‹ Histoire moderne de la Grèce depuis la chute de l'empire d'Orient [microform] Par Iacovaky Rizo NéroulosChapitre 46 sur 52 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

Insurrection de Candie.— Victoires des Sphakiotes.*-* Succès et mort de Baleste.— Retraite des Sphakiotes.— Massacres dans rtle de Cypre.— Grands préparatifs du sultan. -~ Tentative pour insurrectionner Scio. — • Arrivée du Gapitan- 'Pacha. ^ Par le mayen des consuls européens il désarme les Sciotes.— Afireuz massacres*— Dévastation complète de Scio.— Canaris met le fen au vaisseau amiral. «- Mort du Capitan-Pacha.

La seconde campagne s'ouvrit par des catastrophes et des revers. L'4e de Candie n'avait pas été étrangère au plan général de l'insurrection ; plusieurs Cretois établis hors de leur pays avaient été initiés au mystère de l'hétérie ; en Russie Calerghi , en Moldavie Emmanuel Bernardos , quelques autres Cretois demeurant à Constantinople étaient membres de cette association. Par leurs soins l'instruction du peuple crétois avait étéaméliorée;plusieurs prêtres de ce paysavaient appris en Moldavie la méthode lancastérienne et étaient retournés, dès 1819, dans leur patrie pour se consacrer à l'enseignement public ; ils avaient insinué* aux Spakiotes et aux campagnards que l'heure de l'affranchissement du peu-

pie grec n'était pas éloignëe. Mais la masse des habitans ëtait sans armes , les Spakiotes eux-mêmes manquaient de munitions : à la nouvelle du soulèvement du Péloponèse , ces derniers ^ d'accord avec la petite ile de Casso , expédièrent à Malte quelques bâti mens dont ils échangèrent les cargaisons contre des munitions et des armes. Bientôt la Porte envoya aux pachas de Candie ses ordres d'extermination. Vers la fin du mois de mai , Ton rassembla dans les forteresses l'archevêque , les évêques , les hégoumènes , les primats et les notables de File ; on les égorgea tous et ensuite on procéda immédiatement au désarmement général.

Les Spakiotes avaient pris leurs mesures; ils descendirent de leurs montagnes , au nombre de neuf cents, écrasèrent dans deux combats les troupes sorties de la Canée à leur rencontre et les forcèrent de se renfermer dans leur château. Le bruit de ces premiers succès , le retour de plusieurs Candiotes, les victoires remportées par les Grecs , et les exhortations de la riche et puissainte famille des Courmoulis, qui Candiote d'origine , avait embrassé l'islamisme , mais était toujours demeurée attachée aux chrétiens , toutes ces causes exaltèrent les Cretois, dont une grande partie se procura des armes, battit les

ÏNSUKRÉCTION GAEGQUE. 4^ï

Turcs et les tint en échec continuel. Des députés Cretois vinrent alors demander un chef au sénat de la Grèce; on choisit pour cet effet un certain Afendoulief, officier russe, sorti du corps des cadets grecs et inconnu à la nation : il se disait descendant des Comnènes , comme si TafFranchissement des Grecs dépendait de généalogies antiques et surannées, et non pas de la bra^ voure et des vertus civiques des Botzaris et des Miaulis.

Les forteresses de llle de Crète, la Canée, Candie et Rhétymos étaient gardées par environ vingt-huit mille Turcs. Battus à plusieurs reprises depuis le commencement de l'insurrection, ils étaient, à la fin de 182 1, sur la défensive, en attendant des secours en troupes et en subsistances que Mehmed-Aly d'Egypte devait leur envoyer. Un corps de Grecs s'était emparé du village de Damastra , situé sur des rochers inaccessibles , et au moyen de cette forte position , qui est entre Candie et Rhétymos , il menaçait également ces deux places. La Canée, voisine des Spakiotes, était vivement pressée, et ne rece* vait par mer qu'une petite quantité de provisions, parce que la flottille des Cassiotes était toujours en croisière ; aussi lés Turcs souifraient-ils fréquemment de la privation des choses les plus nécessaires à la vie. a6

4o2 TROISIÈME FARTI£.

