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cachés quelques jours et furent ensuite ramenés en triomphe au parlement par la milice citoyenne et par une foule innombrable. Charles ne supporta pas cet affront. Il se rendit à York et se décida à la guerre.
§ 36. Guerre civile. (1642-1646). Si le roi avait auparavant fourni de légitimes sujets de plainte par la violation des droits du peuple, le parlement se rendit coupable à son tour d’une atteinte semblable aux droits royaux. Non content d’avoir resserré le pouvoir royal dans les bornes légales, il s’attribua exclusivement le pouvoir législatif dans l’État et dans l’Église, et s’empara de toute l’autorité gouvernementale , en réclamant la nomination et le renvoi des hauts fonctionnaires publics et des généraux, en prétendant soumettre à son vote l’organisation des forces de terre et de mer et faire dépendre de son approbation jusqu’à l’éducation et au mariage des enfants royaux. Le roi ne pouvait admettre de pareilles prétentions. Il rassembla à York les membres des deux chambres qui lui étaient dévoués et la force armée, tandis que la reine se réfugiait en Hollande pour invoquer le secours de l’étranger. Mais, comme toutes les troupes du continent étaient impliquées dans la guerre de Trente ans, il n’y avait aucune aide à en attendre; où auraient-elles débarqué d’ailleurs, alors que tous les ports et la marine se trouvaient entre les mains du parlement? La guerre commença donc avec des forces très inégales. Car, tandis que le roi était sans argent et que son armée manquait de tout, le parle-
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ment possédait non seulement tous les revenus publics, mais était abondamment secouru par des cotisations privées. A la première invitation, des familles apportèrent leur vaisselle d’argent, les femmes leurs parures ; les impôts que l’on avait obstinément refusés au roi étaient offerts de bonne volonté au parlement. Pourtant, la petite armée de Charles, composée de troupes aguerries, remporta d’abord l’avantage sur les troupes fraîches du parlement, avec lesquelles le comte Essex se mit en campagne : dans deux rencontres, la cavalerie royale, conduite par le neveu de Charles, l’impétueux Ruprecht du Palatinat, remporta la victoire. Au commencement de la deuxième année, le parlement éprouva aussi des pertes, dont la plus sensible fut la mort du loyal et brave John Hampden, dans un combat aux environs d’Oxford. Mais lorsque Blivier Cromwell, le secrétaire puritain, eut composé, de ses pieux amis, une troupe résolue qui, pour défendre la cause de Dieu, bravait les fatigues et les dangersdela guerre, et lorsque le parlement eut conclu avec les Écossais une alliance ensuite de laquelle leurs troupes fanatiques franchirent de nouveau la frontière, les choses prirent une autre tournure. Dans la bataille de Marstemnoor (3 juillet 1644), le palatin Ruprecht perdit la victoire par sa fougue imprévoyante; dix mille royalistes restèrent sur le champ de bataille. La fidèle ville d’York tomba entre les mains des puritains. Depuis lors , le nom de Cromwell domina dans l’armée, surtout lorsque Pym fut mort et qu’Essex eut éprouvé des revers.
Les puritains . Macaulay dépeint ainsi ce parti politique et religieux : Les puritains étaient des hommes dont l’esprit avait acquis un caractère tout particulier par la contemplation journalière de choses surnaturelles et d'intérêts supérieurs. Non contents de reconnaître en termes généraux une Providence souveraine, ils attribuaient d’ordinaire chaque événement à la volonté de l’Être suprême, pour la puissance duquel rien n’est trop grand, comme rien n'est trop petit pour sa pénétration; le connaître, le servir, se réjouir en lui, tel était pour eux le premier but de l’existence. De là leur mépris pour les distinctions terrestres. La différence entre le plus grand et le plus méprisé des hommes semblait disparaître quand ils la comparaient à l'intervalle infini qui séparait toute la race humaine de celui sur qui ils avaient les yeux constamment fixés. S’ils connaissaient peu les ouvrages des philosophes et des poètes, ils étaient profondément versés dans les oracles du Seigneur; si l'on ne trouvait leurs noms dans aucun ancien armorial , ils étaient inscrits au livre devie; si leurs pas n’étaient pas accompagnés d’une suite nombreuse, ils étaient gardés par des légions d’anges officieux. Leurs palais étaient des demeures qui n’avaient pas été construites par la main des hommes, leurs diadèmes des couronnes de gloire impérissable. Ils regardaient d’un air de mépris ceux qui étaient riches ou éloquents, les nobles et les prêtres ; car ils s’estimaient riches d’un trésor précieux , éloquents dans une langue supérieure, anoblis par une nomination de toute éternité, prêtres par l’imposition des mains du Tout-Puissant. Le plus infime d’entre eux était un être dont le sort avait une importance mystérieuse et féconde, dont les esprits de la lumière et des ténèbres observaient les moindres actions avec une attention inquiète, qui était destiné, dès avant la création du ciel et de la terre, à une béatitude qui survivrait au ciel et à la terre. C'est pour lui que le Tout-Puissant avait révélé sa volonté par la plume des évangélistes et la harpe des prophètes. 11 avait été racheté à grand prix, non par une sueur de mort ordinaire ni par le sang d'une victime terrestre; pour lui le soleil s’était obscurci, les rochers s’étaient déchirés, les morts étaient ressuscités; pour lui toute la nature avait frémi
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à l'agonie de son Dieu. — Ainsi le puritain était composé de deux hommes : l’un tout contrition, pénitence, gratitude et tolérance ; l’autre fier, calme, inflexible, clairvoyant. Il se jetait dans la poussière devant son Créateur, mais il mettait 4e pied sur la nuque des rois. Dans sa dévotion solitaire il priait avec convulsions, avec larmes et soupirs. Il tombait presque en démence devant les images de gloire ou d’effroi; il entendait les psaumes des anges et les murmures tentateurs du mauvais esprit. Mais, dès qu’il occupait son siège dans le conseil ou ceignait son épée pour la guerre, tout ce travail orageux de l’àme ne laissait plus en lui aucun trace sensible. Les fanatiques ap- . portaient dans la vie civile ou militaire un sang-froid et une inflexibilité que quelques écrivains n’ont pu concilier avec leur zèle religieux , mais qui en étaient les conséquences nécessaires; la forte direction de leur sentiment sur un seul objet les rendait tranquilles à l’égard de tous les autres.
§ 37. Victoire des indépendants. Les heureux succès obtenus dans la guerre donnèrent aux puritains le courage de poursuivre le renversement de la haute Église et de séparer l’ancien temps du nouveau par un abîme infranchissable, quoiqu’ils vissent bien aussitôt qu’ils éloigneraient ainsi d’eux la chambre des pairs déjà très affaiblie. Mais leur ardeur puritaine dédaignait toute considération mondaine. Le livre général de prières et la liturgie anglicane furent bientôt remplacés par un culte imité du presbytérianisme, et le système épiscopal hiérarchique par la constitution synodale presbytérienne ; les images, les ornements, les orgues disparurent des églises ; les vitraux peints furent cassés, les monuments qui pouvaient passer pour des véhicules de la superstition et de l’idolâtrie furent détruits et les jours de fête défendus. Les ecclésiastiques puritains que Laud avait destitués, furent réintégrés dans leurs fonctions et tinrent par leurs longs sermons le fanatisme éveillé, tandis que l’archevêque prisonnier terminait sa vie sur l’échafaud (janvier 1645) et que les pasteurs anglicans qui ne voulaient pas se soumettre à la
nouvelle forme de l’Église étaient dépouillés de leurs charges. Les puritains, autrefois molestés, se firent persécuteurs à leur tour et d’opprimés devinrent oppresseurs. Les incidents restèrent les mêmes ; mais les acteurs du théâtre de la vie avaient changé de rôle. Bientôt pourtant la discorde éclata même dans le camp des vainqueurs. Les indépendants , qui gagnaient de plus en plus de crédit par leur enthousiasme, leur ardeur et leur énergie dans le parlement et à l’armée, et qui n’étaient pas disposés à subordonner la liberté chèrement acquise à une théocratie étrangère, se plaignirent que le 'despotisme clérical n’eût fait que prendre une autre forme, et qu’au lieu de quelques évêques, une foule d’ecclésiastiques presbytériens exerçassent une nouvelle tyrannie dans les synodes. Us demandèrent que chaque communauté religieuse eût droit de législation pour la foi, le culte et la discipline, que toutes les paroisses qui se formaient par le rapprochement volontaire de fidèles de même sentiment eussent des droits égaux, et que personne ne fût forcé de plier sa conscience sous une prescription générale, mais que chacun pût servir Dieu à sa façon ; la différence de foi et de culte devait être permise et la tolérance devait être un devoir sacré. La liberté intellectuelle, dans le domaine de la religion aussi bien que dans celui de la pensée, de la parole écrite ou verbale, tel fut le mot d’ordre des indépendants.
Par crainte de la puissance croissante des indépendants, les presbytériens du parlement cherclièrent à se réconcilier avec Charles. Mais les négociations d’Uxbridge échouèrent contre la demande d’abolition de l’épiscopat et de transmission du
commandement des forces de terré et de mer h la
chambre des communes. Les indépendants levèrent la tête d’autant plus haut. Ils obtinrent l’acte de renonciation (février 1645) d’après lequel aucun
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membre des deux chambres ne pouvait être investi d’un commandement ou d’un emploi. Par là Essex fut contraint de renoncer à son titre militaire et Fairfax, général plein de talent, mais entièrement dirigé par Cromwell, fut mis à la tête de l’armée. Cromwell, le chef des indépendants, avait sollicité le plus vivement l’acte de renonciation. Il se rendit à l’armée pour déposer son commandement entre les mains de Fairfax. Mais celui-ci déclara aussitôt au parlement que Cromwell était indispensable, que lui seul pouvait conduire la cavalerie ; car la victoire était toujours là où il combattait au nom du Seigneur avec ses troupes pieuses. Le parlement donna son aveu, et la bataille de Naseby (14 juin 1645) dans le voisinage de Northampton, où le reste de l’armée royale fut dispersé et la dernière espérance de Charles renversée, prouva quel élan avait provoqué l’énergie des indépendants.
§ 38. Charles en Ecosse. A partir de ce moment, la lutte prit une forme plus passionnée. Les indépendants transportèrent leurs opinions républicaines de l’Église dans l’État, et combattirent la royauté avec la même résolution que la hiérarchie. Les lettres de Charles, dans lesquelles il sollicitait le secours des princes de l’étranger, étaient tombées entre les mains de ses ennemis; leur publication enleva au roi un reste de considération. Le bruit courut qu’il avait cherché, par de brillantes promesses, à exciter les Irlandais à un nouveau soulèvement. C’est pourquoi le parlement enjoignit de ne pardonner désormais à aucun Irlandais prisonnier de l’armée royale.
.Ils furent fusillés par centaines de la manière la plus cruelle, et tous les royalistes furent punis par la perte de leurs biens. Une sanglante guerre d’opinion sévit de la pointe de Cornouailles aux montagnes d’Écosse. L’énergie des fanatiques et des républicains remporta la victoire. En vain le roi humilié demanda la paix; on ne se fia pas à lui, et Cromwell et Fairfax s’apprêtèrent à l’assiéger dans Oxford.
Charles prit alors une résolution désespérée : déguisé en domestique, il s’enfuit d’Oxford avec deux compagnons et se rendit au camp écossais dans l’espoir de réveiller chez ses compatriotes des sentiments d’affection et de loyauté. Mais toute piété pour les majestés déchues s’était éteinte dans l’âme des Écossais dirigés par des ecclésiastiques rigides. Ils le tinrent étroitement surveillé, l’obligèrent â assister aux longs sermons presbytériens, qui avaient ordinairement pour texte ses propres méfaits et ceux de ses ancêtres, et entrèrent en négociation avec le parlement anglais pour décider de son sort. Charles n’ayant pu être amené à souscrire au « covenant », h abolir l’épiscopat, à abandonner pour vingt ans au parlement le commandement des forces de terre et de mer et à livrer ses plus fidèles partisans à la vengeance de leurs adversaires, les Ecossais sacrifièrent leur roi pour un gain sordide. Contre le paiement d’une somme élevée, Charles fut livré aux commissaires du parlement et transporté dans le château fort de Holmby (janvier 1647) ; l’armée écossaise fut ensuite dissoute.
