CHAPITRE VI
Situation des fies.— Arrivée de Démëtriiu Ypsilaoty.— Sa réception.*- Assemblées des primats... Première victoire navale-. Destraction de Cydonie.— Vaine tentative des Turcs contre Samos.— La flotte turque ravitaille les forteresses du Péloppnèse.
J'ai consacré la fin du dernier chapitre à retracer les premiers pas de Tinsurrection dans les différentes parties du Péloponèse et de la Grèce continentale. J'ai cru essentiel de n'omettre aucun de ces événemens , afin de prouver par des faits, que le soulèvement de la Grèce fut, non le résultat de circonstances imprévues, mais Teffel d'un plan formé à Tavance et depuis longtemps préparé, puisque le même jour Fexplosion se fit entendre àMaïna, dans la Messénie, l'Élide et toutes les provinces du Péloponèse, dans l'Âcarnanie, l'Étolie, sur les rochers de Souli, d^ms TAttique et toute la Livadie , en Pbocide et à Nègrepont. J'achèverai cette revue par un coup d'oeil rapide sur la conduite des îles au début de l'insurrection , après quoi je reprendrai le fil des événemens dont le Péloponèse fut le théâtre
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depuis la première entreprise de Théodore Colocotronî.
Hydra , Spezzîa et Ipsara , enrichies par leur commerce , protégées par leurs rochers , redoutables par leur marine belliqueuse , attendirent pour éclater le retour de ceux de leurs bâtimens qui se trouvaient à Gonstantinople , à CafFà, à Odessa, à Taïganrock. Aussitôt après, elles proclamèrent solennellement Tindépendance le 28 avril 1821, Une flotte combinée de ces trois îles sortit de leurs ports sous les ordres de l'Hydriote Jacomaky Tombazy, et fit flotter le pavillon grec sur la Mer Egée, Elle visita les îles principales de l'Archipel , pour leur donner les instructions nécessaires.
Bientôt une multitude de petits bâtimens armés couvrirent toutes les mers du Levant, les parcoururent en .tout sens, et capturèrent plusieurs embarcations ottomanes. Une division ipsariote et spezziote attaqua les îles de Samothrace et dlmbros , en enleva les batteries , dont elle transporta le^ canons à Spezzia et à Ipsara. Une corvette et un brick de la flotte impériale furent surpris dans le port de Mélps, et leurs canons servirent à garnir les fortifications d'Hydra.
Samos était bien inférieure à ces trois îles, pour son commerce et sa marine ; mais elle les
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égalait en courage , en patriotisme et en amour de la liberté. Les Samiens belliqueux et pauvres, fortement attaches à la religion de leurs pères , n'avaient rien à perdre , puisqu'ils ne possédaient ni maisons , ni commerce , ni riches plantations; défendus par les rochers à pic qui bordent leur île et par le canal orageux qui la sépare du continent, ces hommes aguerris ne tardèrent pas à prendre les armes et à se déclarer pour l'insurrection.
Quoique l'île de Mîtylène ait une population grecque considérable , cependant le grand nombre de Turcs qui Thabitent, ses deux forteresses qui sont en leur pouvoir , sa proximité des Dardanelles et de TÂsie , la nature de ses côtes qui l'expose aux débarquemens , enfin Tabsence d'hommes aâsez influens et assez énergiques pour entraîner le peuple , toutes ces causes réunies ont retenu jusqu'à ce jour daris l'esclavage cette tle illustre par ses souvenirs. D'ailleurs dès le commencement de l'insurrection , la garnison
musulmane fut extrêmement renforcée.