Comnène Afendoulief ne manquait pas de talens administratifs , et il eût ëtë utile aux Cretois , s'il se fût plus attaché à leur indépendance qu*à son nom de famille ; mais ses manières hautaines suscitèrent contre lui un parti dans la Crète et dans le gouvernement grec. Ce parti envoya des députés qui demandèrent Baleste pour chef militaire, dans llntention de contrebalancer l'autorité d'Afendoulief et de le renverser totalement. Baleste, natif de Marseille , avait servi dans l'armée française en qualité de lieutenant de grenadiers; en i8i4 il vint rejoindre son père dans l'île ou celui-ci demeurait depuis plusieurs années et où il avait formé un établissement de commerce. Baleste vécut six ans parmi les Candiotes et y apprit le grec. A la nouvelle de l'insurrection , il partit pour le Péloponèse et offrit ses services au sénat; Ypsilanty apprécia son mérite et lui confia la formation d'un bataillon de troupes régulières , avec lequel Baleste se distingua dans plusieurs expéditions. Il était au siège de Corinthe avec Ypsilantj, lorsque les députés de Crète vinrent le solliciter de la manière la plus pressante. Il ne put pas se refuser aux instances de cette île qu'il regardait comme sa seconde patrie. Accompagné de quatre oJflSciers philhellènes , il se rendit en Crète

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vers la fin de novembre 182 1. Sa prësence , Festime dont il jouissait auprès des Cretois , et les succès marques qu*il obtint sur les Turcs aussitôt après son arrivée, déplurent à Âfendoulief, qui nlgnorait pas que Fenvoi de cet officier à Candie était Fouvrage de ses ennemis. Mais Baleste , étranger à tout esprit de parti , rassura Comnène sur la sincérité de ses intentions, et lui déclara qu*il ne souhaitait que le salut de la Grèce. Baleste, informé que la flotte égyptienne devait bientôt débarquer des troupes pour secourir la place de Rhétymos , poussait avec vigueur le siège de cette forteresse , la seule qu'on pût réduire par la famîne, à cause de sa distance de la mer. Ce brave officier s'empara des positions les plus avantageuses et organisa aussi bien que possible Farmée Cretoise; cependant les Turcs, maîtres de citadelles imprenables , ne devaient être pris que par la famine , ce qui ne pouvait avoir lieu tant que les flottes ottomanes étaient en état de tenir la mer. Il fallait donc que les Grecs fussent dans une activité continuelle, qu'ils eussent des corps d observation et de réserve , quils missent dans leurs affaires militaires et civiles de Fordre et de la précision. Il fallait surtout qu'ils eussent en leur pouvoir une place de guerre , forte par sa position , comme celle de

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Rhétymos. Àu^si fut-ce sur ce point que Balesle concentra tous ses soins et tous ses efforts, et tandis qu il bloquait les deux villes de Candie et de Canée , il serrait étroitement la forteresse de Rhétymos.

Sur ces entrefaites, une flotte égyptienne composée de trois frégates , de quatre corvettes , de quelques bricks de guerre et de trente-cinq transports européens , mouilla au milieu de juin dans la rade de Rhétymos, et débarqua trois mille hommes , qui se mirent aussitôt en marche pour aller au secours de la ville assiégée. Les Grecs se portèrent à leur rencontre , ayant à leur tête Baleste et Afendoulief , et après un combat opiniâtre , qui dura sept heures , ils repoussèrent les musulmans, s'emparèrent de leur camp et de la tente du pachà. Le lendemain Fennemi revint à la charge , renforcé par son corps de réserve; les Grecs étaient encore sur le point de triompher , lorsque Baleste , atteint d*une balle , fut renversé de cheval. L'armée grecque , privée de son chef, perdit courage et battit en retrsûte. Afendoulief, incapable de rallier les Grecs, prit aussi la fuite. Le résultat de cette affaire fut Tapprovîsionnement de Rhétymos, et la perte que firent les Grecs des fortes positions qu'ils occupaient autour de cette citadelle.

