‹ Histoire moderne (volume 3)Chapitre 5 sur 10 · II · texte numérisé non relu

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par un bombardement horrible, son attachement à l’ancienne liberté (1684) et dut faire humblement amende honorable à Versailles, d’avoir montré plus d’inclination pour l’Espagne que pour la France.

§ 60. Les Turcs devant Vienne . Pendant tout ce temps, l’empereur Léopold était occupé h l’est de ses États. En Hongrie, l’oppression des protestants par

le gouvernement autrichien, qui subissait l’influence

des jésuites, la violation de droits constitutionnels, les violences contre quelques magnats et la lourdeur des logements militaires avaient excité des soulèvements redoutables, précisément au moment où quelques grands vizirs énergiques renouvelaient les projets de conquête des anciens sultans et réveillaient l’esprit guerrier des janissaires. Le prince de Transylvanie fut obligé de payer un tribut élevé à la Porte, et quand la noblesse de ce pays voulut, avec le secours de l’Autriche, secouer le joug de la Turquie, non seulement la Transylvanie fut soumise h une dépendance plus complète, mais les Osmanlis occupèrent aussi la basse Hongrie, et ils auraient pénétré plus avant, si la brillante victoire de Montecucculli h Saint-Gothard sur la Raab n’avait pas arrêté leur marche (1664). Le gouvernement autrichien et notamment le ministre Lobkowitz hostile à la Hongrie, se servirent d’une trêve conclue avec les Turcs pour détruire peu h peu les libertés et les droits de la Hongrie.

Une conjuration formée par les plus puissants gentilshommes hongrois pour repousser l’oppression des fonctionnaires, des

jésuites et des soldats autrichiens ( 1670 ), fournit à l’empereur l’occasion souhaitée de détruire l’indépendance de la Hongrie. Après que les chefs des conjurés (Zrinyi, Nadasdy et Frangepan) curent péri sur l’échafaud ( 1671 ), un édit impérial déclara que l’autorité du trône était absolue et qu’à l’avenir les Hongrois auraient à entretenir des troupes autrichiennes et à payer les impôts dont ils avaient été chargés arbitrairement. Un étranger injuste et dur fut mis à la tête du nouveau gouvernement militaire et despotique. Les prédicateurs protestants furent vendus comme rameurs ; les confesseurs de l’Évangile furent privés de leurs églises.

Mais les mesures de violence réveillèrent le courage et l’esprit de liberté des Hongrois. Un gentilhomme énergique et intelligent, dont les biens avaient été confisqués, Emmerich Tœkœli, leva l’étendard de la révolte (1674). Bientôt il se trouva h la tête de troupes considérables avec lesquelles il chassa de la Hongrie les soldats autrichiens (1681). Louis XIV lui vint en aide (1682) et la Porte qui le reconnut comme roi tributaire de Hongrie, le protégea en portant de nouveau la guerre au cœur de l’Autriche. Le grand-visir Kara Mustapha s’avança avec 200,000 hommes jusque sous les murs de Vienne. La cour s’enfuit h Lintz; la capitale semblait perdue. Mais la bravoure de la bourgeoisie et l’impéritie des Osmanlis dans les travaux de siège permirent h la ville de résister soixante jours h tous les assauts; l’armée impériale, sous les ordres de Charles de Lorraine, et une armée polonaise, commandée par le roi Jean Sobieski, vinrent ensuite au secours de Vienne. Une bataille sanglante sous les

murs de la capitale tourna au désavantage des Turcs (9 septembre 1683). Ils se retirèrent en toute hâte et laissèrent un riche butin entre les mains des vainqueurs. Kara Mustapha fut décapité par ordre du sultan; mais le hasard des combats resta fidèle à l’armée chrétienne. Charles de Lorraine conquit une ville de Hongrie après l’autre, et lorsqu’enfin Ofen, queles Turcs avaient possédée cent quarante-six ans, fut tombée au pouvoir des Autrichiens, Léopold crut pouvoir mettre â exécution le dessein qu’il nourrissait depuis longtemps contre la Hongrie. Il fit périr les chefs les plus déterminés de la noblesse (1687) et terrifia la nation au point que, â la diète de Presbourg, les états consentirent à l’abolition de la royauté élective et abandonnèrent le droit important de pouvoir s’opposer aux ordonnances inconstitutionnelles. Depuis lors la Hongrie cessa d’exister comme royaume électif et la dignité royale fut déclarée héréditaire dans la descendance mâle des Habsbourgs. Les autres droits furent conservés à la nation ; â chaque changement de règne le souverain avait à les jurer. Mais les plaintes des protestants au sujet du prosélytisme des jésuites ne trouvèrent aucun écho. L’Église évangélique fut réduite de plus de moitié par un martyre non sanglant. Tœkœli s’enfuit chez les Turcs où il fut retenu quelque temps dans les fers; mais quand le sultan se fut convaincu de sa fidélité, il s’en servit de nouveau dans la guerre contre l’Autriche. Les Osmanlis, attaqués avec succès par les Vénitiens dans la Morée et dans l’antique Hellade, et chassés par les Autrichiens de la Hon-

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grie et de la Transylvanie, renversèrent leur sultan du trône et lui choisirent un successeur; mais Charles de Lorraine, le prince Eugène et Louis de Bade fixèrent la victoire sous les drapeaux de l’Autriche. Ce fut seulement quand le grand-visir Kœprili eut entrepris la direction de la guerre que la fortune chancela pour quelque temps ; Belgrade, péniblement conquise, retourna aux Turcs (1688). Mais la glorieuse victoire de Louis de Bade à Salankemen (1691), où le champ de bataille fut couvert de vingt-six milie cadavres turcs, parmi lesquels se trouvait celui du grand-visir lui-même, et la sanglante bataille de Zanlhe sur la Theiss (1697), où le prince Eugène déploya ses grandes qualités militaires, obligèrent enfin la Porte à conclure la paix de Carlowitz (janvier 1699). La Transylvanie et tout le territoire compris entre la Theiss et le Danube furent abandonnés à 1 Autriche, la Morée et quelques îles à Venise; la Russie qui, h la lin, avait également pris part à la guerre, conserva Asow. Ainsi l’Autriche sortit glorieusement d’une lutte qui avait commencé d’une façou si menaçante. Le comte Tœkœii, qui avait reçu du sultan le titre de prince de Widdin, mourut (1705) fugitif dans un bien de campagne près de Nicomédie, loin de la patrie dont la délivrance avait été le seul but de sa vie.

U Angleterre sous les deux derniers Stuart s.

§ 61. Charles 11 (1660-85). Le règne du faible et voluptueux Charles II fut fatal h l’Angleterre.. Ni

le sort de son père, ni ses propres épreuves ne lui servirent de leçons et d’avertissements. À la joyeuse cour deWhiteliall moins que partout ailleurs on songeait au sombre passé. A peine les royalistes avaient-ils assouvi leur vengeance sur les puritains et les républicains (§ 44), que le royaume fut en butte à de grandes calamités. Une maladie contagieuse enleva en un seul été cent mille habitants de la capitale (1665); l’année* suivante, les flammes dévorèrent les deux tiers de Londres (13,000 maisons et 89 églises) ; bientôt après, la flotte hollandaise entra dans la Tamise, incendia les navires de guerre et enleva d’autres bâtiments avec leur cargaison. Tout cela toucha peu le monarque frivole; le jour de l’incendie de la flotte, il folâtrait avec ses maîtresses ; il vendit sans dignité ni patriotisme à la France Dunkerque qui avait été acquise par Cromwell; puis, lorsque son train de cour dispendieux eut augmenté ses dettes et ses besoins d’argent, et que le parlement, bientôt revenu de son premier moment d’enthousiasme pour la royauté, ne se montra plus aussi libéral qu’il le souhaitait, Charles prêta l’oreille à la voix séduisante de la France et vendit à Louis XÏV l’honneur et l’avantage du pays et sa propre foi pour des pensions et des maîtresses (§ 53). L’usage suivi à la cour de France qui donnait le ton, de prouver sa bonne éducation et ses manières distinguées par l’apostasie et le prosélytisme, avait déjà pris racine aussi en Angleterre. Le duc d’York, frère du roi, se convertit à l’Eglise romaine et attira à sa suite son épouse, lille du mi-

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nistre Clarendon, l’historien royaliste de la « rébellion » d’Angleterre. Quant à Charles II, il cacha dans son sein ses convictions catholiques et préféra recourir à l’hypocrisie et à la fausseté, par le conseil de Louis XIV qui voyait dans une conversion rapide des dangers pour le trône et pour ses propres intérêts et qui, à cause de cela, empêcha.la divulgation inconsidérée du changement de religion. Le peuple soupçonna bien ce qui s’était passé dans le cœur du monarque; mais il n’eut de certitude que quand Charles, au moment de mourir reçut les derniers sacrements. Le parlement chercha à garantir la croyance anglicane contre les intrigues de la cour et l’influence de Louis XIV par l'acte du test (1673), d’après lequel quiconque était investi d’une fonction ou d’un grade devait appartenir à l’Église d’Angleterre.

