‹ Histoire moderne de la Grèce depuis la chute de l'empire d'Orient [microform] Par Iacovaky Rizo NéroulosChapitre 43 sur 52 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Menées de Colocotroni.— Insurrection de Maïna.— TripoUtza bloquée par Colocotroni. — Insurrection de Varnakioti en Etolie.— Révolte deSonlL— MarcosBotzaris dëfaît les Turcs. — Mort de Drakos.— Défaite d'Orner Vrione par Odyssée. — Insurrection de la presqu'île de Cassandria. — Emmanuel Pappas.

Six mois avant linsurrection, Thëod(H*e Colocotroni avait quitté secrètement Tile de Zante et s ëtait rendu à Hydra. Les autorités anglaises visitèrent sa demeure le lendemain de son départ et saisirent ses papiers. Mais Colocotroni avait mis ses aifaîres en règle. Il resta quelques jours incognito à Hydra , eut des entrevues avec les principaux citoyens de cette île , passa à Spezzia , où il fit de même , et partit ensuite pour Maïna. Il y demeura, sous un nom supposé, chez le prince Mavromicbalis , et il eut des correspondances avec Alexandre Ypsilanty , en attendant le signal de linsurrection. Le prince de Maïna , malgré son extrême patriotisme, n*avait pas la résolution nécessaire pour une entreprise aussi périlleuse : il n'avait pas oublié la terrible catastrophe du Péloponèse en 1770 , et les mal-

heurs que sa famille avait alors soufferts. Mais , son frère Kyriaeouli, et surtout son fils aîné le brave Hélias , le persuadèrent et l'admirent dans l'association.

Le gardien des grands Derbends ou isthme du Péloponèse était d'un caractère équivoque et faible. Aussi ce chrétien , dans la famille duquel cette charge était héréditaire, ne- fut -il point admis dans la conjuration : et cependant l'occupation de ces importans défilés demandait un homme de cœur qui f&t à la fois patriote sincère et militaire déterminé. Le frère de ce commandant de l'isthme réunissait ces deux qualités. En conséquence Théodore Ck)locotroni , de concert avec Mavromichalis , fit secrètement inviter à Maïna ce gardien des grands Derbends ; à son arrivée, on l'arrêta et ton envoya son frère à sa place pour défendre les défilés. Le Péloponèse , en apprenant la venue de Colocotroni , se remplit de zèle et d'espérance , et n'attendit pour se lever en masse qu'un signal de ce guerrier. La Porte ottomane apprit en quelques Jours l'invasion d'Ypsilanty et retendue de ses projets d'après ses proclamations indîscrètes.Mais cette nouvelle ne parvint oflficîellement en Grèce qu'un mois plus tard. Au lieu de choisir des messagers à la fois zélés et sages, an lieu de ne leur con-

332 TROISliME PARTIE.

fier que verbatement Tobjet de leur mission ^ Ypsilanty employa des jeunes gens exaltés et imprudens qu'il chargea de ses circulaires. Un de ces messagers , nommé Hypatas , fut assassiné par Zapbyri, primai de Naouste, entre les mains duquel tombèrent tous les papiers dont il était porteur. Ce jeune téméraire paya de sa vie la demi-confidence qu il fit à Zaphyri, et causa à sa nation un tort immense par le retard qu'éprouva la nouvelle de l'irruption d'Ypsilanty. Zapfayri était l'ennemi mortel d'Aly-Pacba de Tépélen. Hypatas lui communiqua secrètement qu'il portait des lettres d'Ypsilanty aux armatoles de la Grèce pour les engager à secourir ce tyran. U n'en fallut pas davantage pour faire égorger l'envoyé.