L'île de Scîo , peuplée de cent dix mille Grecs, riche , commerçante , industrieuse et civilisée , était en état de se défendre , soit par elle-même , soit par les secours de sa voisine Ipsara, Une faible citadelle , qui n'avait au commencement qu'une
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misérable garnison, n'eiit pas opposé la moindre résistance à une attaque vigoureuse. Mais les habitans de Scio étaient divisés en deux classes, sans nul intermédiaire , en négocians et en cuiti-* vateurs. Les premiers avaient tout le pouvoir et toute l'influence sur les autres. La grande extension du commerce des Sciotes avait entassé une immense quantité de leurs marchandises dans les magasins de Constantinople , de Smjrne , de Salonique et de plusieurs autres places de la Turquie européenne et de TAsie mineure. Une multitude de négocians sciotes étaient répandus dans tous les états de Témpire ottoman : Tinsurrection de cette ile aurait causé leur mort et la perte de toutes les marchandises. Ces considérations retenaient dans la soumission Tinfortunée Scio; elle espérait, à force d argent, conserver au moins son existence physique. Hélas! quelle était son erreur ! La flotte combinée des Grecs vint aussi l'inviter à faire cause commune et lui offrir son assistance ; mais Scio refusa. Chrétienne , riche , esclave , elle crut trouver son salut dans son innocence et sa tranquillité.
Cos , la plus délicieuse des iles de la Gr^èce , contenait un nombre égal de Grecs et de Mahométans; mais les premiers étaient trop avilis
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par la tyrannie pour songer à se soulever, et cependant plus de neuf cents personnes furent suppliciées à Cos au commencement de Tinsurrection.
Rhodes , dont jadis les Romains recherchaient l'alliance, n'est aujourd'hui qu'un repaire de Turcs et de reptiles venimeux ; quelques Grecs semblent n'êfre là que pour attester l'origine hellénique de cette île. Aussi Rhodes n'a-t-elle pas été capable de chercher à se soulever , ou au moins de coopérer avec les autres insulaires.
Llle de Candie s'est toujours efforcée de secouer les diffërens jougs qu'elle a soufferts. Désolée d'abord par le despotisme aristocratique de Venise, elle lui doit aussi les malheurs qu'elle a soufferts sous la domination des Turcs ; c'est le gouvernement de Venise qui éleva dans Candie ces places fortes qu'il n'était pas capable de conserver, et qui sont devenues la retraite des janissaires et la résidence des pachas. Cependant les Sphakiotes et les habitans de la petite île de Casso, annexée à celle de Candie , se distinguaient par leur esprit indépendant et par leur énergie ; dans les premiers jours de l'insurrection, ces deux peuplades arborèrent les premières le drapeau national.
Sous le gouvernement des Vénitiens , l'île de
Cypre ëtait traitée d*une manière peu favorable ; conquise par les Ottomans vers le milieu du 17"* siècle , elle se dépeupla de jour en jour. A Fëpoque de la conquête , elle possédait plus de six cent mille âmes; à celle de rinsurrection , elle en avait soixante et dix mille tout au plus. Outre les vexations des seigneurs féudataires qui se partagèrent les terres les plus fertiles, elle eut encore à souiïrir les vexations des percepteurs d'impôts. Ces vexations devinrent même si accablantes , que File de Cypre finit par se révolter contre les autorités locales ; ces troubles furent apaisés parle grand-amiral Hassan -Pacha , sous le règne d'Abdul-Hamid ; et Tile^ qui auparavant était l'apanage du grand-vizir y devint celui du grand-amiral; mais elle changea de maître sans changer de sort. La flotte combinée des Grecs, sachant bien que Tîle de Cypre, à cause de sa position excentrique et de la misère de ses habitans , n'était pas en état de faire le moindre mouvement pour s'af&anchir , s'abstint de la compromettre. Mais cela n'empêcha pas , plus tard , les effets de la rage sanguinaire du sultan.
Telle était la situation des principales iles grecques au printemps de 1 8a i. Reportons maintenant nos regards sur les affaires militaires du Péloponèse et de la Grèce continentale.
INSVAAECTION GRECQUE. SSj
Pendant qu Alexandre Ypsilanty était dans l'inaction à Tergovitz, en Valachie, son frère Démétrius , qui demeurait à Kiow, comme aidede-camp de Rayefsky , gouverneur militaire de cette province , reçut de son frère Alexandre , 1 invitation de se rendre en Bessarabie et de se préparera descendre en Grèce. Démétrius arriva à Kischneft' vers la fin du mois de mars , époque où la protestation du congrès de Laybach avait mis en effervescence la Valachie et la Moldavie , et discrédité dans l'opinion des indigènes Tentreprise d' Ypsilanty. Celui-ci, voyant l'impossibilité de prendre l'offensive , espérait tout de la diversion puissante que devaient fake le Péloponèse et les Iles.