Acte des convenlicules . Édit de tolérance. Acte du test. Les motifs qui poussèrent Charles II à incliner vers le catholicisme et le conduisirent dans une voie où il lui élait impossible d’éviler l'hypocrisie, la duplicité et le parjure, furent les souvenirs de la dureté des ecclésiastiques presbytériens pendant les funestes années de sa jeunesse, la répulsion qu'inspirait au prince avide de plaisirs l’austérité ascétique des puritains, et le besoin d’obtenir une facile absolution pour sa conduite dépravée. La promesse faite avant son retour d'accorder la liberté de conscience, demeura vaine aussi longtemps que la nation anglaise et son clergé intolérant tournèrent leur fureur contre les puritains pour venger leur honte sur eux. Il souffrit que l’acte d’uniformité dépouillât deux mille ecclésiastiques puritains de leur charge et les livrât à la misère avec leurs femmes et leurs enfants; et lorsqu’ils trouvèrent de la pitié, du secours et de la sympathie chez leurs anciens paroissiens et

organisèrent des dévotions secrètes, l’acte des conventicules déclara illégales et séditieuses toutes les réunions de plus de cinq personnes, qui n’avaient pas pour fondement le bréviaire général ; ceux qui y participaient étaient menacés de peines sévères. Cet acte fut aussi étendu à l'Écosse où le système épiscopal fut introduit de vive force, et une demi-tolérance* accordée aux presbytériens modérés sous le nom d’indulgence. « Mais il y avait, dit Macaulay, beaucoup d’hommes impétueux et résolus, qui étaient d’avis que l’obligation d’observer le « covenant » était supérieure à celle d’obéir à l’autorité. Ces individus continuèrent à tenir des assemblées en opposition avec la loi et à adorer Dieu à leur façon. Ils ne regardaient pas l’indulgence comme une faible compensation pour les dommages causés par l’autorité à l’Église, mais comme un nouveau mal, d’autant plus détestable qu’il se cachait sous les apparences d’un bienfait. La persécution, disaient-ils, ne pouvait tuer que le corps, mais l’indulgence noire tuait l aine. Chassés des villes, ils se réunirent dans des bruyères et sur des montagnes; attaqués par le pouvoir civil, ils repoussaient sans scrupule la force par la force. A chaque convcnticule, ils se présentaient en armes, et souvent ils en arrivaient à la révolte ouverte. Ils étaient facilement vaincus, mais les défaites et les châtiments ne faisaient qu’accroître leur courage. Traqués comme des bêtes fauves, torturés jusqu’à ce que leurs os fussent broyés, emprisonnés par centaines, pendus par douzaines, ils conservaient au milieu de toutes leurs épreuves, une constance si farouche, que l'oppresseur le plus hardi et le plus puissant ne pouvait s’empêcher de craindre leur audace et leur désespoir. » Mais lorsque 1rs épiscopaux eurent assouvi leur vengeance sur les dissidents et que la rigueur des lois de non-conformité atteignit aussi les catholiques, Charles se ressouvint de l’ancienne promesse qu’il avait faite à Breda et souhaita que ces lois fussent adoucies. Depuis ce temps, l’oppression sous laquelle gémissaient les catholiques, toucha beaucoup le roi. C’est pourquoi il publia, sans consulter le parlement, un édit de tolérance par lequel, en vertu de son pouvoir suprême en matière ccclésias-

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tique, il suspendit toutes les lois pénales contre les non-conformistes, autorisa les assemblées religieuses à des endroits déterminés et plaça les prêtres dissidents sous la protection de l'autorité. Mais cette ordonnance, que Ton regarda comme le premier pas vers le papisme, provoqua un tel mécontentement, que le roi se vit obligé, non seulement de retirer la déclaration, mais aussi de sanctionner l’acte du test, d’après lequel tous ceux qui se refuseraient à prêter le serment de fidélité et de suprématie au roi, de prendre la cène selon le rite de l’Église anglicane et de signer une déclaration contre la transsubstantiation, seraient inhabiles à remplir aucun emploi ou charge militaire, et ne seraient éligibles ni au parlement ni au conseil d’État. Le duc d'York ne prêta pas le serment de test; il déposa sa chafge de grand- amiral et épousa en secondes noces une princesse catholique. Par là son changement de religion devint notoire, et comme, à la mort d’un prince légitime de Galles, il était le plus proche héritier du trône, les anglicans et les dissidents se rapprochèrent pour combattre les catholiques avec leurs forces combinées. Les deux filles d’York, Marie, épouse de Guillaume III de Hollande, et Anna mariée à un prince danois, restèrent protestantes.

§ 62. Ministère de Shaftesbury. Après huit années de bonne administration, le ministre Clarendon tomba en disgrâce (1668) et dut fuir h l’étranger où il finit ses jours. Un ministère désigné sous le nom de ministère de cabale ( cabal ), à cause des initiales de ses membres (Clifford, Arlington, Buckingham, Ashley, Lauderdale), dirigea alors les affaires selon les désirs du roi et sans égard pour les droits du peuple (1669-74). Une nouvelle lutte violente s’éleva entre la royauté qui tendait â l’absolutisme et le parlement qui gardait la liberté et la religion nationale. Secondé par ce ministère composé d’hommes intelligents mais sans principes, Charles entreprit la guerre im-

populaire contre la Hollande, qui lui rapporta des pensions de la France, mais qui fut contraire aux intérêts et à l’honneur du pays. La corruption et la vénalité s’étalèrent alors sans pudeur dans les hautes régions. Les joailliers de Londres qui avaient avancé une grosse somme d’argent au gouvernement furent trompés avec une mauvaise foi incroyable; beaucoup d’entre eux y perdirent toute leur fortune. En vain le parlement obligea, après quelques années, le roi à terminer la guerre ; Charles, soucieux de ses revenus, laissa son fils naturel Monmouth et quelques milliers d’Anglais h la solde de la France, et lorsqu’enfin la chambre des communes insista sur leur rappel et voulut forcer le roi h faire cause commune avec la Hollande contre la France, Charles, acheté de nouveau par Louis XIV, prorogea le parlement et, par un traité écrit de sa propre main, s’engagea à ne consentir à aucune alliance avec la Hollande sans le consentement du monarque français (1675). Louis, s’appuyant sur cet arrangement, poursuivit la guerre dans les Pays-Bas, jusqu’il ce qu’il se fût convaincu que son allié ne pouvait plus résister aux injonctions du peuple anglais, et que les dispositions des Hollandais lui eussent promis une paix avantageuse (§ 55).

Dans l’intervalle, les membres du ministère de cabale s’étaient peu à peu retirés; plusieurs d’entre eux, notamment l’intelligent comte de Sliaftesbury (Asliley), se joignirent à l’opposition, dans la crainte que la faiblesse, l’inconstance et les inconstitutionnalités du roi ne tournassent contre eux-mêmes. Pour gagner la confiance de la nation qui attribuait aux jésuites et

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aux papistes l’incendie de la capitale et tous les malheurs du pays, Skaftesbury profita des bruits d’un complot papiste pour éloigner ou perdre tous les conseillers catholiques de Charles. Cette conspiration qui reposait sur les déclarations de deux hommes infâmes, le parjure Oates et le voleur de grand chemin Bedloe, était vraisemblablement une pure invention qui ne pouvait trouver créance qu’auprès d’une génération pleine de défiance et de haine religieuse. Mais la faiblesse du roi était si grande, qu’il donna son assentiment aux mesures de rigueur contre les papistes, bien qu’il fût intimement convaincu de l’inanité du complot. Près de deux mille personnes, parmi lesquelles on comptait des lords considérables, furent emprisonnées, un plus grand nombre encore fut expulsé de Londres et plusieurs prêtres catholiques furent exécutés ; l’acte du test reçut une application plus rigoureuse, et tous les papistes perdirent leur siège au parlement; les pairs catholiques se retirèrent d’eux-mêmes. L’inscription de la célèbre colonne de Londres, où l’incendie de la ville est mis sur le compte des papistes, est une preuve remarquable de la haine qui animait alors le peuple anglais contre les catholiques.

Vainement Charles prononça enfin la dissolution du parlement (janvier 1G79) avec lequel il avait gouverné dix-huit ans. La nouvelle chambre lit entendre les mêmes récriminations contre les tendances catholiques de la cour et les projets funestes des papistes, en sorte que le roi, pour ne pas consentir à exclure, comme on le demandait, son frère de la succession au trône, fut obligé d’envoyer celui-ci hors du pays, de congédier son ministre de confiance Danby, de nommer un nouveau ministère sous la direction de sir William Temple et de lord Shaftes-

bury et de renforcer le conseil d’État en y attirant des hommes populaires. Ce ministère s’est rendu immortel dans l’histoire d’Angleterre par l’acte de I’habeas corpus (1679), le palladium de la liberté personnelle des Anglais.

D’après cette loi, personne ne pouvait être emprisonné sans qu’un mandat écrit indiquât les motifs de l’arrestation. Le prisonnier devait aussi être traduit en justice dans un délai déterminé (ordinairement trois jours) ; il ne pouvait être conduit dans aucune prison en dehors de son comté. Les cas sont en outre spécifiés où la mise en liberté pourra avoir lieu sous caution. Auparavant déjà, l’on avait promulgué une loi importante qui rendait le sol libre en supprimant les fiefs nobles pour les transformer en cmphyléoses sans devoir militaire ni charges féodales.

Mais lorsque Shaftesbury et le nouveau parlement continuèrent les persécutions contre les papistes, procédèrent à des arrestations en dépit de Vhabeas corpus , firent exécuter William Howard (lord Stafford), vieillard septuagénaire, et s’efforcèrent d’obtenir le bill d’exclusion du duc d’York, Charles révoqua l’assemblée; et comme, à cette époque, les pensions de la France affluaient de nouveau, en sorte que ses dépenses étaient couvertes sans que le parlement vôtat des fonds, il recourut plusieurs fois à cette mesure, jusqu’à ce que la nation, craignant le retour de la guerre civile et se défiant enfin des délateurs du complot papiste, montrât des dispositions plus modérées. La cour en profita pour faire assurer à la couronne par le grand juge Jeffreys le droit de confirmation des magistrats municipaux et

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une plus grande influence dans la composition des jurys, pour éloigner Shaftesbury et rappeler le duc d’York. Il se forma alors deux partis politiques, les whigs et les tories qui divisent aujourd’hui encore l’Angleterre en deux camps (1681). Les premiers, ù la tête desquels se trouvaient Shaftesbury et plusieurs hommes des plus éminents, comme lord Russe), Sidney, Grey, regardaient la constitution comme un traité réciproque entre le roi et la nation et accordaient h celle-ci, le droit de résistance énergique dans le cas d’une violation du contrat; les tories, au contraire, qui avaient à leur tête l’université anglicane d’Oxford, rejetaient le principe que l’autorité civile émane du peuple et exigeaient des sujets une obéissance passive. La cour tourna désormais toute sa colère contre les chefs des whigs qui persistaient dans l’exclusion d’York, et songeaient soit au rétablissement de la république, soit au transfert de la couronne sur la tête de Monmouth, fils illégitime de Charles, ou d’un autre parent protestant de la maison royale. Shaftesbury échappa au danger en s’enfuyant en Hollande où il mourut bientôt après ; mais ses amis succombèrent aux coups de leurs adversaires. La cour tira parti d’une conjuration dirigée par quelques misérables' contre la vie du roi et de son frère, pour perdre des hommes qui n’avaient rien de commun avec ces criminels. Lord Russel et Algernon Sidney, trahis par un des leurs et déclarés coupables de haute trahison par des juges torys, expirèrent sur l’échafaud. Monmouth se réfugia en Hollande. Depuis lors, la nation fatiguée des con-

spirations et peu sympathique aux républicains, demeura tranquille, de sorte que le duc d’York put rentrer dans ses charges et Charles régner jusqu’à sa mort avec un pouvoir plus absolu que jamais.