§ 39. Dissensions entre indépendants et presbyte -
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riens . La guerre semblait terminée. Le parlement, composé en majorité de presbytériens, voulut alors réduire l’armée, dans laquelle les indépendants l’emportaient, ou se débarrasser d’elle en l’envoyant en Irlande. Les troupes s’y refusèrent et réclamèrent la solde arriérée; des réunions d’officiers et de soldats se formèrent et prirent une attitude hostile à l’égard des presbytériens. Cromwell était l’âme de ce mouvement. Mais il savait dissimuler avec tant d’art, que la chambre des communes lui confia la mission de faire rentrer dans l’ordre l’armée indocile. Bientôt Cromwell eut sur les soldats plus d’empire que Fairfax. Par son ordre secret, le cornette Joyce, tailleur fanatique, enleva, avec une troupe de cavaliers, Charles prisonnier qu’il conduisit à Hamptoncourt entre les mains de l’armée (3 juin 1647). Les presbytériens s’effrayèrent et insistèrent sur une réconciliation avec le roi. Mais l’armée s’approchait déjà des portes de Londres et réclamait l’exclusion du parlement de onze presbytériens. La chambre des communes obéit. Mais les membres exclus, parmi lesquels se trouvait Hollis, excitèrent la bourgeoisie de Londres à se soulever. Celle-ci demanda, les armes à la main, le retour du roi et menaça le parlement d’indépendants. Beaucoup de membres, le président en tête, se réfugièrent auprès de l’armée et donnèrent à celle-ci l’occasion de pénétrer dans la capitale et de ramener les fugitifs en triomphe. Les opposants se soumirent en tremblant à la puissance des indépendants qui eurent dès lors le dessus dans le parlement et dans l’armée.
g 40. Dernier espoir de Charles. Pendant ces jours sombres, Cromwell ne semblait pas éloigné de replacer le roi sur le trône , mais en assurant sa propre élévation. Déjà l’armée concevait des défiances; les soldats formaient des réunions menaçantes contre la trahison envers le Seigneur. Une secte fanatique, celle des levellers, réclamait l’égalité des classes etdes fortunes, une constitution d’après laquelle le peuple se *gbiArernerait lui-même et une complète liberté religieuse sans communauté ecclésiastique ni culte régulier. Mais bientôt Cromwell se convainquit, par une lettre interceptée, de la duplicité du roi ; il rompit les négociations, regagna vile son ancien crédit et parvint par sa vigueur à dissoudre la réunion des levellers, aussi redoutable aux indépendants qu’aux presbytériens. Dès lors une inimitié implacable régna entre Cromwell et le roi. Un dernier rayon d’espoir sembla luire sur Charles. Il réussit à gagner file de Wight (novembre 1647) au même moment où les Écossais, honteux d’avoir vendu leur maître à prix d’argent, prenaient les armes pour sa délivrance et où une dangereuse fermentation se manifestait dans le pays de Galles et en Irlande. Mais l’énergie de Cromwell surmonta le danger. Avec une faible armée, il repoussa les Écossais, pénétra dans leur pays et les força à renouveler l’alliance avec l’Angleterre. Le parlement anglais apprit la victoire de Cromwell avec une crainte secrète, lorsque Charles, qui attendait son salut de l’Irlande et de l’étranger, eut aussi rejeté la dernière tentative de paix des presbytériens.
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§ 41. Mort de Châties . Cromwell, excité par son gendre fanatique Ireton , avait déjà résolu la perte de Charles, quoiqu’il affectât encore, au sein du parlement une humilité chrétienne et une dévotion outrée. D’après ses indications secrètes, l’armée s’empara du roi et le conduisit dans une sombre forteresse sur les bords de la mer (décembre 1648). Ensuite le colonel Pride cerna le parlement et fit emmener de vive force quatre-vingt-un membres presbytériens, parmi lesquels Prynn. Après cet acte connu sous le nom de « purification de Pride, » Cromwell s’installa dans les appartements royaux de Whitehall ; car désormais il était seigneur et maître ; le parlement composé d’indépendants n’était plus qu’un instrument inerte entre ses mains. On résolut d’accuser le roi de trahison devant un tribunal extraordinaire, parce qu’il avait fait la guerre au parlement. La chambre haute, réduite à douze membres, s’étant opposée à cette mesure, les indépendants déclarèrent « que leur volonté seule faisait la loi, parce que la source de toute autorité légitime était dans le peuple dont ils étaient les seuls représentants. » En conséquence, « Charles Stuart » subit quatre interrogatoires devant le tribunal présidé par le jurisconsulte Bradshaw et composé de cent trente-cinq personnes, tant membres de la chambre des communes qu’ofiiciers et juges ; il fut condamné à mort comme tyran, traître, meurtrier et ennemi du pays. On lui accorda trois jours pour se préparer et pour dire adieu à ses enfants. Puis on le conduisit à l’échafaud couvert de noir et dressé dans le château de White-
hall, où deux bourreaux déguisés en costume de matelots procédèrent à l’exécution. La foule innombrable assista silencieuse à l’horrible spectacle : elle ne fit entendre un sourd gémissement qu’au moment où l’exécuteur saisit la tête sanglante par les cheveux et cria : « Ceci est la tête d’un traître. » (30 janvier 1649).
La république .
§ 42. Victoire de Cromwell. Le parlement, réduit à quatre- vingts membres, fut porté au nombre de cent cinquante par de nouvelles élections et par la convocation de membres qui avaient été exclus ; après la suppression de la chambre haute, il fut investi du pouvoir suprême comme parlement d’Angleterre (assemblée nationale). Tout Anglais, âgé de plus de dix-sept ans, dut prêter serment de fidélité au nouveau gouvernement a sans roi ni chambre haute. « Le pouvoir exécutif fut conféré à un conseil d’État de quarante-deux membres, dont le president était Bradshaw, et l’un des secrétaires le poète Milton. Celui-ci n’avait pas peu contribué, par ses pamphlets contre la prélature et la monarchie absolue, à la victoire de ses amis politiques ; il continua, par ses écrits justificatifs, à servir la cause républicaine avec tant de dévoûment qu’il perdit la vue. — Une haute cour de justice s’occupait des manquements contre l’Etat, comme
l’ancienne chambre étoilée, et exerçait une justice sévère contre • . . /
les royalistes aussi bien que contre les radicaux dans l’Eglise et dans l’État. — La forme presbytérienne de l’Église resta dominante; mais au milieu de la surexcitation religieuse on vit s’élever une quantité de sectes, parmi lesquelles la société des amis (nommés par le peuple quakers ou trembleurs). Fondée en 1 G 49, par le cordonnier Georges jP<w,elle acquit une grande importance.
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Georges Fox, vêtu de peaux d’animaux, parcourut l’Angleterre en prêchant dans les rues et dans les maisons l’Evangile et la pénitence, en se plaignant des péchés des chrétiens et en annonçant un nouveau royaume de Dieu.
Les Quakers croient que la connaissance religieuse découle immédiatement de l’esprit divin, que chacun peut participer à la révélation divine par la contemplation muette et le recueillement et allumer en lui la lumière intérieure. C’est pourquoi ils mettent cette lumière ou, comme ils l’appellent, la parole intérieure, à côté et parfois même au dessus de la parole extérieure ou delà bible. Ils ne considèrent les sacrements que comme des symboles de dispositions intimes, qu’il n’est plus nécessaire d’accomplir extérieurement, rejettent la prédication avec toute espèce de théologie comme des œuvres humaines et ne veulent qu’une Église invisible. Ils repoussent le service militaire, le serment, les dîmes et les modes de la société. Longtemps persécutés en Angleterre, ils trouvèrent enfin un asile dans l’Amérique du nord, lorsque William Penn (f 1718) acheta le territoire sur la Delaware et fonda, en partie avec des colons quakers, l’État de Pennsylvanie, « le berceau de la liberté pour les nègres et le monde. » Enfin, ils obtinrent aussi la tolérance en Angleterre, après que Robert Barclay (f 1690) eut perfectionné scientifiquement leur doctrine.
Irlande. La nouvelle de la mort du roi provoqua un mouvement terrible en Écosse et en Irlande. Le général Montrose avait longtemps maintenu la ban-, nière royale dans le haut pays; mais il fut enfin vaincu et expia par une mort cruelle son attache- } ment à la royauté (1650). Sa tête et ses membres
furent exposés, comme des avertisements, au dessus des portes des quatre principales villes d’Ecosse. Pourtant le prince de Galles qui séjournait en Hol-
lande fut mandé quelque temps après et reconnu roi sous le nom de Charles II; mais il dut d’abord souscrire au «covenant » et se convertir à l’église presbytérienne, quoique le froid fanatisme des ecclésiastiques écossais répugnât au prince léger et avide de plaisirs, et que leurs longues prières lui parussent presque aussi fastidieuses que leurs sermons rigides sur les péchés et les crimes de sa maison. L’Irlande reconnut aussi le nouveau roi et prit les armes. Cromwell, à la tête d’une armée républicaine, marcha alors contre l’île rebelle. Drogheda fut conquise après trois assauts et la garnison royaliste fut massacrée jusqu’au dernier homme. Le vainqueur se fraya un chemin sanglant en passant sur des cadavres. Ireton, gendre de Cromwell, marcha dans les mêmes voies, et quand une mort subite l’eut enlevé, Fleetwood, autre gendre de Cromwell, compléta son œuvre dans le même esprit. En trois ans, la révolte la plus menaçante fut étouffée ; mais l’Irlande était devenue une contrée dépeuplée, habitée par des mendiants privés . de droits.
Lorsque l’épée se reposait, un tribunal suprême procédait par la hache et l’exil contre les chefs; des milliers d’habitants quittèrent le sol de leurs pères et cherchèrent un refuge dans les pays catholiques d’Europe et en Amérique; tous les prisonniers de guerre et un grand nombre de femmes et d’enfants furent transportés dans les Indes occidentales et employés, à la Jamaïque, à la culture de la canne à sucre. Ceux qui restèrent furent dépouillés par des colons anglais de la plus grande partie de leurs biens, et la population de districts entiers fut transplantée dans d’autres régions; tous les prêtres catholiques durent quitter le pays ; le culte romain fut défendu et ses
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partisans déclarés indignes de remplir aucune fonction. Depuis lors tout resta en Irlande sur le pied de guerre. Mais malgré les cruautés et les violences, la population catholique resta encore sept fois plus considérable que la population protestante. Les victimes se cachaient dans les bois et dans les marais, écoutaient avec une fureur concentrée les paroles de leurs prêtres et se jetaient en pillant et en tuant sur les possessions des nouveaux colons.
Écosse. Fairfax n’ayant pas voulu entreprendre la guerre contre les Écossais et ayant déposé le commandement, Cromwell, revêtu du titre de général en chef, marcha aussi contre ce pays. L’armée écossaise avait pris une forte position où Cromwell ne pouvait l’atteindre. Bientôt la faim et la maladie désolèrent l’armée anglaise et réduisirent le nombre des combattants. Cromwell songeait déjà à la retraite. Mais les membres du parlement et les pasteurs présents à l’armée écossaise, choqués de la. confiance des royalistes en eux-mêmes et de la joyeuse humeur du roi et de son entourage, persuadèrent au chef de l’armée de commencer l’attaque. Lorsque Cromwell aperçut le mouvement de l’armée presbytérienne, il s’écria : « Ils viennent en bas; le Seigneur les a livrés en nos mains. » La bataille de Dunbar , le jour de naissance de Cromwell (3 septembre 1650) tourna contre les Écossais. Leurs ministres attribuèrent la défaite à la colère, de Dieu contre la conduite inique des guerriers. Tandis que Charles II était couronné à Scone, Cromwell conquit Édimbourg et s’avança au cœur de l’Écosse. Le Seigneur des armées qui était invoqué par les près-
bytériens comme par les indépendants au milieu de jeûnes et de prières, était avec les audacieux et les forts. Tout à coup Charles conçut une entreprise hardie. Il franchit la frontière anglaise avec ses troupes et appela h son aide les partisans de la royauté. Mais la surprise, la crainte et l’indécision retinrent la plupart d’entre eux de jouer leur fortune et leur vie. Il arriva ainsi qu’au jour anniversaire de la bataille de Dunbar (3 septembre 1651) l’armée royaliste subit une défaite complète à Worcester. Les belles rives de la Saverne furent arrosées de sang; ceux qui ne tombèrent pas sur le champ de bataille furent faits prisonniers. Cette bataille fit de Charles un fugitif sans patrie dont la capture fut mise à prix par le parlement. Au milieu de dangers, de difficultés et d’aventures sans nombre, il parvint h gagner la France sous un déguisement. L’Écosse fut alors obligée de se courber à son tour sous l’épée victorieuse du général républicain Monk et de consentir h une réunion avec la république. d’Angleterre. La confiscation des biens domaniaux et des 'propriétés des royalistes prouva que l’on considérait l’Ecosse comme une province conquise, au même titre que l’Irlande. — Pays-Bas. Le gouvernement britannique projeta d’abord une alliance avec la république des états généraux. Mais l’ambassadeur d’Angleterre à la Haye fut tué par des royalistes fugitifs et son successeur grièvement insulté, sans que les coupables fussent expulsés; il en résulta une rupture entre la Grande Bretagne et la Hollande. L 'acte de navigation émané du parlement (octobre 1651), en
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vertu duquel « des étrangers ne pourraient plus amener désormais en Angleterre que les marchandises qu’ils avaient produites eux-mêmes et sur leurs propres vaisseaux, sous peine de confiscation du navire et de la cargaison, » porta un coup funeste au commerce de transit de la Hollande. La rétractation demandée ayant été refusée, la guerre éclata ; Cromwell la désirait autant que les états généraux auraient voulu l’éviter. Au début, les Hollandais - maintinrent la réputation qu’ils avaient acquise dans les guerres navales; ils gagnèrent des batailles importantes et les amiraux Tromp et Rnyter , visitèrent la Tamise et en ravagèrent les bords. Mais bientôt l’organisation maritime, négligée sous les Stuarts, prit un essor puissant; les jours de l’Armada reparurent, et l’amiral anglais Blake , républicain d’une austère vertu, remporta la victoire sur Tromp et Ruyter dans une bataille qui dura trois jours (février 1653). Monk, aussi expérimenté et aussi heureux sur mer que sur terre, augmenta la gloire ' de l’Angleterre par de nouvelles guerres navales. La Hollande dut conclure une paix désavantageuse (15 avril 1654), éloigner les Stuarts de son territoire et exclure du stadhoudérat le prince mineur Guillaume d’Orange, fils d’une fille de Charles I er . Mais l’acte de navigation fut maintenu. Une guerre avec l’Espagne eut aussi une issue favorable à l’Angleterre. Le port de Dunkerque, qui était en la possession des Espagnols, et l’île fertile de la Jamaïque s’ajoutèrent au territoire extérieur de la république. Cromwell châtia rudement les corsaires du nord de
l’Afrique et fit redouter et estimer la nation anglaise sur terre et sur mer.