Cependant , grâce -à la stupidité du ministère ottoman ^ on crut que c'était une intrigue de cabinet plutôt qu'un élan de toute la nation grecque. Aussi la Porte ottomane, attentive aux moindres démarches de la Russie , épouvantée par le bruit qui se répandait d'un prochain soulèvement des Grecs de Constantinople , et occupée des aflkires des deux principautés , s'appliqua depuis le premier jour à épier la conduite de l'ambassadeur russe, le baron de StrogonoflT, à prendre les mesures nécessaires pour la sûreté

INSURRECtlOIT GRECQUE. 333

de la capitale, à expédier des ordres aux pachas commandans des places fortes situées le long du Danube, et à renforcer larmée qui assiégeait Aly-Pacha, qu'elle soupçonnait aussi. Mais elle ne songea pas même à approvisionner les forteresses de la Morée ; ce qui eût été très-facile au capitan-bey, ou vice -amiral, qui commandait alors à Prévéza une escadre considérable* ,

De leur côté , les Grecs , qui attendaient limpulsion donnée par Ypsilanty, mirent une inconcevable négligence à s'informer desmouvemens de ce prince , et n'apprirent son invasion qu'après un mois. La nouvelle de la sortie d Ypsilanty ne parvint au Péloponèse que vers la fin du mois de mars 1821; c'est une nouvelle preuve de cette observation si constante , que dans les secousses politiques, les deux partis commettent de grandes fautes. Tandis que l'étendue de l'entreprise , l'inexpérience et la crainte d'être découverts, mettent le trouble et la confusion dans le plan des conjurés, l'imminence du danger, l'ignorance des ressorts secrets de l'insur- ^ rection , et la première impression d'un événement à la fois soudain et terrible , étourdissent et désorientent ceux qui tiennent le timon du gouvernement attaqué.

Le premier sang mahométan coula dans la

334 TAOISIJCMS FARtIE.

province de Calavrita , contrée du Péloponèse^ Les capitaines Petmëza étaient passés en ca^ cbette de 2^nte dans cette province. Un seigneur musulman de Navarin , nommé Murabid , ayant su leur arrivée, prit avec lui cinquante hommes, et, sous prétexté de renouveler les anciennes liaisons qu'il avait eues avec les capitaines Pet méza et Colocotroni, il se rendit auprès d'eux dans rintention de les assassiner. Les^ Petméza le prévinrent et le firent périr lui et sa suite. Déjà quelques jours avant cet événement, le bruit vague que Colocotroni était caché à Maïna, avait éveillé les Turcs de Coron, de Modon et de Navarin. Ils écrivirent aussitôt à Mavromichalis et lui demandèrent une explication formelle sur Faccueil clandestin qu'il accordait aux anciens capitaines klephtes de la Morée , et surtout à Théodore Colocotroni ; ils ajoutaient qu une telle conduite de sa part annonçait clairement un projet de révolte.

Mavromichalis , instruit par cette lettre et par d'autres informations, que les Turcs du Péloponèse se disposaient à faire main basse sur les chrétiens, résolut de sacrifier son fils George pour le salut général. H répondit en niant l'arrivée de Colocotroni, et en même temps il envoya son fils pour otage à Tripolitza. Cet exemple hé-

roïque fut suivi par quelques autres primats et par les. archevêques de Modon , d'Arcadie et de Corintbe. Ils s offrirent eux-mêmes pour otageis, et se dévouèrent volontmreinent pour préserver leurs concitoyens ; presque tous ces hommes généreux périrent victimes de leur résolution patriotique : ils furent égorgés pendant' le siège de Tripolitza, excepté le fils de Mavromichalis , qui fut protégé, dit^on, par la femme de Hourschid-Pacha, gouverneur du Péloponèse et général en chef de larmée cont;:'e Aly-Pacha de Tépélen. Le caïmacam ou vice -gouverneur du Péloponèse, en Tabscence de Hourschid , appela aussi , comme otage à Tripolitza , larchevéque de Fatras, Germanos , qui par ses réponses évasives ajourna son arrivée dans cette ville jusqu'au moment ou éclata Finsurrection*

Les mahométans de Patras ayant appris l'assassinat de Murabid et de sa suite , immolés par les Petméza , ainsi que les rassemblemens hostiles des Grecs à Vostitza, à Gastouni et à Calavrîta , prirent enfin les armes. Au même instant Farchevêque Germanos , les capitaines Petméza et Andréas Zaïmi arrivaient au pied du piont Panachaïcus , à une lieue de distance de Patras, avec une armée composée de milices nationales. Le même jour, Théodore Colocotroni