lNSVIUk£€TION GBECQVE. 4^^

Jjtle de Cypre , comme celle de Candie , devait être occupée dès la seconde année de Tinsurrection par les troupes de Mehmed - Alj d'Egypte :. déjà en mai iSî^i , le gouverneur de Cypre y nommé Kioutzouk-Mehmed , avait reçu du sultan Tordre decommencer les massacres. Kioutzouk-Mehmed désarma préalablement tous les Grecs de l'île et leur imposa ensuite une contribution de cinq cent mille piastres ^ payable dans dix jours. Le même mois arrivèrent trois mîlle^hommes avec un colonel envoyés par le pacha de Saint-Jean-d'Acre Âbdidlah. Renforcé par ces troupes , le lâche gouverneur rassembla dans la forteresse de Nicosie Tarchevêque , les trois évoques y les abbés des nK)nastères et tous les primats ; puis il leur fit trancher la tête. Depuis cette époque jusqu'à la fin d'août, il égorgea tous les notables qu'il put trouver, confisqua leurs biens et rasa leurs maisons. Un petit nombre de ces infortunés se réfugia secrètement dans, les maisons consulaires. Le gouverneur osa insulter ces asiles, d'où il menaçait de les arracher. Mais le consul français, le généreux Méchin , brava le courroux du pacha et sauva plusieurs Cypriotes en les embarquant sur une frégate et un brick de la marine*- royale. Ces malheureux fugitifs passèrent dans l'Europe clu-é*

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tienne , ou ils se dispersèrent , errant au hasard et traînant leur existence soutenus par rhospitalitë. Et cependant Tîle de Cypre n*avait pas fait la moindre démonstration hostile; les massacres ne furent de la part du gouverneur que le résultat de ses mesures de siketé.

Le pacha de Saint-Jean-d'Acre , s'étant révolté contre la Porte,, vers la fin de 182 1, retira ses troupes de Tîle de Cypre , et MeHmed-Aly reçut ordre d'envoyer les siennes à la place. Depuis cette époque jusqu'à ce jour, Cypre et Candie sont restées en grande partie au pouvoir des Africains.

Cependant la Grèce était menacée de l'invasion la plus formidable : depuis le mois de décembre , le sultan présidait jour et nuit ài'équipement d'une flotte ; il avait condamné à mort le grand-amiral Cara-Aly, et l'avait remplacé par le vice-amiral Aly-Pacha , natif de Candie , le plus habile et le plus expérimenté des marins ottomans. De leur côté, les îles d'Hydra, de Spezzia et d'Ipsara faisaient les plus grands sacrifices pour équiper leurs bâtimens et préparer des brûlots. Toute la Grèce était dans l'anxiété. Scio seule dormait, dans le sentiment de son innocence , et suivait le système d'une parfaite soumission. Un Sciote, nommé Antonaky Bournia,

avait servi sous Napoléon en Egypte comme ca^pitaine au régiment des chasseurs d'orient; il vivait à Scio depuis plusieurs années en simple particulier ; à la nouvelle du soulèvement de la Grèce , cet homme conçut le projet d'affranchir son pays , ou plutôt de satisfaire son ambition aux périls et aux risques de ses compatriotes. Il cornmuniqua secrètement son idée à quelques jeunes gens de ScIo , se fit un parti dans file, et vint à Tripolitza, dans le mois de novembre 1821^ pour exposer à Ypsilanty son plan et ses prétendus moyens. Traité comme un aventurier et éconduit par ce prince ^ il se rendit à Samos, où^ de concert avec quelques Sciotes émigrés, il parvint à tromper le logothète Lycurgue , premier magistrat de Samos , et le détermina à délivrer Scio , qui , à l'entendre , n'avait besoin que d'une légère impulsion , pour se lever en masse. Dans l'idée que la flotte turque ne sortirait des Dardanelles que vers la fin du mois de mai , comme l'année précédente, ils espéraient s'emparer, pendant ces trois mois , de la faible citadelle de Scio, former une garde nationale , se procurer des armes et des munitions, enfin recevoir de prompts secours de leurs voisins les Samiens et les Ipsariotes. Lycurgue s'embarqua avec quelques centaines de Samiens et deux pièces de campagne ;

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Antonaky Bournia le suivit à la tête de cent cinqoante Sciotes émigrés, et ils descendirent sur les côtes de l'île pour en soulever les habitans. Mais, avant de raconter l'issue de leur entreprise , arrêtons-nous quelques instans pour faire connaître Tétat de Mie de Scio , depuis sa conquête par les barbares jusqu'à Tépoque dont nous parlons.