§ 43. luttes constitutionnelles. Ces succès accrurent la confiance du parlement en lui-même; il chercha à élever la puis-/ sance navale au détriment de l’armée de terre et songea à augmenter le nombre de ses membres par la convocation des presbytériens expulsés. Ces projets parurent dangereux à Cromwell; c’est pourquoi il résolut la dissolution du loti g parlement. Après avoir cerné la chambre de troupes, il pénétra dans la salle en costume noir de puritain, prononça un discours plein d’outrages et, avec l’aide des soldats qui l’avaient suivi, il chassa les membres présents, en criant à l’un : * Tu es un ivrogne! « a l’autre : « Tu es un adultère ! « à un troisième : » Tu es un paillard! » (19 avril 1G53). Un nouveau conseil d’Etat, composé en majeure partie d’officiers, entreprit alors, sous la présidence de Cromwell, la formation d’un nouveau parlement; à cet effet, on fit dresser dans tous les districts des'listes par des gens pieux et craignant Dieu, et l’on élut ensuite les plus convenables parmi les « saints « pour représenter les trois royaumes. Cette assemblée, surnommée le P arlement- Barebone , du nom du marchand de cuir Louez Dieu-Barebone, manifesta déjà ses tendances et son esprit religieux par les prénoms bibliques de la plupart de scs membres (Habacuc, Ezéchiel, Tue-le-péché, Sois*
' ferme-dans-la- foi, etc.) Cependant on y comptait des hommes d’une haute intelligence qui avaient de sérieuses aspirations politiques ; ils avaient en vue de doter le pays d’un code simple, poursuivaient l’abolition du patronage et de la dîme ecclésiastique, et voulaient remettre aux communes le droit d’élire leurs pasteurs. Mais tous ceux qui étaient menacés dans leur possession excitèrent une violente tempête contre le parlement. Cromwell, qui ne venait pas à bout de ces gens capricieux aussi facilement qu’il l’avait espéré, saisit cette occasion pour faire évacuer de nouveau le parlement par des soldats (12 décembre
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1653); la plupart des membres déposèrent volontairement leur autorité. On mit en vigueur une nouvelle constitution, élaborée par le générai Lambert. Le pouvoir législatif et l’approbation des nominations aux hautes fonctions publiques appartenaient à un parlement de quatre cents membres qui devait être convoqué tous les trois ans ; mais Cromwell posséderait, comme lord protecteur à vie et de concert avec un conseil d’Etat, le pouvoir exécutif, la disposition des forces de terre et de mer, et le droit d’élection de son successeur.
Comme protecteur, Cromwell gouverna avec éclat et vigueur au dehors. La France conclut une alliance avec lui, expulsa les Stuarts de son territoire et consentit à ce que la villedeDunkerque, enlevée par les efforts communs aux Espagnols, demeurât à l’Angleterre. La Savoie se vit obligée de cesser les persécutions contre les vaudois, lorsque Cromwell, qui passait pour le chef et le protecteur de l’Europe protestante, s’employa énergiquement pour eux. La Hollande s’humilia. La flotte anglaise domina l’océan Atlantique et brisa la prépondérance de l’Espagne, l’ancienne ennemie nationale; des vaisseaux anglais causèrent des dommages aux hanséates dans la mer du Nord et la mer Baltique. En revanche, Cromwell trouvait à l’intérieur beaucoup d’opposition chez les républicains, contre lesquels il devait sans cesse appliquer des mesures violentes, telles que l’exclusion de certains d’entre eux ou la dissolution totale du parlement. Quelque haute opinion que l’on eût de ses talents politiques, quelque estime qu’inspirât son économie comme ses autres vertus privées qui contrastaient avantageusement avec le train de cour
frivole de Charles II à Cologne et ailleurs, on ne pouvait voir sans envie et sans résistance le pouvoir entre les mains d’un seul individu qui n’était pas l’héritier légitime du trône. C’est pourquoi Cromwell aspira enfin au titre de roi (1657). Déjà le parlement était gagné; mais la résistance opiniâtre des officiers et de l’armée l’engagea à abandonner ce projet. . Par contre, il chercha à se rapprocher de l’ancienne constitution par l’introduction d’une chambre haute (1658). Mais comme la noblesse orgueilleuse se refusa à en faire partie, les nouveaux pairs héréditaires se composèrent des fils et des parents du protecteur, de jurisconsultes et d’employés militaires, et la puissance appartint, après comme avant, à la chambre des communes. Rongé par le soupçon, aigri par les souffrances et la mort précoce de sa fille chérie aux sentiments royalistes, tremblant toujours de tomber dans quelque piège, Cromwell mourut au jour anniversaire de sa naissance, qui jusque-là avait été pour lui un jour de bonheur (3 septembre 1658).
§ 44. Anarchie et restauration . Richard Cromwell, fils d’Olivier, homme débile, pacifique, livré aux délices de la vie, succéda' à son père dans la charge de lord-protecteur. Mais habitué au repos commode . de la vie privée, il ne pouvait se maintenir longtemps dans cette haute position. Bientôt trois pouvoirs querelleurs se trouvèrent en présence : le protecteur, le parlement et l’armée commandée par des chefs entreprenants comme Monk et Lambert. La puissance militaire l’emporta; le parlement fut dis-
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sous (avril 1659), Richard Cromwell dut abdiquer (25mail659),etcommeil était déjà entré, ainsi que son jeune frère Henri , en négociation avec les Stuarts, il perdit la pension qui lui avait été assurée et dut fuir à l’étranger pour échapper à ses créanciers. — Mais bientôt l’autorité militaire se trouva à son tour en dissentiment avec le nouveau parlement où l’énergique Haslerig faisait entendre de nouveau sa parole libre. Haslerig essaya de faire arrêter Lambert et plusieurs autres commandants par une armée citoyenne ; mais sa tentative échoua et eut pour conséquence une nouvelle dissolution violente du parlement par l’armée. Une commission de sûreté présidée par le faible Fleetwood (gendre de Cromwell) et le hardi Lambert, entreprit alors de diriger les affaires publiques; mais les dispositions du peuple étaient hostiles à une pareille institution. Le mécontentement régnait partout et une nouvelle guerre civile était imminente. Peu à peu l’idée qu’une restauration de la famille royale expulsée était nécessaire, gagna du terrain. C’est pourquoi Monk qui commandait les troupes d’Écosse, ouvrit des négociations secrètes avec Charles Stuart qui séjournait dans les Pays-Bas espagnols; mais il dissimula soigneusement ses opinions, par crainte de l’esprit républicain des troupes. Il provoqua la reconstitution de l’ancien parlement républicain qui fit emprisonner Lambert et dissoudre le conseil de sûreté. La bourgeoisie de Londres, favorable au rétablissement de la royauté, ayant excité un soulèvement (février 1660), Monk se fit donner par le parlement
la mission de le comprimer. Mais dès le lendemain il se joignit à la bourgeoisie et obtint la convocation des membres de la chambre des communes qui avaient été repoussés depuis 1648. Ces mesures indiquaient déjà une tendance vers le retour de l’ancien ordre de choses, tellement que Haslerig se retira avec ses partisans les plus dévoués ; mais lorsqu’enfin le long parlement fut remplacé par une nouvelle chambre composée en grande partie de royalistes, la restauration des Stuarts s’opéra en toute hâte. En vain des amis bien intentionnés de la liberté représentèrent qu’il était imprudent de risquer ainsi ce qui avait été conquis ; en vain le poète aveugle Milton éleva pour la dernière fois sa voix puissante en faveur d’une constitution fédérale; le vulgaire hypo- ‘ crite Monk, secondé par les dispositions du peuple qui soupirait après le repos et l’ordre légal et qui était accoutumé aux institutions monarchiques, offrit la couronne royale à Charles Stuart qui n’eut à promettre qu’une amnistie et la liberté de conscience, avant son entrée solennelle à Londres où il fut reçu avec transport (29 mai 1660). Mais ces conditions mêmes ne furent pas remplies. Tous les juges de Charles I er furent condamnés à mort comme régicides; dix d’entre eux, parmi lesquels se trouvait Harrison, l’énergique ami de Cromwell, furent exécutés; mais le triomphe des cavaliers fut singulièrement amoindri par la constance que montrèrent les puritains en marchant au supplice. Beaucoup de leurs compagnons s’enfuirent sur le continent; d’autres se soumirent au nouveau maître. Les. cadavres
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de Cromwell, d’Ireton et de Bradshaw furent exhumés et pendus au gibet, pour divertir les royalistes. Lambert s’humilia et se tira d’affaire par l’exil; par contre, le généreux Henry Vane mourut sur l’échafaud après une courageuse défense. La liberté de conscience ne fut pas respectée davantage : l’Église anglicane rentra dans tous ses privilèges et ses bénéfices; l’épiscopat reprit son empire en Angleterre et en Écosse et le renouvellement de l’acte d’uniformité imposa à tous les serviteurs de l’État et de l’Église l’obligation de prendre la cène selon le rite anglican et de jurer les trente-neuf articles. Environ deux mille pasteurs presbytériens perdirent leurs charges par cette mesure. Les acheteurs de biens confisqués furent dépossédés sans indemnité. Un pareil système de vengeance creusait un nouvel abîme entre le trône et le peuple et semait les germes d’une seconde révolution.
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Espagne et Portugal .
§ 45. Sous Philippe III (1598-1621), l’Espagne offre la triste image d’une profonde décadence. Un monarque faible et indolent qui abandonne à d’autres le soin de gouverner; un favori tout-puissant, le duc de Lerme, qui ne cherche dans l’administration de l’État que la satisfaction de son avarice et de son ambition, ainsi que l’élévation de sa famille et de
ses amis, et qui dissipe les revenus du trésor avec son ancien serviteur Galderona, élevé au rang de comte d'Oliva et de marquis, tandis qu’une extrême pénurie règne dans toutes les caisses du royaume; un peuple misérable, malpropre et paresseux, qui livre le commerce et l’industrie à des étrangers et confie son développement intellectuel aux prêtres et aux moines; un clergé fanatique qui emploie sa puissance à maintenir intactes les anciennes lois de religion et d’hérésie, à expulser les Maures au grand désavantage de la culture et de la population; un système d’impôts ruineux, qui ronge le pays jusqu’à la moelle; tel est le spectacle que présente un État qui n’a gardé de sa grandeur passée que l’orgueil de la noblesse et le vain éclat de la cour appuyé sur les formalités de l’étiquette. La situation de l’Espagne devint plus déplorable encore sous Philippe IV (1621- 1665) qui porta à son comble ce cérémonial de la cour. À la vérité, le duc d’Olivarez, ministre toutpuissant et favori, était un homme désintéressé, animé des meilleures intentions, qui restreignit tout d’abord le nombre et les appointements des employés; mais il n’avait pas le talent ni l’énergie nécessaires pour guérir un mal profondément enraciné. Pour couvrir les dépenses qu’occasionnait la participation à la guerre de Trente ans en Allemagne et aux campagnes en Italie et dans les Pays-Bas, on introduisit de nouvelles taxes préjudiciables au commerce et à l’industrie, on contracta des emprunts à un taux onéreux, on vendit des emplois et des biens domaniaux, on exploita les colonies et l’on attribua,
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malgré l’opposition du pape, le droit de collation des bénéfices à la couronne. Lorsqu’enfin une guerre dispendieuse éclata entre l’Espagne et la France, Olivarez résolut de soumettre les provinces de Catalogne et d’Aragon, qui jusque-là avaient été, en vertu de leurs droits, traitées avec moins de rigueur, à la constitution qui régissait la Castille, et d’introduire un système uniforme de gouvernement par la destruction de toutes les institutions provinciales. A cet effet, un nouvel impôt fut frappé sans que les états eussent été consultés, et l’on ordonna tout aussi arbitrairement une levée de jeunes miliciens pour compléter l’armée. Les Catalans protestèrent ; leurs députés furent emprisonnés. Une révolte éclata alors à Barcelone et dans les environs. Le gouvernement français prêta du secours aux insurgés et il s’ensuivit une guerre civile opiniâtre qui dura dix ans. La France était sur le point d’étendre ses possessions jusqu’à l’Ebre, parce que le soulèvement simultané du Portugal, de l’Andalousie et de Naples mettait toutes les forces de l’Espagne en réquisition; mais les troubles intérieurs de la France sous le ministère deMazarin préservèrent l’Espagne d’un démembrement. Seulement le Portugal secoua le joug pesant du despotisme espagnol.
