. — L'hospodar avertit la Porte. — Ypsilanty passe le Pruth. — Massacre des Turcs à Galatz. — Michel Soutzo sauve ceux de Jassj. •— Proclamation d'Ypsilanty.— - Il passe en Valachie avec son armée. — Bataillon sacré. — - Lentenr d'Ypsilanty. i— Déclaration de la Russie. — Inaction d'Ypsilanty.

Alexandre Ypsîlanty va paraître , et hasarder le sort de sa nation tout entière. D va vaincre, ou être exterminé : délivrer la patrie, ou l'ensevelir sous ses ruines. L'an 1821 sera Tère glo^ rieuse de la liberté , ou la lugubre époque d'où les autres peuples dateront Tanéantissement de la Grèce. Qui pourrait croire que les Miltîades, les Thémistocles et les Léonidas sortent de leurs tombeaux engloutis dans Fàbîme de vingt sièclés ! Cependant rien n'est plus certain ; jamais la renommée ne fut plus véridique. Ce sont les descendans des anciens Grecs qui, tout couverts de haillons et tout chargés des chaînes les plus pesantes, s'élancent à la conquête de leur liberté. Ils n'ont d'armes que celles qulls arrachent à

leurs oppresseurs , de remparts que les cadavres de leurs frères , de trésor que leur audace , d'alliés que la justice de leur cause , les souvenirs de leurs ancêtres, et les vœux unanimes de tous les cœurs généreux.

Nous avons précédemment exposé comment tous les capitaines de la Grèce continentale s'accordèrent avec ceux qui se trouvaient dans les Des Ioniennes , licenciés par le gouvernement anglais, et envoyèrent en 1818 des députés à Saint-Pétersbourg pour inviter le prince Alexandre Ypsilanty à devenir le chef de l'insurrection projetée, et à saisir la première occasion favorable pour quitter la Russie et donner le signal.

Nous avons vu les marins de la Mer Egée entretenir des intelligences avec les capitaines, avec les Grecs les plus distingués, et appuyer de toutes leurs forces ce grand projet de la restauration de la Grèce ; tandis qu'une foule d'émissaires , bravant les fatigues et les périls, traversaient en tout sens la Turquie européenne , ainsi que tous les pays étrangers où il y avait des Grecs , et initiaient les patriotes au mystère de l'hétérie, dont le cercle s'élargissait de jour en jour.

Tous les livres grecs nouveaux, toutes les feuilles périodiques, toutes les correspondances particulières contenaient quelque allusion relative

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à la grande scène qui allait s ouvrir. Ces allusions étaient inintelligibles à tout autre qu^aux adeptes ; et même la plupart d'entre eux ne connaissaient qu'imparfaitement le principal ressort de cette machine ; on s'égarait en remontant à l'origine du premier moteur. Mais tous étaient convaincus de l'existence d'une force invisible, prête à donner l'impulsion.

Depuis deux ans , des éphories ou agences secrètes de l'association , s'étaient formées en Valachie , en Moldavie , dans les grandes villes de Russie où habitaient des Grecs , et jusqu'au centre de la Turquie européenne. Ces agences devaientpropagerl'hétérie; surveiller les démarches du gouvernement turc en général , et celle des autorités locales en particulier; former des dépôts d'argent pour les besoins de l'association; soutenir des correspondances mystérieuses, en les enveloppant du voile le plus épais.

Tel était la situation de l'hétérie vers la fin de l'année 18 19, lorsque éclata la guerre entre AI7- Pacha de Tépélen et la Porte ottomane. Cet événement hâta l'insurrection de la Grèce. Les chefs de l'association comprirent bien qu'on ne pouvait plus hésiter; que dans cette lutte terrible, l'un des deux antagonistes devait absolument l'emporter sur l'autre ; et qu'alors , ou la Porte

victorieuse , tomberait de tout son poids sur les milices grecques et sur les marins des îles ; ou le rebelle Aly-Pacha réconcilié , soit par force , soit par ruse , avec le sultan , se tournerait avec plus de fureur que jamais contre les capitaines, et emploierait Tascendant acquis par ses nouveaux triomphes pour exterminer la force militaire de la nation grecque. Il fallut donc saisir cette occasion, et commencer l'attaque, tandis que les deux partis se battaient avec acharnement.