Située près des bords de la Mer Egée , Scio regarde au nord la belle île de Mîtylène , au midi celle de Samos , au couchant celle dlpsara , sa sœur d'infortune, et à Torientle charmant littoral de l'Asie mineure , dont elle est séparée par un bras de mer large de douze lieues. Patrie présumée d'Homère, elle conservait, jusqu'à ces derniers temps, remplacement où, dit-on, s'élevait l'école du poète près de la fontaine de Racté. Scio fut tour à tour asservie aux Génois , ans Vénitiens, aux Florentins et aux Turcs, qui en firent la conquête sur les Génois en i5'66; elle leur fut arrachée en 1691 par les Vénitiens, qui se virent forcés de la leur abandonner de nouveau l'année suivante. Les Sciotes , n'ayant fait aucune résistance , obtinrent du gouvernement turc des privilèges , qu'ils surent consolider par leur sage conduite.

Plusieurs causes amenèrent à Scio le bon ordre et une prospérité toujours croissante. Sous la

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domination des Francs , les Scioèes faisaient le commerce avec différentes manufactures d'Italie ; plus tard , ils eurent à Constantînople des e'tablîssemens , dont les directeurs , entretenant des relations avec les grands personnages de la capitale , appuyés cj ailleurs sur le crédit de leur compatriote Alexandre Maurocordato, contribuèrent par leur influence au salut et à la prospérité de leur île. De plus, vingt-quatre villages , produisant du mastic, furent réservés en apanage perpétuel aux femmes du sérail, et cette gomme odoriférante, qui servait d amusement et de cosmétique aux belles esclaves du sultan , attirait Une espèce de faveur sur la terre qui la produisait. Tous les habitans de Scio étaient chrétiens de l'église d'Orient, si l'on excepte un petit nombre de catholiques romains. Les Turcs, qui n'excédaient pas le nombre de deux mille, habitaient exclusivement la forteresse; un mutésellim ou sénéchal ottoman exerçait sur l'administration civile une influence peu considérable. Le gouvernement était municipal : des démogérontes ou syndics étaient élus chaque année à la pluralité des voix et choisis par les négocians , qui, par leur âge et leur conduite passée , garantissaient l'intégrité de leurs mœurs , leur amour de la patrie et leur expérience dans le maniement des affaires.

4lO TROISIÈME PARTIE.

Le grand-amiral turc , qui sortait tous les ans de Constantinople avec sa Hotte pour porter le ravage et la terreur aux villes de FAsie, lui qui ne laissait aux insulaires de la Mer Egée que l'aride nudité de leurs rochers, respectait toujours rile de Scio, à cause du crédit que plusieurs Sciotes établis à Constantinople avaient auprès du ministère ottoman. Ainsi, influence au dehors , bon ordre dans Fintérieur , commerce étendu , industrie et amour du travail chez toute la population, telles étaient les sources de la prospérité de cette île délicieuse . Cent cinquante barques pontées faisaient le cabotage de tout le littoral de l'Asie mineure, visitaient toutes les îles de l'Archipel, et allaient jusqu'en Egypte et à Constantinople. Naturellement aride , Scio était devenue extrêmement productive sous la bècbe de ses infatigables cultivateurs qui ne laissaient pas un pouce de terre en friche, et qui rendaient féconds jusqu'aux rochers. Soixante- six villages, vivant les uns par leur industrie agricole , les autres par le commerce et les manufactures, formaient une population de quatre -vingt mille âmes. La ville capitale était populeuse et ornée de bâtimens publics, de temples et de maisons particulières bâties en marbre et en pierres de taille. Outre les édifices consacrés au collège et à la bi-

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bliothéque , on y voyait des hôpitaux pour les malades, les pestiférés et les lépreux, un hospice pour les orphelins et divers autres établissement de bienfaisance/ Le collège de Scio était devenu une espèce d'université européenne; on y comptait quatorze professeurs.