§ 46. Le Portugal indépendant de T Espagne (1640). Depuis longtemps l’arrogance des gouverneurs et des agents de l’Espagne, l’imposition de taxes sans l’assentiment des états, la vente des biens domaniaux et les nombreuses mesures préjudiciables au commerce et aux colonies avaient engendré en Por-
tugal une sourde fermentation. La tentative inconsidérée d’Olivarez pour s’emparer du riche duc de Bragance qu’il regardait comme l’auteur des excitations, amena une révolte. Tout le royaume suivit avec l’élan du patriotisme l’exemple de Lisbonne où le soulèvement avait été exécuté en un jour (1 er décembre 1640). Le duc de Bragance, de l’ancienne famille royale, monta au trône de Portugal sous le nom de Jean IV (1640-1656). Les puissances européennes reconnurent la révolution; le saint-siège seul différa encore dix-huit ans par sympathie pour l’Espagne. Les états de Portugal, convoqués après une longue interruption, confirmèrent le nouveau régime et prirent plusieurs résolutions excellentes au sujet de la levée des impôts et de l’organisation de l’armée. Jean IV se maintint sans trop de peine contre les attaques impuissantes de l’Espagne. Son lils aîné Alphonse IV lui succéda (1656-1667 f 1683). Mais sa faiblesse voisine de la démence le rendait incapable de gouverner par lui-même, et sa conduite déréglée lui attira le mépris du peuple. Sa femme. Française d’origine, parvint ainsi, ù l’aide d’une révolte dirigée par le jeune frère du roi, don Pedro, à amener Alphonse ù renoncer au trône (1667). Don Pedro, devenu l’époux de la reine divorcée, se mit alors à la tête du gouvernement avec l’approbation des cortès, d’abord comme régent, puis, quand son frère fut mort h Cintra au milieu de son oisiveté stupide (1683), comme roi sous le nom de Pierre II (1683- 1705). Pendant sa régence, il conclut avec la Hollande une paix qui assura aux Portugais le Brésil
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et le reste de leurs possessions des Indes orientales (1661). En revanche, la guerre contre l’Espagne fut conduite avec une plus grande vivacité. Mais lorsque le Portugal eut reçu de l’assistance de l’Angleterre et de la France et que le générai français Schomberg eut fait subir aux Espagnols deux grandes défaites à Àlmexial et à Villa Vieiosa (1665), la cour de Madrid céda à la nécessité et reconnut l’indépendance du Portugal par la paix de Lisbonne (1668). Mais la stabilité du trône tourna contre la liberté de la nation. Les cortès qui avaient acquis un grand pouvoir, pendant la révolution et les orages qui l’avaient suivie, parurent bientôt incommodes h la maison princière de Bragance. On cessa peu à peu de les convoquer et le roi Jean V (1705-1750) gouverna comme un souverain par la grâce de Dieu.
§ 47. Le soulèvement de la Catalogne et du Portugal amena le renversement d’Olivarez et l’élévation de don Luis de Haro au poste de premier ministre (1643). Mais bientôt la lourdeur des impôts et la levée des troupes provoquèrent aussi des mouvements menaçants à Naples et en Sicile. — Le peuple, indigné de la dureté et de la cupidité des percepteurs d’impôts, se groupa autour d’un pêcheur d’Atrani (près d’Amalli) nommé Masaniello (Thomas Aniello), s’empara de la capitale et obligea le viceroi à chercher un refuge dans le château. A la vérité, • Masaniello, qui avait joui pendant quelques jours de la plus grande considération, perdit bientôt la raison . et fut assassiné par ses ennemis ; mais la révolte ne fut pourtant pas comprimée. Loin de lâ, tous les
Espagnols qui tombèrent entre les mai ns des rebelles expièrent la mort de Masaniello, et Naples fut gouvernée républicainement. Le calme n’y rentra par degrés qu’a près que le gouvernement espagnol eut rappelé le vice-roi détesté et diminué la charge des impôts. Philippe IV eut pour successeur son fils Charles II (1665-1700), prince faible de corps et d’esprit, qui gouverna sous la tutelle de sa mère, princesse autrichienne. Celle-ci ayant accordé toute sa confiance au jésuite allemand Nithard, l’orgueil national se révolta. Nithard fut obligé de se rendre h Rome; mais ce fut seulement pour faire place h un amant indigne et incapable de la reine mère. Lorsqu’enfin le roi môme prit en mains les rênes du gouvernement, la nation n'y gagna rien. L’Espagne souffrait de maux enracinés et incurables. La disette d’argent était à son comble; à l’intérieur comme dans les colonies, le gouvernement était sans force et sans influence et, en outre, un roi de France, avide de conquêtes, arrachait à l’Espagne un lambeau après l’autre, en attendant qu'il étendît la main sur l’ensemble de l’État. Charles II étant, mort sans enfants (1700), la descendance male des Habsbourgs s’éteignit en Espagne, ce qui amena une fatale guerre de succession.
La France sous Richelieu et Mazarin.
§ 48. Marie de Médiciset Louis X fil (1610-43). Une résolution du parlement de Paris conféra la régence . l\ Marie de Médicis pendant la minorité de son fils
l’europe occidentale.
Louis XIII. Le prince de Condé et la haute noblesse s'en irritèrent, surtout lorsqu’ils virent que toute l’influence appartenait dorénavant h Léonore Galigaï de Florence, dame d’honneur et amie de jeunesse de Marie de Médicis, et h son mari Concini élevé au rangée marquis d’Ancre et de maréchal de France; c’est pourquoi ils cherchèrent h opérer un changement dans l’administration; il' en résulta une série de luttes et de troubles. Mais leurs aspirations n’avaient aucun but patriotique élevé; leurs entreprises ne tendaient qu’à satisfaire leur égoïsme et leurs passions et à accroître leur puissance princière au détriment de l’autorité monarchique. Us ne se montraient pas plus soucieux du bien-être général que les favoris de la cour contre lesquels ils luttaient. La faible régente acheta d’abord le repos et la paix au moyen de présents et de pensions que payait le trésor public, ce qui engagea d’abord le duc de Sully h se retirer dans son gouvernement de Poitou; mais quand on eut vidé les caisses de l’État, qu’il avait remplies par une sage économie, et quand l’orage gronda de nouveau, Marie de Médicis chercha ii effrayer la noblesse par l’arrestation de Condé et il s’affermir par une alliance étroite avec l’Espagne et le pape. En vain Louis XIII, aussitôt qu’il fut parvenu il sa majorité, convoqua pour la dernière fois les états du royaume (1614); lo désunion et l’intérêt personnel les empêchèrent d’arriver il aucun résultat. La noblesse et le clergé avaient la prépondérance, et comme le roi débile s’inquiétait peu des affaires publiques, la domination arbitraire de Marie
et de ses favoris persista, comme aussi l'agitation bruyante de la noblesse et l’oppression des classes inférieures. Enfin Louis XIII fut tellement prévenu par Luynes, son compagnon de chasse et d’oisellerie, contre le gouvernement des étrangers arrogants, et tellement effrayé par la représentation des dangers qui menaçaient le roi et l’État, qu’il donna son consentement à l’assassinat du maréchal d’Ancre (1617). Le fier parvenu, dont les richesses et le faste avaient ^excité l’envie des gentilshommes français, tomba percé de trois balles dans le vestibule du Louvre. Le peuple traîna son cadavre par les rues, le pendit à la potence et insulta û ses restes. Sa femme fut condamnée h mort comme sorcière, malgré la dignité de son attitude et de sa défense, et brûlée après la décapitation. Gomme elle le déclara devant ses juges, sa seule magie était la puissance d’une âme forte sur une âme faible. La reine mère fut confinée à Blois et Armand Richelieu , évêque de Luçon, fut obligé de quitter le service de l’État pour s’occuper, dans ses loisirs involontaires, de la composition d’une « Instruction pour les chrétiens. » Mais Louis XIII possédait un caractère passif qui ne pouvait se passer d’une impulsion étrangère. C’est pourquoi Luynes prit la place du maréchal d’Ancre; il fut élevé au rang de duc et de connétable et disposa à son gré des trésors, des dignités et des emplois publics. La nation ne gagna rien au change. Luynes était aussi avide et aussi incapable que Concini, et les grands, qui cherchaient à conquérir une position analogue, combattirent le nouveau favori
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avec ses frères et ses compagnons, tout aussi vivement qu’ils avaient attaqué son prédécesseur. Quelques-uns d’entre eux, notamment le riche et entreprenant duc d’Épernon, se joignirent à la reine mère dont ils favorisèrent la fuite, et projetèrent de la ramener à Paris par la force des armes. Deux cours et deux factions menaçantes se trouvèrent ainsi en présence. A la vérité Richelieu, dont le dévouaient à la royauté était un héritage de famille, négocia une réconciliation apparente entre la mère et le fils (1620) et obtint par lit le chapeau de cardinal et la rentrée aux affaires; mais la défiance et la haine persistèrent. Les luttes de parti prirent bientôt une tournure plus sérieuse, quand les Huguenots, aigris par les violations réitérées de l’édit de Nantes et par la restitution au clergé catholique des biens d’église dans le Béarn, prirent aussi les armes, et quand plusieurs gentilshommes tels que Rohan et Soubise se mirent à leur tête (1621) et cherchèrent ainsi à renforcer leurs intérêts aristocratiques de parti. Pendant la guerre, qui tourna au désavantage des huguenots par suite de leurs dissensions intestines et de l’insuffisance de leurs armements et de leurs préparatifs, Luynes mourut, it la grande joie de la nation et du roi qui s’étaitdéjii dégoûté de lui. Bientôt après (1624) Richelieu entra dans le conseil d’État et donna un puissant essor au gouvernement en prenant en mains la direction des affaires en remplacement de La Vieuville.
« Louis XIII, dit Haute, était loin de posséder la personnalité fièrement accusée, que l’on est habitué de chercher sur le
trône. II n’avait hérité ni du caractère engageant et entraînant de son père, ni du faste de sa mère. Il n’était environné ni d’éclat ni de comfort; ses antichambres n’étaient point peuplées de gentilshommes de la cour; sa table n’ofTrait rien de bien somptueux; scs invitations n'étaient point des objets d envie ; on aurait eu de la peine à former un bon attelage de ses écuries. Il avait l'air faible et souffrant, et souvent ses maladies éclataient au moment où il aurait eu le plus besoin de santé. Lorsqu'un jour il fit connaître au parlement celui de ses édits qui rencontra le plus d’opposition, il fut saisi de fièvre; 3cqui fit dire à l'un de ceux qui l’accompagnaient qu’il tremblait lui-même en faisant trembler les autres, flatterie qui ressemblait a de l’ironie. Il bégayait lorsqu’il commençait à parler. Mais il avait, pour ainsi dire, quelques vertus négatives. Il avait de l’aversion pour toute dépense qui n'était pas absolument nécessaire. Le petit château de chasse qu'il fit bâtir a Versailles paraissait bien pauvre et bien insignifiant en comparaison du Luxembourg. Au milieu des mille tentations d une cour relâchée, il resta toujours moralement pur. Le seul plaisir auquel il s’adonnât était la chasse, qui ne lui aurait pourtant jamais fait négliger d’assister à la messe ou au conseil des ministres. 21 était exempt de passions. Pour le militaire seulement, il avait de jeunesse une prédilection. »
§ 49. Richelieu . Ce grand homme d’État exerça durant dix-huit ans une autorité presque dictatoriale dans le royaume et à la cour, quoique le roi ne laimat point, que la reine et la noblesse travaillassent sans cesse à son renversement et qu’il fût en lutte û de nombreuses cabales et conjurations. Les efforts de Richelieu tendaient à agrandir et à arrondir la France h l’extérieur, à élever et û fortifier le pouvoir royal au dedans. A cet effet, il retourna à l’ancienne politique des rois de France, c’est à dire à 1 affaiblissement des Habsbourgs; dans la guerre
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de succession de Mantoue, il assura l’influence de la France en Italie ; il s’allia aux ennemis de l’empereur en Allemagne, appuya les Hollandais et combattit les Espagnols sur les frontières du nord et du sud. Il posa ainsi les fondements de la prépondérance française en Europe. Il réussit mieux encore dans sa politique intérieure qui avait pour but la destruction de toutes les barrières et de tous les obstacles opposés à l’autorité gouvernementale. C’est ainsi qu’il combattit d’abord les huguenots qui formaient au sud et à l’ouest de la France un État fédératif presque indépendant avec ses propres places fortes, ses troupes et ses privilèges ; puis il brisa le pouvoir de la noblesse et négligea de convoquer les états généraux. Il exécuta ses desseins avec un succès étonnant et vainquit tous ses adversaires et
tousses ennemis.