Ypsilanty reçut Tavis de se préparer et de se rapprocher de la Moldavie , en épiant Finstant propice pour commencer l'action.

J'étais alors en Moldavie , au service de l'hospodar Michel Soutzo. Environ sept mois avant l'insurrection, un Grec du Péloponèse, nommé Antoine Tzouny , arriva de Saint-Pétersbourg à Jassy, capitale de Moldavie, et vint me voir. Je ne le connaissais point. Il me remit une lettre d'Alexandre Ypsilanty , datée de Pétersbourg , par laquelle ce prince me le recommandait. Au contenu insignifiant de la lettre , aux manières inquiètes et à la figure animée de ce Grec , je soupçonnai que c'était un agent de l'hétérie. Je le regardai fixement , en souriant pour ne pas l'intimider. Il balbutia quelques mots sur ses prétendues affaires , et me fit en même temps quel-

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ques signes iinperceptibies à' ceux qui ne les connaissaient pas. Laissez, lui dis-je , les signes, et parlez sans défiance à un Grec qui s intérebe autant que vous à sa patrie. Aussitôt il tire de sa poche une secondé lettre d'Ypsilanty, écrite en . chiftreS) et dans laquelle il m'annonçait qu'il était sur le point de quitter Pétersbourg et de se rendre en Bessarabie, où il espérait avoir, une enfarevue avQC moi au lazaret russe , situé- sur la 'rive gauche du Pruth. Ypsilanty ajoutait , que le porteur de sa lettre me communiquerait des choses qu'on ne pouvait .pas hasarc^fw^'par écrit.

Je répondis aussitôt à Alexandre en rassurant de mon inviolable attachement à la cause de la Grèce.

Ypsilanty arriva effectivement en Bessarabie et m'écrivit une seconde fois pour me proposer june entrevue au lazaret. Cette entrevue eut Ueu environ à la fin d'octobre 1820. Comme Thospodar n'était pas dans l'association , je lui dis qu'Alexandce désirait me voir pour me communiquer des choses importantes ; que , s'il croyait néces- -saire d'en avertir la Porte, il pouvait alléguer entre mon cousin et moi quelque affaire de famille , ou même insinuer au ministère que luimême, en qualité d'hospodar, m'avait chargé de surveiller Ypsilanty. Je me rendis donc à la

frontière d^ Moldavie, et là Ypsilanty m'annonça qu'il allait bientôt descendre à Trieste et de Ub dans le Pëloponèse, et qu'avant de s'embarquer il ferait déclarer dans les papiers puUics qu'il q[oittait le service de Russie.

Comme ce plan était tout-à-fait hors de l'horizon des deux principautés, je ne crus pas nécessaire de le dévoiler à Thospodar. Je ne lui dis que des choses vagues, en attribuant Tobjet princçal de ïentrevue à des prétentions que la famille Tps^lanty élevait sur une terre située dans la province.

Mais Ypsilanty , soit qu'il me trompât , soit qu'il eût changé son plan , résolut de commencer rinsurrection par la Moldavie et la Valachie* H envoya dès le mois de novembre en Moldavie des chefs militaires grecs pour gagner secrètement les troupes albanaises qui se trouvaient au service de cette principauté.

Dès-lors il fut absolument nécessaire que Thospodar fât instruit du secret. En homme dévoué à sa patrie , et sentant bien qu'au point où en étaient les choses^ c'était perdre la nation que de vouloir les arrêter^ ce prince se résigna avec courage, et sacrifia sa dignité, ses richesses, son existence et celle de sa famille aux intérêts de ses concitoyens.

â8o TROISIÈME PARTIE.