Démétrius Ypsilanty partit de Kischneff sous un nom supposé, vers la fin d'avril, parvint après mille obstacles à Trieste, où il s'embarqua pour la Grèce , portant avec lui une fcwrte somme d'argent, que lui avait fournie Varvaky d'Ipsara, et les négocians grecs d'Odessa et de Taïganrock.* En même temps partit de Kischneff pour s'embarquer à Trieste, Grégoire Cantacuzène, frère aîné de ce George Cantacuzène , qui avait accompagné , dans sa sortie de Russie , Alexandre
* Il arriva en Grèce au mois de jain»
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Ypsilanty. Au soulèvement spontané de tant de provinces et d'Iles grecques , à une si énergique tendance de tous les citoyens à embrasser la cause commune, il n'eût fallu qu'un homme jouissant d'une puissance provisoire, mais pleine et incontestable, d'un ascendant dictatorial, ana^ logue à l'urgence des événemens. On ne devait alors songer qu'à étendre le cercle de rinsorrection , à multiplier les attaques de tout côté pour diviser les forces ennemies , à s'emparer par tous les moyens possibles des forteresses de la péninsule , à fournir aux citoyens des armes, des munitions et des vivres. Il fallait ne penser qu'à la guerre, ne parler que de guerre, n'agir que pour k guerre ; il fallait que la Grèce entière fût transformée en un camp. C'était de sauver la nation qu'on devait uniquement s'occuper , en remettant de lui donner une constitution à répoque où Fexîstence du peuple grec serait assurée. Pour cet eftet , il était nécessaire qu'il y eût au commencement un centre de volonté , de mouvement et d'opérations* La forme dictatoriale n'eût pas alors été étrangère aux mœurs, aux usages, à l'esprit religieux des Grecs. Au lieu de cela, des constitutions, des lois compliquée^ , des titres à l'inBni , des congrès, des débats, aussi nouveaux qu'inînteUi-
INSUBRECTION GRECQUE. SSg
gibles pour la masse du peuple grec, arrêtèrent le^ progrès de Tinsurrection , absorbèrent le précieux temps d'agir, enfantèrent la discorde, neutralisèrent Tënergie des capitaines , et ouvrirent un libre champ à Tambition et à Tintrigue, deux passions inhérentes au caractère ardent de la nation grecque.
Malgré la malheureuse issue des affaires ultradanubiennes, Ja dispersion de l'armée et la fuite d'Alexandre Ypsilanty , les Grecs ne perdaient pas toute espérance du côté de la Russie. Ils se fondaient sur le brusque départ de fambassadeur russe à Constantinople et sur l'interruption de tous les rapports diplomatiques et commerciaux entre les deux empires. Cette illusion donna du relief et du crédit à Démétrius Ypsilanty ; le peuple vit dans sa personne un homme supérieur à tous les autres Grecs ; les primats et les militaires n'avaient aucune rivalité avec lui , ou du moins ils n'osaient pas montrer une prétention pareille.
Si Démétrius avait su profiter de ces avantages, il aurait joué le rôle de libérateur. Il suffisait au salut de la Grèce qu il conservât son autorité seulement pendant deux ans. Au lieu de dissoudre le sénat messénien, au tieu de convoquer des congrès et de vouloir changer
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lorganisation des choses , il fallait laisser à chacun sa place , confirmer Tautoritë légitime des capitaines sur les provinces, s'attacher également le peuple et les primats , et devenir ainsi le pivot de toutes les roues que des impulsions partielles faisaient mouvoir. Alors toutes les places fortes du Péloponèse auraient été conquises, à cause de la détresse ou elles se trouvaient; l'Eubée , cet appui naturel de la Gcèce orientale , serait tombée entre les mains des Grecs; le théâtre de la guerre aurait été porté au-delà da golfe ambracique d*un.côté , et de l'autre au-delà des Thermopyles ; Tinsurrection aurait pénétré dans les provinces de la Macédoine cis-axienne, et dès la fin de la seconde campagne , le sort de la Grèce aurait été décidé.