Par deux guerres (1627-28) dans lesquelles les principales villes des huguenots ( Nîmes , Montauban , Montpellier , Usez , etc.) furent conquises et dépouillées de leurs fortifications, le cardinal parvint enfin, malgré les secours prêtés à l’ennemi par l’Angleterre (§32), à s’emparer de la Rochelle, le rempart des calvinistes. Durant quatorze mois , les huguenots résistèrent dans cette ville à l’armée royale qui leur était de beaucoup supérieure, et ne se rendirent que lorsque la famine et la maladie les eurent décimés. « Je ne prends le titre de chef, » avait dit l’héroïque Guiton , « qu’à la condition de poignarder le premier qui parlera de se rendre; si je songe à capituler, on peut tourner mon poignard contre moi-même. » 154 combattants, blessés et affamés, se traînaient encore dans les rues de la ville quand la forteresse fut prise. Richelieu du reste se montra politique habile après sa victoire. 11 enleva aux huguenots
leur puissance politique, leurs places fortes et leur indépendance républicaine au milieu de l’état monarchique ; mais il leur assura par Y édit de Nîmes (1629) la liberté religieuse et l’égalité de droits avec les sujets catholiques. Le désarmement des huguenots ôta son principal appui à la noblesse turbulente, contre laquelle la lutte put dès lors être poursuivie avec plus de succès. L’échafaud, remprisonnement et l’exil écartèrent les nobles les plus audacieux ou les plus imprudents, et comme la reine mère Marie de Médicis et son second fils le duc Gaston d’Orléans (qui fut longtemps considéré comme l’héritier du trône, parce que le dauphin ne vint au monde que peu d’années avant la mort du roi) cherchaient par des conjurations et des révoltes à amener la chute du cardinal pour mettre leurs partisans et leurs favoris à la tête du gouvernement, la première dut quitter le royaume pour finir ses jours à Cologne dans le besoin, et le duc d’Orléans fut vaincu les armes à la main et obligé de voir son plus fidèle partisan, le brave duc de Montmorency, rejeton d’une des plus glorieuses familles de France, mourir à Toulouse par la main du bourreau, pour avoir levé en Languedoc l’étendard de la révolte. Le maréchal Marillac, que la reine Marie avait choisi pour succéder à Richelieu, éprouva le même sort. Le duc d’Orléans luimême s’enfuit à Bruxelles; mais Richelieu saisit cette occasion pour mettre une garnison françaiso dans les villes les plus importantes du duc de Lorraine dont le duc d’Orléans avait épousé la sœur. Un complot des plus dangereux menaça Richelieu peu de temps encore avant sa mort. Cinq-Mars, jeune gentilhomme de l’entourage du roi, dont le ministre n’avait pas favorisé les aspirations ambitieuses, forma contre celui-ci une conjuration très étendue; non seulement la reine Anne à qui les conjurés destinaient la régence après la mort du roi, qu’on supposait prochaine, et les ducs d’Orléans et de Bouillon y prirent part, mais Louis même en eut connaissance. Assurés de l’aide de l’Espagne, les conjurés croyaient être certains d’atteindre leur but. Mais l’esprit de Richelieu dominait tellement le roi, qu’une
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seule entrevue avec lui suffit pour ruiner leurs plans. Cinq-Mars et son confident de Tliou, fils de l’historien, furent décapités à Lyon (1642); Bouillon perdit sa capitale de Sedan ; le duc d’Orléans s’enfuit en Savoie et n’obtint son pardon que contre l’abandon de toutes ses fonctions et dignités. Ces événements se passèrent à une époque où Richelieu, paralysé de tous ses membres, devait se faire porter dans une litière d’un endroit à l’autre. — Richelieu dirigea aussi ses attaques contre l’aristo cratie des parlements et des fonctionnaires.
Depuis que le gouvernement avait cessé de convoquer les états généraux, le parlement de Paris auquel, en vertu d’une ancienne coutume, toutes les lois et ordonnances devaient être communiquées, se considérait comme le représentant de la nation et se refusait à enregistrer les règlements qu’il regardait comme préjudiciables ou qui lésaient trop ouvertement les droits existants, en sorte que les agents des provinces ne les exécutaient point. Alors seulement que le roi même assistait aux séances (lits de justice), toute contradiction était réduite au silence. Comme les emplois étaient achetés à très haut prix et restaient héréditaires dans les familles moyennant une taxe annuelle (paillette), tous avaient le même intérêt ù faire respecter scrupuleusement lès droits de chaque individu. Les familles les plus considérables de la haute bourgeoisie qui étaient en possession des emplois, et les milliers d’autres personnes qui en dépendaient, s’unissaient étroitement, au moindre danger qui menaçait leur position sociale. Les parlements partageaient avec la royauté le privilège de la souveraineté et prétendaient aux droits des états généraux ; la volonté du prince devait être déclarée juste par ceux qui administraient la justice; alors le peuple l’exécutait.
Richelieu lutta énergiquement contre cette puissance. Les parlements eurent à faire amende honorable quand leurs objections paraissaient inconvenantes ou téméraires ; par l’institution .
cl ’ intendants qui dépendaient seulement du ministre, il affaiblit le pouvoir des fonctionnaires de province, et par l’érection de tribunaux extraordinaires pour les délits politiques, il restreignit la juridiction du parlement. Il résista tout aussi résolument aux prétentions exagérées de la hiérarchie ultramontaine et invoqua l’appui de la Sorbonne contre le livre décrié de Santerel, dans lequel on revendiquait pour la papauté le droit d’exclure les rois et les empereurs de la communion de l’Eglise et de les déposer non seulement à cause de grands crimes, mais lorsqu’ils étaient incapables et que le bien-être public exigeait de pareilles mesures. Ainsi, de toutes les brigues et de toutes les sottises des partis, de la faiblesse de l'empire d’Allemagne et de l’incapacité de l’Espagne, lliehelieu forma un capital qu’il lit servir aux fins de l’absolutisme royal. Il était absolutiste dans le sens de Machiavel ; ses passions personnelles se confondaient avec sa passion pour les intérêts de l’Etat ; il donna à la France une puissance extérieure qu’elle n’avait jamais possédée; ses efforts furent toujours couronnés de succès, parce qu’ils étaient poursuivis avec une conséquence sans égards. Une armée aguerrie, des lois rigoureuses contre la révolte, le renforcement de l’élément bourgeois dans les assemblées des notables, tels furent les principaux moyens d’action de Richelieu. Il possédait un allié fidèle et un négociateur prudent dans la personne du père Joseph, capucin dont l’extérieur austère cachait une grande habileté diplomatique. — Richelieu se présenta aussi comme législateur de la littérature française, en fondant l’Académie française qu’il chercha à ériger en tribunal du goût et de la langue. Mais son esprit despotique n’exerça pas une influence salutaire dans le domaine de la libre science. Les progrès de la littérature classique moderne, les efforts tentés pour donner à la langue française une plus grande correction, la création de la feuille hebdomadaire la Gazetlt ? de France, n’avaient qu’un seul et même but politique qui consistait à élever la monarchie au dessus de . toutes les volontés particulières.
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« Richelieu », dit Ranke », était comme un deuxième roi dans le pays. Dès 1G29, sa maison est envahie par une foule de solliciteurs et de gens officieux qui le saluent avec respect quand il passe dans sa chaise à porteurs ; celui-ci s’agenouille, celui-là tend une pétition, un troisième cherche à baiser sa robe; chacun s’estime heureux quand il peut s’attirer un regard bienveillant. Alors déjà la totalité des affaires reposait dans ses mains; il s’était fait conférer les plus hautes dignités dont un sujet put être investi, et par dessus tout il était revêtu de la pourpre des cardinaux ; le premier prince du sang, Coudé, lui cédait le pas. Plus tard, il devint plus puissant encore et surtout plus terrible. Il vivait à Ruel dans une profonde retraite, au milieu d’un parc où, parmi les ruines révolutionnaires, on remarque encore quelques restes de la science hydraulique qui y avait été transplantée d’Italie. Peu accessible, il ne recevait les ambassadeurs étrangers que s’ils avaient quelque chose d'important à lui communiquer; il était le véritable centre des affaires d’Élat. Le roi venait souvent de Saint-Germain au conseil d’État. Quand Richelieu lui-même voyageait, il était entouré d une garde du corps engagée en son nom et soldée par lui ; car il ne voulait avoir rien à craindre de ses ennemis, même dans la maison du roi ; un grand nombre de jeunes gentilshommes des familles les plus distinguées étaient attachés à sa personne; il avait érigé une école pour les former. Il avait des écuries plus complètes, une domesticité plus brillante, une table mieux garnie que le roi ; il était mieux logé que lui. A Paris, il possédait le petit Luxembourg; il bâtit le palais royal qui portait alors l’inscription de palais Cardinal en gros caractères, ainsi que Dhôtel Richelieu ; il avait une chapelle dorée dans laquelle tous les ustensiles étaient formés des pierres et des métaux les plus précieux, une magnifique collection d’œuvres d’art choisies, une bibliothèque et un théâtre particulier, il fit venir à sa maison de campagne une célèbre chanteuse italienne, la Signora Léonora. 11 avait une sorte de passion pour la scène française; quiconque lui faisait plaisir au théâtre, comme la petite Jacqueline Pascal, obtenait tout de lui. 11 ne pouvait se passer de la compagnie il. 10
d’amis intelligents ou agréables ; le commerce avec l’un d’eux lui fut formellement prescrit comme remède par les médecins, il avait un penchant naturel pour la littérature. Il s’attacha principalement à épurer la langue. Ses écrits destinés à la publicité portent encore des traces de l’exagération qui avait été à la mode jusque-là; le style de ses lettres est correct, les expressions sont précises et bien choisies. Son principal but en fondant l'Académie française était défaire disparaître de la langue française toutes les disparates qui s’y étaient introduites par l'usage arbitraire des règles, de la tirer pour jamais du rang des idiomes barbares et d’en faire l’héritière de la langue grecque et de la langue latine. » ’ *
§ 50. Mazarin et la Fronde . Richelieu mourut le 4 décembre 1642, haï et redouté par le roi et par le peuple, mais admiré par ses contemporains comme il le fut depuis par la postérité. Il avait été le fléau de- la noblesse et l'oppresseur de tous les privilégiés. Louis XIII, qui n'avait ni grandes vertus ni grands vices, qui dépendait de tous ceux qui parvenaient à obtenir sa faveur ou à se faire craindre de lui, le suivit bientôt au tombeau (14 mai 1643). Ses dernières volontés transmirent le gouvernement, pendant la minorité de son fils, à un conseil de régence où la reine Anne d’Autriche, sœur de Philippe IV d'Espagne, n’occupa qu’une place secondaire, et qui fut dirigé par l’italien Mazarin, héritier des fonctions et des principes politiques de Richelieu. Mais Anne d’Autriche, la belle souveraine aux grands yeux expressifs et aux opulents cheveux bruns, avait été jusque-là l’espérance et l’appui de la noblesse qui attendait d’elle le retour de sa puissance perdue, tandis que, d’autre part, les parlements comptaient
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reprendre leur ancienne influence sous l’administration d’une femme. C’est pourquoi noblesse et parlements étaient hostiles à un gouvernement qui voulait suivre les préceptes de Richelieu : un parti de gentilshommes qu’on appelait les importants et qui avait à sa tête le jeune duc de Beaufort, parent de la maison royale, parvint sans peine à faire annuler par le parlement le testament de Louis XIII et remettre la régence aux seules mains de la reine*. Anne n’était pourtant pas disposée à relever les barrières que Richelieu avait renversées pour étendre le pouvoir royal. A peine fut-elle en possession de la régence, qu’elle accorda toute sa confiance au cardinal Mazarin, l’habile et ambitieux diplomate qui semblait posséder seul un fil conducteur dans le labyrinthe des affaires générales de l'Europe. Mazarin chercha à justifier cette confiance par le dévoûment le plus absolu à la France. Il est de règle d’ailleurs que des étrangers défendent les intérêts de leur patrie d’adoption avec plus de zèle encore que les indigènes qui n’ont pas besoin de prouver leur dévoûment. Les gedfc!shommes désillusionnés firent alors cause commune avec le parlement pour obtenir l’éloignement du ministre; mais les défiances réciproques relâchèrent leurs liens. Dans la guerre de la Fronde (1648-53), ce n’était pas l’amour de la liberté ou la haine du despotisme qui rassemblait les ennemis de la cour, on luttait seulement pour la conservation d’anciens privilèges. Il n’y avait plus rien de l’ardeur de parti des temps antérieurs, de l’enthousiasme pour un grand intérêt spirituel ou poli-
tique. Tout se bornait à de mesquines intrigues de cour contre les ministres. L’égoïsme, les mobiles personnels déterminaient les rôles que les acteurs choisissaient et dont ils changeaient selon les circonstances; les plaisanteries, les intrigues et les relations galantes exerçaient une grande influence sur la marche des événements sanglants, et la politique était souvent à la merci de femmes perdues de mœurs; personne ne songeait au bien-être ou aux souffrances du peuple. Il n’y a donc pas à s’étonner si celui-ci finit par se détourner des Frondeurs, pré-, férant voir toute la puissance entre les mains d’un seul que de plusieurs despotes.
