‹ Histoire moderne (volume 3)Chapitre 6 sur 10 · II · texte numérisé non relu

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pérant de l'heureuse issue de la guerre et considérant les misères de son royaume épuisé, ne songea plus qu’à conclure la paix. Il voulait renoncer à l’Espagne et abandonner même le sort des Pays-Bas à la décision des états généraux, pourvu que son petitllls conservât seulement les possessions espagnoles en Italie et que l’électeur de Bavière fût replacé sur son trône. Mais par l’influence d’Eugène et de Marlborough qui voulaient tirer parti de la fortune de la guerre pour humilier la France, ses propositions furent repoussées par l’Angleterre, la Hollande et l’Autriche. En vain Louis chercha, par de nouveaux efforts, à rétablir la réputation militaire de la France pour dicter ensuite des conditions de paix; la brillante victoire qu’Eugène et Marlborough remportèrent â Audenarde (11 juillet 1708) sur Vendôme et le duc de Bourgogne, fils aîné du dauphin, renversa la dernière espérance du roi ; â la suite d’un hiver rigoureux, une mauvaise récolte réduisit les paysans â la besace, et les ministres ayant déclaré une continuation de la guerre impossible, l’orgueilleux monarque dut se résigner à la plus complète humiliation. Plus d’une fois alors, le despote égoïste qui avait toujours montré une si grande confiance en lui-même, versa des larmes en présente de madame de Maintenon. On exigea de lui une renonciation absolue à l’Espagne, au Milanais, aux Pays-Bas et aux possessions hors de l’Europe, et comme il était prêt â l’accorder et ne réclamait plus que Naples et la Sicile pour son petit-fils, on éleva les prétentions et l’on insista sur l’abandon non seulement de

toute la monarchie espagnole, mais de l’Alsace, de la Franche-Comté et des évêchés de Lorraine. Louis aurait accepté la paix même à ces conditions, si les deux généraux et le grand pensionnaire de Hollande Heinsius, homme d’État loyal et et circonspect, qui avait alors au sein des états généraux un pouvoir plus grand que celui du stadhouder Guillaume ÎIÎ, n’avaient encore élevé la prétention deshonorante que Louis aiderait h chasser son petit-fils de l’Espagne. Cette dernière condition parut trop dure h la cour de France et la guerre fut continuée. Mais à la bataille meurtrière de malplaquet (11 septembre 1709), non loin de Tournay, où 33,000 cadavres restèrent sur le champ de bataille et d’où le maréchal Villars fut emporté blessé, la France perdit plus de monde que dans aucune des défaites antérieures.

§ 76. Revirement et conclusion delà paix Une querelle entre l’orgueilleuse épouse de Marlborough et la reine Anne eut pour conséquences, avec l’intrigue qui s’y rattacha, l’exclusion delà duchesse de la cour et le remplacement du ministère wigh, dévoué à Marlborough, par les tories. Ceux-ci, qui avaient ù leur tête le célèbre Bolingbroke (Saint-John) et le comte d’Oxford, désiraient la fin de la guerre, pour rendre inutile le chef du parti opposé, Marlborough, ù qui ils n’osaient pas enlever le commandement de l’armée ; c’est pourquoi ils engagèrent avec la France des négociations secrètes en vue d’une paix particulière. Les dispositions du pays hostile à la guerre, dispositions qui se manifestèrent dans la nouvelle élection du parlement, favorisèrent le projet des

tories et de la reine. Vainement Eugène et les Hollandais, qui jusque-là avaient constamment repoussé les propositions de la France, employèrent tous les moyens pour détourner le ministère britannique; les négociations furent entamées et elles aboutirent d’autant plus vite que, l’année suivante, le vaillant empereur Joseph I or mourut (17 avril 1711) sans rejeton mâle, et son frère Charles VI (1711-40), à qui la monarchie espagnole était destinée, devint l’héritier de ses couronnes. Désormais, il ne pouvait être de l’intérêt des puissances étrangères de joindre l’Espagne aux pays autrichiens et d’établir ainsi de nouveau la prépondérance des Habsbourgs en Europe. La conclusion d’un armistice donna aux ennemis de Marlborough l’occasion de se venger. Le héros victorieux perdit toutes ses dignités (1712) et fut accusé de malversation devant le parlement. Dans la paix d’Utrecht(11 avril 1713) à laquelle adhérèrent bientôt les états généraux de Hollande, la Prusse, la Savoie et le Portugal, l’Angleterre s’entendit avec la France dont l’arrogance était revenue avec le succès.

Par suite de cette paix, l’Espagne et l’Inde (Amérique) restèrent au roi Bourbon Philippe V, sous la condition que les couronnes de France et d'Espagne ne seraient jamais réunies; en conséquence, le duc d’Anjou renonça solennellement pour lui et ses descendants à toute prétention au trône de France. La Hollande obtint, outre quelques avantages commerciaux, le droit de garnison dans plusieurs places fortes des frontières •espagnoles -néerlandaises (Menin, Ypres, Tournay, Condé , Lille) ; la Prusse eut le cantonnement de la Gueldre, la souveraineté de Neuchâtel et la confirmation de sa dignité royale; la Savoie obtint, outre quelques territoires du Milanais, la

belle île de Sicile qu’elle dut échanger sept ans plus tard contre la Sardaigne. Comme faible compensation, les ducs de Piémont et de Savoie portèrent dorénavant le titre de rois de Sardaigne. L’Angleterre obtint : de la France, la Nouvelle Écosse (Acadie), la Terre-Neuve et la baie d'Hudson avec la reconnaissance de sa succession protestante (hanovrienne) au trône; de l Espagne, Gibraltar et Minorque, ainsi qu’un traité avantageux d’ass/enlo ou de traite des nègres, par lequel une société anglaise eut le droit exclusif, moyennant un impôt modéré, de vendre annuellement 5,000 nègres dans les Indes espagnoles. Il fut aussi stipulé qu’à l’avenir la mer qui baigne l’Angleterre serait désignée sous le nom de mer Britannique.