Telle était la situation de cette île, lorsque tout-à-coup l'insurrection grecque éclata. Les. Sciotes , pour prévenir le sultan ombrageux , envoyèrent à la Porte une pétition , par laquelle ils demandaient une garnison assez forte pour les mettre à labri des tentatives des insurgés. Au mois de juin i8ai , la flottille grecque leur proposa de faire cause commune ; mais ils refusèrent , en offrant aux marins cent mille piastres de Turquie , que l'amiral Tombazis rejeta. Les Sciotes , qui se voyaient dans l'impossibilité de soutenir la guerre, conjuraient, au nom du Dieu des chrétiens , les Hydriotes et les Ipsariotes , de ne pas hasarder une démarche qui tendrait à la délivrance de Scio, mais qui n'aboutirait qu'à sa perte. Ces marins, aussi intrépides défenseurs de la Grèce insurgée, que désireux de. ne pas compromettre ceux de leurs compatriotes qui étaient forcés de souffrir ie joug ottoman , approuvèrent les motifs des Sciotes et ne firent pour le moment aucune tentative pour les aflVanchip.

4l2 TROfSlilViE PARTIE.

Vëhid-Pacha, gouverneur à trois queues, fut envoyé à Scîo de la part du sultan , et occupa avec ses troupes la ville et la forteresse. Dès son arrivée , il demanda des otages , qu'il renferma dans la citadelle. Cétaient soixante et treize primats avec l'archevêque Platon. Telle fut la conduite des Sciotes envers le gouvernement turc : quelles preuves pouvaient-ils donner d'une soumission plus grande ? Le délit de quelques individus qui vinrent prêcher la révolte méritait-il une entière extermination ? Épouvantée par les exemples récens des catastrophes de Naouste et de Cydonie , Tîle de Scio n'avait pas donné la moindre prise à la vengeance du sultan : mais Scîo était chrétienne , Scio était renommée pour sa richesse , pour sa civilisation ,. pour la beauté de ses femmes ; voilà les crimes que Mahmoud a punis par le massacre et l'esclavage.

Antonaky Bournia et le Samien Lyeurgue débarquèrent en proclamant la liberté , et firent un appel général aux Sciotes. Mais l'archevêque et les autres otages , informés de cet événement par le pacha, adressèrent à tous les villages des lettres circulaires pour les supplier de rester tranquilles et fidèles au sultan. Le gouverneur envoya le jeune Elez-Oglou , à la tête de quelques troupes ottomanes , pour empêcher le débarque-

ÎNSUKRECTION GRECQUE. ^î^

ment; elles furent battues et repouss(?es vers la vîUe ; mais elles retournèrent en plus grand nombre contre les Samiens , qui les chassèrent encore et les forcèrent à se renfermer dans la forteresse. Dès le lendemain, Antonaky Bournîa et le logothète Lycurgue formèrent une espèce de junte ou d administration provisoire , composée de six membres , sous la dénomination d'éphores; en même temps Ton expédia deux députés à Corinthe pour demander au gouvernement des secours et des instructions. L*on se procura quelques canons dans les îles voisines ; l'on dressa des batteries devant l'hôtel de la douane et à deux endroits nommés Cato-Yalo et Tourloti, et Ton commença Tattaque de la citadelle. Mais Bournia était un homme turbulent, d'une crasse ignorance , de mœurs dissolues , absolument incapable de diriger une entreprise pareille. Il ne tarda pas à se brouiller avec Lycurgue , qui prétendait partager lautorité. On leur proposa de tenter pendant la nuit un coup de main contre la forteresse , par un chemin souterrain inconnu aux Turcs et dont l'issue aboutissait au château; les deux chefs militaires se disputèrent la gloire de diriger l'entreprise, et le projet échoua . Cependant les secours attendus n'arrivaient pas, à cause des vents contraires; la discorde aug-

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mentait chaque jour entre les deux chefs et paralysait rénergie des troupes , quand la nouvelle de l'insurrection de Scio , parvenant en vingtquatre heures à Constantinople , accéléra le départ de la flotte impériale.

Bientôt sept vaisseaux de ligne et vingt -six frégates ou corvettes entrèrent , le 1 2 avril, dans le canal de Tchesmé, et commencèrent aussitôt à bombarder la ville , attaquée en même temps par la citadelle. Des troupes nombreuses furent débarquées sous le canon du fort et des vaisseaux, qui protégèrent aussi Pimmense quantité de barques apportant des côtes de l'Asie mineure ces essaims de musulmans féroces, qui hurlaient comme des tigres altérés de sang.