Les chefs militaires envoyés par Ypsilanty en Moldavie se conduisirent d'une nianière si imprudente que tous les boyards du pays prirent connaissance de leur mission. Cependant, grâce à Tapparente absurdité de Tentreprise, nous donnâmes facilement le change aux seigneurs moldaves. Ne concevant pas comment le peuple grec pourrait se soulever contre la formidable nation turque , ces Moldaves pensèrent qu'il y avait quelque autre plan mystérieux de la Russie, et espérèrent en conséquence changer bientôt de maître et de gouvernement.

Ypsilanty fondait tout son espoir sur la bravoure , le patriotisme et Tinfluence du capitaine Georgaky , guerrier olympien , chef d'un corps de Macédoniens et d'Épirotes au service de la province de Valachie. Un autre chef militaire , Sava 5 natif de Fîle de Patmos , homme énergique et plein d'habileté, promettait de soulever toute la Bulgarie par ses émissaires et par Hnfluence qu'il avait sur cette nation belliqueuse. La Servie était mécontente de son chef, dont le caractère féroce et tyrannique avait irrité les seigneurs indigènes, La plupart de ces seigneurs ou kniés avaient formé contre lui une conspiration qui n attendait qu'un appui pour éclater.

Ypsilanty me fit savoir, dès le mois de décem-

INSVHABCTION GRECQUE. 29 1

bre 5 qu'il désirait envoyer un commissaire en Servie et qu'il me charg^eait de le faire passer jusqu'à cette province. Je lui écrivis sur-le-champ que je pouvais répondre de sa sûreté jusqu'aux confins de la Moldavie, mais que pour se rendre à sa destination il faudrait, traverser la Valachie , sur laquelle je n'avais aucun pouvoir. Cependant je lui indiquai les moyens les plus certains d'expédier son émissaire sans bruit et sans danger. Mais ceux qui entouraient ce prince et qui ne connaissaient ni la nation qu'ils projetaient d'attaquer , ni celle dont ils se vantaient de devenîr les libérateurs , blâmèrent mon plan , et tout-àcoup je vis entrer chez moi , ^e premier janyier 1821 , un des principaux agens de l'association , le Thessalien Aristide, qui venait de Bessarabie. H me remit une lettre d'Ypsilanty , par laquelle le prince me priait de délivrer à ce Grec un billet de poste jusqu'au district de Foczany, fron^ tière de Moldavie sur la route de la Valachie.

C'était lui qu'on avait chargé de soulever les Serviens. Mais les mesures qu'on prit pour le faire parvenir à sa destination furent si mauvaises, que l'infortuné, au moment où il traversait r^le d'Adaï - Klebir , sur le Danube près de Belgrade , fut arrêté comme espion par la garnison ottomane , questionné à la turque , et dé-

capitë sur-le-champ dans Tîle d'Adaï-Kiebir; mais ses dépêches ne fiirent pas trouvées par les Turcs *.

Dès louverture du congrès de Laybach , je ne cessais de communiquer àYpsilanty le résumé des conférences et les principes que suivait le congrès; nous recevions très -fréquemment de Laybach des nouvelles officielles; mais tout était désordre dans le conseil d'Ypsilanty : point de plan systématique , point d'organisation , ni prévoyance ni mesure efficace. En effet, si ce prince généreux «ut été guidé par des hommes sages et accoutumés aux affaires politiques , le plan de commencer rinsurrection par Tattaque des deux principautés eût été funeste à la Turquie. Ces contrées abondantes en productions de tout genre, sont capables de nourrir une armée de deux cent mille hommes. Ypsilanty pouvait y réunir sous ses drapeaux trente mille Grecs, Bulgares ou Serviens aguerris. Il était facile aux bâtimens grecs sous pavillon russe de débarquer, quelques mois

"^ On a dit aussi que la Porte avait eu connaissance de ses dépêches; maïs ce qui prouve la fausseté de cette relation, c'est que la Porte ottomane, depuis le mois de janvier jusqu'aux premiers jours de mars , fut dans une complète ignorance des choses qui se tramaient; comme nous l'expliquerons plus .tard.