L’empereur Charles VI et une grande partie de l’empire allemand n’adhérèrent pas au traits d’Utrecht et poursuivirent quelque temps encore la lutte. Mais lorsque les Français qui, après la victoire de Denain (juillet 1712) et quelques campagnes heureuses dans les Pays-Bas, avaient dirigé toutes leurs forces vers le Rhin, eurent pris Landau et d’autres localités, l’empereur se convainquit qu’il ne pouvait continuer la guerre contre la France sans autre appui que les lentes troupes de l’empire; c’est pourquoi il donna son assentiment à la paix de Rastatt (7 mars 1714) qu’Eugène et le maréchal de Villars avaient conclue aux conditions fixées par l’Angleterre à Utrecht; l’empire allemand y adhéra ù son tour à Bade en Argovie (7 septembre 1714).

L’ Autriche obtint par ce traité les Pays-Bas espagnols, Naples, Milan et la Sardaigne qui fut échangée plus tard contre la Sicile. A l’égard de l’empire, on maintint la ligne de démarcation établie par le traité de Ryswick, ainsi que la clause reli-

gicuse qualifiée de scandaleuse par les Anglais, mais vainement attaquée. Les électeurs de Bavière et de Cologne récupérèrent leurs territoires et leurs dignités. Landau resta à la France,

Louis XIV, fatigué de la vie et rudement éprouvé par le sort, mourut Tannée suivante (10 septembre 1715). En deux ans (de 1710 h 1712), il avait perdu son fils, son petit-fils (le duc de Bourgogne que Fénelon avait initié aux principes d’un sage gouvernement), l’intelligente épouse de celui-ci, l’aîné de ses arrière-petits-fils; deux ans après (1714), son troisième petit-fils, le duc de Berry, lui avait été ravi subitement; en sorte que son plus jeune arrièrepetit-fils, un enfant de cinq ans (Louis XV) hérita du trône. D’un autre côté, combien le royaume si florissant et si fort à l’avénement de Louis XIV avait décliné ! Une dette de plus de deux milliards pesait sur le pays; la monnaie d’ôr et d’argent avait augmenté arbitrairement de valeur sans élévation du titre, et l’on y suppléait par du papier mal garanti ; les forces de l’État étaient épuisées par de lourds impôts inégalement et injustement répartis; on vendait les titres de noblesse, les emplois et les dignités; le bien-être intérieur avait disparu; l’organisation coloniale penchait vers sa ruine; l’empire des mers se trouvait entre les mains des Anglais ; la guerre et les persécutions avaient totalement dépeuplé un grand nombre de provinces; la disette régnait partout; la France aux abois avait perdu son crédit et sa réputation.

Situation intérieure des différents États .

§ 77. France. Pendant la minorité de Louis XV, le duc Philippe d’Orléans (neveu de Louis XIV) prit la régence (171 ;>-23). Lui et son ancien précepteur, l’abbé Dubois, dont il fit son ministre et que la cour romaine éleva au rang de cardinal, étaient des hommes intelligents, mais dépravés, qui foulaient aux pieds toute morale et considéraient l’égoïsme comme le seul mobile des actions, et les jouissances sensuelles comme le seul but de la vie. Le régent et ses compagnons, flétris du nom de roués, se livraient aux plus infâmes débauches et se mettaient au dessus des croyances, des mœurs et des convenances. Leurs prodigalités et leurs orgies épuisèrent les revenus de l’État et augmentèrent le poidsdes dettes. L’aventurier écossais, John Law, ayant établi, avec l’approbation du gouvernement, sa banque de papier-monnaie qui promettait non seulement de gros intérêts, mais aussi des bénéfices en Amérique (Louisiane), la France tout entière fut prise d’un esprit de vertige que le régent et ses acolytes s’entendirent à exploiter. Presque tout le numéraire s’engouffra dans la banque que le régent déclara « royale » pour lui assurer un crédit illimité; les caisses publiques furent remplies de billets de banque, le commerce ordinaire se fit au moyen de papier; ce qui, dans l’origine, avait eu lieu volontairement fut plus tard commandé par des édits. La banque royale entreprit le commerce du Sénégal ; elle obtint le privilège de l’ancienne compagnie des Indes que Colbert avait fondée, mais qui s’était ruinée; les rentes de la ville furent payées par elle, toutes les dettes du roi acquittées; enfin elle se chargea des fermages généraux. Jamais l’imagination ne s'était livrée à de plus grands écarts, jamais elle n’avait exercé sur toute une nation un empire plus absolu et plus funeste. Toutes les finances de l’État reposèrent sur une société commerciale, dont les actions atteignirent vingt fois leur valeur originaire. Le régent, entraîné par l’ivresse générale, lit faire une masse innombrable

de billets, et en 1719 la valeur chimérique des actions était égale à quatre-vingts fois la quantité d’argent en circulation dans le pays. Law changea de religion et fut nommé contrôleur général des finances. « S’enrichir et jouir, » tel était le mot d’ordre universel. Les grands seigneurs avides s'enrichirent, tandis que la bourgeoisie, les marchands et les changeurs étrangers subirent des pertes énormes par la banqueroute qui éclata bientôt, lorsque les détenteurs d'actions et de billets, devenus craintifs, voulurent convertir sur-le-champ leur papier en argent. Le 20 octobre 1720, toutes les actions furent mises hors de cours. La fureur du peuple ne se borna pas à obliger l’auteur de la catastrophe de s’enfuir à Venise où il mourut pauvre peu de temps après ; elle menaça le régent lui-même. Mais l’État fut ainsi débarrassé d’une grande partie de sa dette. La vie dissolue que menait le régent le conduisit de bonne heure au tombeau. Quelques mois après la mort subite du ministre Dubois, il fut frappé d’apoplexie dans la chambre de sa maîtresse qui devint folle (7 décembre 1723). Louis XV prit alors les rênes du gouvernement; après l’éloignement du duc de Bourbon -Condé, qui avait été trois ans à la tête du ministère et avait négocié le mariage du roi avec la fille du roi déchu de Pologne Stanislas Lesczinski (§93), il abandonna la direction des affaires publiques à son ancien précepteur Fleury, prélat intelligent et pacifique, préoccupé du développement de l’agriculture, de l’industrie et de la maline.