338 TAOIStiME PARTIB.

sortit de Jtfaïna avec Hélias et Kyriacouli, à la tête d'un corps de Péloponésiens et de Maïnotes; ils attaquèrent pendant la nuit et taillèrent en pièces les musulmans de Galamata, arborèrent surle-champ le drapeau national , et le lendemain ils marchèrent contre la ville de Mistra , près des ruines de Sparte, à six lieues de Calamata. Dans cet endroit Colocotroni attaqua un corps de quatre cents mahomëtans qui s'opposaient à son passage , et les détruisit en mettant le feu aux maisons dans lesquelles ils se défendaient. Aussitôt il expédia des coureurs dans toutes les provinces duPéloponèse, avec des proclamations qui annonçaient le soulèvement de toute la nation grecque, la nouvelle des succès qull venait d'obtenir et sa marche sur Tripolitza. Ces messagers portaient aussi des lettres circulaires d'Alexandre Ypsilanty.

La bourgade de Bardouni , située près de Mistra et peuplée de musulmans aguerris , présentait un obstacle par sa forte position et par ses maisons construites en pierres. Colocotroni et Mavromichalis prévoyant que le siège de cette place leur coûterait beaucoup de temps, eurent recours à un stratagème. Par leur ordre, une foule de paysans chrétiens accoururent k Bardouni des villages environnans , et répandirent

l'alarme en répétant que depuis les hauteurs de Simova et d'Armyro Von découvrait la flotte russe dans le golfe messénien. H est vrai que quatre bâtimens maïnotes avaient arboré le pavillon hellénique, et qu'ils célébraient, par des coups de canon , ce premier acte dln/lépendance. Les Turcs de Bardouni , à Fouïe de ces salves d'artillerie , furent convaincus de la nouvelle qu'apportaient les paysans chrétiens. Dans le même instant ils reçurent de Théodore Colocotronî une lettre qui les sommait de se rendre. Pour leur inspirer encore plus de crainte, Colocotroni leur envoya les femmes et les enfans des Turcs tués à Calamata et à Mistra. Le stratagème réussit pleinement. Les habitans de Bardouni , saisis de terreur , rassemblèrent aussitôt leurs familles et leur bagage , partirent la nuit même au nombre de quatre mille , et se réfugièrent à Tripolitza.

Colocotronî marcha immédiatement contre la province de Léondari. A son approche les musulmans abandonnèrent précipitamment leurs habitations et s'enfuirent vers la capitale du Péloponèse. Après ces opérations , Colocotroni se rendit à Caritène , sa patrie , pour y lever des troupes , renforcer son armée et se diriger ensuite contre Tripoli tza.

Dans la province d^Olène et près du chef-lieu, nommé Pyrgos, était située la bourgade de Lala^ qu*habitait une colonie albanaise depuis 1770. Une population nombreuse, aguerrie et puissanté rendait ce bourg de Lala redoutable aux Péiopoïiésiens. Lçs Laliotes, à l'arrivée des Grecs, se replièrent sur Tripolitza ; mais leur retraite fut coupée par ceux qui gardaient les défilés. Ces quatre mille Laliotes, poussés au désespoir, se déterminèrent à se jeter dans les provinces d*Élide, d'Arcadie, de Gastouni, et à faire main basse sur les chrétiens. Ils étaient d'autant plus à craindre que la plupart d'entre eux étaient d'excellens cavaliers.. Mais plusieurs dëtachemens grecs sous les ordres de Coliopoulo et de Sissini, et un corps de mille Septinsulaires commandés par le brave Andréas Métaxa de Géphalonie, leur livrèrent des combats meurtriers et les empêchèrent d'exécuter leur dessein. Les Laliotes perdirent beaucoup de monde et furent réduits à s'ouvrir un passage les armes à la main , pour se retirer avec leurs familles dans la ville de Fatras.