§ 63. Jacques IL (1683-88). Quelques semaines après l’avènement de Jacques II au trône, le duc de Monmouth, riche et beau gentilhomme aimé du peuple, aborda en Angleterre avec une troupe de fugitifs pour enlever la couronne à son oncle. Beaucoup de mécontents se groupèrent autour de son drapeau. Mais l’impéritie et la lâcheté du chef, l’incapacité de ses conseillers et les divisions qui s’élevèrent parmi ses partisans lorsqu’il désaffectionna les républicains en prenant le titre de roi, firent échouer l’entreprise. Monmouth mourut sur l’échafaud. Mais la cruauté de Jacques envers tous ceux qui avaient pris part au soulèvement ou qui y avaient adhéré, acheva de lui faire perdre l’attachement du peuple; trois cent trente personnes furent exécutées et plus de huit cents déportées aux Indes et réduites en esclavage. Le nom du grand-juge Jeffreys, qui parcourut les comtés avec une troupe de bourreaux, est marqué en lettres de sang dans les annales de l’histoire d’Angleterre. Lorsque ce même Jeffreys devint lord-chancelier, lorsque le nombre des catholiques s’accrut dans des proportions inquiétantes àla tête de l’administration et de l’armée, lorsque, en éludantl’acte detestpar une extension du droit royal de dispensation et en projetant l’introduction d’un édit de tolérance, on sembla retourner peu à peu vers le catholicisme, et que tous les symp-

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tomes indiquèrent que Jacques cherchait h opérer une réforme de la constitution ecclésiastique et civile de l’Angleterre, la plus vive agitation se manifesta dans le pays. Jacques II était un converti trop zélé pour se contenter comme Charles II d’une simple tolérance de sa foi. Il chercha à assurer la domination du catholicisme avec l’ardeur d’un missionnaire et l’opiniâtreté d’un fanatique. Il envoya des ambassadeurs au pape et accueillit un nonce du saint-siège; il rétablit la messe dans le château et permit le culte catholique dans des chapelles particulières ; il accorda aux jésuites et à d’autres religieux un asile sûr dans son royaume, favorisa les conversions en offrant des emplois et d’autres avantages, et garantit aux prêtres convertis la jouissance de leurs bénéfices. La perspective de biens terrestres, de places et de dignités, ne manqua pas son effet sur les faibles ; la séduction était trop puissante et l’exemple d’en haut fournissait des prétextes pour apaiser les scrupules. L’ordre de mettre en liberté tous ceux qui avaient été emprisonnés sous le règne précédent pour avoir refusé le serment de fidélité et de suprématie, rendit à la société humaine plusieurs milliers de non-conformistes, parmi lesquels on comptait aussi des dissidents protestants. Mais afin qu’on ne s’imaginât point que le cœur du roi ressentait aussi de la compassion pour ceux-ci, il fit bientôt après brûler publiquement par la main du bourreau le livre du prêtre huguenot Claude sur les persécutions des protestants en France, et manifesta ainsi l’approbation qu’il dormait aux mesures

appliquées par Louis XIV. Jacques ne pouvait pourtant compter sur le succès, tant que l’acte de test était encore en vigueur. Pour en préparer l’abolition, on fit valoir le principe qu’il était au pouvoir du roi souverain d’Angleterre de dispenser dans certains cas des lois du pays. Il en résulta que, dans l’armée, les plus hauts grades furent transférés à des catholiques et à des convertis ; puis, lorsque le clergé murmura, et que la recommandation, qui tombait constamment de la chaire, de maintenir la foi protestante et de ne pas se laisser prendre aux erreurs du papisme, eut provoqué des mouvements populaires, l’évêque de Londres, l’une des plus solides colonnes de l’opposition, fut dépouillé de sa charge. Avec l’entêtement propre à la famille des Stuarts, Jacques II continua par des proclamations en Écosse et en Angleterre, à conférer à ses coreligionnaires les droits que leur refusaient les lois. Mais les Écossais presbytériens, si accessibles au fanatisme religieux, qui avaient montré peu de temps auparavant leur haine contre les nouveautés ecclésiastiques en tuant l’archevêque d’Edimbourg Sharp trop zélé pour l’introduction de l’épiscopat, s’opposèrent à l’exercice du droit royal contesté, et déclarèrent qu’il n’appartenait pas ù l’autorité séculière de garantir la tolérance, incompatible avec les commandements de Dieu ; elle n’avait pour but que d’établir la tyrannie, d’ouvrir au papisme le cœur des protestants et de permettre ainsi l’hérésie, le sacrilège et l’idolâtrie. La même irritation se répandit en Angleterre, quand le roi décréta que toutes les

lois pénales sur les transgressions de règles ecclésiastiques étaient abrogées, et qu’il était défendu d’exiger la prestation d’un serment religieux quelconque comme condition de l’accès à un emploi; car, lors de la formation d’un nouveau parlement, les intrigues électorales les plus manifestes convainquirent la nation que la suppression de l’acte de test et l’introduction d’une tolérance générale, amèneraient le renversement de l’Église d’État par les voies légales. C’est pourquoi, lorsqu’on enjoignit au clergé de lire l’ordonnance dans l’église à l’heure de l’office ordinaire, sept évêques refusèrent d’obéir à cet ordre. Jacques furieux de cette audace, fit accuser les prélats et les fit conduire à la Tour. En chemin, ils furent honorés comme des saints par le peuple qui s’agenouillait pour demander leur bénédiction. L’acquittement des accusés fut célébré comme un triomphe avec des feux de joie et des acclamations, ce qui aurait dû avertir le roi de l’imminence du danger, s’il n’avait pas obstinément fermé les yeux pour ne pas voir l’abîme entr’ouvert.

§ 64. La révolution de 1688. Le mécontentement du peuple anglais fut à son comble, lorsque Jacques II, au moment où l’empereur, la Hollande, le Brandebourg, plusieurs membres de l’empire allemand, l’Espagne et la Suède concluaient, à l’instigation de Guillaume d’Orange la ligue d’Augsbourg contre la France (1686), fit alliance avec Louis XIV et rappela les troupes anglaises qui étaient depuis longtemps déjà à la solde de la Hollande. Trente-six r officiers seulement et quelques simples soldats obéi-

rent à cet ordre; les autres restèrent auprès d’Orange qui élevait des prétentions au trône d’Angleterre comme mari de la fille aînée de Jacques et qui, par sa déclaration contre la suppression de l’acte de test, avait exprimé publiquement sa désapprobation au sujet des mesures et des tendances de son beau-père. La nouvelle de la naissance d’un prince de Galles renversa l’espérance que les Anglais avaient conçues d’être délivrés bientôt du joug de la papauté, et fit naître en eux la pensée de s’en affranchir par eux-mêmes et sous la protection de Guillaume d’Orange. On révoqua en doute la légitimité du prince; des troupes d’Anglais mécontents affluèrent à La Haye; le parti des whigs, ayant à sa tête des hommes honorables et influents, s’entendit avec d’Orange et lui promit, dans le cas d’un débarquement, le secours de la nation protestante. Jacques assistait avec un aveuglement incompréhensible aux préparatifs des états généraux qui, en retour delà délivrance de leur pays, accordaient une assistance puissante à leur stadhouder héréditaire. Les représentations de Louis XIV mêmes, ne furent pas en état d’ouvrir les yeux au roi. Ce fut seulement lorsque Guillaume débarqua sur les côtes d’Angleterre avec des troupes hollandaises (novembre 1688 ), lorsque les couleurs anglaises arborées au grand mât de son vaisseau avec la devise : « La religion « protestante et la liberté de l’Angleterre, » annoncèrent ses intentions, et lorsqu’un manifeste composé par l’historien Burnet et répandu dans le pays à des milliers d’exemplaires provoqua un mouvement gé-

néral, que Jacques découvrit le volcan sur lequel son trône était placé. Il retira en vain toutes ses mesures inconstitutionnelles; la confiance du peuple était perdue. Jacques II s’aperçut alors à son détriment combien il est dangereux de donner cours au principe qu’on peut éluder les lois et les serments par des interprétations sophistiques. Car, comme il avait foulé aux pieds le serment de son couronnement et l’acte du test, la nation ne se tint plus pour liée au principe de l’obéissance passive et de l’illégalité d’une résistance à main armée. Le sol sur lequel il se trouvait était miné par la trahison, l’hypocrisie et le parjure, auxquels les Stuarts avaient accoutumé la nation. Quand lord Churchill, plus tard duc de Marlborough, passa à Guillaume avec ses troupes, quand Anne elle-même, la fille chérie de Jacques, et son mari Georges de Danemark embrassèrent moitié de gré, moitié de force, la cause nationale (décembre 1688), et que les dispositions de l’armée et de la marine firent prévoir au roi sa chute prochaine, il envoya son épouse et le prince royal en France, jeta les sceaux de la couronne dans la Tamise et quitta désespéré le pays de ses pères, dont le trône était perdu pour lui et pour ses descendants catholiques. Après l’avortement d’une tentative faite pour remonter sur le trône avec l’aide des insurgés irlandais, Jacques vécut à Saint-Germain des libéralités de Louis XIV. Le peuple déchargea sa colère sur les catholiques et n’épargna même pas les ambassadeurs étrangers.