L’historien Ranke caractérise ainsi le duc Philippe d’Orléans, fils de la comtesse palatine Elisabeth-Charlotte, que Louis XIV avait institué par son testament, président du conseil de régence pendant la minorité de son petit-fils Louis XV, mais qui, d’intelligence avec le parlement et sans égard pour le test ament qui lui imposait certaines restrictions, prit possession du pouvoir suprême en vertu de son droit de naissance : parmi tous les descendants des dynasties d’alors, aucun n’était doué de facultés plus diverses. Il aurait pu se faire remarquer comme peintre,

comme musicien, peut-être même comme savant, s’il avait été destiné à l’art ou à la science. Les secrets de la nature et de la pensée avaient pour lui un égal attrait. Il s’occupait volontiers des problèmes les plus ardus de la philosophie, que le commerce de sa mère avec la cour de Hanovre et avec Leibnitz lui avait rendus familiers; il ouvrit au chimiste Ilomberg uu laboratoire dans le Palais-Royal et il aimait à travailler avec lui. 11 prenait d’autant plus d’intérêt à toutes les branches, qu’il ne s’appliquait particulièrement à aucune. Il avait affecté à la grande bibliothèque un local plus digne et l’avait ouverte à tout le monde. Il attirait à lui les hommes qui possédaient un talent littéraire ; on était en faveur auprès de lui selon qu’on intéressait son esprit. 11 s’exprimait lui-même avec autant de grâce que de force. Il montrait autant d’intelligence et de sens pratique dans les affaires que de profondeur dans les spéculations philosophiques. Il attachait lui-même la plus grande valeur à ses capacités militaires; et en effet, l’opinion publique lui attribuait non seulement du courage, mais aussi des talents de capitaine. Il avait accompli des actions qui paraissaient impossibles; il eût fait davantage, pensait-on, s’il avait eu les mains libres ; il se sentait un digne rejeton de Henri IV. Mais, comme le disait sa mère, en lui appliquant une fable connue : une fée négligée avait ajouté à tous les dons qui l’ornaient cette malédiction qu’ils ne lui serviraient de rien, mais qu’ils seraient obscurcis par des vices tout aussi grands. Dès sa tendre jeunesse, il fréquenta, par la faute de son père, la plus mauvaise société dont il imita les travers. Il ne se laissa pas seulement entraîner à des excès, mais il se piqua d’honneur de surpasser tous les autres dans les jouissances grossières comme dans les études et dans les arts. Il passait les nuits dans des orgies, et lorsque ses forces étaient épuisées, il pensait les renouveler au moyen de boissons fortes, et finissait par se délabrer complètement. Il tombait souvent dans la dépendance des compagnons ou des instruments de ses débauches ; il en résultait que ses plus

proches parents manquaient du nécessaire, à l’exception de sa fille, la duchesse de Berry. La postérité ne peut séparer son nom du souvenir de honteux dérèglements. A table, il ne gardait aucune mesure, et lorsqu’il e'tait plein de vin, il perdait toute retenue et rien ne pouvait arrêter ses transports de colère ou d’impiété ouverte; car il voulait aussi briller comme esprit fort et il attachait du prix à passer pour un homme qui s’inquiétait peu de l’autre monde. Le régent, en retour de la complaisance que le parlement avait mise a reconnaître ses droits, lui restitua le privilège traditionnel de délibérer sur les édits du roi avant leur enregistrement et de faire à cette occasion des représentations et des remontrances.

§ 78. Espagne . Philippe Y était un monarque faible, dominé par des femmes. Après la mort de sa première épouse, la comtesse des Ursins le dirigea plus complètement encore qu’auparavant, jusqu’à ce que la nouvelle reine, Élisabeth de Parme, l’eût éloignée, aussitôt après son arrivée en Espagne (1714). La mélancolie croissante de Philippe permit à la reine de s’emparer entièrement du pouvoir; elle gouverna avec l’aide de son ministre favori, l'intrigant italien Alberoni, qui tira parti de l’ambition de sa souveraine pour former des plans de guerre et de conquête. Il développa l’organisation de la marine, et chercha ensuite à reprendre les États d’Italie que la paix dTtrecht avait enlevés à son maître. Déjà la Sardaigne et la Sicile étaient dans les mains des Espagnols, lorsque l’attitude menaçante de ta quadruple alliance (France, Angleterre, Autriche et Hollande) effraya tellement le timide Philippe, qu’il ne fut pas difficile à une cabale de cour formée par le duc-régent de France,, de renverser Alberoni (1719). 11 reçut l’ordre de quitter le pays dans les deux jours; les conquêtes furent abandonnées. Mais l’artificieuse reine Élisabeth parvint pourtant, au bout de quelque temps, à acquérir le royaume de Naples et de Sicile pour son fils aîné Charles, et le duché de Parme, Plaisance et Guastalla pour son second fils Philippe (§103). Ainsi ces États eurent des souverains de la famille de

Bourbon. Dans un accès d’hypocondrie, Philippe V abandonna le gouvernement à son fils aîné (1724); mais celui ci étant mort huit mois après, il remonta sur le trône, mais ne s’occupa pourtant pas des affaires publiques, que le Hollandais Ripperda conduisit selon le gré de la reine. Ainsi l’Espagne perdit de plus en plus son influence en Europe. Lorsque enfin Philippe, dont la mélancolie augmentait avec le nombre des années, mourut au milieu de chagrins et de soucis (1740), son second fils (du premier lit) lui succéda (1746-59). Ferdinand VI avait hérité de l’affection mentale de son père; il finit par tomber dans une hypocondrie incurable; la harpe et le chant parvenaient seuls à l’en distraire ; c’est pourquoi le chanteur d’opéra Farinelli acquit une grande influence à la cour. Après sa mort, il eut pour successeur son demi-frère Charles 111 (1759-88) jusque-là roi de Naples et de Sicile (1735-59), qui abandonna ce dernier royaume à son troisième fils Ferdinand.