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avant rinsurrection , une vingtaine de pièces de campagne à Galatz, échelle de la Moldavie, sur le Danube. L'importante forteresse d'Ibraïlow en Valachie , n'avait pour garnison que trois cents Turcs mal armes : tous les musulmans de cette place frontière étaient dispersés dans les districts de la Valachie et de 4a Moldavie , occupés d'accaparer la prochaine récolte ; en sorte qu'une poignée d'hommes intrépides se fussent emparé par surprise de cette citadelle et des barques canonnières qui gisaient négligemment amarrées au rivage.

La place inexpugnable d'Adaï-Kiebir n'était gardée que par cent quatre-vingts Turcs et par deux cents 'chrétiens Pandours ou montagnards de la petite Valachie. Les forteresses riveraines du Danube , Isaktza , Matzine et Silistrie , étaient pareillement dépourvues de vivres et de garnison. La guerre d'Aly-Pacha avait dégarni de soldats la Thrace et la Bulgarie ; au point que , mal-^ gré les ordres les plus exprès du sultan, le pacha de Silistrie , nommé général en chef de larmée du Danube ,^près l'invasion d'Ypsilanty, ne put rassembler que mille hommes , jusqu'à la fin du mois de mars.

Si donc Ypsilanty eût été sagement conseillé , s'il eût su profiter de l'état des deux provinces.

l84 TROISIÈME PARTIE.

la Porte ottomane, déjà occupée par Aly-Pacha, eât été fort embarrassée pour résister à ces nouveaux ennemis , et Finsurrection se fût étendue rapidement dans tout le nord de la Turquie européenne.

Vers le milieu de janvier ïSai , Fhospodar de Valachîe , Alexandre Soutzo , mourut. Pendant la maladie de ce prince , le capitaine Georgaky, désirant masquer le début de Tinsurrection grecque , forma le plan de soulever la Valachie par lorgane d'un Valaque. U choisit à cet effet un certain Théodore Vladimiresko, son ami, et qui avait été en qualité de volontaire au service de Russie, comme le capitaine Georgaky, dans la dernière guerre contre les Turcs. Il Tinitia dans le secret; il le flatta de le faire asseoir sur le trône de Décébale, et lui traça un plan d'opérations préliminaires pour insurger la Valachie. Cet homme adopta sans difficulté le projet du capitaine Georgaky. Son extrême ambition augmentait son audace. Ignorant et fourbe , il se trompait aussi facilement qu'il trompait les autres. Sans caractère et sans principes, il resâembl^dt à ces rochers anguleux qui , lorsqu'on les pousse vers un précipice, ne roulent pas dans la direction quon leur donne.

Immédiatement après la mort de l'hospodar,

ce Valaque, secondé par une quarantaine de soldats albanais que lui donna Georgalcy , parvint à rassembler une troupe de cent cinquante hommes déterminés. Le noyau de cette petite armée se grossit journellement d'une foule de pandours ou montagnards qui accoururent sous sa bannière; alors ils se révoltèrent ouvertement et adressèrent même à la Porte une pétition formelle , pour déclarer que la nation valaque., ne pouvant plus souffrir les violences des hospodars grecs et des boyards indigènes, demandait un ordre de choses plus conforme au bien-être du pays.

La Porte venait de nommer Charles Callimachy hospàdar de Valachie; elle ne daigna pas répondre aux pétitionnaires. Cependant , comme elle craignait de donner à la Rusâie un prétexte pour s'immiscer dans ces contestations, la Porte s'abstenait d'envoyer contre les insiurgés des troupes ottomanes ; le nouvel hospodar fut chargé d'apaiser les troubles de la manière la moins violente , ou sinon , d'employer contre les perturbateurs , la force armée de la province.

Vladimiresko , suivi par quelques milliers de gens armés, et de paysans, auxquels il promettait diminution d'impôts et abolition des corvées, menaçait de marcher contre Bucharest ; à

cette nouvelle , presque tous les boyards indigènes prirent là fuite vers la Transylvanie.; mais le chef militaire Sava gardait la capitale , à la tête de quinze cents gendarmes.