Le caïmacam ou substitut de Hourschid dans le gouvernement du Péloponèse , était un homme dépourvu de toute énergie et de tout talent militaire. Aussi Hourschid fut-il contraint d'envoyer

INSURRECTION GRECQUE. SSq

dans ia péninsule son lieutenant ou kehaya avec deux mille Asiatiques, détachés de Tarmée qui assiégeait Âly-Pacha , et avec un chef albanais nommé Elmas-Bey, qui commandait environ quinze cents Albanais mahométans. Ce lieutenant de Hourschid franchit le golfe de Lépante à Pa« iras, traversa quelques provinces, ou il laissa des traces d'une sanguinaire férocité , et regardant l'aiSûpe du Péloponèse comme terminée, il entra en triomphe dans Tripolitza. Il croyait qu il serait facile de poursuivre ensuite et de disperser quand il le voudrait ces bandes de misérables esclaves.

Cependant les Turcs, enfermés dans les différentes forteresses et ne pouvant communiquer entre eux , étaient dans une complète ignorance de ce qui se passait à Tintérieur. G^locotroni , campé sur les sommités du mont Tricorpha , bloquait de loin la capitale , lui coupait les vivres et recevait chaque jour de nouveaux renforts. Le commandant de Tripolitza faisait de fréquentes sorties , mais elles tournaient toutes à son désa** vantage, à cause des fortes positions qu'occupait iarmëe de Colocotroni. Enfin le lieutenant de Hourschid ordonna une attaque vigoureuse contre les Grecs, et avertit lesLaliotes et les Patréens de tomber en même temps sur les derrières des

34o TROISIÈME PARTIE*

assiëgeans. Le- jour fixé arriva. Les Patrëenset les Laliotes se mirent en marche ; mais ils ren* contrèrent une armée grecque qui les observait et qui les contraignit à fuir en toute hâte. Le lieutenant de Hourschid, comptant sur leur coopération , attaqua dans ses retranchemens larmée peu nombreuse de Colocotroni ; mais ses espérances furent trompées , et malgré ses efforts , il fut repoussé avec perte et forcé de se renfermer dans la ville de Trîpolitza.

Vers le milieu d'avril, Tarchêveque Germanos, Londos , Canacaris et Andréas Zaïmi , qui bloquaient la forteresse de Patras, furent battus par Youssouf-Pacha, qui se mit à la tête des Patréens , des Laliotes, des Gastouniens et de deux mille Turcs nouvellement débarqués. Cependant les Grecs, ayant reçu des renforts quelques jours après, descendirent du mont Panachaïcus et vinrent camper à deux lieues de Patras , qui fut prise , pillée et incendiée.

Les places de Coron , de Modon et de Navarin étaient assiégées par les Grecs de ces provinces. Quinze cents musulmans renfermés dans la forteresse de Malvoisie , étaient attaqués par Constantin, frère de Mavromichalis, et Panajotaky Jatrako. La célèbre Spezziote Bubélina bloquait la

INSUAHECTION GRECQUE. 34 1

place du côté de la mer avec quatre bâtimens quelle commandait*.

Théodore , fils du fameux capitaine Zacharias du Péloponèse , et Nicolas , frère de Nikitas , cernaient par terre Napoli de Romanie , tandis que des bâtimens spezziotes* croisaient dans le golfe. L'Acropole de Corinthe était également attaquée par les frères Notaras, à la tête des Corinthiens.

Le même jour* que Théodore Colocotroni, sortant de Maïna, attaqua et soumit la ville de Calamata (le 7 d'avril), George Varnakioty, capitaine de TÂcarnanie, de concert avec les capitaines Tzonga , George Vallino , Grégoire Liakata et Macry , fit main basse sur sept mille Turcs établis dans les villages et dans les villes de TAcarnanie et de l'Étolie , démolît les mosquées et arbora letendard nationaU II s'empara de la position militaire de Caky-Scala en Étolie, et s établit dans ce poste inattaquable.

De leur côté, les Souliotes qui étaient en garnison dans Souli avec quatre cents Cbypétars ou Albanais mahométans , massacrèrent ces soldats

* On dit que pendant ce siège ^ Démétraky, neveu de la guerrière, fut tué d'un coup de canon; Bubélina couvrit alors le cadavre avec son manteau 1 et pour venger la mort de son neveu, elle ordonna de bombarder la ville avec plus d'activité.