§ 79. Italie. Haute Italie. Les ducs de Savoie et de Piémont, en se servant habilement des circonstances politiques et en concluant des alliances avantageuses avec des princes puissants, parvinrent à étendre leur territoire et à compenser leurs pertes du côté de la Suisse par des acquisitions en Italie. Charles-Emmanuel le Grand (1580-1630), s’il ne vit pas se réaliser toutes les vastes espérances qu’il avait nourries, retira plus d’un avantage des guerres de religion de la France et de la division religieuse en Suisse. Victor Amédéc I*' (1630-37) acquit, à l’occasion de la guerre de succession de Mantoue (§ 12), une partie importante du duché de Montferrat. Sous son fils Charles- Emmanuel II (1637-75), un gouvernement de tutelle contesté causa de grands malheurs au pays et au peuple ; mais grâce aux brillantes qualités et aux succès de son successeur Victor-Amédée 11 (1675-1730), le duché s’agrandit tellement, que depuis lors les souverains portèrent le titre de rois de Sardaigne, après avoir échangé cette île contre la Sicile (§ 76), Victor-Amédée ne se préoccupa point seulement d’étendre et d’affermir ses possessions; il améliora aussi l’administration delà justice, enleva à la noblesse les biens domaniaux qu’elle avait longtemps possédés, fonda l’université de Turin, perfec-

tionna l'enseignement et régla les affaires ecclésiastiques par un concordat avec Rome. A Page de 64 ans, il céda le gouvernement à son fils et épousa la comtesse de Saint-Sébastien qui avait été dame d honneur, d’abord chez sa mère, ensuite chez sa belle-fille; mais irrité de ce qu’on ne suivait pas ses conseils en tout, et excité par son épouse ambitieuse, il révoqua, l’année suivante, sa renonciation au trône, sous prétexte que son fils était incapable de gouverner; mais, sur la proposition du ministre d’Ormea, il fut emmené prisonnier et vécut encore treize mois, séparé de tout le monde, dévoré de chagrin et surveillé de près dans le château de Rivoli. Peu de temps avant sa mort (l ,r novembre 1732), il fut transféré à Moncarlier en Savoie. La comtesse finit ses jours dans un couvent. Charles- Emmanuel 111 (1730-73) acquit, dans la guerre de succession d’Autriche, plusieurs districts importants du duché de Milan (§ 103), et chercha, en réglant l’administration des revenus publics et en appelant le clergé à concourir aux impôts du pays, à couvrir les dépenses excessives qu’entraînait une armée disproportionnée sous le commandement d’officiers nobles. En outre, il songea à abolir ou à alléger les charges féodales et prit plusieurs mesures excellentes, sans partager l’ardeur réformatrice de beaucoup de princes et de ministres de son temps. Mais un État décrépit et un peuple énervé n’avaient pas en eux-mêmes l’énergie nécessaire pour résister à une attaque puissante du dehors; sous Victor Amédée 111 (1773-1796), qui poursuivit les mesures bonnes ou vicieuses de son père, lorsque la révolution franc lise frappa à la porte de la Savoie, le pays devint bientôt la proie de ses voisins. — Les républiques de Venise et de Gênes cherchèrent à maintenir dans son ancien état leur constitution aristocratique. La première parvint à défendre ses formes rigoureuses contre toute tentative d’innovation; mais la stagnation politique’ qui en résulta détruisit toute énergie chez le peuple et déposa un germe de mort dans l’organisme de l’État. Les guerres contre les Turcs ne furent pas sans gloire pour la république; ses richesses lui permettaient l’entretien d’une excellente flotte et d’une brave armée de mercenaires; mais elle finit pourtant

par perdre ses possessions dans la partie orientale de la mer Méditerranée. Les Osmanlis s’emparèrent d’abord de Chypre, puis de Candie, après vingt-cinq années de guerre. La péninsule du Péloponnèse (Morée), que la république gagna avec le secours des Autrichiens dans la paix de Carlowitz (§60), rentra sous la domination des Turcs par la paix de Passarowitz (§ 99). Corfou et la Dalmatiefurent seules conservées. Le sénat de Venise, qui avait conscience de la faiblesse intérieure de la république, évita depuis lors toute rencontre avec des puissances étrangères, mais il n’accorda point un asile à la liberté civique; il anéantit ainsi toute vitalité populaire. — Gênes, à cause de sa situation, n’était pas en état de s’isoler comme Venise. Elle dut adoucir ses formes aristocratiques et modifier de temps en temps sa constitution. Trois puissantes voisines, la Savoie, l’Autriche et la France, aspiraient à la possession de la belle et riche république ; les luttes et les efforts de la bourgeoisie pour défendre sa liberté et son indépendance contre leurs convoitises, remplissent l’histoire de Gênes durant les deux derniers siècles. L’île de Corse, qui était sous la domination génoise depuis le quatorzième siècle, futlourdementoppriméepar les marchands nobles. Les sauvages et belliqueux insulaires se soulevèrent et chassèrent leurs anciens maîtres (1730). Après une longue lutte, pendant laquelle le baron Théodore de Neuhof, aventurier de Westphalie, prit quelque temps le titre de roi de Corse, les Génois appelèrent enfin les Français à leur aide. Mais les Corses se défendirent longtemps avec une grande bravoure, surtout lorsque Paoli se mita leur tête (1755), en sorte que les Français ne s’emparèrent enfin de i’île qu’avec beaucoup de peines et d’efforts. Peu de temps avant la naissance de Napoléon Bonaparte, Gênes céda la Corse à la France (1768), Paoli et ses compagnons trouvèrent un refuge en Angleterre. Pendant la guerre delà succession d’Autriche (§ 102), Gênes fut prise par des troupes impériales (1743), et elle aurait été forcée d'abandonner l’une de ses provinces à la Sardaigne, si les Génois n’avaient pas provoqué un soulèvement et chassé les Autrichiens de leurs murs; l’ennemi fil de vains efforts pour reconquérir la ville. Dans la paix d’Aix-la-Chapelle

(§ 103), la république récupéra tout son ancien territoire. — Milan etMantoue restèrent au pouvoir de l’Autriche depuis la paix d’Utreclit (§ 76).