§ 65. Guillaume et Marie . Après la fuite de Jac-

ques, les représentants du peuple anglais (la convention nationale) déclarèrent le trône vacant, et, après de longues délibérations, s’accordèrent pour exclure la ligne catholique des Stuarts du gouvernement, qui fut transféré à Guillaume et à Marie. Mais instruits par l’expérience du passé, ils garantirent parle bill des droits (bill of rights, 13 février 1689) les anciennes institutions et les droits de la nation contre les coups d’État à venir, sans pourtant porter atteinte à la dignité de la couronne. Le droit royal de dispensation fut aboli et les ministres rendus responsables de toutes les mesures gouvernementales; mais le maintien rigoureux de l’acte du test et des lois de conformité prouva que la tolérance dans le domaine religieux n’avait pas encore pris racine en Angleterre. Beaucoup d’ecclésiastiques refusèrent le serment de fidélité, parce qu’ils redoutaient des dangers pour la domination de leur système hiérarchique, de la part du roi calviniste qui adoucissait les lois sévères contre les dissidents. Les Écossais qui, sous les deux derniers Stuarts, avaient eu ù souffrir beaucoup de misères et de persécutions religieuses, reconnurent d’autant plus volontiers le nouvel ordre de choses, surtout lorsque Guillaume consentit à l’abolition de l’épiscopat détesté et au rétablissement de la constitution synodale presbytérienne. Les Irlandais, soutenus par la France, et conduits par Jacques II en personne, ne furent contraints à reconnaître Guillaume et Marie que par la sanglante bataille de la Boyne (20 juillet 1690), où périt le vieux maréchal Schomberg, liugue-

LOUIS XIV ET LA MONARCHIE ABSOLUE

not fugitif de France. Des Français combattaient des deux côtés : les troupes du roi catholique avec les Irlandais, les huguenots émigrés avec Guillaume d’Orange.

Guillaume étant mort sans enfants (1702), Anne, fille cadette de Jacques (née en 1664), lui succéda. Sous son règne (1702-14) s’opéra complètement la réunion de l’ 'Angleterre et de l'Écoïse (1707), en sorte que, depuis lors, des représentants écossais votèrent dans le parlementanglais. Elle survécut à son époux et à tous leurs enfants. La couronne d’Angleterre échut ensuite à l’électeur Georges de Hanovre, petit-fils de l’infortunée palatine Élisabeth, reine de Bohême (§5). Anne aurait volontiers appelé au trône son demifrère, le prétendant Jacques III, reconnu par la France comme roi de la Grande Bretagne; mais x l’aversion du peuple anglais pour la ligne catholique des Stuarts lit échouer son projet.

Jacques 11 était mort en 1701 à Saint-Germain. Son fils, que les partisans des Stuarts honoraient comme roi, chercha, par un débarquement en Écosse (1717), à enlever la couronne à la maison de Hanovre; mais sa tentative échoua, aussi bien que l’entreprise plus vaste encore (1747) du prétendant Charles- Édouard, fils de Jacques 111 (§ 80). Tous deux vécurent ensuite en Italie; le premier, méprisé à cause de sa vie dissolue, mourut en 1766; le second, marié à la comtesse de Stolberg, la célèbre amie du poète Alfieri, mourut sans enfants en 1788; son frère puîné, le cardinal d’York (*|* 1807) fut le dernier descendant mûle des Stuarts.

Troisième guerre de Louis XIV (1689-1697).

§ 66. La ligue d’Augsbourg (§64) convainquit Louis XIV que les peuples de l’Europe étaient fatigués de l*i domination française; et, comme en même temps, son allié, le grand sultan, était réduit à la dernière extrémité par les armes autrichiennes, il résolut de commencer une nouvelle guerre pour aller au devant de ses ennemis, et attirer les troupes allemandes de l’est vers le Rhin. Si l’on veut admettre, en outre, des motifs personnels, il faut les chercher moins dans cette histoire célèbre d’après laquelle Louvois aurait tâché par une guerre d’occuper l’esprit de son maître irrité du manque de symétrie d’une fenêtre du nouveau château de Trianon, que dans l’ambition de Louis XIV, avide de prouver que son entreprise contre les protestants ne l’avait point affaibli et qu’il était toujours le prince de l’Europe le mieux préparé à la guerre.

1) Lorsque l’électeur Charles, fils de Charles-Louis (§ 23), mourut sans héritiers mâles (1685), le Palalinat, en vertu des lois de l'empire et de la maison électorale aussi bien que du testament du défunt, échut à la ligue collatérale de Palatinat- Neubourg. Mais Louis XIV éleva des prétentions sur loute la succession au nom d'Élisabeth-Charlotte sœur de l’électeur défunt, mariée au duc d’Orléans.

2) A la mort de l’électeur de Cologne, Maximilien-Henri (3 juin 1688), Louis XIV désigna pour lui succéder le prince de Furstenberg, évêque de Strasbourg et coadjuteur de Cologne. 11 amena par la corruption la majorité des chanoines à voter

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pour son protégé, en dépit de la dissuasion sévère de l’empereur ; mais le pape se montra contraire à l'élection et confirma le jeune prétendant Joseph-Clément, de la maison de Bavière, qui avait été choisi par la minorité. Louis XIV venait précisément de se brouiller a’ors avec la cour de Rome à propos du droit des exemptions de logement des ambassadeurs de France.

Cette troisième guerre commença par une mesure barbare. Pour rendre impossible l’invasion des ennemis, Louvois résolut, avec l’assentiment du roi, de dévaster le voisinage du Rhin, afin de créer un désert entre les deux États. Aussitôt des troupes françaises occupèrent le Palatinat rhénan qui avait eu à peine le temps de réparer les maux causés antérieurement par la guerre ; elles se livrèrent aux cruautés les plus inhumaines. Les hordes sauvages se jetèrent sur les villages florissants et les riches villes du Rhin et changèrent en monceaux de ruines les localités du Palatinat méridional. La tour renversée du château de Heidelberg (mars 1689) atteste encore aujourd’hui la barbarie avec laquelle Melac et d’autres chefs exécutèrent les ordres d’un gouvernement impitoyable. Élisabeth Charlotte, qui se considérait comme la cause de la ruine de sa patrie, passa ses nuits à pleurer amèrement. Malgré le nombre considérable de leurs ennemis, les Français, conduits par les généraux les plus éminents, conservèrent en général la supériorité. Dans les Pays- Bas, le maréchal de Luxembourg, aussi brave et aussi entreprenant que licencieux et intrigant, vainquit (1690) les Allemands et ies Hollandais à Fleurus et â Steenkerque ; en Italie, où Victor-Amédée II, le

sage duc de Savoie et Piémont, s’était joint aux ennemis de la France, Gatinat, distingué par son esprit et par son caractère, remporta la victoire de Staffarda (18 août 1690), et, sur le haut Rhin, les habitants du Brisgau et de Bade furent en butte aux logements militaires et aux pillages. L’excellent état de la marine française lui valut aussi des avantages. L’amiral Tourville vainquit à Dieppe (1690), et la grande défaite qu’il subit plus tard, à la Hogue, contre les forces coalisées de la Hollande et de l’Angleterre (1692), qui ruinèrent presque entièrement la flotte française, fut si glorieuse, qu’on se consola de la perte éprouvée, surtout que l’année suivante, Luxembourg, peu de temps avant la fin de sa carrière, remporta la brillante victoire de Neerwinden sur Guillaume d’Orange (1693), et qu’en Italie et en Espagne, la fortune de la guerre resta fidèle aux drapeaux de la France. Pendant longtemps encore l’armée française conserva également l’avantage en Allemagne, où Louis de Bade, l’habile disciple de Charles de Lorraine, qui était mort dans l’intervalle, s’était mis à la tête des troupes. Par la lâcheté de son commandant, Heidelberg tomba pour la seconde fois au pouvoir des ennemis, qui détruisirent alors ce qu’ils avaient épargné auparavant, et, en même temps, prêtèrent la main au prosélytisme des jésuites et des capucins. Vendôme enleva Barcelone à l’Espagne (1697); quelques villes belges furent prises par d’autres généraux; la place forte de Limbourg, sur les frontières de la Hollande, fut détruite de fond en comble, h l’exception de quel-

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ques murs et de quelques tours. On s’étonna d’autant plus de voir Louis consentir à la fin de la guerre, selon le vœu général, et se montrer plus accommodant dans la paix de Ryswick (9 mai -30 octobre 1697), qu’il ne l’avait été dans la paix de Nimègue. La situation du trésor qui, malgré la bonne administration de Pontchartrain , ne pouvait faire face longtemps aux dépenses de la guerre et la stagnation de l’industrie et du commerce par suite des persécutions contre les huguenots, rendaient la paix nécessaire au pays épuisé. Les classes élevées souffraient comme les autres de l’impôt de capitation que le gouvernement, confiant dans l’enthousiasme royaliste et patriotique de la nation, avait décrété.

Littérature classique de la France.

§ 67. V Académie. La poésie romantique du moyen âge qui 'avait fleuri de bonne heure en France, fut complètement remplacée, auseizième siècle, parla littérature classique de l’antiquité. Le spirituel Rabelais (f 1533), en faveur auprès de François 1 er , railla, dans son roman satirique de Gargantua et Pantagruel , la poésie romantique et ses héros. Son histoire du géant Gargantua et de son fils Pantagruel , laquelle a son origine dans une vieille légende populaire, est une caricature poétique, pleine de crudités, d’inconvenances , d’expressions cyniques et d’obscénités, mais attrayante et amusante par son véritable esprit populaire, ses allusions satiriques, ses peintures animées et saisissantes. Une profondeur sérieuse s’y cache sous des apparences licencieuses et choquantes. Rabelais étend le domaine de sa satire sur toute la vie publique dans l’Église et Il 15

no

dans l’Etat ; il flagelle les erreurs de toutes les classes, les abus de la justice, les extorsions des fonctionnaires, l’immoralité du clergé, tous les vices publics et privés. Ses contemporains, Clément Marot , le traducteur des psaumes de David (f 1554), et Pierre Ronsard (f 1585) imitèrent les poètes romains, surtout Horace et Ovide, si servilement, qu’ils allèrent jusqu’à mêler à leurs poésies françaises beaucoup de tournures et de mots latins. Jodelle (*J* 1552) tenta pour la première fois d’introduire en, France le drame antique avec le chœur. Malherbe même (f 1G28) de qui les Français font dater leur littérature classique, n’est, dans ses poésies à la gloire de Henri IV et de la monarchie bourbonnienne, qu’un imitateur des anciens qui luiapprirent à s’exprimer correctement; le poète huguenot Du Bar tas, dont Milton utilisa « la première Semaine, « se rattacha aussi à l’antiquité. Cet asservissement de la littérature française aux formes antiques persista encore, lorsque Richelieu eut érigé Y Académie (§ 49) en cour suprême de la langue et du goût. Cette institution, placée sous la protection royale, entrava, du reste, le libre essor de la littérature et lui imprima un caractère courtisancsque. On ne tenait généralement pour correct que ce qui avait été reconnu tel par la grammaire et le dictionnaire de l’Académie; la poétique et la rhétorique de l’Académie déterminaient selon quelles règles et quelles formes on devait écrire en prose ou en vers. Les écrivains français étaient obligés de la sorte à respecter la langue et le style ; mais, par contre, le naturel, l’originalité, le terroir étaient étouffés par la convention et la règle. Néanmoins, cette élégance de la forme, cette légèreté et cette souplesse du style , combinées avec la prépondérance politique de la France , assurèrent , durant presque tout un siècle , la domination en Europe de la littérature française. La langue française , perfectionnée par les érudits et les poètes de cette époque , surtout pour les rapports sociaux, pour la conversation et la correspondance, demeura depuis lors la langue de la diplomatie, des cours et de la haute société ;