Tant que la guerre étrangère occupa les esprits, on s’accommoda aux impôts excessifs de Mazarin et de son prodigue ministre des finances, l’italien Emery, tout en maugréant et en menaçant « de presser les éponges qui suçaient la moelle du peuple. » Mais quand la paix de Westphalie eut assuré la prépondérance de la France, la Chambre des comptes du parlement de Paris s’opposa à de nouvelles levées des impôts qui, déjà très lourds pour cette époque, devenaient encore plus oppressifs par le mode de perception ; car les taxes et les impôts étaient engagés aux partisans qui les levaient eux-mêmes, en retour des avances qu’ils faisaient au gouvernement des sommes d’argent nécessaires; ainsi le pays et le peuple étaient cruellement opprimés et pressurés. Le parlement, qui n'était pas favorable aux capitalistes, s’opposa sérieusement à ccs abus; il défendit toute levée d’impôts qui n'était pas fondée sur des édits régulièrement vérifiés. La cour, confiante dans la victoire remportée à Lcns par Condé sur les Espagnols et dans les avantages obtenus en Italie, crut briser la résistance par l'emprisonnement de quelques conseillers (Blancménil et Broussel); mais la bourgeoisie de Paris sc souleva, construisit
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des barricades et emporta de haute lutte la reddition des prisonniers. Ce fut l'origine de la Fronde: le parti déçu des importants et le coadjuteur de l’archevêque de Paris, l'ambitieux et habile Paul de Gondi, cardinal de Retz (connu aussi comme écrivain par ses excellent'- mémoires) firent cause commune avec le parlement et la bourgeoisie pour obliger la cour à éloigner Mazarin. L’habile prélat, issu de la maison de Gondi de Florence, jouissait, malgré sa conduite peu édifiante, de la faveur du peuple et de l’affection du clergé. La reine s’enfuit à Saint- Germain avec sa famille et le ministre mis au ban et déclaré ennemi public; elle fit combattre les bourgeois de la capitale par le grand Condé qui s’était illustré dans la guerre de Trente ans par les victoires remportées à Rocroy (mai 1643) et à Lens (1648) sur les Espagnols dans les Pays-Bas ; mais à la fin, la gmr se décida à fléchir et conclut avec le parlement qui avait à sa tête le digne Molé une paix en vertu de laquelle les impôts furent diminués, la sécurité personnelle des conseillers du parlement garantie contre les arrestations arbitraires et plusieurs abus supprimés. Condé, premier prince du sang, et le plus grand capitaine de son temps, le chef de la noblesse et l’ennemi de la liberté civile, se conduisit alors d’une manière impérieuse et arrogante envers la cour. Fier des services qu’il avait rendus, de sa valeur militaire et de son ascendant sur ses compagnons d’armes avec lesquels il vivait en « bon camarade », il se montrait allier et tranchant dans la vie ordinaire. Pour se soustraire à sa tutelle gênante, la reine, apres une conférence secrète avec le cardinal de Retz, adopta la proposition faite par son ministre de s’allier aux chefs de la Fronde et de faire ctfhduire le prince prisonnier à Vincennes avec son frère, le prince de Conti, et son beau frère le duc de Longueville (1650). Mais cette alliance contre nature ne pouvait être de longue durée; les Frondeurs nourrissaient une haine implacable contre Mazarin, et les parentes des prisonniers mettaient tout en mouvement contre la cour. On demandait de plus en plus haut l’éloignement du ministre, et le cardinal se vit enfin forcé de quitter la France pour quelque temps (février 1651), après que son espérance de gagner un
appui par la libération de Condé eut échoué et que le duc d Orléans jusque-là dévoué à la reine se fut tourné vers le parti contraire. Mais Mazarin possédait la faveur immuable de la reine qui lui portait une si grande affection qu’on parlait même d’un mariage secret; pour la fermeté de caractère et l'énergie opiniâtre, il était pourtant bien au dessous de Richelieu, qu’il égalait sous le rapport seulement de l’esprit d’intrigue et de l’art de dissimuler. Par ses conseils communiqués à la reine, il continua à dominer la France de Cologne comme il l’avait fait de Paris et trouva d’autant plus de crédit que Condé, plein de confiance dans le dévoûment des familles nobles du sud et de l’ouest du royaume, traitait la cour et la reine avec moins d égards encore qu’auparavant. Enfin Mazarin fit des préparatifs pour rentrer dans la capitale à la tète d’une armée considérable. Le parlement mit alors sa tête à un prix qui devait cire couvert par le produit de sa biblothèque, et le grand Condé, regardé de nouveau d’un œil de défiance et menacé dans sa liberté, se joignit à la Fronde et, de concert avec le duc d’Orléans et sa fille belliqueuse, la princesse de Montpensicr, leva l’étendard de la guerre civile au moment où le jeune Louis XIV avait atteint l’âge de la majorité royale et où l’on commençait à gouverner en son nom (1651). Une lutte violente éclata; la bourgeoisie de Paris, excitée par des discours et des brochures, prit parti pour le prince et ses partisans. Mais Condé, toujours vainqueur contre les ennemis de sa patrie, dut céder devant les troupes de la cour conduites par Turcnne, après la célèbre rencontre du faubourg Saint-Antoine )2 juillet 1652). L’alliance du prince avec l’Espagne qui était encore toujours en guerre avec la France et envoyait de l’argent et des troupes aux révoltés lui fit perdre toute considération. Mazarin revint triomphant (1653). Le roi et la jeune noblesse le reçurent à l’entrée de la ville; bientôt Bordeaux, le principal foyer du soulèvement, ouvrit également ses portes.
L’entrée solennelle de Mazarin h Paris signala le triomphe de l'absolutisme royal; la volonté du sou-
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verain devenait la loi désormais. Durant six années encore, le ministre jouit en France et en Europe d'une influence au moins égale à celle qu’avait possédée Richelieu. Le cardinal de Relz dut quitter sa patrie, après avoir expié sa conduite turbulente dans la prison de Vincennes et renoncé à ses prétentions au siège archiépiscopal de Paris. Gondé, après de stériles combats, fut réduit à errer, pauvre et malheureux, en Espagne, jusqu’à ce qu’une faveur de son souverain lui permît de rentrer en France et de reprendre possession de ses biens et de ses dignités; les nièces de Mazarin, italiennes de petite naissance, furent dotées avec les richesses de la France et recherchées en mariage par les gentilshommes du plus haut rang et même par un prince du sang (Conti). Les membres du parlement se soumirent sans réplique aux ordres supérieurs, depuis le jour où Louis XIV se rendit au milieu d’eux en bottes et la cravache à la main et demanda obéissance d’un ton menaçant (13 avril 1655). Louis XIV put désormais faire prévaloir son principe : « l’État c’est moi ! » A l’opposé des publications de la Fronde, on érigea en doctrine le principe de l’obéissance passive, selon lequel un peuple, lors même qu’il a à se plaindre de son prince, n’est pourtant pas libre de prendre les armes contre lui, parce qu’il en résulterait encore.de plus grands dommages; on ne peut pas juger un prince selon les règles de la vie ordinaire; on ne doit pas chercher à tarir un lleuve parce qu’il sort parfois de son lit. — - La paix des Pyrénées avec l’Espagne (T novembre 1659) fut
la dernière œuvre de Mazarin. Elle fut conclue avec un grand déploiement de pompe et d’étiquette entre le cardinal et le ministre espagnol don Luis de Haro sur une petite île de la Bidassoa, dont les deux royaumes se disputaient la possession. La France obtint au nord l’Artois avec Arras et plusieurs places de la Flandre et du Luxembourg, notamment Thionville et Avesnes, au sud Perpignan et le Roussillon. Mais Louis XIV qui, sur les représentations sévères du cardinal, sacrifia au bien public son penchant pour Olympe Mancini, la belle nièce de Mazarin, épousa l’infante Marie-Thérèse (9 mars 1661). Bientôt après, le ministre mourut en laissant une immense fortune, des livres et des ouvrages d’art pré* cieux, des palais et des jardins magnifiques. Jusque dans ses dernières années il avait conservé un aspect imposant, des cheveux bruns bouclés, un front large et élevé; il avait cette douceur d’expression que l’on remarque chez les Italiens instruits, et calmait les autres par sa propre tranquillité. Il mourut au moment où Louis commençait à se fatiguer de lui et aspirait h régner par lui-même. Sa nièce Olympe, mariée plus tard au comte de Soissons delà ligne de Savoie-Carignan, devint la mère du prince Eugène. Après avoir été longtemps en grande faveur auprès du roi, elle tomba en disgrâce et se retira à Bruxelles.
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§ 51. Louis XIV , ses ministres et ses généraux . Louis XIV porta la toute-puissance royale à son plus haut sommet. Toute la vie publique gravitait autour de la cour et de la personne du souverain. Il était vénéré comme un demi-dieu, et, parmi scs sujets, celui-là seul obtenait de la considération sur lequel reposait la faveur du maître. Il était pénétré d’un orgueil qui ne souffrait pas que l’ombre la plus légère ternît l’éclat du diadème. La satisfaction de son égoïsme, de sa vanité et de son humeur despotique devint le but principal de ses efforts, tandis que ses sujets cherchaient à obtenir par la flatterie, le servilisme et les bassesses, la faveur de la cour qui conduisait seule à la fortune et aux honneurs. On eût dit que tous renonçaient à être quelque chose par eux-mêmes pour n’être plus qu’un reflet du roi. La moindre marque de faveur les rendait heureux, la moindre disgrâce leur paraissait insupportable. C’est pourquoi tous les mauvais esprits d’une cour dégénérée, l’affaissement des caractères, la calomnie, l’intrigue et l’envie fermèrent peu à peu tout chemin à la vertu, à la droiture et au mérite. Pour apprécier les différentes faces du long règne de Louis XIV, il faut s’attacher aux quatre traits principaux de son caractère, le désir de dominer, la fierté, l’amour du faste et la dévotion. L’ambition le Conduisit à mettre toute l’Europe en mouvement par quatre guerres sanglantes ; son orgueil aspirait à placer au premier rang la cour de Versailles qui devint la résidence royale ; son amour de la pompe fit de la France l’école du goût pour l’art, la littérature, les modes, et sa dévotion qui éclatait de temps eu temps au milieu de sa vie peu exemplaire, le poussa à persécuter les huguenots. Tous scs actes avaient du reste leur fondement dans son génie aristocratique qui se manifesta aussi dans ce fait, * qu’après la mort de Mazarin il ne souffrit plus aucun premier
ministre, et préféra consulter immédiatement ses différents conseillers. Le procureur- général et surintendant Nicolas Fouquet, qui avait dirigé presque souverainement les finances sous Mazarin et maintenu le crédit de l’État par son ascendant sur les banquiers, mais qui s’était enrichi au point qu’il pouvait faire plus de dépense que le roi, fut dépouillé de sa charge et arrêté à Nantes sur l’ordre exprès de Louis (1661). Le roi aggrava la sentence de bannissement qui frappa le surintendant quelquetemps après ; il confina pour le reste de scs jours, dans une forteresse lointaine , cet homme intelligent et influent qui avait libéralement encouragé des artistes et des poètes, fait venir des contrées lointaines des plantes rares pour scs magnifiques jardins et obligé par des prêts la noblesse et les employés. Depuis lors, Colbert , homme simple et laborieux, adversaire de Fouquet, administra, sous le titre modeste de contrôleur-général, les
finances de l’Etat avec une si grande sagesse que, sans mesures vexatoires, il parvint non seulement à subvenir aux dépenses de guerres dispendieuses, de fêtes brillantes et de corruption de ministres étrangers, mais encore à donner un nouvel essor à l’industrie française (tapis des Gobelins), à créer une marine imposante, à favoriser les arts et les sciences. Le châtiment de tous les partisans (§ 50), l’abaissement de la rente, la diminution du nombre des exemptions d’impôts, l’introduction d’un système de douanes régulier pour tout le royaume et la création d’un tribunal pour la recherche des malversations financières, formèrent les points de départ d’une nouvelle économie politique. Le chancelier le Tellier s’occupa avec talent et circonspection des affaires intérieures, l’habile et perspicace Lionne présida avec prudence et dignité aux affaires étrangères. Louis XIV gouverna en s’appuyant sur ces trois hommes spéciaux : l’un, diplomate des plus habiles, l’autre, homme d’État expérimenté, le troisième, esprit créateur, ouvert à toutes les réformes et doué d’une activité infatigable. Tous trois avaient joué un rôle secondaire sous Mazarin et ils furent satisfaits de
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se trouver aux côtés du roi, sans avoir la prétention d’être quelque chose par eux-mêmes. Quelques années plus tard, l’ambitieux fils de le Tellier, le ministre de la guerre Louoois se rendit célèbre par son excellente organisation de l’armée (1666), qui fut bientôt imitée par tous les princes de l’Europe. 11 joignait une intelligence vive et pénétrante à une volonté ferme, et comme la faveur du roi était sa plus haute ambition, il acquit la plus grande influence. Les fils de Colbert, le marquis de Seignelai (fl 69 U) et son frère Croissy Colbert fuient aussi très estimés comme ministres. Toute l’administration publique se résuma ainsi dans ces deux familles. L’armée et la flotte ne comptaient pas moins de capacités que le cabinet. Quelle différence énorme il y avait entre l’armée de Louis XIV et le service volontaire et limité de la noblesse pendant les campagnes de Henri IV ou les mercenaires étrangers et leurs chefs, sur le dévoûment équivoque desquels Richelieu avait encore dû compter. Les troupes royales étaient à présent sous le commandement de généraux comme Turenne , Condé et Luxembourg ; les gentilshommes qui occupaient les grades d’officiers, rivalisaient de fidélité et de dévoûment euvers le roi et regardaient comme le plus grand honneur d’obtenir comme signe de sa faveur l’ordre militaire nouvellement créé ; Vauban t le plus illustre ingénieur militaire, changeait les places frontières conquises en forteresses imprenables, et cherchait en même temps, par des ouvrages d’économie nationale, à mettre toutes les forces de la nation au service de l’État ; Duquesne et Tourville jetaient un grand éclat sur la marine française. Les ambassadeurs français l’emportaient sur tous les autres diplomates au même degré que Louis XIV surpassait la plupart des princes de son temps. Il possédait les qualités les plus avantageuses à un souverain : un jugement droit, une bonne mémoire, une volonté ferme. Il ne voulait pas être seulement un prince juste ou sage ou brave, être seulement libre de toute influence étrangère, indépendant à l’intérieur, redouté dé ses voisins ; il voulait posséder tous ces
avantages ensemble. Il ne cherchait pas seulement à être, et moins encore à paraître seulement; il voulait l’un et l’autre : être et passer pour ce qu’il était. Séduisant quand il lui plaisait de l’être, il devenait terrible quand il se mettait en colère ; car l’emportement ne lui paraissait pas non plus indigne d’un roi. Son front était armé d’éclairs, comme on disait. L’obchsance passive à ses ordres lui semblait une obligation; toute résistance était regardée comme une faute punissable. Quelque rude que fût la main qui tenait les rênes du pouvoir, on ne peut attribuer pourtant à la force brutale le dévoûment de la noblesse, la tranquillité presque constante des provinces, l’attachement de la bourgeoisie; l’obéissance générale avait des racines plus profondes : c’étaient les grandes idées d’unité de la nation, d’ordre légal et de gloire au dehors, qui assuraient à la royauté qui les représentaient la serviabilité et même l’aifection.