34a TROISIEME PARTIE.

d'AIy et devinrent maîtres absolus de la citadelle de Kiafa , sar laquelle ils déployèrent le drapeau grec. Â cet aspect, Marco Botzaris, qui ëtait en dehors avec un autre corps de Souliotes, s'ëlança vers Souli, renversant dans sa route tous les corps musulmans qu il rencontra , et introduisit dans la place une grande quantité de provisions. Cet événement frappa d'épouvante non seulement F Albanie , mais aussi TÉpire , la Thessalie et la Macédoine. On s'attendait à la guerre avec la Russie, et les Grecs accréditaient ce bruit, en répétant que la dernière heure de fempire ottoman allait sonner. Les musulmans désarmèrent le petit nombre de chrétiens qui se trouvaient dans les villes de Parga , de TArta et de Vonitza; ils projetèrent même de massacrer tous les Grecs de Prévéza , et ils auraient exécuté ce projet sans l'opposition du commandant de cette forteresse , Békir Tzogador , homme sage et loyal.

Le vice -amiral ottoman, saisi d'une terreur panique, quitta le port de Prévéza, et mit à la voile pour se réfugier dans le port de Murto , presque vis- à -vis de Fîle de Corfou, dans Fespoir d'être protégé par le gouvernement septinsulaire* Le port de Murto est défendu par la nature : son entrée est resserrée par deux promontoires cou-

INSUERECTION GAECQUE. 343

ronnës de rochers , et sur lesquels l'amiral plaça des batteries. La marine grecque , quoique manquant de munitions, quoique doutant de la supériorité de ses manœuvres sur celles des Ottomans, contre lesquels elle allait pour la pren^ière fois se mesurer, résolut néanmoins d'attaquer le vice-amiral dans sa formidable position de Murto. Mais on interdit aux Grecs le passage du canal de G>rfou.

A cette époque , rabattement des Albanais et des autres troupes sous les ordres de Hourschid était parvenu à un tel degré que les affaires d'Aly- Pacha de Tépélen auraient pris une tournure de plus en plus favorable, si ce satrape avait eu dans sa forteresse de Litharitzia une garnison assez nombreuse pour faire une sortie. Hourschid-Pacha continuait à serrer Âly de près; mais il ne pouvait maintenir ses Albanais dans Tobéissance que par Tappât de lor qull leur distribuait à pleines mains. Quand il apprit par le rapport de Youssouf-Pacha, commandant de Patras, les affaires du Péloponèse et de la Mer Egée , quand il apprit les attaques journalières des armatoles de la Grèce continentale Contre les troupes du sultan ; d'un côté , il redoubla d*efïorts pour réduire Aly -Pacha, et de Tautre, il détacha uu corps de huit mille hommes contre les Souliotes.

344 TROISIÈME FARTIE.

Ce corps fut assailli et mis en pleine déroute par Marco vBotzaris , entre Jannina et l'Ârta. La victoire' était opiniâtrement disputée ; les Albanais se repliaient en bon ordre devant les Souliotes, lorsque survint le capitaine Gogo avec les siens: il attaqua Fennemi et acheva la victoire. Ce succès enhardit tellement les Souliotes qu'une de leurs colonnes fit une incursion jusqu'au Phanari et à Parga, envahit quelques provinces des Albanais Tzamides , fit prisonniers plusieurs de leurs chefs et s'empara d'une grande quantité de vivres. Hourschid ne se laissa pas décourager par ces défaites ; il envoya contre les Souliotes un second détachement fort de quatorze mille hommes, et leur enjoignit d'élever des redoutes de dislance en distance , afin de s'y réfugier en cas de désastre , et de repousser les poursuites de l'ennemi. Mais les Souliotes triomphèrent encore; secondés par quelques ccH:ps de troupes venus de l'Épire et de FAcarnanie , ils harcelèrent cette nouvelle armée, détruisirent ses retranchemens et la dispersèrent tout-à-fait. Ce fut alors que Hourschid , au désespoir, s'écria en s'arrachant la barbe : « Eï çah , eï i>ah ! Si tous les Roums infidèles se battaient comme ces Souliotes, c'en serait fait de l'empire ottoman. » Tandis que ces évènemens se passaient dans la Grèce

INSURHECTION GRECQUE. 345

continentale , un prêtre péloponésîen , nommé Grégoire Dikéos , qui avait été Tun des principaux propagateurs de l'hétérie , souleva les bourgades situées au-delà de l'isthme de Corinthe et la Mégaride, et contraignit les Turcs de se réfugier dans la citadelle de rAcrocorinthe. Les habitans de FAttique coururent aux armes, battirent, dans les plaines de Marathon, les Turcs qui voulaient les désarmer , entrèrent dans la ville d'Athènes pêk-mêle avec les fuyards , s'en emparèrent et enfermèrent dans la citadelle les barbares profanateurs de cette terre sacrée.