Italie centrale . L’ancienne république de Florence fut changée d’abord (1530) en un duché, et vers 1569 en un grand-duché de Toscane, et gouvernée encore non sans gloire, pendant deux siècles, par la famille de Médicis. Cosme (1537-1774), prince habile et entreprenant, mais perfide, étendit son domaine par l’acquisition de Sienne et d’autres territoires, et fonda l’indépendance du duché, en éloignant avec adresse les garnisons espagnoles des villes les plus importantes. Ensuite, il vainquit les émigrés florentins qui, sous la conduite de Strozzi et avec l’aide du pape et de plusieurs princes italiens, se livraient à des attaques contre la Toscane, en vue de rétablir la république de Florence. Puis, il appliqua toute son activité à la destruction des formes républicaines et des libertés constitutionnelles, ainsi qu’à la fondation d’une monarchie absolue, ce qui n’eut pas lieu sans beaucoup de rigueur, de ruse et de cruauté; car le duc était soupçonneux, et les Florentins parlaient volontiers du bon vieux temps. Un tribunal spécial d’inquisition fut érigé contre les perturbateurs et les rebelles dont la tête fut mise à prix. Personne ne pouvait posséder une arme à feu sous peine de confiscation de ses biens et de mort. Lorsque Cosme eut assuré sa domination par de pareils moyens, il s’efforça de développer le bien-être du peuple en favorisant le commerce et les fabriques; les beaux-arts eurent aussi en lui un protecteur libéral. On le compara avec raison à l’empereur Auguste, auquel ses malheurs de famille le firent encore ressembler davantage; pourtant les crimes qui occasionnèrent la mort de presque tous ses enfants, ont été contredits par les recherches modernes. On racontait autrefois qu'un duc de Fcrrare avait empoisonné son épouse Lucrèce, fille du grandduc; qu’un prince Orsini trouva des raisons pour étrangler Isabelle, sœur de Lucrèce; que le cardinal Jean de Médicis fut tué, dans une dispute de chasse, par son frère Garcia ; que celui-ci fut tué de la propre main de son père; que la douleur conduisit au tombeau la mère infortunée et que le grand-duc

fil aussi empoisonner sa fille aînée à cause d’un amour indigne. Brisé par ses nombreuses peines de famille, Cosme transféra le gouvernement à son fils François (157o-lo83), prince qui joignait aux inclinations sensuelles d’un Espagnol le goût éclairé d’un Florentin pour l’antiquité grecque et les beaux-arts. Comme son père, François favorisa le commerce et les fabriques auxquels il participa lui-même et réalisa de gros bénéfices; mais sa liaison avec la belle Vénitienne Bianca Capella, qui s’était enfuie avec son amant Bonaventuri et avait cherché un refuge à Florence contre les poursuites dosa famille, lui occasionna beaucoup de chagrins domestiques. Apres l’assassinat de Bonaventuri et la mort de la grande-duchesse, l’intrigante Bianca devint l’épouse légitime de François. Leur mort, arrivée en même temps, fut attribuée à un mets empoisonné que Bianca avait préparé pour son beau-frère, le cardinal Ferdinand, mais qui, par un hasard singulier, devint funeste à ellemême et à son mari. — Ferdinand l" ( 1 587-1 G09 ) eut l’esprit dominateur, comme aussi la sagesse et l’amour de l’art des Médicis ses prédécesseurs. Ses entreprises commerciales, grandioses et étendues, lui procurèrent desjrésors immenses, et le mirent en état de prendre plus d’une mesure utile. Livourne fleurit. Il louvoya avec une grande habileté entre l’Espagne et la France qui le menaçaient et l'amorçaient tour à tour; il put ainsi laisser à ses successeurs le grand-duché indépendant et agrandi. Sous Cosme H (1609-1621), la Toscane resta encore riche et llorissante, quoique le commerce commençât déjà à décliner; Florence, l’une des villes les plus belles et les plus opulentes du monde, occupait encore un rang élevé dans les arts et les sciences ; mais les jouissances matérielles avaient brisé l’énergie de la bourgeoisie et étouffé tout esprit de liberté. La régence qui suivit (1621-1628), et la longue administration de Ferdinand II (1628-1670) commencèrent la décadence de Florence : le trésor amassé se perdit en grande partie, lorsque le grand-duc se tourna entièrement du côté de la maison de Habsbourg et fit passer dans les mains vides des Espagnols et des Autrichiens les sommes énormes que scs prédécesseurs avaient acquises et épargnées. Le clergé augmenta sa puis-

sance et gagna une influence politique; les mauvaises mesures du gouvernement, jointes à la peste et à la disette, firent au pays des blessures profondes que l’éclat extérieur ne parvenait pas à dissimuler. Depuis ce moment, la Toscane alla au devant de la ruine qui avait déjà atteint la plupart des autres États de l’Ilalie. Des troupes de brigands se livraient impunément à leurs déprédations, au mépris de toute loi et de toute autorité. — Cosme III (1670-1723), élevé par des moines et des religieux, considérait comme le premier et le plus sacré devoir d'un souverain de convertir les hérétiques et d’enrichir le clergé. Le bien-être de Florence disparut sous son long règne : des impôts insupportables servirent à fonder ou à décorer "• inutilement des couvents et à pensionner des prosélytes ; l’État gémissait sous la lourde charge de ses dettes. Le spectacle de la famille régnante était plus déplorable encore. La grandeduchesse divorça après treize années de mariage et mena ensuite, à Paris, une vie dépravée ; le prince héréditaire mourut avant son père, des suites de ses débauches. Dans la personne de son deuxième fils, Jean Gaston (1723-1737), s’éteignit la maison de Médicis, dont les derniers rejetons s’étaient rendus indignes de leurs illustres ancêtres. — Avant la mort de Jean-Gaston, les puissances européennes étaient convenues que François-Étienne, époux de l’impératrice Marie-Thérèse, hériterait du grand-duché et des dettes de la famille (§ 93). Depuis lors, la Toscane resta sous l’influence de l’Autriche, malgré la stipulation que jamais elle ne serait unie avec l’empire sous un même sceptre. François-Étienne (1737-1765), qui possédait l’esprit commerçant des Médicis, mais qui employa souvent les revenus de la Toscane au profit de l’Autriche, eut pour successeur son second fils Léopold (1765-1790), qui ramena d’heureux jours pour le grand-duché. A son avènement au trône d’Autriche, il abandonna la Toscane à son second fils, Ferdinand-Joseph (Ferdinand III, 1790-1824). — Parme, changée en duché par le pape Paul III, fut gouvernée, depuis le milieu du seizième siècle, par la maison Farnèse. Lorsque la descendance mâle s’éteignit dans la personne d’Antoine (1731) le duché de Parme avec Plaisance et Guastalla, fut conféré à