Les Samiens et le petit nombre de Sciotes qui avaient pris les armes voulurent défendre la ville; mais ils en furent expulsés et se retirèrent de poste en poste, combattant avec valeur; enfin les Samiens accablés par le nombre, se dispersèrent et s embarquèrent sur leurs bâtimèns. La flotte grecque apprit par la même nouvelle la sortie de l'armée navale ottomane et les désastres de Scio. Les Ipsariotes envoyèrent aussitôt des bâtimèns pour côtoyer la partie méridionale de l'île et sauver les restes des malheureux habitans de Scio ; la flotte grecque mit à la voile sur-le-champ;

iKStrBKECTtON GEECQUS. 4i'>

mais quand elle parvint à. Ipsara , Scio n'existait plus.

L'amiral Âly- Pacha incendiait la ville et les villages environnans : néanmoins il n'osait pas attaquer de front les Sciotes , qui se défendaient avec désespoir dans les retrancbemens de cavernes et de rochers. H imagina donc de convoquer tous les consuls européens qui résidaient dans File , leur communiqua un édit d armistice pour tous ceux qui mettraient bas les armes , et les chargea de le faire connaître à tous les habitans et de les engager à se rendre. Les consuls acceptèrent avec trop de légèreté une fonction si sérieuse : ils gravirent les montagnes , grimpèrent sur tous les endroits escarpés, parcoururent toutes les plages maritimes, annonçant partout la clémence des musulmans. Oh ! quelle consolation , quelle espérance n'inspira pas aux malheureux Sciotes l'apparition des messagers chrétiens, revêtus des insignes d'une dignité révérée. Persuadés par leurs discours , tous les habitans de l'île, à l'exception des villages du nord, se livrèrent à ces promesses solennelles , rendirent Jeurs armes , et envoyèrent sept cents de leurs primats pour se prosterner aux pieds de l'amiral. Toute la population espérait au moins la cessation du carnage ; quand la nuit même , l'amiral

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fit pendre les sept cents primats aux vergues de sa flotte 9 et donna le signal du pillage et d'un massacre universel. Une partie des monstres se dirige sur le monastère de Saint-Mina, enferme trois mille paysans dans son enceinte , et les passe tous au fil de 1 epée. Des détachemens innombrables se répandent en tout sens , apportant la rage , le fer et le feu. Le monastère de Néa-Monî , bâti par l'empereur Constantin le Monomaque ^ devint à son tour le tombeau de deux mille trois cents chrétiens. Les montagnes et les forêts voisines retentissent longuement des cris des malheureux qu on précipite dans les abîmes, qu'on lie aux branches des arbres, ou qu'on taille en morceaux. L'horreur m'empêche de retracer ces scènes épouvantables. Les bourgs de Volisso, de Vessà et de Calamoti virent les enfans encore au berceau écrasés contre les rochers ou engloutis dans les flots. Pas un village qui ne fût inondé de sang , pas une plaine , pas une vallée où ne ruisselât le sang chrétien : tout fut massacré, enchaîné, pillé, incendié. Quarante n^ille femmes ou enfans furent épargnés , mais pour être vendus dans les bazars de Constantinople , d'Asie mineure , d'Alger, d'Egypte et de Smyrne.De belles femmes liées avec leurs tresses de cheveux , marchaient sur les cadavres de

leurs pères et de leurs époux pour être conduites sous les tentés et livrées à la brutalité de leurs ravisseurs» Trois cents filles, choisies dans les villages de Cardamyle, de Galandra et d' Anavato, toutes d'une beauté rare , excitent dans les cœurs de ces bêtes féroces la hideuse envie de les posséder, et la contestation finit par une scène digne de ces sanguinaires prétendans : les barbares s'entredétruîsent 5 après avoir égorgé ,les trois cents filles , objet de leur rivalité-

On n'entendait partout que des cris plaintifs ou des hurlemens affreux. Les hôpitaux des lépreux et des malades s'engloutirent dans les flammes, et ces infortunés trouvèrent leur tombeau sur les débris des asiles de leurs souffrances. Soixante et douze églises paroissiales sont profanées et réduites en cendres; une multitude de maisons de campagne magnifiquement bâties, ne sont plus que des amas de marbre ensanglanté. Grand Dieu ! quels malheurs inouïs ! quelle effroyable catastrophe ! La religion et l'humanité frémissent au seul récit de tant d'horreurs.