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les écrivains et les beaux esprits étaient en correspondance avec les princes et les hommes d’Etat les plus célèbres ; les lettres de Balzac et de Voiture furent admirées par Christine de Suède, par Richelieu et par toute l’Europe civilisée. En revanche, le despotisme du cardinal et de ses protégés de l’Académie anéantissait toute véritable poésie, comme l’attestent les misérables productions de Chapelain et de Desmarets qui voulurent, le premier par sa Pucelle d'Orléans et le second par son Clovis , doter les Français d’une épopée nationale, aussi bien que la résistance qu’eut à surmonter le seul poète de génie , Pierre Corneille , de Rouen (1606-84), quand il chercha à créer le drame national.

§ 68. Drame : Corneille , Racine , Molière. Lorsque Corneille se permit, sans l’aveu du cardinal et de son Académie, de porter sur la scène son drame capital, le Cid, où il était parvenu, dans un sujet tragique, emprunté aux Espagnols et revêtu d’une forme imitée d’Euripide et de Sénèque, à créer un poème original et surtout approprié au caractère français, toujours avide d’effet, le cardinal et ses amis trouvèrent beaucoup à redire à cette innovation ; mais ils s’aperçurent bientôt que la voix publique étouffée partout parvenait encore à se faire entendre au moins en littérature. Car tandis que Chapelain , au nom de l’Académie , élaborait une critique classique du Cid , et qu’un très pauvre génie , Scudéry, dont la sœur s’était fait connaître par de longs romans dans le goût du temps, écrivait des remarques contre le même ouvrage , le drame de Corneille avait un tel succès dans le public, qu’il se sentit encouragé à donner pour successeurs au Cid les II or aces et Cinna . La dernière de ces pièces reflétait les idées du temps sur la royauté et le pouvoir suprême. Les orages et les désordres de la république, d’où jaillissent des passions haineuses et des catastrophes san- ’ glantes, y contrastent avec le calme de la monarchie qui, une fois fondée, n’a plus besoin de violences pour se perpétuer et récompense ou punit chacun selon ses mérites ; la fable de la

pièce repose sur le conflit de l’esprit de vengeance qui anime les descendants des vaincus et de la douceur avec laquelle le prince les désarme. Corneille, à la fois timide et ambitieux, obligé de se pliera des circonstances bornées, mais poussé de lui-même vers l’idéal, devint le créateur de la poésie dramatique française, qui se rattacha étroitement dans la forme aux modèles fournis par l’antiquité, comme le prouva la première pièce qu’il donna ensuite, le drame de Médée , imité de Sénèque.

Une fausse interprétation de la poétique d’Aristote fit maintenir obstinément la loi des trois unités de temps, de lieu et d'action; en vertu de cette règle, toute l’action tragique devait se développer au même endroit et dans l’étroit espace d’un jour, en dépit des invraisemblances auxquelles les poètes se trouvaient ainsi entraînés. Le sujet était ordinairement emprunté à l’histoire grecque, à l’histoire romaine ou à l’Orient, mais les héros avaient la politesse du beau monde et les mœurs de la cour de France; ce mélange d’antique et de moderne devait parfois sembler très ridicule, et, comme le ton des cercles distingués passa dans la poésie, il était inévitable qu’un froid pathos, une déclamation creuse remplaçât souvent le naturel et le sentiment vrai. Mais la beauté de la forme et du langage, la pureté delà versification, l'habileté du plan ravissaient toute l’Europe et assuraient partout le triomphe du goût français. Corneille apprit des anciens que les incidents ne devaient pas être transportés sur la scène, afin de ne pas distraire l’esprit du spectateur. Il ne s’occupa donc que des grands motifs qui animaient l'événement, de la lutte entre l’amour et l’honneur ; il s’efforça de présenter les hautes figures du passé en les accommodant au goût de son époque. Les trente-trois tragédies de Corneille se sont pour la plupart maintenues sur la scène. Dans Pulycucle , le poète fait ressortir la puissance victorieuse et la vérité des idées chrétiennes; il y agite les controverses alors très vives sur la grâce, la prédestination et le libre arbitre; dans Nicomède, il développe l’idée que l’indépendance nationale doit être défendue à tout prix par

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le prince; dans la Mort de Pompée , l’autorité faible et perfide d’un petit prince et de ses ministres qui colorent leurs pratiques de principes révoltants, paraît d’autant plus méprisable. Rodogune repose sur la passion, qui voit le but de la vie dans la possession du pouvoir, qui foule aux pieds toute retenue et rejette tout déguisement. Les situations qui en jaillissent, sont des plus horribles, mais elles remuent la fibre nationale. En général, les héroïnes de Corneille combinent une participation ambitieuse aux affaires publiques avec une passion personnelle , amour ou vengeance; parfois elles apparaissent en protectrices de la nationalité comme Sophonisbe. Dans toutes ses pièces, le poète déroule à nos yeux un monde grandiose, plein de caractères énergiques; il cherche à atteindre le but moral de la tragédie, la purification des passions, non seulement par la terreur et la pitié, mais aussi par l’admiration.

Le poète dramatique le plus complet de la Erance, quoique inférieur au précédent sous le rapport de la vigueur et de la peinture des caractères, est Jean Racine (1639-99), chez qui l’élégance de la forme, la beauté et l’harmonie du langage rivalisent avec la clarté du plan et produisent une impression saisissante.

Dans scs deux premières pièces ( les Frères ennemis et Alexandre ), il se montre l'imitateur de Corneille; mais bientôt après, dans Andromaque et dans llntannicus , il se fraie une voie propre et devient national. Dans la dernière pièce, la peinture de la cour rafiinée de Néron avec ses pièges et ses intrigues, est particulièrement intéressante; la situation analogue de la cour de France sous Louis XIV, telle que le poète l'avait sous les yeux, donne a ses tableaux un coloris animé. Dans Bérénice on ne peut méconnaître une llatterie délicate à l’endroit de la première maîtresse du roi. Le sujet de cette pièce, proposé aux deux grands poètes par la duchesse d’Orléans, est la résignation d’un grand prince, de l'empereur Titus, obligé de surmonter une inclination des plus vives. Corneille fit reposer la

plus grande part d’intérêt sur des motifs politiques et nationaux, tandis que Racine conçut davantage la lutte intérieure comme une opposition entre la passion et le devoir, et donna la prépondérance aux mouvements et aux orages de l’ame en présence de la nécessité d’une séparation. Dans Mithridate,

Racine montra une connaissance exacte de l’antiquité, mais l’opinion selon laquelle une relation d’amour doit intervenir dans chaque pièce, est ici particulièrement mal appliquée. Les critiques français, et notamment Laharpe, affirment que la Phèdre et V Iphigénie de Racine sont préférables à celles d’Euripide qui leur ont servi de modèles. Ils peuvent avoir raison quant à l’ordonnance, mais les traits énergiques et la couleur réelle de l'antiquité, qui se trouvent dans Euripide malgré tous ses défauts, manquent complètement à la poésie pompeuse et conventionnelle des Français. Dans ces deux pièces,

Racine avait atteint son apogée, lorsque madame de Mainlenon tomba dans une sorte de piétisme et se scandalisa de la poésie mondaine. Elle persuada Racine d’écrire ses deux derniers drames, Esther et Athalie sur des sujets bibliques; le premier était destiné aux pensionnaires de la maison d’éducation de Saint-Cyr ; le dernier nefut représenté qu’après la mort du poète.

En même temps que Racine perfectionnait la tragédie, Molière (J. B. Poquelin de) créait la comédie française, et l’excellent compositeur Lulli (né à Florence en 1633, mort à Paris en 1687) fondait le grand opéra français. Molière (1620-73) fut d’abord directeur d’une troupe nomade de comédiens ; plus tard on lui confia la direction de la scène royale. Molière joignait à la connaissance du drame antique et du théâtre espagnol un profond esprit d’observation et une intelligence complète de son époque avec tous ses vices. Le soin qu’il apportait à ses compositions et l’aisance de sa versification donnèrent à ses comédies une grande perfection de forme et revêtirent son dialogue de la véritable grâce frauçaise.

il faut d’ailleurs distinguer, parmi les œuvres de Molière,

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les pièces de circonstance improvisées, comme la Princesse d'Elide, l’Amour médecin, et même les Fâcheux, des comédies classiques, écrites à loisir. Dans celles-ci, il combina habilement la comédie de caractère de l’antiquité aux tendances morales avec les pièces d’intrigues espagnoles dans lesquelles la complication du nœud et des incidents est la chose principale. Parmi ses nombreuses comédies, il faut citer : les Précieuses ridicules, l’École des hommes ai l'École des femmes ; dans la Critique de V École des femmes, il ridiculisa les jugements stupides qui avaient été portés sur son œuvre. Le Misanthrope opposa aux sorties brutales d'un ami de la vérité contre un monde faux et hypocrite la défense maladroite du sentiment vrai dans le commerce ordinaire de la vie. Ce contraste était trop subtil pour la masse du public; afin de ne pas laisser le peuple les mains vides, Molière composait de temps en temps des forces pour le divertissement de la multitude. A ce genre appartiennent : le Médecin malgré lui, le Bourgeois gentilhomme, George Dandin , Sganarelle, les Fourberies de Scapin, etc. Après avoir encore flagellé les vices de son temps dans l’Avare et dans les Femmes savantes, Molière composa la plus parfaite de ses pièces, le Tartuffe, dans lequel il peignit les faux dévots qui cachent des vues égoïstes et mondaines et des désirs sensuels sous le masque de la religion, et les censura d’une manière si saisissante, que, dans le grand monde où cette hypocrisie était alors fréquente, il s’éleva une opposition violente contre la pièce qui ne fut jouée qu'à de rares intervalles.