un infant Bourbon d’Espagne : d’abord, au prince aîné don Carlos (1735), puis, après son élévation au trône de Naples, au second, don Philippe (1748-1765). Ferdinand (1765-1804), fils et successeur de Philippe, eut avec le pape un différend d’où sortirent une foule de réformes religieuses. Après sa mort, le pays fut annexé à la haute Italie française. — Le duché de Modène, avec Reggio, Mirandole et Massa-Carrara, fut gouverné, au dix-septième et au dix-huitième siècle, par des ' membres de la maison d’Este. Le dernier fut Hercule III, qui dut céder son territoire à la France et mourut en Allemagne (1796).

— Les États de l’Église souffrirent des blessures incurables que le gouvernement ecclésiastique faisait au bien-être, à l’activité et à la liberté des habitants. En général, les cardinaux élevés au siège apostolique appartenaient aux grandes familles d’Italie ; blanchis dans les affaires d’État de la prélature romaine, ils ne se faisaientremarquernien bienni en mal. Innocent X (1644-1655), qui rejeta la paix de Westphalie, ruina l'agriculture par le monopole des grains de la chambre papale, et fournit à ses adversaires des sujets de railleries par sa soumission aux conseils de donna Olympia Maldachini, veuve de son frère. Ses successeurs, notamment Alexandre VII (1655- 1667), qui eut la gloire inutile de recevoir sur le Capitole l’intelligente fille de Gustave-Adolphe (§ 26), et son troisième successeur, Innocent XI (1676-1689), eurent à soutenir beaucoup de luttes contre Louis XIV qui, non seulement empiéta arbitrairement sur les droits du pape, mais menaça encore, par ses envoyés et leur suite, le saint-père dans la ville éternelle même et occupa temporairement la ville papale d’Avignon ; Innocent XII (1691-1700), prince bien intentionné, qui s’appliqua à la discipline ecclésiastique et au soin des pauvres, parvint à rétablir la paix avec la France. Clément XI (1700- 17^1) s'opposa vainement à ce que les électeurs de Brandebourg prissent le titre de roi; il succomba devant la puissance temporelle dans une dispute en Sicile au sujet de la souveraineté de l’Église. Benoît XIII (1724-1730) conserva sur le trône papal la simplicité de mœurs et la manière de vivre d’un moine dominicain; Benoît XIV (1740-1758), savant enjoué, de

mœurs simples et pures, chercha à maintenir, par une sage condescendance, la dignité de la curie à l’egard des princes catholiques. Clément XIII (1758-1769) ne parvint pas à protéger l’ordre des jésuites contre les persécutions de Pombal et des cours bourbonniennes. Clément XIV, Ganganelli (1769- 1774), homme libéral, plein de talent et d’humanité, rendit son règne remarquable par la suppression de l’ordre des jésuites (1773). Son successeur, Pie VI (1774-1799), chercha vainement à défendre l’autorité et la puissance de la papauté contre une époque irreligieuse.

Basse Italie. Le royaume de Naples et de Sicile resta sous la domination espagnole durant deux siècles à partir du moment où Ferdinand le Catholique s’en empara par ruse et par force (1504). Il fut gouverné par des vice-rois espagnols et partagea toutes les vicissitudes et les infortunes de l’Espagne. L’ancienne constitution fut peu à peu écartée, la liberté civile périt, les lourds impôts détruisirent la prospérité du pays; car outre les dépenses que nécessitaient un gouvernement spécial, l’administration de la justice, l’organisation de l’armée et de la police, etc., des sommes considérables étaient encore envoyées à Madrid dans le trésor du roi et à Rome dans les caisses du pape qui faisait toujours valoir ses droits de suzeraineté sur la basse Italie. Mais ce qui ruina ce beau pays plus encore que tous les impôts, ce fut l’accumulation de la propriété foncière dans les mains de la noblesse et du clergé. Aucune loi d’amortisation n’empêchait le développement de leurs possessions, et à Naples aussi bien qu’en Sicile, les deux tiers du sol appartinrent bientôt à la mainmorte. La bourgeoisie était pauvre, les paysans étaient opprimés ; un clergé ignorant, paresseux et immoral étouffait toute vie intellectuelle et tenait le peuple dans les ténèbres d’une superstition aveugle et grossière. Le soulèvement qui eut lieu à Naples sous l'impulsion de Masaniello (g 47) échoua par l’incapacité des chefs et l’insullisance de l’appui prêté par les Français. Dans la guerre de la succession d’Espagne (1707), Naples fut conquise et occupée par les Autrichiens (§ 74), et cette prise de possession fut approuvée dans la paix d’Utrecht. Quelques années après, lorsque l’Autriche

acquit aussi l’ilc de Sicile et céda en retour la Sardaigne au Piémont (§ 76), le royaume parut être devenu une possession définitive de la maison impériale d’Autriche. Mais seize ans après déjà, l’empereur Charles VI, pour obtenir la reconnaissance de la Pragmatique Sanction (§ 1001, consentit à ce que Naples et la Sicile fussent cédées au prince don Carlos (1735), dont les descendants ont possédé ce royaume jusqu’à nos jours avec quelque interruption. En vertu d’une loi de famille, la basse Italie ne devait jamais être jointe à l’Espagne. Lorsque don Carlos fut appelé au trône d'Espagne sous le nom de Charles III (1759), il transféra le gouvernement à son fils mineur, Ferdinand IV, dont le règne accidenté traversa la révolution française et la restauration. Il mourut en 1825, avec le titre de Ferdinand I* r roi des deux Siciles.