Entre les différentes morts , il y a de la graduation dans l'effroi qu'elles inspirent : il y eh a telle qu'on peut attendre avec résignation ou avec intrépidité; mais il y en a aussi qui épouvantent le plus ferme courage : les habitans de

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Scio, en voyant la désolation de leur patrie, mouraient mille fois avant le coup mortel.

La scène terminée par un tel carnage , Tamirai n*a plus besoin des consuls dont il s*était si impunément joué : il n'est plus obligé de garder les otages, et tandis que du haut de son bord il contemple Tile fumante , il désire ajouter encore à tant d*horreurs: il tire des cachots de la forteresse l'arche véque Platon et les primats de Tile, et les fait pendre ou empaler à la suite Tun de Tautre. Enfin il ordonne qu'on cherche de tout côté le reste des enfans en bas âge, quon les entasse dans un grand bateau et qu'on les submerge au milieu des ondes. Voilà l'amnistie des Turcs! voilà nos souverains légitimes ! voilà ces Turcs , dont on vante la fidélité I Après cela, qu'on lise les nouvelles du jour, et qu'on ajoute foi, si l'on peut, aux réformations philantropiques que le sultan vient d'organiser! Qu'on admire et qu'on prône l'abolition des confiscations et des sentences arbitraires , quand on a vu les massa* cres d'Anatolico et de Missolonghi , quand on a vu les femmes et les enfans de ces deux villes vendues comme des bétes de somme , en même temps que Mahmoud fait le libéral le sabre à la main et l'Européen à Constantinople.

Tandis que les consuls des puissances euro-

INSUBllBCTION GBECQUE. Ajq

pëennes étaient la dupe des promesses perfides de l'amiral ottoman , la flotte grecque réunie sortit avec douze brOlots pour attaquer l'escadre turque forte de quarante-quatre gros bâtimens de guerre. D y eut un léger combat , le i/f de mai , avec le capitan-pacha , qui fut forcé de se retirer, tandis que la flotte grecque protégeait les barques qui côtoyaient l'île de Scio pour recueillir les débris de la population. En même temps^les Grecs chargèrent le capitaine français Jourdain, d'opérer un débarquement à la tête d'un corps de marins pour sauver ceux qui s'étaient réfugiés sur les rochers escarpés et dans les cavernes des montagnes. Cet oflicier intrépide exécuta avec autant d'audace que d'habileté les vœux de la marine grecque, et ce sinfiple particulier fit plus d'honneur à la chrétienté que tous les consuis des puissances européennes. Ceux-ci cependant prirent sous leur sauvegarde quelques-uns des cent mille habitans de Scio.

La flotte turque était à l'ancre dans le canal de Tschesmé ; deux de ses frégates en sentinelle croisaient jour et nuit. L'amiral turc, pensant que l'exemple de Scio engagerait Samos à se soumettre, y avait envoyé une sommation formelle, et attendait la réponse , que les Samiéns ajournaient habilement. La flotte égyptienne , après

avoir débarqué des troupes à Candie , devait se joindre à celle du capitan-pacha. Le jeûne du ramazan, que les Turcs célébraient alors, les rendait plus indolens qu'à Fordinaire ; d'ailleurs ils étaient tous occupés à transporter sur les côtes d'Asie et à vendre aux marchands d'esclaves leur immense butin. Dans un conseil de guerre, tenu le 3o mai, les Grecs décidèrent d'attaquer la flotte ennemie le lendemain dans la nuit; en conséquence quinze bâtimens commandés par Miaulis entrèrent avec trois brûlots dans le détroit de Scio par la passe du nord ; le reste de la flotte stationna en dehors pour se porter là où serait le danger. Les deux frégates en.vigie, dès qu'elles aperçurent les Grecs, virèrent de bord et tirèrent le canon pour annoncer à l'amiral l'approche de l'ennemi. Aussitôt l'escadre ottomane mit à la voile dans le plus grand désordre , et se hâta de s'éloigner : Miaulis , qui avait un brûlot près de lui, attaqua le vaisseau amiral; mais le brûlot manqua par trop de précipitation; les deux autres brûlots ne purent pas atteindre non plus les vaisseaux ottomans, qui prirent la fuite.