Démétrius ne se {présenta en Grèce que comme un patriote vertueux, étranger à l'esprit de faction et entièrement dévoué à la cause commune; il fut prévenu malheureusement par Théodore Négris, homme ambitieux et intrigant à l'excès , n'ayant d'autres principes que ceux d'un égoïsme démesuré, d'autre système que celui de diviser pour dominer.
Deux mois avant linsurrection , Négris avait été nommé par la Porte ottomane chargé d'affaires auprès du gouvernement français. Étant
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au nombre des principaux initiés , il connaissait toates les démarches de Thétérie et Tapproche de Texplosion. Quelques jours avant cette époque, il partit de Constantinople et se rendit à nie d'Hydra. Riche en expressione métaphysiques, habile à embellir les phrases des noms de Miltiade ^ d'Aristide et de Léonidas , il se mit à prêcher des principes libéraux , tandis que luimême était esclave des passions subversive3 du bon ordre et de Tharmonie. Il prôna légalité , pour faire élever des prétentions de toute part, et dans leur cotnflit devenir le plus puissant. Quelques Grecs enorgueillis de la connaissance superficielle qu'ils avaient de Desttut-Tracy , de Bentham , accouraient en Grèce pour inculquer à des esprits mal préparés ces doctrines mal interprétées; d'autres, à la nouvelle du départ de Démétrius Ypsilanty^le précédèrent par leurs intrigues et leurs écrits diffamatoires; ils prétendaient gouverner la nation au moyen de leurs lettres, tout en jouissant eux-mêmes du repos et des agrémens de l'Europe.
Ypsilanty parvint à Hydra dans les premiers jours du mois de juin : il fut reçu avec acclamations et reconnu par le sénat de cette île pour général en chef du Péloponèse et de toutes les provinces insurgées. Là, Démétrius prit
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à sa suite l'ecclëstastiqae Néophîte Vamva , exprofesseur d'histoire naturelle et de chimie au coUëge de Scîo. D'Hydra , Dëmétrius Ypsilanty se rendit à Âstros , dans le Pëloponèse ; à peine y fùt-il débarqué , que le peuple accourut de toute part pour contempler son chef, son libérateur, et bénir son arrivée. Les officiers militaires et civils Taccueillirent avec respect, lui décernèrent des honneurs extraordinaires, elle traitèrent comme le premier personnage de la nation. Le lendemain, il partit pour Vervéna, village situé sur le Sommet des montagnes qui du côté de l'est bornent la plaine de TripoHtza, et d'où Ton découvre cette ville à la distance de cinq lieues. Ce fut dans ce village qu'accouru-^ rent à sa rencontré tous les capitaines grecs qui assiégeaient Trtpolitza.
Pierre Mavromichalîs alla au-dev«it d^Ypsilanty, et lui dit, en^l'embrassant : ce Mon prince^ nous sommes prêts, toute ma famille et moi, à verser notre sang pour la patrie et pour toi. » Ensuite une assemblée nationale fut convoquée en plein air. Ypsilanty donna lecture des lettres de son frère , qui l'accréditaient auprès des ehefs civils et militaires du Péloponèse. Le professeur Vamva prononça un discours dans le but de montrer que l'harmonie était le moyen le plus
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efficace du salut commuH ; et le même jour, Ypsilanty fut proclamé généralissime par plusiem*s villes de la Péninsule et par tous les officiers qui formaient le blocus de Tripolitza. Le sénat me&* sénien le demanda pour président; mais au lieu de. répondre à cette invitation d'une manière convenable, Ypsilanty la rejeta brusquement, et s*attira ainsi le ressentiment de tous les mem« bres de ce corps.