On peut mesurer le mérite de Molière à l’énorme distance qui le sépare des comiques qui lui ont succédé ; parmi ceux-ci, le seul Regnard est digne de mention (1047-1700), quoique ses saillies heureuses et ses situations plaisantes ne puissent suppléer à son manque de profondeur et de connaissance du cœur humain, que Molière possédait à un si haut degré. Le Joueur et le Légataire universel sont ses deux pièces les plus remarquables; dans la première, il dépeint sa propre vie aventureuse et décousue ; la seconde a de la valeur comme peinture des mœurs

du temps. — Une génération après Racine et Molière, Voltaire (1694-1778) aborda à son tour le théâtre. Mais il n’égala ses devanciers ni dans la tragédie ni dans la comédie. Sa vivacité et son inconstance l’empêchaient d’apporter à ses œuvres tout le soin et la perfection de forme qu’exige la scène. Sa muse rejette avec plaisir le cothurne tragique. L’esprit, qu’il possédait dans une large mesure, n’était pas en état de suppléer aux autres qualités qui lui manquaient , bien que sa vanité lui persuadât qu’il était capable de surmonter toutes les difficultés.

Dans Zaïre et dans Alzire , Voltaire chercha à émouvoir par le sentiment chrétien, bien qu’il eût combattu toute sa vie le christianisme; dans Œdipe , dans Brutus et dans la Mort de César, il resta loin en arrière de Corneille et de Racine pour la connaissance de l’histoire et des conditions de l’antiquité; dans Mcrope , il cherche à remettre en honneur la majesté du drame grec sans l’intervention de l’amour romantique; dans Mahomet , il voulut peindre les dangers du fanatisme, ou plutôt de la foi à une révélation quelconque, mais.il défigura de la façon la plus indigne un grand caractère historique.

Dans sa vive et leste comédie du Mariage de Figaro , excellente sous le rapport du plan et de la conduite, et pleine d’allusions piquantes, Beaumarchais, contemporain de- Voltaire, quoique plus jeune (1732-99), peignit l’élégante frivolité et la dissolution morale des classes élevées ; et Diderot (f 1782) dans ses drames bourgeois le Père de famille , le Fils naturel, etc., nous a laissé d’excellents tableaux de la réalité. — L’opéra italien perfectionné plus tard par Métastasé , fut aussi introduit en France par Mazarin ; le poète Quinault et le compositeur Lulli le portèrent à un haut degré de perfection.

§ 69. Tes autres sortes de poésie. L’un des poètes les plus importants du siècle de Louis XIV fut Boileau (Despréaux), l’Horace des Français (1636-1711). Son principal mérite con-

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siste dans le perfectionnement de la langue et du style ; il fut considéré comme le législateur des formes poétiques et du goût.

Ses œuvres les plus importantes sont : les Satires, dans lesquelles il fustige avec une entière liberté l'hypocrisie et la présomption des jésuites qui voulaient former et diriger le goût à l’aide de leur Journal de Trévoux , les misères des nombreux poétereaux et les vices de son temps; les Épüres où il se montre le vil flatteur du roi dont il obtint ainsi la faveur et la protection; l'Art poétique qu’il composa quand il était à l’apogée de son crédit, et qui le fit reconnaître pour le législateur du Parnasse, non seulement en France, mais dans toute l'Europe, quelque peu élevé que fût son point de vue, quelque superficiel que fût son jugement. Son épopée comique, le Lutrin, renferme des parties intéressantes et d’excellentes plaisanteries.

Dans ses odes , Boileau mit le couronnement à ses flatteries, mais il prouva en même temps à ses compatriotes qu’il n’était pas un poète à proprement parler, ou tout au moins que le souffle lyrique lui faisait défaut. Les odes et les hymnes de J. B. Rousseau (j* 1741) protégé du prince Eugène et expulsé de France, sont, malgré toute leur froideur, de beaucoup préférables à celles de Boileau. Le poète le plus lu de la France est la Fontaine (f 1694), dont les fables sont encore aujourd’hui dans toutes les mains. Au milieu d’un monde où régnaient la contrainte, le formalisme et la convention, il conserva toujours sa naïveté innée, sa joyeuse insouciance et son naturel enfantin. Dans la vie comme dans la littérature, il resta indépendant de toute règle factice et sut donner, par la variété de l’expression et la musique des vers, une empreinte gauloise aux sujets qu’il empruntait de l’étranger.

Dans ses Contes, imités de Boccace et des anciens Provençaux, on ne trouve pas la vérité, la franche immoralité des modèles, mais il n’y manque pourtant pas de passages licen-

cieux. Les Fables, qui se distinguent par l’aisance du style et la grâce de la narration s'introduisirent dans les familles et dans les écoles; elles servirent d'exemples aux fabulistes postérieurs, quoique leur verbosité fût contraire à la véritable nature de la fable.

Quant à l’épopée , depuis les tentatives de Chapelain , déterminées par Richelieu , mais dédaignées par la nation , elle ne fut plus cultivée, jusqu’au moment où Voltaire écrivit la lien riade. Mais la peinture historique d’une guerre civile en alexandrins sonores avec des figures allégoriques, est loin de constituer un poème épique. En revanche, le roman, qui se rapproche de l’épopée, fut perfectionné de bonne heure par les Français. Des longs romans empruntés à l’histoire ancienne par la Calprenède et par Scudéry , on passa au roman historique, et l’on peignit l’histoire du temps (comtesse de Lafayette f 1693). Le spirituel poète Scarron, mari de madame de Maintenon, publia le Roman comique. Lesage (f 1747) devint célèbre par ses excellentes imitations des romans espagnols : l’histoire de Gil Blas de Santillane est remarquable par son exposé classique, et le Diable boiteux par ses allusions à certaines personnes et à certaines circonstances du Paris de cette époque. On peut comprendre aussi dans le genre épique les Aventures de Télemaque , écrites en prose poétique par Fénelon, archevêque de Cambrai ; cet ouvrage eut un tel succès qu’il fut traduit dans toutes les langues de l’Europe; après la Bible et limitation de Jésus- Christ , c’est le livre qui a eu le plus grand nombre d’éditions. Fénelon était précepteur des petits-fils du roi ; il écrivit son œuvre, qui se rattache à l’Odyssée d’Homère, dans l’intention de faire comprendre à l’héritier du trône les devoirs d’un souverain , et de le préserver des égarements dans lesquels l’ambition, la soif de gloire et l’amour de la guerre avaient conduit Louis XIV. Il oppose à la monarchie absolue, belliqueuse, persécutrice et fastueuse de Louis XIV un Etat pacifique, tolérant,

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soumis aux lois , qui devait manifestement être l’idéal de son disciple, le duc de Bourgogne.

Comme les principes émis dans le Télémaque , à cause de leur contraste frappant avec le gouvernemenfde Louis XIV, pouvaient passer pour une satire de celui-ci et qu’on croyait y trouver çà et là des allusions, le roi, animé contre Fénelon par l’envieux Bossuet, non seulement défendit l’impression déjà commencée, mais frappa aussi de sa disgrâce l’archevêque dont, en outre, les opinions mystiques lui déplaisaient. Après la mort de Louis XIV seulement, l’ouvrage fut imprimé dans son entier, et l’on y ajouta la remarquable dissertation, Directions pour la conscience d'un roi , dans laquelle Fénelon déduisait des doctrines du christianisme les principes d’une monarchie constitutionnelle entourée de conseillers pris dans le peuple, recommandait la convocation régulière des états généraux et faisait, de l’administration de l’État selon des lois fixes, une affaire de conscience pour le souverain. Il voit le but du gouvernement, non dans l’éclat et la grandeur d’un empire, mais dans le bien-être des sujets. Les guerres entreprises pour l’agrandissement du territoire ou la gloire d’un prince sont condamnées de la façon la plus décidée dans les écrits de Fénelon. Selon lui, tous les États appartiennent à une seule grande société, au genre humain ; en conséquence, toutes les guerres sont des guerres civiles. C’est chez Fénelon qu’on trouve exprimée pour la première fois la belle idée de la philanthropie.

Prose française. Les journaux, tant politiques que littéraires, formèrent une nouvelle branche de la prose française. Les plus importants furent le Journal des savants (depuis 1665), rédigé dans le sens de l’Église catholique et de la cour de Paris, les Nouvelles de la république des lettres, éditées dans les Pays-Bas par Leclerc (Clericus) et Bayle pour dé-

fendre les intérêts protestants et libéraux, et le Journal de Trévoux , publié par les jésuites. Quant à la polémique à laquelle avait donné lieu la querelle des jansénistes avec les jésuites, il en a déjà été parlé plus haut (§ 57).

Bayle (1647-1706), qui s’était enfui de France dans les Pays- Bas pendant les persécutions contre les huguenots, fut l’un des critiques les plus profonds et des esprits les plus éclairés de son époque. Le principe que la raison humaine est capable seulement de découvrir des erreurs, mais ne peut aucunement découvrir la vérité, a imprimé à ses recherches un caractère dissolvant

et destructeur. Il combattit avec une franchise et une clarté

convaincantes tous les préjugés dans l’Eglise, l’Etat, la science et la vie, et soumit à la pierre de touche de son entendement les mœurs, les opinions, les institutions publiques et la religion. Ses écrits produisirent d’autant plus d’effet qu’il était maître dans l’art du style, et qu’il savait donner de l’intérêt à ses dissertations même les plus savantes en les parsemant des récits piquants et d’anecdotes amusantes.

Son œuvre capitale est son Dictionnaire historique et critique , dans lequel il rattache ses savantes études et ses remarques sceptiques à un certain nombre de noms célèbres dans l’histoire politique, ecclésiastique ou littéraire Au milieu des souffrances de la persécution, il écrivit plus tard la fameuse brochure sur la Tolérance religieuse dont il avait appris à connaître la valeur par sa propre expérience; il y appuya ses arguments rationalistes des préceptes de la Bible.