Dîakos , persécuté par Aly-Pacha , avait quitté la vocation de diacre et embrassé la vie d'armatole; devenu proto-pallikare d*Odyssée, et le plus distingué des guerriers de ces cantons, il fut le premier qui se déclara pour Finsurrection dans la province deLivadie. Les musulmans égorgeaient alors la population chrétienne de cette contrée. Il tomba sur eux , en extermina un grand nombre et tua le lieutenant du pacha de Nègrepont , tandis qu'Odyssée et Gouras soulevaient la Phocide , la Locride , la Doride.

Omer Vrione, détaché par Hourschid, avec une armée assez forte, pour envahir les provinces révoltées et faciliter à une seconde expédition le passage des Thermopylesf, s'avançait en mettant tout

346 TROISIÈME FÀATIE.

à feu et à sang. Diakos alla le combattre avec six cents Grecs, la plupart novices dans lé métier des armes : il Tattaqua sur la rive gauche du fleuve Sperchius et supporta le choc de Farmëe de Vrione ; mais tourné par un corps d'enpemis et abandonné des siens , qui presque tous prirent la fuite , il soutint avec une trentaine de pallikares un combat meurtrier. Enfin , voyant ses munitions épuisées , il fit une sortie Fépée à la main, et fondit sur les assiégeans. Le terrible Diakos, guerrier d*une force extraordinaire, moissonnait les Albanais , lorsque la lame de son cir meterre se détacha de sa poignée; on le saisit; amené devant Orner Vrione : w Abjure ta religion , lui dit ce chef, ou je te ferai rôtir à la broche. » — « Dis qu'on apporte la broche », répondit Diakos, tout couvert du sang albanais, et il subit ce supplice avec un effrayant courage. A cette nouvelle. Odyssée, jurant de venger son proto-pallikare et son ami , descendit des sommités du Parnasse sur le plateau de la Béotie ^ surprit Omer au passage du fleuve Céphise,près de Gravia, et Tattaqua avec sept cents hommes. La victoire fut balancée; mais Odyssée , ayant reçu des renforts, renouvela deux jours après le combat dans le même lieu , et contraignit le chef albanais à se retirer dans le château de Bodonitza

INSUARECTION GRECQUE. 347

en Livadie. De concert avec le capitaine Panourgia , Odyssée prît d*assaut le fort d'Arachova.

Pendant ce temps , le capitaine Diamandy insurrectionnait TEubée, faisait main basse sur les Tares établis dans les bourgades , et forçait les autres à s'enfermer dans les places de Caryste et de Chalcide ou Cara-Baba.

Quelques années avant l'insurrection , un riche négociant de Macédoine, Emmanuel Pappas, avait été admis dans l'association secrète. Il exerçait une grande influence sur ses compatriotes, et particulièrement sur les Madénochorites , villageois qui exploitent des mines d'argent. D médita alors le plan de soulever la Macédoine cis-axienne , en s'appuyant sur la forte position de la presqu'île de Cassandra , l'ancienne Pallène , et il espérait de puissans secours en argent 'que pouvaient lui fournir les monastères du niont Athôs, situés dans le voisinage. L'invasion d'Ypsilanty retentissait dans toute la Grèce; l'on exagérait prodigieusement la force de son armée, la richesse de ses caisses militaires et l'abondance de ses munitions. A peine ce général avait -il passé ïe Pruth, que la renommée l'annonçait comme traversant le Danube, culbutant les armées ottomanes, pénétrant en Bulgarie, soulevant la Servie et me-