Proclamé généralissime, Ypsilantj devait profiter des ressources que lui donnait ce rang, et se fortifier par des faits et des victoires , avant de penser aux Chartres , aux constitutions et aux congrès. II débuta par où il devait finir. Il engagea tous les primats et d'autres personnes instruites qui se trouvaient dans l'assemblée de Vervéna , à présenter par écrit , chacun leur opinion sur rétablissement et la forme d'un gouvernement provisoire. Il leur proposa en même temps une espèce de cbartre rédigée par lui-même et composée de vingt-quatre articles , dans f un desquels il se réservait te commandement suprême et absolu de Tarmée; dans un autre il proposait que les provinces élussent de nouveau leurs sénateurs. Ces deux clauses étaient directement opposées aux intérêts des primats , qui prétendaient conserver leurs places , et qui craignaient d'être per*
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sécutés dès qu'ils les auraient quittées. Us rejetèrent donc ces deux clauses et envoyèrent à Ypsilanty la chartre ainsi modifiée , en exigeant qu'il souscrivît à leurs amendemens. Ypsilanty, qui ne s'attendait pas à une réponse si décisive et si rude , en fut tellement irrité , qu'il se mit immédiatement en route pour le continent de la Grèce , où le vœu des habitans l'appelait.
A la nouvelle du départ de Démétrius Ypsilanty pour la Grèce continentale , toutes les troupes du camp devant Tripotitza se révoltèrent contre leurs officiers^ et demandèrent hautement le rappel de leur généralissime. Aussitôt les chefs militaires et civils députèrent vers Yp* silanty le vieux Anagnostaras , pour le conjurer de ne pas quitter le Péloponèse , et pour protester en même temps de la levée du siège et de tous les autres événemens fâcheux que produirait son départ. Sur ces représentations, Yplanty rebroussa chemin, se rendit au camp de Tripolitza, où il fut reçu avec enthousiasme, ranima par sa présence le courage des soldats et fit avancer le blocus.plus près de là ville.
Grégoire Cantacuzène fut chargé de presser le siège de Monemvasie , et d'accélérer l'époque de sa capitulation. Ypsilanty envoya dans le même but vers Navarin l'archevêque de Modon ,
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Grégoire , muni de pleins pouvoirs, et ne cessa de répandre sur le continent de la Grèce des proclamations patriotiques , tendant à propager linsurrection. Enfin , il employa les sommes d'argent qu*il avait apportées à payer les appointemens promis aux Maïnotes , et à former dans Calamata , sous la direction d'un officier français 5 le brave et vertueux Baleste , un corps régulier de cinq cents hommes.
L'assemblée de Vervéna fut dissoute sans avoir produit aucun résultat, si ce n'est d'irriter les passions , d'éveiller les méfiances et de fournir une ample matière aux calomnies contre Ypsilanty . On l'accusait ' d'intentions tyranniques ; on répandait dans les provinces des ordres vexatoires comme* provenant d'Ypsilanty, et l'on taxait d'acte arbitraire l'envoi de ses délégués aux sièges de Monemvasie et de Navarin. Mais la chute de ces places fortes {ustifia pleinement cette partie de sa conduite , et fit seulement regretter qu'il n'eût pas usé de mesures semblables pour la réduction des villes de Coron, de Modon et de Patras.
Le mauvais succès de l'assemblée de Vervéna devait être une leçon pour Démétrius Ypsilanty. Cependant il en indiqua une seconde dans le bourg de iSaracova , y invitant par des lettres
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circulaires les députés des provinces , munis de pleins pouvoirs. En effet y les primats du Péloponèse • s'y réunirent et tracèrent un plan de gouvernement provisoire , par lequel ils élurent Ypsilanty président du sénat et généralissime des forces de la Péninsule.
Démétrius en modifia quelques articles et demanda aux primats s'ils étaient munis des lettres de créance relatives aux pleins pouvoirs que leurs provinces devaient leur confier. Sur leur réponse négative et malgré leurs instances de confirmer leur plan sur les lois organiques du gouvernement, Ypsilanty répondit que ni les sollicitations, ni les rangs , ni les titres ne pourraient jamais le faire souscrire à une constitution contraire aux droits de ses concitoyens. Ainsi le but de cette assemblée fut manqué et quelques - uns de ses membres recommencèrent avec une ânimosité plus grande leurs machinations contre Démétrius Ypsilanty.