La division grecque , après celte tentative infructueuse, se réunit à Ipsarà, et'dans un second conseil de guerre, l'on décida d'envoyer pendant la nuit deux brûlots contre l'ennemi. Constantin

IN&UBRECTIOK GRECQUE. /^^l

Canaris , d'Ipsara , et George Pépinîs, d'Hydra, s ofirirent pour exécuter cette entreprise qui exigeait autant de hardiesse que d^habileté. Deux chébeks transformés en brûlots, furent aussitôt montés par ces deux capitaines avec trentequatre marins déterminés. Ils partirent dans la nuit du i8 juin. La nuit suivante , une division navale se mit en mer.- La lune terminait sa dernière phase et Thorizon obscurci couvrait de ses voiles les intrépides navigateurs. Les équipages des deux frégates turques en sentinelle avaient négligé leur devoir et jelé Tancre pour se réjouir avec plus de commodité. Le vaisseau amiral de quatre-vingts canons, mouillé en tête de la ligne, avait à bord plus de deux mille personnes , car , selon Fusage religieux observa chez les Turcs pendant le jeâbne du ramazan , le capitan- pacha donnait ses audiences à bord , et après avoir vaqué aux affaires une partie de la nuit , tous les états-majors des vaisseaux s'y étaient présentés afin de recevoir les ordres pour le lendemain et de faire leur cour à Tamiral. Les deux brâlots s'approchèrent de la flotte ottomane , cherchant à reconnaître le vaisseau du capitantr pacha et celui du vice-amiral. Aux cris de s'éloigner , ils virèrent de bord vers Tschesmé , et lorsqu'au bout de quatre heures tous les équipages, engour-

4 '-22 TROISliME PARTIE.

dis par les excès de la table , furent plongés dans le sommeil , Canaris , qui avait remarqué le navire du capitan-pacba , revint avec une brise favorable sur le vaisseau amiral , s'accrocha à son beaupré , mît le feu au brftlot , qui s'embrasa sur-le-champ , et s' élançant en un clin d'oeil sur sa gondole ou se tenaient ses matelots, il traversa la ligne des ennemis et gagna le large. Le second brûlot atteignit au même instant le viceamiral, mais il s'en détacha sans produire aucun efl'et décisif. Le capitan- pacha, voyant son navire embrasé, s'épuisait en vains efforts pour éteindre les flammes. Plus de deux mille barbares se heurtaient sur son bord, couraient en mugissant de la poupe à la proue et augmentaient le désordre et la terreur. Les autres bâtimens coupaient leurs cables et s'éloignaient en s'entrechoquant. Le golfe tout entier retentissait des cris d'alarme. Enfin le capitan-pacha , entouré de flammes, se précipite dans sa chaloupe et fuit vers le continent ; mais pendant sa traversée le navire saute avec fracas ; un des éclats tombe sur la barque de l'amiral , l'engloutit dans les flots , et blesse à mort l'auteur de tant de désastres. On le tire de la mer, on l'amène mourant sur le rivage de l'île qu'il avait ensanglantée , et quelques instans après il exhala son âme atroce sur les

INSURRECTION GRECQUE. ^2'i

décombres de Scio. Ainsi cette île fut vengée par rhëroïsme d'un simple marin grec. Près de trois mille cadavres de ses destructeurs flottèrent à demi consumés sur la surface du canal, tout éclairé par les torrens de flammes que le vaisseau amiral vomissait contre le ciel vengeur des chrétiens.

La flotte grecque ne s'était pas attendue à un si brillant succès ; évitant d'exciter la surveillance des frégates en sentinelle , elle n'avait pu accompagner Pintrépide Canaris. Si les Grecs fussent survenus au moment du désordre occasionné par l'explosion du vaisseau amiral, nul doute que la plus grande partie de la flotte turque n'eût échoué sur les rivages de l'Asie mineure ou sur les rochers de Scio. Malgré le temps de respirer qu'il eut après son désastre , l'ennemi se dispersa frappé de terreur ; une partie .de sa flotte se réfugia dans le golfe de Smyrne et le reste dans le port de Mitylène.

Le sultan remplaça l'amiral par le chef des artilleurs Cara-Mehmed- Pacha, qui se trouvait alors à Patras , et donna en même temps des ordres pressans au ministre de l'amirautq et au vice-amiral , pour réparer le plus tôt possible les avaries des vaisseaux et en compléter les équipages pour une expédition nouvelle.

/f^i TROISIÈME FABTIE.

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