A un point de vue opposé, Bossuet (1627-1704), évêque de Meaux, comme prédicateur, comme convertisseur des huguenots et comme zélateur de l’orthodoxie catholique, s’effoiça de gagner et de conserver la faveur de la cour, et chercha à défendre, par des études historiques, la vérité de la révélation de

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l’Eglise. Outre ses sermons et ses écrits contre les protestants ( Histoire des variations des Églises protestantes) y son Discours sur Vhistoire universelle compte parmi ses ouvrages les plus célèbres ; écrit avec vigueur et éloquence, il fut d’abord destiné au dauphin Louis ; il a pour objet de montrer par quelles voies la Providence conduit les hommes. Sa Politique dans laquelle il cherche à prouver la concordance entre les formes de la monarchie française elles préceptes de l’Ecriture, accorde aux provinces une autorité et un pouvoir absolus, aux sujets d’humbles représentations et des prières comme ressources contre l’arbitraire et la tyrannie. De même que Fléchier, Bourdaloue, etc., ses rivaux pour l’éloquence de la chaire, Bossuet n’hésitait pas à louer l’extirpation de l’hérésie calviniste comme l’une des actions les plus méritoires du grand roi.

En ce qui concerne l’histoire, il faut distinguer les œuvres savantes ayant pour objet de rassembler tous les matériaux, des ouvrages d’amusement ou d’instruction. A la première espèce appartiennent les écrits de Tillemont sur l’histoire de l’empire romain et les premiers siècles de l’Église chrétienne, que Gibbon a diligemment utilisés dans son histoire de la chute de l’empire romain ; les recherches des annales ecclésiastiques de Baronius, par Pagi, œuvre profonde, conçue avec intelligence au point de vue libéral de l’Église gallicane; l’ouvrage critique de Beaufort sur l’incertitude des cinq premiers siècles de l’histoire romaine, dans lequel il est démontré, avec une critique savante des écrivains, que l’histoire traditionnelle et primitive de Borne ne repose sur aucun document authentique ; l’histoire romaine de Rollin, travaillée avec soin, mais sans critique, et les glossaires de du Cange sur la latinité et l’hellénisme du moyen âge , qui facilitèrent beaucoup l'intelligence du droit féodal et des conditions du moyen âge. Ces compilations et d’autres durent leur naissance et leur développement à la protection du roi. — Les ouvrages de l’antiquité furent aussi rendus plus accessibles à l’aide d’éditions, de commentaires et de II. 16

traductions (l’IIomère de madame Dacier) ; pourtant les éditions des classiques à l’usage du dauphin (in usum delphini) se distinguent plus par leur exécution typographique que par leur valeur intrinsèque.

Parmi les ouvrages d’instruction, il faut citer en première ligne Y Histoire de France de Mézeray (f 1 G83). Cet écrivain, plus solide qu’élégant , saisit la vie nationale dans sa profondeur et sa totalité, et, avec l’esprit de la Fronde qu’il avait jadis servie par des brochures, il montra si clairement les abus du système d’impôts et de la tyrannie qui s’y appuyait, qu’il perdit sa place et son traitement d’historiographe du roi. Le même esprit et la même vigueur d’expression régnent dans l’ouvrage d’histoire du huguenot d’Aubigné (f 1630), qui date de l’cpoque des guerres de religion. A côté de ces travaux sérieux et substantiels, le genre intermédiaire, qui tient à la fois de l’histoire et du roman, occupe une place subalterne. On y range notamment les œuvres de Yertot (Histoire de V ordre de Malte i etc.) et de Saint-Réal (Conspiration de Venise , etc.), et quantité de mémoires parmi lesquels ceux de Sully et surtout ceux du cardinal de Retz méritent une distinction. Les picmiers sont, il est vrai, d’une authenticité douteuse, mais ils témoignent des idées élevées du ministre; les derniers, images fidèles de l’époque tourmentée de la Fronde, sont aussi remarquables par leur contenu que par leur style important pour la connaissance du langage de la conversation des classes élevées. Le même caractère se retrouve dans les Lettres de madame de Sévigné (1676-96); les événements du jour y sont racontés avec une légèreté et une grâce incomparables. Les Caractères de Labruyèrc (f 1693), élégant homme de cour et philosophe pratique, à qui le ridicule semble le plus grave défaut, parce qu’il est l’écueil contre lequel on échoue dans la société, furent beaucoup admirés et beaucoup lus, comme aussi les brillantes Maximes et Réflexions de Larochefoucauld (f 1680), dont la maison était le rendez-vous des meilleurs esprits du temps. On voit par ce livre à quel point

LOUIS XIV ET LA MONARCHIE ABSOLUE

l’égoïsme était le principal ressort des classes supérieures ; car les maximes sont moins les résultats de la pensée générale que ceux des usages d’alors. Les Lettres et Mémoires (T Élisabeth- Charlotte, princesse palatine, deuxième femme du duc d’Orléans, offrent un remarquable monument du caractère et dugenie allemands. Seule au milieu du tumulte de la cour, sans amour pour son mari , elle ne pouvait s’épancher que dans le cœur de parents dont elle était éloignée, et elle leur vouait ses sympathies ardentes et exclusives.

SUD ET OUEST DE l’eUEOPE.

§ 71. La guerre de succession en Espagne ( 1701- 1714). La paix deRyswick (§ 66) fut conclue si précipitamment (1697), parce que Louis voulait avoir les mains libres dans le cas d’une vacance imminente du trône d’Espagne. Pendant que le dernier Habsbourg d’Espagne, Charles II, qui n’avait point d’enfants, était encore en vie, les puissances maritimes et la France avaient conclu à La Haye un traité pour le partage de ses États. Charles II en fut tellement courroucé, qu’il institua pour héritier universel le prince bavarois Joseph Ferdinand, dont la mère était une Habsbourg (1699). Mais par malheur

le prince électoral, âgé de sept ans, mourut avant le testateur, ce qui donna l’occasion à l’ambassadeur de France à Madrid de persuader au faible roi, profondément blessé par un second traité de partage, de faire un testament mystique en vertu duquel l’Autriche qui, d’après des contrats de famille antérieurs, avait les droits les plus rapprochés au trône vacant, ayant été écartée, le deuxième petit-fils de Louis XIV, le duc Philippe d’Anjou, fut nommé héritier de toute la monarchie espagnole, sous la condition que les deux couronnes ne seraient jamais réunies. On croyait éviter ainsi un partage de l’Espagne, que repoussaient le gouvernement et le peuple. Le pape, à qui le roi d’Espagne avait demandé conseil, s’était également montré favorable à cette combinaison. Charles II mourut au commencement du nouveau siècle (1 er novembre 1700), et Louis XIV, considérant l’honneur et le profit de sa maison, et influencé par ses conseillers, par son petit-fils et par madame de Maintenon, se décida, après quelque hésitation, dans une conférence à Fontainebleau, en faveur de l’acceptation du testament. L’agrandissement de la France, les intérêts ecclésiastiques et dynastiques conspirèrent pour engager le roi à passer par dessus les obligations envers les puissances maritimes. Dans une réunion solennelle, Philippe fut présenté à la cour de Versailles comme roi d’Espagne.

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Il en résulta une guerre des plus violentes. Car l’empereur Léopold (1G57-1705) prit les armes pour disputer l’héritage des ïïabsbourgs, au profit de son second fils Charles. La France épuisée, où de jeunes ministres et des généraux incapables, qui devaient, comme Villeroi, leur élévation à la faveur de la cour, se trouvaient au timon des affaires, où les besoins d’argent forçaient le gouvernement à vendre non seulement les emplois, mais aussi les grades d’officiers , où les persécutions religieuses avaient provoqué la guerre des Camisards (§ 58), où les guerres coûteuses et les prodigalités de la cour avaient engendré un système oppressif d’impôts, entreprenait cette fois la lutte avec moins de chances de succès que précédemment. La Savoie et le Portugal qui, d’abord, s’étaient rangés du parti de la France, passèrent bientôt du côté de l’Autriche et de ses alliés ; en sorte que Maximilien-Emmanuel, électeur de Bavière, à qui Louis avait promis la possession des Pays-Bas et du Palatinat rhénan, et son frère, l’archevêque de Cologne Joscph-Clément, restèrent seuls fidèles à la France ; du côté de l’Autriche , au contraire, on comptait non seulement la plupart des princes de l’Allemagne, mais aussi les puissances maritimes, la Hollande par crainte de la prépondérance menaçante de la France, et l’Angleterre, après quelque hésitation , par dépit contre Louis XIY qui avait reconnu le prétendant Jacques (III) Stuart, à la mort de son père, et avait ainsi contrarié le nouvel ordre de succession, qui excluait la branche catholique du trône d’Angleterre (§ 65). Mais l’Espagne reçut l’héritier français de la couronne avec joie et enthousiasme, et prit les armes pour protéger le roi Philippe V, prince d’iin caractère doux et de mœurs irréprochables, dont toute la nature portait l’empreinte espagnole, tandis que sa faiblesse et sa mélancolie rappelaient lesllabsbourgs dont le sang coulait aussi dans scs veines. Plus tard, seulement, les prétendants autrichiens parvinrent à se créer un parti en Catalogne, en Aragon et à Valence, ce qui ne servit qu’à rattacher les Castillans plus fermement à lui. Leur haine contre l’Aragon ,

jointe à leurs orgueilleux souvenirs de la place qu’ils avaient autrefois occupée dans le monde , en Gt des partisans déterminés de Philippe Y.