Tandis que ces évènemens se passaient dans le Péloponèse , les affaires maritimes s'avançaient avec activité. L'insurrection de Samos avait mis le comble à la fureur des barbares; tout le littoral de l'Asie mineure ruisselait de sang chrétien. Cinquante mille Asiatiques n'attendaient que l'arrivée de la flotte turque pour
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s'embarquer sur ses navires et porter la désolation dans les îles de rArchipel et surtout dans le Pëloponèse. Alors un grand nombre de chrétiens se réfugièrent à Samos , d'où ils furent répartis sur les Cyclades ; plus de trois mille Grecs , ha-» bilans de TAsie mineure, passèrent ainsi d'abord à Samos , puis dans Tîle de Candie , où ils contribuèrent efficacement aux premiiers eiforts. de leurs compatriotes.
Une escadre turque, composée d'un vaisseau de ligne , de deux frégates , de trois corvettes et de deux bricks , sortit des Dardanelles , sous le commandement d'un officier supérieur. Le grandamiral , AbduUah-Pacha , était resté à Constantinople pour défendre la personne du sultan contre quelque coup imprévu, bailleurs Mahmoud, malgré les informations les plus rassurantes , soupçonnait toujours que la Russie lui déclarerait la guerre et l'attaquerait par terre et par la Mer Noire. A peine la division musulmane était-elle sortie du détroit, qu'une escadre grecque , en observation sur ce point, fit voile à sa rencontre , et par ses évolutions hardies , frappa de terreur les ennemis. Une seconde escadre grecque parut à la hauteur de Ténédos. Le chef de la division ottomane évita lâchement le combat, et courut se réfugier sous le canon de la forteresse de
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Mitylène , où il exhala sa rage sur les chrétiens désarmes. Il détacha ensuite son vaisseaudeligne de 74 canons pour retourner aux Dardanelles et informer de sa situation le grand-amiral. Le capitaine, aussi ignorant que son chef était lâche, s'enfonça dans la baie d*Adramythe où son bâtiment échoua, en dcpnant à pleines voiles sur des bas-fonds. Les Grecs , qui Tépiaient , détachèrent aussitôt quatre de leurs bricks , dont deux se portèrent SXLT le devant et deux sur l'arrière du navire. Foudroyé par le feu croisé de ces quatre bâtimens , que leur position garantissait des batteries turques, le capitaine musulman essaya de se sauver sur ses chaloupes; mais il périt dans le trajet, ainsi que les trois quarts de Téquipage qui se montait à plus de mille hommes. A la nouvelle de ce désastre, le commandant de la division ottomane appareilla pour se retirer dans les Dardanelles et fut poursuivi par les Grecs jusqu'à son. entrée dans le détroit. Cet événement annoncé au camp de Tripolitza , y fut célébré par de bruyantes démonstrations de joie , et passant de bouche en bouche avec les exagérations accoutumées, il jeta l'épouvante dans la garnison de la métropole et dans celles de Corinthe, de Navarin , de Coron et de Modon. Une foule de petits bâtimens grecs et de barques à voiles latines
parcouraient en tout sens les Cyclatles et les Sporades; à peine y abordaient-ils, que les matek4s, sautant sur le rivage, annonçaient cette victoire aux habitans de tout âge et de tout sexe qui accouraient sur le bord de la mer. On n'entendait que des cris d'allégresse , le son des cloches et les actions de grâces adressées au ciel vengeur des tyrans. Tous répétaient les noms des capitaines qui s'étaient signalés dans cette action. Pour la première fois , depuis vingt siècles, la Mer Egée voyait flotter en triomphe le jpavillon national de la Grèce armée pour sa liberté»
Mehmed-Aly, vice-roi d'Egypte, craignait d'envoyer ses vaisseaux de guerre; les régences barbaresques se gardaient bien de hasarder les leurs;' rÉgypte et l'Afrique attendaient que la flotte de Constantinople se fût avancée au moins jusqu'à la hauteur de Cypre, pour aller à sa rencontre et s'y réunir. Et comme si ce n'était pas assez pour des vaisseaux marchands d'avoir à lutter contre toutes les forces navales des mahométans, Mait-, land , lord haut-commissaire des Iles Ioniennes , fit signifier au sénat d'Hydra que le nouveau pavillon grec serait traité comme un signal de piraterie, sitôt qu'il se montrerait au-delà de FAdria-
tique.