§ 80. Angleterre. Sous les souverains de la maison de Hanovre. Georges P r (1714-1727), Georges II (1727-1760), Georges III (f 1820), les libres institutions de l’Angleterre acquirent une telle fermeté, que les qualités personnelles des rois exerçaient peu d’influence sur le cours des événements. Ils devinrent de plus en plus dépendants de l’opinion publique et des intérêts nationaux. Georges l* r , qui était doué de peu d’avantages intellectuels et moraux, accorda sa confiance aux whigs et fit accuser le ministère tory iBolingbroke, Ormond, Oxford) de haute trahison pour avoir précipité la paix d’Utrccht cl favorisé le prétendant. Les accusés s’enfuirent auprès de Jacques qui, égaré par eux, tenta, avec l’aide des torys mécontents (jacobites), de s’emparer de la couronne d’Angleterre. Mais l’énergie du ministre Robert Walpole, qui resta vingt et un ans à la têtedes affaires sous Georges l* r et sous Georges II, et l’impépéritie des chefs jacobites firent échouer l’entreprise (1715). Lorsque Jacques aborda en Écosse, son parti était déjà battu. Il se hâta de retourner en France; mais ses partisans furent en butte à de rudes persécutions. Pour assurer la paix intérieure, on introduisit la loi de parlements de sept ans et l’on augmenta l’armée de terre(1716), ce qui, non seulement effraya les ennemis intérieurs, mais posa aussi le fondement de la prépondérance de l’Angleterre en Europe. La conspiration

ourdie, l’année suivante (1717), par le comte suédois Gœrtz, l’intrigant et rusé conseiller de Charles XII (§ 89), de concert avec Aiberoni, pour rendre la couronne d’Angleterre aux Stuarts, fut également déjouée. Le complot fut découvert et Gœrtz emprisonné. Depuis lors le règne de Georges I" ne fut plus contesté et la nation put perfectionner son commerce et son industrie. L’entreprise dangereuse de la Compagnie de la mer du Sud (1719), qui acquit toutes les dettes publiques et provoqua ensuite un vertige de spéculation pareil à celui de Law en France, demeura sans conséquences funestes pour la prospérité du pays. Le gouvernement responsable devant les représentants du peuple n’avait en vue que le bien-être et la grandeur de la nation. Les abus que des maîtresses et des favoris introduisirent à la cour des deux premiers Georges aussi bien que dans d’autres Etats, n’étaient pas de nature à déplacer ce but d’une manière sensible. Des découvertes remarquables dans le domaine de l’industrie préparèrent l’époque moderne. En 1769, James Watt, de Greenock en Écosse, qui se perfectionna à Glasgow dans l’art de construire des instruments, inventa la' machine à vapeur qui, par son application aux navires et aux locomotives, ouvrit une nouvelle ère aux relations commerciales et autres du monde entier; vers le même temps, le barbier Arkwnght, après plusieurs années de réflexions, inventa la chaise et la machine à filer et le tissage à la mécanique de la laine, du coton et du lin. — Sous Georges II, souverain peu capable et peu aimé, le fils de Jacques III, le Stuart chevaleresque Charles Édouard, distingué par les qualités du corps et de l'esprit, fit à son tour une tentative pour s’emparer de la couronne d’Angleterre. Avec l’appui de la France, il débarqua en Écosse ( 2 août 1745), où il trouva de nombreux partisans parmi les braves montagnards et la population catholique. Ses premiers succès l’encouragèrent à faire une invasion en Angleterre. Mais bientôt la victoire abandonna ses drapeaux. La bataille de Culloden (27 avril 1746) renversa pour toujours les espérances des Stuarts. Charles-Édouard, dont la tête avait été mise à prix par le gouvernement anglais, fut sauvé, comme autrefois

Charles II, d'une manière romanesque et extraordinaire, par les amis et les partisans de sa maison. La paix d’Aix-la-Chapelle le chassa de France (1748); il fut arrêté à l’Opéra et emmené. Par malheur, la vie débauchée qu’il mena ensuite, diminua l’intérêt qu’avaient inspiré ses aventures, son courage et sa délivrance surprenante. Ses partisans eurent cruellement à souffrir ; on déchaîna contre eux les lois martiales et les « bills of attainder » (§ 33) ; lord Lovât mourut sur l’échafaud à l’âge de quatre-vingts ans ; les exécutions et les confiscations n’eurent pas de fin ; d’Edimbourg à Londres, les prisons se remplirent de jacobites. Longtemps après, lorsque Charles-Édouard entendit un jour la mélodie émouvante du « Lochaber no more » que ses compagnons condamnés à mort avaient chantée dans leur prison, il fondit en larmes.

La grande guerre du Nord (1700-1718).

§ 81. Charles XII et ses adversaires . A la mort de Charles XI, la Suède était à l’apogée de sa puissance (1697). L’habile despotisme du roi avait assuré à la couronne un pouvoir absolu ; la confiscation complète des biens domaniaux aliénés, jointe à l’économie du monarque, avait rempli les caisses publiques et rendu possibles le remboursement des dettes et l’équipement de l’armée. En possession du littoral et des riches villes de Wismar, de Stralsund, de Stettin, de Riga et de Reval, la Suède dominait le commerce de la mer Raltique et comblait son déficit au moyen de péages lucratifs ; les embouchures du