Cet ëtat de choses continuait en Valachie au mois de février 182 1 , lorsque Alexandre Ypsilanty ihforma ceux de ses officiers qui étaient en Valachie et en Moldavie , qu'il passerait le Pruth le 22 février. A Tannoncé de cette résolution soudaine , l'hospodar Michel Soutzo eut à peine le temps d'expédier un courrier à son frère Nicolas et a son beau - frère Jean Skinas , ses agens à Constantinople. H leur écrivit deux lettres , Fune en chiffres pour le» informer de la détermination d'Ypsilanty et les exhorter à se sauver par la fuite , la secondé rédigée pour être ostensible.

Ainsi prévenus du projet qui se tramait, les agens se rendirent sur-le-champ auprès du ministre des affaires étrangères et lui montrèrent cette dernière lettre , avec la traduction en turc» Elle portait en substance qu'Alexandre Ypsilanty , général-major au service de Russie , profitant des troubles de la Valachie , passerait bientôt le Pruth incognito et se dirigerait vers cette province; que l'hospodar demandait à la Sublime Porte ses instructions pour agir en conséquence,

et qu'il ne manquerait pas de faire savoir à la Porte tout ce qu il apprendrait de relatif à^ cet événement.

Cette nouvelle fut un coup de foudre pour le ministre turc. Après quelques momens de réflexions : €i Ne communiquez pas, leur dit -il, cette lettre aux autres ministres; car le sultan serait tellement convaincu de la guerre avec la Russie , que , quand même le prophète lui dirait le contraire^, il ne le croirait pas. Attendons une seconde dépêche de Thospodar. »

Les agens de Thospodar , de retour chez eux , préparaient leurs moyens d'évasion , quand on vint les rappeler de la part du ministre turc. Troublés par celte invitation subite , ils allèrent cependant avec courage , et reçurent l'ordre d'écrire aussitôt à l'hospodar , afin qu'il informât au plus tôt la Porte, de tout ce qu'il pourrait apprendre sur ce grand événement. Les agens le lui promirent; mais la nuit même ils s'embarquèrent avec leurs familles et partirent pour Odessa.

Revenons à Ypsilanty . Ce général , revêtu de son uniforme, passa le Pruth le aa février 1821, vers lès six heures après midi , accompagné seulement de son frère cadet George , et de deux domestiques. D'après ses ordres, différens corps d'Albanais étaient placés de distance en distance,

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depuis la rive droite duPruth jusqu*à Jassy, capitale de la Moldavie, située à environ deux lieues de la frontière. D autres corps militaires occupaient les rues et les places de la capitale. Toute la garde de Thospodar passa incontinent du côté d'Ypsilanty. Celui-ci entra dans la ville et établit son quartier général dans la maison de la princesse Cantacuzène, mère de George et de Grégoire Gantacuzène , qui se distinguèrent au commencement de llnsurrection.

Dès qu'on m'annonça Tarrivée dTpsilanty, je me rendis chez Thospodar. Toute la ville était frappée d'étonnement et d'épouvante; on s'attendait à une attaque des Russes contre la Turquie. La garde musulmane, composée d'une quarantaine d'hommes , fut bientôt désarmée ; Ton arrêta également une trentaine de négocians turcs qui se trouvaient dans la capitale. Quel*ques momens après son arrivée , Ypsilanty me fit appeler auprès de lui; j'y fus , et à la suite de cet entretien , Ypsilanty monta sur mon traîneau et nous allâmes dans ma maison. L'hospodar s'y rendit lui-même. Mais à peine commencionsnous à parler, que la porte s'ouvre et que nous voyons entrer un Grec , envoyé de Galatz par Caravia , Gripari et. d'autres chefs militaires ; il annonçait au prince le massacre du Topastzy ou