Cette mesure cruelle coupa aux Grecs toute communication avec les ports dltalie, de France et des pays au nord de TEurôpe. Cependant la marine grecque , transformée tout d*un coup de marchande en militaire , ne se laissa pas décourager. Miaulis, Sachtouris, Tombazj, Botassi, Kriézj , Tzamados , Chaïnis , Canaris , n*étaient pas hommes à reculer devant les obstacles et les périls.
Après la destruction du vaisseau de ligne, les divisions de la flotte grecque furent réparties sur plusieurs points. L'une de ces escadres s'avança dans le golfe herméen , au fond duquel est située la ville de Smyrne. D'après JRaffenel, témoin oculaire de cet événement, c'en eût été fait de Smyrne , si à l'instant même de leur entrée dans le golfe, les Grecs n'eussent reçu l'avis que les Turcs menaçaient la ville de Cydonie d'une complète extermination.
La ville de Cydonie, célèbre par son collège, riche en plantations d oliviers , civilisée par le commerce , peuplée de trente mille habitans tous chrétiens, embellie par la proximité de plusieurs petites îles appelées Moschonisia ou îles parfumées, à cause de leurs plantes aromatiques: la ville de Cydonie était l'apanage de la famille puissante des Durri-2^dès à Constantinople, fa-
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mille d'où sortirent plusieurs grands -muphtis. Ce fut leur protection qui garantit constamment Cydonie des vexations des seigneurs et des pachas. Mais le ministre favori Hàlet , qui haïssait le muphtî, résolut, au commencement de l'insurrection, de détruire de fond en comble la ville de Cydonie pour assouvira la fois sa rage contre les chrétiens et son inimitié contre le muphti.
A l'instigation de son ministre , le sultan chargea le gouverneur de Pergame de trouver un prétexte pour détruire cette ville infortunée. Le pacha envoya d*abord à Cydonie son lieutenant, avec une troupe de six cents hommes, qui attaquèrent plusieurs Cydoniens dans les rues , mais qui furent repoussés par le peuple et contraints de camper hors de la ville. Le lendemain , trois mille Turcs survinrent et prirent possession des principaux quartiers ; ils attendaient d'autres renforts pour exécuter sans crainte le massacre des magistrats , des ecclésiastiques et de tous les riches citoyens. Mais la flotte grecque , forte de soixante et dix voiles, se présenta, le i3 juin, devant l'île la plus voisine de Cydonie et envoya surle-champ dans cette ville un grand nombre d'embarcations, qui, dans l'espace de deux jours et de deux nuits , transportèrent à bord des vaisseaux les trois quarts des habitans. Les Turcs
n'osèrent pas attaquer les fuyards , de peur de provoquer la vengeance de la flotte : retirés dans lès maisons, ils se tenaient sur la défensive, quand les Grecs résolurent de les attaquer et de consoler les Cydoniens en immolant ces barbares sur les ruines de la ville déserte. Trois mille marins furent débarqués ; ils attaquèrent et chassèrent de rue en rue les Turcs, qui, en se retirant, mirent le feu à plusieurs endroits de la ville. Les Grecs vainqueurs se répandirent dans les maisons et sauvèrent des flammes tout ce qulls purent. Le lendemain il y eut un engageaient encore plus meurtrier entre les marins débarqués et les Turcs, qui revinrent à la charge avec de nouveaux renforts ; mats ils furent écrasés de nouveau, et Ton évalua leur perte à plus de mille cinq cents hommes. Les Grecs regrettèrent cent cinquante des leurs ; quant aux Cydoniens, ceux qui périrent sous les coups des Turcs, furent en petit nombre , mais plusieurs se noyèrent en s*embarquant avec trop de précipitation ; quelques-uns aussi furent la proie des flammes.