§ 72. Hochstaedt. La victoire fut enchaînée cette fois aux drapeaux de l’Autriche et de l’Angleterre, dont les armées avaient pour chefs les deux plus grands capitaines du temps, le prince Eugène de Savoie et le duc de Marlborough . Le premier, issu d’une famille domiciliée en France et parente de la maison de Savoie (§ 50), quitta sa patrie, où nulle carrière ne s’ouvrait devant l’ambition du jeune homme destiné à l’état ecclésiastique, pour suivre dans les armées autrichiennes l’impulsion de sa nature belliqueuse. Ses talents militaires décidèrent la guerre contre les Turcs à l’avantage de l’Autriche (§ 60), et la nouvelle campagne montra bientôt quel essor il avait imprimé à l’organisation des troupes impériales (1701-1702). Les Français avaient occupé tous les passages des Alpes qui conduisaient en Italie; mais le prudent général parvint, avec le secours des montagnards dévoués, à gravir péniblement les hauteurs par des sentiers presque impraticables. Une grande armée, avec son artillerie et ses bagages, franchit des défilés où, de mémoire d’homme, aucun chariot n’avait passé. La cavalerie hongroise parcourut de nouveau les plaines d’Italie. Eugène fit preuve de la même habileté durant toute la campagne. Sans livrer une bataille, il repoussa jusqu’à Milan le général Câlinât qui était brave, mais peu aimé à la cour, prit Mirandole et Modèue, et fit

i SS HISTOIRE MODERNE.

prisonnier à Crémone Villeroi, successeur de Câlinât, homme d’une bravoure personnelle, mais sans talents militaires. L’Autriche gagna par là la confiance des autres puissances; et comme, bientôt après, Marlborough, chef des whigs (§ 62), qui dirigeaient les affaires depuis l’avénement de la reine Anne, entra dans les Pays-Bas espagnols avec des troupes considérables et des pouvoirs illimités, repoussa les Français et, par la conquête de Bonn et d’autres localités, serra de si près l’électeur de Cologne, qu’il dut s’enfuir en France, les alliés finirent par l’emporter sur leurs ennemis, malgré l’excellente organisation de l’armée française, la tactique des troupes exercées, l’unité et l’ensemble des mouvements, qui n’existaient pas au même degré chez les troupes des autres puissances. Le duc de Savoie renonça à l’alliance française, malgré les liens de parenté qui l’unissaient à la cour de Versailles depuis le mariage de ses filles au duc de Bourgogne et à Philippe d’Anjou ; mais il attira ainsi toutes les calamités de la guerre sur son pays. Vendôme, général habile, mais, comme le maréchal de Luxembourg, avide de plaisirs et dissolu, conquit le Piémont et les riches plaines de la Lombardie, et songea à opérer sa jonction avec l’électeur de Bavière qui, après avoir occupé la ville impériale d’Ulm, envahit le Tyrol ; mais ce plan échoua contre le courageux soulèvement des Tyroliens (juin 1703), qui, pleins de dévoûment pour l’Autriche et de haine héréditaire contre leur voisine la Bavière, assaillirent les ennemis du haut de leurs montagnes inac-

cessibles, et par une guerre -d’escarmouches habilement conduite, les empêchèrent d’avancer. Après une vaine attaque contre Trente, Vendôme retourna en Italie et dévasta la vallée de l’Adige pour se venger de la résistance qu’on lui avait opposée; l’électeur, qui avait espéré joindre h ses autres possessions le comté de Tyrol érigé en principauté, dut également évacuer le pays, après avoir subi de grandes pertes, et se retirer auprès du maréchal de Villars qui s’était avancé sur le haut Danube et avait protégé la Bavière contre ses ennemis. La prise d’Augsbourg et de Passau, par laquelle Max Emmanuel, prince brave et entreprenant, comptait se dédommager, fut la dernière victoire des Bavarois et des Français. Ni les représentations de l’empereur, ni la dévastation de la Bavière ne purent détacher le prince égaré de son alliance avec la France ; loin de là, l’année suivante (1704) il combina ses troupes avec l’armée que lui amena par ordre du roi le maréchal Tallard, général d’un talent médiocre; alors Eugène se joignit au chef de l’armée impériale, Louis de Bade, et s’avança en Souabe à la rencontre de l’ennemi. Gomme président du conseil de guerre de la cour de Vienne, Eugène pouvait suivre ses propres inspirations dans toutes ses entreprises, et personne alors ne voyait plus clairement que lui la situation des choses. Il projeta la campagne et traça le plan de bataille avec ce talent qui saisit l’ensemble sans perdre les détails de vue et cette autorité qui, fondée sur l’expérience et les lumières, s’impose à chaque moment. Marlborough se joignit bientôt aux

deux autres chefs, après une brillante campagne sur le Rhin et la Moselle, où il parvint à dissimuler ses intentions non seulement aux Français qui le poursuivaient, mais môme ù ses propres troupes hollandaises et anglaises. Eugène et Marlborough envoyèrent alors le vieux et circonspect margrave Louis assiéger Ingolstadt; puis, ils écrasèrent complètement l’armée française et bavaroise h la bataille de llochstaedt ou, comme l’appellent les Anglais, de Blenheim (13 août 1704). Vingt mille cadavres restèrent sur le champ de bataille ; quinze mille Français, parmi lesquels se trouvait Tallard, furent faits prisonniers; le butin fut énorme; le deuil régna dans toutes les familles de France. L’électeur de Bavière fut réduit h suivre les Français au delà du Rhin et ù livrer son pays à l’empereur dont les agents tourmentèrent le malheureux peuple de la façon la plus barbare. Lorsque enfin l’oppression eut poussé les Bavarois â la révolte, lorsqu’ils eurent massacré les bourreaux qui anéantissaient leur prospérité et traînaient leurs fils à l’armée, des troupes autrichiennes firent invasion, et le pillage et le meurtre portèrent au comble les souffrances de la population. Pour châtier la maison de Bavière de son manque de patriotisme, le nouvel empereur, Joseph I er (1705-1711), qui avait hérité de la politique et des sentiments de son père, mit au ban Max Emmanuel et son frère l’électeur de Cologne, et restitua le haut Palatinat au comte palatin rhénan. En revanche, il éleva le duc de Marlborough au rang de prince de l’empire. Dans les cercles religieux de France, on fut étonné et

consterné de voir que Dieu se déclarait « pour des hérétiques et des usurpateurs. »

§ 73. Espagne . La faible administration de Philippe V, sur lequel une femme intrigante, la comtesse Orsini, première dame d’honneur de la jeune reine, exerçait la pjus puissante influence, souleva un vif mécontentement parmi les grands. Bientôt la Péninsule devint le théâtre d'une ardente guerre civile. Les provinces de l’ancien royaume d’Aragon, par haine nationale contre la Castille, reconnurent, pour la plupart, le prétendant autrichien Charles III, lorsqu’il débarqua en Catalogne et promit de respecter leurs anciens droits (fueros). Barcelone, Valence et toutes les villes importantes se rangèrent de son parti, tandis que la flotte anglaise troublait le commerce avec l’Amérique espagnole et s’emparait de Gibraltar, et que* les Portugais occupaient Madrid et obligeaient la cour de s’enfuir à Burgos (1704). Mais l’incapacité de l’archiduc, la haine des Espagnols contre ses confédérés, les Hollandais et les Portugais, aussi bien que l’absence de plan des alliés, permirent aux Français de prendre le dessus en Espagne, tandis qu’ils succombaient dans tous les autres pays. La victoire remportée par Philippe V à Almanza (25 avril 1707), avec l’aide du général français Berwiek (Fitz James), fils naturel de Jacques II d’Angleterre, lui assura la couronne, et Madrid le reçut de nouveau avec transport. Un châtiment terrible frappa alors les princes rebelles. Les belles plaines de Valence furent dévastées ; les habitants décidés à tout souffrir plutôt que de se soumettre aux Castillans

détestés, périrent au milieu des supplices, et pour ne pas être exposés aux insultes des vainqueurs, ils incendièrent eux-mêmes leurs maisons, comme autrefois les citoyens de Sagonte et de Numance, et s’ensevelirent sous les ruines. Lorsque enfin la conquête de Saragosse et de Lerida eut porté le dernier coup à la résistance, les trois provinces d’Aragon, de Catalogne et de Valence perdirent les derniers vestiges de leurs droits et furent désormais gouvernées selon les lois castillanes. A la vérité, deux ans plus tard, les alliés occupèrent de nouveau Madrid sous Stanhope et Stahremberg; mais la victoire de Vendôme à Villaviciosa (10 décembre 1710) raffermit la couronne chancelante sur la tête de Philippe. La Catalogne pourtant ne se soumit à la domination castillane que lorsque l’empereur eut refusé son secours et que Barcelone eut été prise d’assaut après une défense courageuse (1714).

§ 74. Ramillies. Turin. L’année 1706 fut remarquable par de grands faits d’armes. Marlborough vainquit dans les Pays-Bas l’incapable maréchal Viileroi, le favori de madame de Maintenon : hRaynillies (23 mai 1706), l’armée française fut détruite ; l’artillerie, les drapeaux et les bagages tombèrent entre les mains des vainqueurs. Les Pays-Bas espagnols durent se rendre aux alliés et reconnaître pour souverain le prétendant autrichien. Moyennant la garantie que Charles III maintiendrait leurs privilèges ecclésiastiques et séculiers, les états de Brabant et de Flandre lui jurèrent fidélité. Jaloux des succès de Marlborough, le prince Eugène chercha à en

remporter de semblables dans la haute Italie où le duc d’Orléans et deux autres commandants (Marsin et le duc de Feuillade) avaient pris la place de Vendôme à la tête de l’armée française, forte de 80,000 hommes. Par une marche savante, il opéra sa jonction avec le duc de Savoie et, quoique ses forces fussent dei)eaucoup inférieures à celles des Français occupés au siège de Turin, il leur fit subir une telle défaite sous les murs de cette capitale (7 septembre 1706), que la grande armée fut anéantie ou dispersée, et que toute la haute Italie tomba au pouvoir des vainqueurs. La gloire d’Eugène retentit au loin et son nom resta désormais dans la bouche du peuple, qui chanta ses exploits. Le brillant et ambitieux lord Marlborough et le prince Eugène, modeste, méthodique, un peu pédantesque et cérémonieux, se complétaient l’un l’autre et leurs qualités personnelles s’accordaient merveilleusement. Léopold de Dessau, chef de l’armée auxiliaire prussienne, avait puissamment contribué par sa bravoure à l’éclatante victoire de Turin. L’année suivante, le royaume de Naples fut gagné à Charles d’Autriche par une seule et rapide campagne. En Allemagne seulement, où l’on avait nommé un général incapable pour commander l’armée lente, divisée et indécise de l’empire, en remplacement de Louis de Bade, mort peu de temps auparavant (1707), le maréchal de Villars resta maître du terrain. Ses troupes parcoururent la Souabe et la Franconie en pillant et en dévastant.

§ 75. Humiliation de la France . Louis XIV, déses-

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