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commandant de la garde musulmane dans cette ville, et de tous les négocians turcs qu'on y avait surpris. Cette nouvelle nous glaça d'horreur, l'hospodar et moi. Aussitôt je sors et j'ordonne que l'on amène dans ma maison le commandant de la garde musulmane de Jassy , et que Ion conduise chez l'hospodar les autres mahométans qui étaient dans la capitale. Soutzo les fit repartir dans divers monastères pour y être gardés ; cette mesure les sauva. Je remis le chef des Bechlys à un des premiers seigneurs moldaves , nommé Hetman Radoukan , homme loyal et plein d'honneuri

L'hospodar partit , et Ypsilanty resté seul avec moi, me communiqua qu'il publierait le lendemain une proclamation sm* l'abolition des privilèges dans les deux provinces. « Au nom de Dieu, lui répondis-je, prenez garde, mon prince. Cette démarche soulèvera contre vous toute la population valaque et moldave. Depuis la première classe des boyards jusqu'à la bourgeoisie, depuis le métropolitain jusqu'au dernier frère servant des monastères , tous ont des privilèges; les abolir , ce serait attaquer les ordres les plus influens : ces ordres exciteront contre vous un peuple ignorant et incapable de sentir l'humanité de votre langage. N'écoutez pas ceux qui ne

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VOUS parlent que d'après les livres. Mëfiez-vou» de ces principes spéculatifs et généraux; ils ne s'appliquent pas tout d'un coup à tous les peuples. »

Ypsilantj^ me promît de ne pas publier cette proclamation , et il tint parole. Mais il parut le lendemain un autre manifeste , imprimé clandestinement h Kischneff, capitale de la Bessarabie. Cet écrit était encore plus pernicieux. H déclarait qu'une grande puissance allait appuyer l'insurrection des Grecs. Assurément le but de cette forfanterie était d'encourager la nation grecque et de semer la mésintelligence entre la Russie et la Porte ottomane; mais elle. eut des résultats funestes. On accrédite bien plus un mensonge quand on le couvre d'un voile mystérieux , que quand on le prononce ouvertement. Le mot d'assistance de la Russie , si on ne l'eût pas prononcé, eût produit plus d'effet sur les Grecs , en même temps qu'il n'eût pas effrontément compromis l'honneur de l'empereur Alexandre.

Le même jour , Ypsîlanty proposa à ITiospodar et au sénat du pays d'adresser une pétition au monarque de Russie , pour implorer son appui contre l'invasion des armées turques. Ypsilanty écrivit ^ussi lui-mênriie. Ces trois requêtes

furent expédiées par un exprès à Laybach. Un courrier fut également envoyé au ' baron de Strogonoff , ambassadeur de Russie à Constantlnople»

Trois jours après son arrivée, Ypsîlanty fit célébrer , dans Téglise des trois Hiérarques , une mesjse à laquelle il assista a^c toute sa troupe , et où il fit bénir solennellement , par le métropolitain , Tétendard de l'insurrection. L'bospodar n'y fut pas présent. H évitait de se déclarer , afin de ménager la vie de ses compatriotes à Cons-< tantinople. H sollicita même Ypsilanty de le dé^ poser publiquement et d'établir une espèce de junte. Jamais Soutzo ne donna d'arrêt par écrit; toutes ses ordonnances furent verbales , depuis le commencement de llnsurrection jusqu'à son émigration en Bessarabie.

Pendant les six jours qu'Ypsilanty resta au monastère de Galata, situé sur une colline à un quart d'heure de Jassy , cet amas de militaires grecs, bulgares et serviens commirent impunément divers actes d'insubordination. Bs croyaient ainsi exercer cette liberté que leur chef avait proclamée. Au lieu de s'appuyer sur les principes religieux , seuls capables de tenir les passions en bride, on prétendit contenir des hommes vulgaires , de nations et d'intérêts difFérens , et sans

aucune discipline , par des mots mal compris et plus mal interprétés. Ce fut la cause principale du malheureux succès de Tentreprise.