naçant la Thrace. Ces bruits absurdes furent cause de la précipitation avec laquelle Emmanuel Pappas leva Tétendard de l'insurrection, sans avoir fait aucun préparatif convenable. Peutêtre y fut-il déterminé en voyant le désarmement général des Grecs ordonné par la Porte, ainsi que le supplice des archevêques et des primats. Les Grecs, maîtres de ce poste important, auraient constamment menacé la province, Thessalonique et toute la Tbrace , ce qui aurait occasionné une telle diversion , que la Grèce proprement dite n'aurait eu à craindre que les attaques des Albanais. Quelle tournure n'eussent pas prise alors les affaires de la Grèce ! La Macédoine en-deçà et au-delà duVardar, aurait mis sur pied plus de cinquante mille hommes des plus robustes et des plus belliqueux , protégés par les localités , et auxquels il eût ëté facile de procurer des vivres et des munitions, vu la grande étendue de leurs côtes maritimes. Thessaionique est une des villes les plus opulentes de la Turquie européenne; ses fortifications insignifiantes et sa faible position ne l'eussent pas garantie des attaques des Grecs, et l'insurrection eût fait dans ce pays les progrès les plus rapides.

Homme à talens, patriote zélé et intrépide, Emmanuel Pappas sacrifia toute sa fortune pour

INSURRECTION GRECQUE. 34g

aeheter des armes et des munitions. Il fit entrer dans la presqu'île toute la population des Madënochores, qui montait à plus de trente mille âmes; ensuite il coupa Tisthme par une tranchée de sept cents toises, et construisit derrière ce fossé quelques fortifications. Il sortait de ces lignes pour répandre la terreur parmi les Turcs, par des irruptions soudaines , et par des incursions fréquentes jusque sous les murs de Thessalonique. Le sultan , informé de TefiFervescence de la Macédoine cis-axienne, et craignant un soulèvement général, envoya au fameux capitaine olympien Cara Tasso un nouveau diplôme par lequel, outre diverses autres prérogatives , il le nomma capitaine armatole en chef de la Macédoine en deçà du Vardar. Ce brave guerrier feignit d'accepter le diplôme, n'attendant que des munitions et des instructions du sénat péloponésien pour jeter le masque. D'ailleurs les chrétiens des villes macédoniennes de Naousta , de Verria , de Scopia et de Vodina étaient sans chçf. L'archevêque de Thessalonique avait été pendu à Constantindple dès les premiers jours de Tinsurrection; les autres archevêques de Macédoine étaient retenus en otages ; tous les primats , tous les notables avaient été mis à mort. Ces chrétiens ne formaient qu'une populace nombreuse sans organi*

35o TROISIEME PARTIE. .

sation. C'est pourquoi Gara Tasso tâchait de coni' biner un plan régulier avant de se déclarer. Cet état de choses devint funeste aux Cassandriens. Réduits à leurs propres ressources, ils furentobligés de se tenir sur la défensive. En vain Emmanuel Pappas supplia-til les hégoumènes ou supérieurs des couvens du mont Athos,de lui fournir de l'argent; en vain les con j ura-t-il en même temps de sauver leurs monastères et la nation par quel* ques sacrifices pécuniaires ; en vain alla-t-il luimême en personne pour les solliciter; ils furent inflexibles. Cependant la population renfermée dans la presqu'île de Cassandra était quadruplée par les fugitifs du dehors; on commençait à souffrir d u manque de vivres; bientôt une armée nombreuse de Turcs vint attaquer Tisthme avec delà cavalerie et de Tartillerie. Toutefois les Cassan* driens se défendaient avec courage derrière leurs retranchemeiis dans Tisthme , et repoussaient les assauts réitérés du gouverneur de Thessalonique, Youssoùf-Pacha , et de celui de Jénitza , appelé Ahmed -Bey, qui furent obligés de bloquer les portes de Cassandra. Emmanuel Pappas 'avertit le sénat péloponésien du danger ou il se trouvait, et réclama des secours en troupes, en munitions de guerre et en vivres. Le gouvernement lui envoya le capitaine de l'Eubée, Diamandy, avec cinq cents soldats.

INSUaKECTIOn GRECQUE. 35 1

Page 1