Les deux premières guerres.
§ 52. La guerre d'Espagne (1667-68). Après que Fouis XIV eut employé les premières années de sa majorité à conclure des alliances avec les électeurs rhénans, ù acheter Dunkerque et h fonder la prééminence de la France sur l’Angleterre qui consentit h offrir la salutation de mer, sur l’Espagne qui céda le pas h l’envoyé de France et sur le pape qui, par une ambassade solennelle, dut faire amende honorable pour la violence de sa garde corse dans une querelle avec quelques Français, il profita de la mort de son beau-père, Philippe IV d’Espagne, pour élever des prétentions, au nom de sa femme, sur les Pays-Bas espagnols. A la vérité, l’infante avait renoncé à tous ses droits d’hérédité lors de son ma-
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riage avec Louis; mais cela n’empêcha pas le roi de France d’étendre k la couronne, par une interprétation forcée, une disposition du droit civil de succession en vigueur dans les Pays-Bas, le droit de dévolution selon lequel la reine de France, comme sœur aînée, avait un droit plus direct que son frère puîné à la succession dans les Pays-Bas. Celte prétention fut appuyée par deux armées bien équipées. Louis en personne soumit sans peine la Franche-Comté, tandis que ses généraux faisaient des conquêtes rapides et faciles en Flandre. L’impuissance du gouvernement espagnol pendant la minorité de Charles II (§ 47) et les dissensions entre le parti orangiste et le parti républicain dans les Pays-Bas, favorisèrent l’entreprise. Mais les envahissements du conquérant inquiétèrent les Hollandais. Par l’intermédiaire de l’ambassadeur britannique à la Haye, Will. Temple, ils conclurent avec l’Angleterre un traité qui, après l’accession de la Suède, s’appela la triple alliance et qui avait pour objet le maintien de la domination espagnole dans la Flandre et le Brabant. Louis XIV se vit forcé’ par lk de consentir k la paix d' Aix-la-Chapelle (2 mai 1668) qui laissa k la France les villes conquises de Charleroi, Douai, Tournay, Courtray, Lille et Audenarde que Vauban transforma en excellentes places fortes, mais qui restitua la Franche-Comté k l’Espagne.
§ 53. Préliminaires de la guerre contre la Hollande. La Hollande avait osé arrêter la course triomphale du grand roi. On dit qu’une médaille prétentieuse avait été frappée, sur laquelle
un ambassadeur hollandais était dessiné comme le Josué qui ordonnait au soleil, symbole du roi, de faire halte. Une pareille audace appelait un châtiment. On fit valoir à Paris qu’il résulterait pour la France un énorme accroissement de puissance, si l’on parvenait à soumettre la riche république avec sa marine, ses colonies et son commerce. Les Pays-Bas espagnols ne tomberaient-ils pas alors d’eux-mêmes sous le sceptre de Louis? Et qui pourrait empêcher celui-ci de prendre le Khin pour frontière de son empire? Les oppositions religieuses et politiques qui
existaient entre les deux États — catholicisme exclusif et pro-
testantisme tolérant, monarchie et république, système mercantile et liberté commeiciale — augmentaient le désaccord. La France monarchique et catholique, où toute l’autorité publique reposait dans les mains d’un seul individu, regardait avec jalousie la Hollande protestante où l’on s’efforçait de supprimer tout ce qui rappelait encore la monarchie du temps passé, et où ceux qui avaient été persécutés en France et obligés de s’enfuir pour des raisons politiques ou religieuses, trouvaient un refuge pour leur activité littéraire et une presse libre pour leur polémique libérale (§ 70). La destruction de cette république qui favorisait le développement d’idées subversives et détestées semblait, aux hommes d’État de France, une entreprise digne et glorieuse que facilitait la situation des Etats les plus importants de l’Europe. L’empereur d’Allemagne Léopold I er avait trop peu de sagesse politique et était d’ailleurs trop occupé dans ses possessions de l’Est, pour présenter une résistance énergique à la politique rusée de Louis XIV, qui avait conclu une alliance avec l’électeur de Cologne, l’évêque de Munster et quelques autres princes de l’empire, et qui avait gagné Lobkowitz, premier ministre de l’empereur; la Suède où, pendant la minorité de Charles XI, une aristocratie égoïste dirigeait les affaires, fut aisément détachée de la triple alliance et attirée du côté de la France. En Angleterre, le léger et versatile Charles II conclut avec joie une alliance avec Louis XIV, lorsque celui-ci lui eut assuré une pen-
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sion et euteuvoyé à Londres sa belle-sœur, Henriette d’Orléans, sœur convertie de Charles, en compagnie d’une belle dame d’honneur française qui eut bientôt une grande influence comme duchesse de Portsmouth, et agit dans l’intérêt de la France et du catholicisme. Un traité, connu seulement des deux monarques, fixa les subsides que recevrait Charles en retour de l’introduction de la foi catholique en Angleterre et de l’appui qu’il prêterait dans la guerre contre la Hollande. Le concours de la flotte anglaise semblait assurer le succès de l’entreprise. Ainsi préparé et couvert de toutes parts, Louis XIY déclara la guerre aux états généraux désunis (1672).
Depuis la paix avec Cromwell et pendant la minorité de Guillaume III d’Orange i§ 42), la Hollande était entièrement sous la direction des Républicains. Les chefs de ce parti aristocratique, et surtout le grand pensionnaire Jean de Witt comptaient parmi les hommes les plus nobles et les patriotes les plus désintéressés que la Hollande eût jamais possédés. Le commerce florissant et l'excellente situation de la marine, grâce à laquelle la république put s’ériger en arbitre dans la guerre dano-suédoise (§ 28), témoignaient de l’autorité et du sens pratiqué de ces républicains. Mais lorsque Charles II, oncle maternel du jeune Orange et ennemi des aristocrates hollandais qui l’avaient expulsé jadis de son pays t§ 42), monta sur le trône d’Angleterre, le parti orangiste, puissant en Zélande et dans les provinces d’Over-Yssel et de Groningue, leva la tête avec plus d’assurance. Bientôt la guerre éclata entre l'Angleterre et la Hollande: des dillicullés entre les colons anglais et hollandais sur la côte de Guinée et en Amérique fournirent un prétexte à la cour de Londres qui souhaitait la guerre. Les deux nations qui aspiraient à la domination de la mer mesurèrent leurs forces dans plusieurs batailles navales (1664-67) ; le point d’honneur, l'orgueil national et l'ambition, non moins que la soif de conquêtes, l’avidité .et la défense de leurs intérêts commerciaux les poussèrent à des hauts faits. Le duc d’York, frère de Charles, qui avait le titre de grand amiral de la flotte an-
- glaise et Monk <§ 44) élevé au rang de duc d’Albermale luttèrent d’abord avec bonheur et succès contre les amiraux hollandais de Ruyter et Tromp. Mais l’énergie de de Witt et la prudence de Ruyter finirent par l’emporter. Ce dernier remonta la Tamise, anéantit la flotte britannique et bloqua les ports (1GG7), ce qui obligea le gouvernement anglais à adoucir par la paix de Bréda (1G68) l’acte de navigation au profit des Hollandais et à abandonner Surinam à la république. La triple alliance contre la France avec laquelle lo parti républicain avait été jusque-là en bonne intelligence, fut la première conséquence de ce traité de paix. Les républicains qui, pendant la guerre avec l’Angleterre, s’étaient vus forcés par égard pour le parti orangiste, non seulement à abolir l'acte d’exclusion, mais aussi à assigner une pension au jeune Orange, résolurent alors de profiter du crédit que leur donnait une paix avantageuse, pour assurer la constitution républicaine en Hollande. L 'édit éternel stipula qu’à l’avenir le commandement des forces de terre et de mer serait distinct du stadhoudérat (1G68) ; sous cette condition seulement le stadhoudérat pouvait renaître. Toutes les provinces adhérèrent tour à tour à cette résolution.
§ 54. La guerre de Hollande (1672-1679). Avant de déclarer la guerre aux états généraux, Louis XIV avait fait prendre possession par le maréchal de Gréqui de la Lorraine, favorablement située, dont le duc était l’allié des Hollandais et qui se trouvait sous la protection de l’empereur d’Allemagne. Le roi s’avança en personne à la tête d’une armée de 120,000 hommes conduite par les meilleurs généraux (Condé, Turenne et Vauban); il marcha sur le Rhin à travers le territoire de l’électeur de Cologne qui s’élait laissé entraîner par le chanoine Furstenberg, bien disposé pour les Français, à une alliance avec l’ennemi de l’empire au profit de la religion
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catholique, opéra le célèbre passage du Rhin à Tolhuyset pénétra par une marche triomphale jusqu’au cœur des Provinces-Unies. La Hollande se trouva alors réduite à- une cruelle extrémité. Beaucoup d’habitants s’enfuirent en Zélande et même à Hambourg et en Danemark. Les républicains qui avaient jusque-là dirigé l’État, s’étaient plus attachés à renforcer la marine qu’à maintenir et à augmenter l’armée de terre, et quoique le grand-électeur de Brandebourg, oncle du jeune Guillaume d’Orange, craignant pour ses États de Clèves et pour la foi évangélique, soutînt les Hollandais menacés et vît bien de quel danger la prépondérance de fa France menaçait l’Allemagne déchirée, ni ses troupes ni celles de la Hollande n’étaient en état de résister aux forces supérieures de l’ennemi. Liège, Utrecht, Over-Yssel furent prises; déjà des dragons français ravageaient la province de Hollande et se trouvaient à deux lieues seulement de la capitale; les républicains effrayés demandèrent humblement la paix; mais malgré la forte rançon et les cessions de territoire qu’ils offrirent, ils ne furent pas écoutés. On exigeait d’eux l’abandon de la Gueldre avec Nimègue et la promesse que les catholiques auraient le libre exercice de leur religion et l’accès aux emplois. Si le roi avait accepté la proposition de Condé de marcher aussitôt sur Amsterdam, la Hollande aurait été perdue ; mais le conseil de Louvois de prendre d’abord les forteresses et d’y mettre des garnisons, affaiblit l’armée et donna aux Hollandais le temps - de reprendre courage. Louis XIV, qui désirait le profit et la gloire
d’une campagne, mais qui en redoutait les fatigues, retourna bientôt à ses fêtes, à ses flatteurs et à ses maîtresses, tandis qu’en Hollande le parti orangiste, après être arrivé à la domination par une route sanglante, s’occupait avec énergie de la délivrance de la patrie. Les partisans du prince rejetaient toute la faute de leur infortune sur les républicains qui avaient laissé le pays dans un état de défense insuffisant; ils accusèrent le grand-pensionnaire de Witt d’intelligence avec la France et excitèrent le peuple au point que, non seulement il demanda avec menaces et obtint l’abrogation de Y édit éternel et la restauration du prince d’Orange comme stadhouder de Hollande et de Zélande, mais que le généreux Jean de Witt et son frère Corneille furent massacrés dans les rues de la Haye (20 août 1672) et leurs cadavres insultés par la populace furieuse. Si honteuse que fût cette action pour le pays et pour le prince, elle donna de la force et de l’unité h l’État.