Ypsilanty est plein de sentimens généreux. Il s*est sacrifié pour la cause de sa patrie. A beaucoup d'instruction et de sagacité, il joint une éloquence mâle eb persuasive; il y a quelque chose d'héroïque dans sa physionomie et dans son regard. Mais il ignorait totalement les affaires, et se trompait également sur le caractère de ses compatriotes et sur celui des Turcs. Son indécision provenait de son inexpérience. Pour exécuter ses desseins , il eût fallu un coup d'oeil rapide , et la résolution ferme d'un homme qui sent sa capacité. Privé de ces ressources , il perdit bientôt le respect de cette foule indisciplinée.

Après six jours passés à Jassy, Alexandre parlit pour la Valachie , accompagné de George et de Nicolas ses deux frères cadets , et de George Cantacuzène , qui vint le trouver à Jassy le lendemain de son arrivée. Sa troupe n'excédait pas le nombre de seize cents hommes grecs, bulgares etserviens.Pas un Moldave ne se rangea sous sa bannière.

Arrivé à Foczani, district de Moldavie sur les confins de la Valachie , Ypsilanty forma le ba-

INSURRECTION GRECQUE. %gi

(aillon sacre, composé de jeunes gens, la plupart instruits et de bonne naissance , tous enflammés des plus nobles sentimens.

Ypsilanty entra en Valachie et continua sa marche sans rencontrer aucun obstacle. La garnison de la citadelle dlbraïlow était trop faible pour faire le moindre mouvement; elle laissa l'armée d'Ypsilanty passer tout près de cette place , traverser les plaines de Bozée et se diriger sur Bueharest.

Je ne sais par quelle fatale combinaison , Ypsilanty, au lieu de s'élancer avec la rapidité de l'aigle , se traînait lentement : sa marche était indécise. Au lieu daller droit à Bueharest et de montrer, par-là une assurance imperturbable , il évita d'entrer dans cette ville , et , avec l'hésitation d'un homme qui doute de ses forces, il alla établir son quartier général à CoUentina, maison de plaisance d'un seigneur valaque nommé Grégoire Ghika, actuellement hospodar de Valachie. La lenteur de sa marche et la crainte qu'il témoigna d'entrer dans Bueharest découragèrent tous les partisans d'Ypsilanty, et au contraire , enhardirent le Valaque Vladimiresko à le mépriser et à concevoir l'idée de profiter de sa catastrophe.

Ypsilanty m'écrivit une lettre par laquelle il

294 TROISIÈME 7ÀATIE.

me confiait ses soupçons contre les desseins de Vladimiresko , et contre la fidi^lité de Sava et de quelques autres personnes. Je lui répondis que le seul moyen était de ne montrer aucune crainte ; qu'un homme qui entreprend une chose si grande doit paraître tout braver , pour imposer à tous ; que des méfiances le font dédaigner , et qu'à force de soupçonner il finit par créer des traîtres; qu'enfin la faiblesse est toujours contraire aux progrès d'une révolution.

Mais de quels hommes se composait le conseil de ce prince patriote ? Les uns étaient des jeunes gens sans expérience ; les autres , des hommes dépravés , comme le Candiote Calamaras ; plusieurs étaient des écoliers , fiers du talent insipide d'accumuler des phrases déclamatoires. Le reste ne comprenait que de soi-disans militaires, jaloux du vrai guerrier , le capitaine Georgaky, et de Thabile et entreprenant Sava.

Au lieu de confier le secret de sa ruse politique à ces deux officiers ; au lieu de leur dire qu'appuyé sur leur bravoure il n'avait nul besoin de l'as^stance de la Russie ; au lieu d'agir, au lieu de passer lui-même en Bulgarie, ou d'y détacher le capitaine Sava que les Bulgares attendaient les bras ouverts , Ypsilanty quitta Collentina poTur traijsporter à Tergovitz son quartier

général, mouvement qui paraissait une retraite des plus honteuses.