La flotte ottomane, forte de sept vaisseaux de ligne et de vingt-cinq autres de toute grandeur, sortit des Dardanelles le i4 juillet, et se dirigea sur Samos; elle en reconnut les côtes et mouilla le 17 devant Scala-Nova. Cette flotte était com-
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mandée par le grand-amiral Cara-Âly . Il somma File de se rendre; elle ne donna que des repenses évasives, en attendant la flotte grecque. Alors deux mille hommes de troupes asiatiques traversèrent le canal étroit qui sépare l'île du continent, et débarquèrent sur le rivage ; les Samiens lâchèrent pied; mais le logothète Lycurgue, primat de Samos , tira son épée et s*élança sur l'ennemi. Une centaine de Samiens imitèrent son exemple et tombèrent sur les Turcs en désespérés. Les autres , enhardis à cette vue, se précipitèrent tous sur les ennemis, en firent un hor-* rible carnage et forcèrent le reste à se rembarquer. L'amiral ottoman, à l'ouïe de cette défaite^ entra dans le canal et se mit à bombarder les rochers. De nombreux corps d'Âsiatîques furent de nouveau envoyés contre Samos, et ils étaient sjur le point de toucher le rivage , quand ils aperçurent la flotte grecque courant sur eux à pleines voiles ; aussitôt ils virèrent de bord , et dans leur fuite précipitée ils firent échouer leurs transports sur les plages de F Asie. L'amiral turc n'osa pas attendre le choc de l'ennemi ; il sortit en désordre du canal périlleux et gagna le large.
Les Samiens retirèrent des flots les canons des transports échoués et en garnirent les points les plus exposés de leur île. Délivrés du danger,
ils firent de fréquentes descentes sur les côtes d'Asie , et s'avançs^nt dans Fintérieur , ils dévastèrent plusieurs villages mahométans. La flotte turque se retira vers Tîle de Cos, ou elle fut rejointe par l'escadre algérienne. Les Grecs l'y suivirent; mais ne pouvant pas l'entamer dans sa position , ils retournèrent dans leur patrie pour radouber leurs vaisseaux, et ne laissèrent que quelques petites divisions pour observer Tennemi. Celui-ci , profitant de l'absence des vaisseaux grecs, partit de Cos vers la fin de septembre, et, renforcé par l'escadre du vice-amiral venant du port de Murto , parvint à la hauteur du Péloponèse, dans les premiers jours d'octobre*. La flotte ravitailla les places de Coron et de Modon, et se présenta devant Navarin qui venait de se rendre aux Grecs par capitulation; craignant une trop forte résistance , l'amiral turc n'osa pas attaquer , et abandonnant l'entreprise , menaça de faire une descente sur le golfe messénien. Ypsilanty accourut aussitôt du camp de Tripolitza , avec le bataillon de cinq cents Grecs formé par Baleste , empêcha le débarquement, et la ville de Calaznata fut sauvée par le courage du Français. Informé de la détresse de Patras , l'amiral entra dans le golfe de Naupacte pour la secourir. Ypsilanty accélérait sa marche pour défendre
INSURRECTION GRECQUE. SjS
les côtes du golfe corinthien ; mais déjà Tenneihi avait incendié Vostitza et Galaxidi , dont les habitans s'étaient sauvés sur les montagnes. Ypsilanty, parvenu aux environs de Corinthe, établit son camp à Vasiliko , Tancienne Sicyone , et réussit à empêcher le ravitaillement de la citadelle de Corinthe qui était assiégée et réduite à l'extrémité.
Cependant la nouvelle de la prise deTripolitza déconcerta Tamiral, qui, sentant bien que le but principal de son expédition était manqué , sortit du gcdfe de Lépante , rencontra une division grecque, avec laquelle il échangea quelques boulets , et vint ensuite mouiller dans le port de Zante. La population de cette ile frémit de rage à la vue des bourreaux de ses frères. Le lendemain , la flotte turque, plaçant en vigie un brick algérien au cap de Vasiliko, se dirigea vers l'autre extrémité du canal. Cinq bâtimens grecs attaquèrent ce brick et le forcèren t à s'échouer dans la rade de Lagana. Le reste de la division grecqbe se voyant enveloppé par l'immense flotte turque, fondit sur elle et la traversa en faisant un feu continuel. Mais un brick.de guerre monté par le capitaine hydriote Meksy, échoua sur des basfonds et fut abandonné par l'équipage. Après cette action , la flotte turque rentra dans les Dardanelles.
376 TROISliME FARTIE.