Guillaume III d’Orange (1672-1702), qui avait hérité de la prudence et de la force de caractère aussi bien que des talents militaires de ses aïeux, réveilla l’esprit guerrier et l’enthousiasme patriotique parmi les combattants. Il était décidé ù maintenir la république dont la direction lui était échue, dans toute sa puissance et dans son indépendance religieuse et politique. Les Hollandais coupèrent les digues et rendirent leur pays inaccessible aux Français; les murs de Groningue arrêtèrent longtemps l’ennemi; des tempêtes assaillirent la flotte anglo-française qui avait jeté l’ancre dans le Texel, et la marche hardie
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du maréchal de Luxembourg vers Amsterdam sur les eaux gelées fut interrompue par un dégel subit. Ainsi les éléments et la nature du pays secondèrent les efforts patriotiques des Hollandais. En même temps le grand -électeur de Brandebourg décida l’empereur Léopold à prendre part à la guerre. L’apparition de ses troupes sur le Rhin obligea Turenne à transférer le théâtre de la guerre. A la vérité, Frédéric-Guillaume se vit forcé, l’année suivante, de conclure avec les Français un traité de neutralité (juin 1673), parce que le général impérial Montecuculli avait reçu de sa cour l’ordre de ne s’engager dans aucun combat; il dut prendre par là une attitude si incertaine, que les troupes brandebourgeoises et autrichiennes ne furent pas capables de tenir tête aux Français qui entraient en campagne avec des troupes fraîches; les plans militaires de l’électeur et du prince d’Orange ne purent être exécutés, parce • que le général des Impériaux refusa sa coopération. Mais lorsque Louis XIV eut occupé Trêves, Clèves et d’autres localités, se fut emparé de plusieurs villes impériales en Alsace et eut montré son arrogance en violant impudemment le territoire de l’Allemagne et en foulant aux pieds les anciens droits jurés, Léopold à la fin déclara franchement la guerre; il fut appuyé par l’Espagne qui, depuis la chute de Maestricht, craignait pour les Pays-Bas menacés. Le danger commun lit oublier tous les dissentiments confessionnels et les autres considérations secondaires.
§ 55. Mais la force militaire de la France s’accrut
avec le nombre des ennemis. Après avoir ravagé le Palatinat, Turenne franchit le Rhin et entra en Franconie où il mit tout û feu et à sang, tandis que Condé et Luxembourg conquéraient la Franche-Comté et combattaient contre les troupes espagnoles-hollandaises dans les Pays-Bas. Grâce â l’incapacité et à la duplicité des généraux impériaux qui suivaient en partie les instructions du ministre Lobkowitz vendu â la France, grâce aussi à la désunion des princes allemands, les conquêtes de la France auraient été encore plus, brillantes, si le grand-électeur qui, depuis la déclaration de guerre était rentré en campagne comme membre de l’empire allemand, et le courageux Guillaume d’Orange qui, â la bataille meurtrière de Senef (11 août 1674) maintint sa position contre l’attaque impétueuse de Condé, n’avaient pas sauvé l’honneur militaire jusqu’au moment où les circonstances changèrent de face. Vers la même époque où le parlement d’Angleterre obligeait le roi et son ministère à renoncer à la guerre navale que l’héroïsme de Tromp et de Ruyter faisait tourner au désavantage de l’Angleterre et â conclure la paix contre une indemnité (§ 53), les princes ecclésiastiques de Cologne et de Munster furent contraints par la diète d’abandonner l’alliance française, et les généraux impériaux, par leurs représentations pressantes, décidèrent l’empereur à éloigner le ministre corrompu Lobkowitz. Les conséquences en furent bientôt visibles. Après la malheureuse rencontre de Sassbach où Turenne fut tué par un boulet de canon (27 juillet 1675), les Français furent obligés d’aban-
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donner la rive droite du Rhin qu’ils avaient horriblement dévastée depuis le Brisgau jusqu’au Neckar et de se retirer de l’autre côté du fleuve allemand.
La chute du maréchal de Turenne qui avait précisc'ment déployé dans cette guerre ses remarquables talents militaires, et qui avait empêché peu de temps auparavant l’invasion de la France par les forces coalisées de l’ennemi, fut pour les Français une perte plus sensible que la défaite même. 11 passait pour le véritable fondateur de la stratégie moderne sur de vastes plans, des marches et des positions savantes. C’était un de ces hommes qui s'oublient eux-mêmes au milieu d'une grande activité, dans la contemplation de buts élevés. Sa conversion au catholicisme même peut avoir été la suite de son habitude de se subordonner au tout. Modeste, doux et humain par nature, il était aussi impitoyable que Louvois lorsque le profit de l’État ou les lins de la guerre semblaient exiger des mesures de rigueur. C'est ainsi que, pour enlever leurs vivres aux ennemis, il dévasta le Palatinat au point que l’électeur, justement indigné, provoqua le maréchal en duel. Condé, tourmenté par la goutte, prit également son congé et mourut dix ans après, oublié de la cour, dans ses terres. Mais les Hollan dais perdirent aussi leur héros septuagénaire de Ruyter dans un combat naval près des côtes de Sicile (1676), alors qu'il voulait conquérir avec des forces minimes Messine qui s'était révoltée contre l’Espagne, sous la protection de la France.
Peu de temps avant la bataille de Sassbaeh, Louis XIV avait excité les Suédois, ses alliés, h entrer de la Poméranie en Brandebourg pour forcer le grand-électeur avec son brave général Derflinger à se retirer de l’armée du Rhin. Mais avant que l’ennemi en eût le moindre soupçon, le prince énergique parut dans la contrée infestée par les Suédois,
vainquit leurs troupes surprises dans la glorieuse bataille de Fehrbellin (28 juin 1675) et conquit Stettin et la plus grande partie de la Poméranie, tandis que ' la flotte hollando- danoise enlevait Rugen, Gothland, etc. Cette bataille posa les fondements de la grandeur de la Prusse. — Depuis lors, la guerre se porta surtout vers les Pays-Bas où Guillaume III, à qui, dans l’intervalle, le stadhoudérat avait été conféré à titre de dignité héréditaire, défendit le terrain avec honneur, malgré la supériorité de la France et le talent éprouvé de Luxembourg, de Créqui, de Schomberg, de Vauban, de Catinat, etc. Le système barbare des dévastations, au moyen duquel Louvois voulait empêcher l’ennemi d’envahir la France , fut alors appliqué sur la Moselle et la Saar, comme plus tard dans le Palatinat. Mais quand l’Angleterre parut incliner vers la Hollande étroitement liée avec elle depuis le mariage de Guillaume III avec la fille du duc d’York, frère de Charles II, et augmenter ainsi le nombre des ennemis de la France, Louis XIV résolut de mettre un terme à la guerre. Mais la politique française sut habilement séparer ses adversaires. Après que la Hollande, gagnée par des concessions, eut déposé les armes et abandonné ses alliés, les autres puissances furent réduites à accepter les conditions prescrites par la France. Ainsi fut conclue la paix de Nimègae (5 février 1679) aussi avantageuse pour la France et la Hollande que honteuse pour l’empereur et les autres parties belligérantes. La France restitua toutes ses conquêtes à la Hollande, mais elle obtint de l’Espagne la Franche-
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Comté bourguignonne souvent prise et rendue, ainsi que toutes les places fortes situées dans la ligne de Valenciennes, Condé et Maubeuge, avec Ypres (en sorte que les Pays-Bas espagnols étaient ouverts aux Français) et de l’empire allemand la ville de Fribourg en Brisgau.
L’empereur et les princes allemands durent se soumettre aux plus grandes humiliations. Pour pouvoir seulement prendre part aux négociations, Léopold, menacé d’une guerre en Hongrie, fut obligé de mettre en liberté le traître Furslenberg emprisonné à Cologne et consentir à ce que le duché de Lorraine fut restitué à son prédécesseur Charles au service de l’Autriche, sous des conditions si déshonorantes, que celui-ci préféra le laisser entre les mains des Français. Mais le grandélecteur fut forcé ; par la paix de Saint-Germain en Laye , de remettre entre les mains de la Suède les provinces et les villes de Poméranie, qui avaient été conquises aux prix de tant d’efforts. Le prince généreux céda en murmurant à la nécessité.
§ 56. Situation intérieure de la France. Depuis la paix de Nimègue jusqu’à la fin du xvn c siècle, la France se trouve à l’apogée de sa puissance au dehors et de sa prospérité au dedans, en sorte que le siècle de Louis XIV fut célébré comme l’ûge d’or de la France dans les annales de l’histoire louangeuse du temps.
Ou voyait partout, dans le bien-être général, les traces de ce qu’avait fait Colbert ; des fabriques et des manufactures (tissage de la laine et de la soie, draperie, dentelle et verrerie selon l’art de Venise) s’étaient élevées comme par enchantement, dans l’espace de vingt ans ; en même temps, l’autorité extraordinaire
du roi en Europe procurait au commerce extérieur les avantages les plus insignes. La France était devenue une. puissance maritime; elle possédait cent vaisseaux de ligne, tandis que l’Angleterre en avait seulement soixante ; les ports de Brest et de Toulon furent mis en état, la marine augmentée de soixante mille hommes, et bientôt Alger, Gênes et Tripoli en éprouvèrent les effets. Tout ce qu’entreprenait Louis prospérait. Le canal du Languedoc, ouvrage merveilleux, qui mit la Méditerranée en communication avec l’océan Atlantique, dut sa création aux larges idées de Colbert. Le roi apparut alors comme le souverain de la terre et de la mer ; Marseille et Toulon devinrent de grandes étapes du commerce du Levant ; le premier établissement français dans l’Inde orientale fut fondé à Pondichéry; des colonies furent créées à Cayenne, à Saint-Domingue, à Madagascar, etc.; des compagnies commerciales favorisèrent la colonisation ; avec l’aide du roi, le Canada sortit de son état de faiblesse ; les Antilles furent étroitement rattachées à la mère patrie. Mais la direction et l’organisation centrales de toutes choses contrariait l’indépendance des individus, sur laquelle tout repose en fin de compte. Louis porta aussi sa sollicitude sur la simplification et l’amélioration de la justice et de la législation. D’après l’affirmation même du roi, il y avait des districts où la loi était méprisée, où le faible ne trouvait plus de protection contre le puissant, où le crime restait impuni. Après que l’exécution de l’influent vicomte de la Mothe de Canillac (1665), qui s’était signalé pendant la Fronde, eut répandu l’effroi parmi les grands et ranimé la confiance chez les bourgeois et les paysans, des règlements uniformes furent établis, en sorte que chacun sentit qu’il avait un juge au dessus de lui. La cour de France déployait un éclat inconnu jusqu’alors : la haute noblesse, qui avait éjté si longtemps hostile au roi, se pressa alors autour du souverain et se soumit à l’étiquette rigoureuse de la cour ; des fêtes de tout genre, carrousels, ballets, feux d’artifice, opéras et spectacles, se succédaient sans interruption; poètes, artistes et savants
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rivalisaient pour glorifier un prince qui récompensait libéralement tous les talents capables de contribuer à sa gloire ou à ses plaisirs, et qui se piquait d’honneur de favoriser les sciences. Des édifices superbes, comme l’hôtel des Invalides, de riches bibliothèques, des instituts grandioses pour les sciences naturelles, l’astronomie et les antiquités, des académies pour les savants et les artistes augmentaient la renommée du grand roi. A la fondation de l’Observatoire se rattachèrent les progrès de l’astronomie et de la géographie, comme la création du Jardin des plantes servit au développement de l’histoire naturelle et même de la physiologie. Un voyage d’exploration à Cayenne, entrepris aux frais du roi, hâta la connaissance de l’aplatissement polaire du globe terrestre et de sa forme sphéro'idale. L’attention on la faveur de Louis XIV était le but de tous les efforts; faut-il s’étonner dès lors que chez lej l’égoïsme fût parvenu à son comble et qu’il usât largement de toutes les jouissances que sa constitution saine et robuste était en état de supporter? Le château de Versailles, aux jardins ornés de statues, de fontaines, d’avenues, etc., passait dans toute l’Europe pour le chef-d’œuvre' du goût. Le bon ton, les manières aisées de la noblesse et des courtisans, soumirent le monde d’une manière plus durable que les armées : les modes, la langue et la littérature dominèrent dans les cercles élevés, aussi bien que la légèreté et la licence françaises. A la vérité, Louis XIV, dans ses nombreuses intrigues d’amour (Lavallière, madame de Montespan, etc.), ne perdit jamais l’étiquette de vue, et la galanterie qui régnait à sa cour conserva un vernis de chevalerie ; mais bientôt les liens de la décence et de l’honnêteté se relâchèrent, et des courtisanes, comme la charmante coquette Ninon de l’Enclos, préparèrent l’époque corrompue de Louis XV.
§ 57. tiglise. L’attachement de Louis XIV aux préceptes catholiques et sa dévotion extérieure ne l’empêchèrent pas de montrer envers le pape un despotisme aussi absolu qu’envers