Cependant il restait encore aux malveillans quelques craintes, aux militaires quelque respect, aux patriotes quelque lueur d espérance , lorsque parut tout-à-coup la protestation de la Russie contre la démarche d'Ypsilanty. Cette protestation fut publiée par les consuls et les vice-consuls de cette puissance, dans les deux principautés. Alors Vladimiresko , flatté par la Porte , résolut de coopérer en secret avec les armées ottomanes qui s^organisaient à Silistrie , à Guerghiow , à Ibraïlovr et à Viddin. Sa va , qui ne connaissait pas le plan général de l'insurrection, désespéra des affaires, croyant que tout dépendait du succès ou de la défaite d'Ypsilanty. Les autres chefs militaires agissaient au hasard. Le seul bataillon sacré , ferme dans la résolution de s'immoler pour la patrie , ne désirait que le combat et la mort. Mais retournons en Moldavie, et jetons un coup d'œil sur les effets qu'y opéra Tenlreprise d*Ypsilanty.

Les Grecs qui se trouvaient dans cette province avaient fourni , par des contributions volontaires, plus d'un million de francs, pour armer, équiper et nourrir lés deux mille hommes d'Ypsilanty , jusqu'à leur entrée en Valachie , et

2q6 troisième fartie*

ensuite pour y faire passer ceux qui arrivaient d'Odessa , de Cherson , de Crimée et de Taïganrock , allant au camp d'Ypsilanty. Cependant Thospodar de Moldavie , abandonné de toute sa garde qui avait suivi ce général, se trouvait être à la merci des Moldaves. Je retins alors près de nous environ deux cents Grecs, de ceux qui venaient de la Russie; je formai une milice de trois cents Bulgares domiciliés à Jassy , et j'expédiai un Grec nommé Parésiadès dans les différens districts de la Moldavie , pour lever au plus tôt et amener à Jassy tous les Grecs habitans de la province , qui ne demandaient que des armes , pour marcher.

Cependant la protestation de la Russie vint frapper de stupeur tous les Grecs et les Moldaves; ils virent l'entreprise d'Ypsilanty condamnée solennellement , et dès - lors chacun pensa à son salut; une partie des boyards s'évada en Russie; les autres commencèrent à ouvrir des intelligences secrètes avec le pacha dlbraïlow et à conspirer contre Thospodar..

Vers les premiers jours d'avril, la Porte fit répandre en Valachie et en Moldavie par les consuls et vice-consuls autrichiens , des lettres circulaires adressées par le synode grec de Constantinople , au clergé et aux habitans des deux

INSURRECTION GRECQUE. %CfJ

principautés. Ces lettres arrachées de force au synode , contenaient des excommunications et des anathèmes contre Alexandre Ypsilanty , rhospodar Soutzo et tous leurs adhérens» Un million de Valaques et de Moldaves regardèrent alors les Grecs comme criminels d*état, condamnés par les puissances chrétiennes, poursuivis par le sultan, excommuniés par le patriarche. Nous avions à redouter un soulèvement général contre Thospodar; nous courions risque d'être garottés par les Moldaves et envoyés en hécatombe à la cruelle vengeance des mabomé* tans, décrivis à Ypsilanty, en lui exposant notre situation périlleuse et l'absolue nécessité d'envoyer un chef courageux pour garder le point militaire de Galatz et couvrir ainsi la Moldavie. Il y avait dans ce moment à Galatz plus de mille marins grecs des Iles Ioniennes et de TArchipeL II ne manquait qu'un chef habile à ces hommes hardis mais indisciplinés, pour tenir en respect la garnison dlbraïlow et l'empêcher de s'avancer dans l'intérieur de la Moldavie.

Mais Ypsilanty, retiré vers Tergôvîtz et Kimpolounghi , districts montagneux de la Valachie^ près des frontières d'Autriche , restait dans une inaction complète , laissant la Moldavie exposée

2g8 TROISIEMB PARTIE.

ahx attaques de la garnison dlbraïlow , qui venait de se renforcer considérablement.

Enfin Fhospodar, menacé de tout côté , quitta, avec sa suite , la province , le 1 1 du mois d'avril , et se réfugia en Bessarabie.

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