Weser, de l’Oder, de la Duna et de la Newa se trouvaient dans son domaine. L’ïngrémanie, la Livonie et l’Esthonie étaient ses greniers, et la place 011 se trouve aujourd’hui Saint-Pétersbourg était couverte de quelques cabanes de pêcheurs, sur le sol de la Suède. L’énergie du peuple, le talent militaire de quelques rois et les divisions des États voisins avaient placé la pauvre petite nation au rang de grande puissance européenne. Les princes du voisinage regardaient d’un œil d’envie cette prééminence de la Suède, et lorsque, après la mort de Charles Xï, le sceptre passa entre les mains de son fils Charles XII (1697-1718), âgé de seize ans, et que celui-ci, avec l’aide du conseiller d’État Piper, eut écarté le gouvernement de tutelle constitué par son père, et pris en main un pouvoir absolu avec le consentement des états, le moment parut favorable pour briser à tout jamais la prépondérance de la Suède. Comment un jeune roi, inexpérimenté et mal élevé, pourrait-il résister aux trois puissants souverains de Russie, de Pologne et de Danemark, qui venaient de former une alliance étroite contre la Suède (1699) par l’intermédiaire du Livonien Patkul, mécontent de la domination suédoise? Le czar de Russie Pierre le Grand désirait prendre pied sur le littoral de la mer Baltique ; le roi électif de Pologne, Frédéric Auguste II (1697-1733), électeur de Saxe, ambitionnait la possession de la Livonie et le roi de Danemark Frédéric IV (1699-1730) qui, à la même époque, succéda à Christian V (§ 29), espérait regagner, avec le secours de ses confédérés, les pro-

vinces qu’il avait perdues par la paix de Copenhague (§ 28), et en même temps conquérir le Schleswig qui appartenait au duc Frédéric de Holstein-Gottorp, gendre de Charles XII, et que les Danois convoitaient depuis longtemps.

§ 82. La Russie sous la maison des Romanow. Lorsque la dynastie de Rurik se fut éteinte dans la personne de Féodor, la Russie resta quelque temps livrée à l’arbitraire et à la violence. Boris (1598-1605), élevé au rang de czar par les boyards, était un prince juste, attaché au développement du commerce et au progrès. Mais lorsqu’un moine défroqué, du nom de Grégoire se lit passer pour le frère de Féodor, Démétrius, tué longtemps auparavant, et, avec l’aide des Polonais, s’empara d’une partie de la Russie, Boris perdit courage et s’empoisonna. Les Polonais occupèrent alors Moscou et le Kremlin et secondèrent leur protégé qui prit le titre de czar. L’assassinat du lils de Boris signala le commencement du règne du faux Démétrius (1G05-1006J. Mais la domination de l’audacieux imposteur ne dura que treize mois. Sa prédilection pour la Pologne et pour le catholicisme romain excita un mécontentement qui éclata en une révolte où il perdit la vie. Pendant la période d’anarchie qui suivit, trois faux Démétrius abusèrent encore la nation, les seigneurs divisés se querellèrent, la Pologne et la Suède étendirent leurs frontières au détriment de la Russie. Une partie des boyards ayant été jusqu’à proclamer czar le prince polonais Wladislaw Wasa, on crut que les couronnes de Russie et de Pologne allaient être réunies sur une seule tête ; mais l’arrogance des Polonais qui étaient maîtres de Moscou et la différence des mœurs et de la religion firent échouer ce projet. Des conjurations, des trahisons et des assassinats remplirent Moscou de sang et y semèrent la défiance. Les boyards, fatigués de ces désordres, rappelèrent enfin leur - courage, chassèrent les Polonais du Kremlin et s’entendirent pour élire Michel Romanow, le jeune fils de l’évêque métropolitain de Moscou, qui descendait par sa mère de l’ancienne

famille des czars (1613). Une assemblée composée de députés de la noblesse, du clergé et des villes élabora une constitution en vertu de laquelle Michel (1613-1615) obtint un pouvoir absolu pour lui et ses descendants. Avec lui commence la dynastie des Romanow, à laquelle la Russie est redevable de sa prospérité et de son rang de grande puissance. La modération et la douceur de Michel le rendaient propre à guérir les blessures intérieures. Il régularisa les frontières par des traités de paix avec la Pologne et la Suède, il dut laisser plus d’une conquête à ces puissantes voisines, mais plus ,tard les Russes reprirent tout avec usure. Par la grande guerre de Pologne (§ 27), Alexis Romanow (1645-1676), fils de Michel, acquit déjà Smolensk et d’autres localités et obligea les Cosaques belliqueux à reconnaître la souveraineté de la Russie; mais il dut leur laisser le choix de leur helman et leur constitution militaire-démocratique. Alexis ouvrit au commerce des voies vers la Perse et la Chine, favorisa l’industrie et répandit la civilisation européenne. Son fils aîné Féodor (1676-1682) fit un grand pas vers la toute-puissance impériale en anéantissant le régistre généalogique (rosrad) sur lequel s’appuyaient les prétentions des familles nobles (1632). Après sa mort, les Strélitz changèrent, par un soulèvement, l'ordre de succession au trône établi par Féodor et conférèrent le pouvoir à l’imbécile Iwan II (1682-1689), dont la sœur Sophie, qui avait excité la révolte, fut nommée corégente; mais lorsque Pierre, fils cadet d’Alexis, eut atteint sa dix-septième année, il revendiqua son droit, fit enfermer sa sœur dans un couvent et prit d’une main ferme les rênes du gouvernement autocratique.

§ 83. Pierre le Grand (1689-1725). Le jeune czar Pierre était un homme extraordinaire; il était doué d’une élasticité qui semblait ne pouvoir jamais être paralysée et d’un amour de la vérité qui ne se laissait égarer par aucun préjugé politique ou religieux. Son ambition, si haute qu’elle fût, ne le porta jamais à la présomption ; son grand projet de monarchie ne lui inspira jamais la misérable avidité du conquérant ; dans l’exécution de tous ses desseins, il était aussi actif que constant. Les voyages, le commerce d’hommes de toute espèce, les

expériences personnelles lui servaient de moyens de culture. Le capitaine Lefort de Genève lui apprit le premier l'organisation des pays civilisés de l’Europe, ce qui lui inspira le désir d’introduire un ordre semblable dans sa patrie. Depuis lors, tous ses efforts tendirent à transformer en un État européen l’empire russe, qui avait été jusque-là un État asiatique. A cet effet, il favorisa l’immigration d'ouvriers, de marins et d’officiers étrangers, en dépit des préjugés nationaux de ses compatriotes; puis il entreprit, à la suite d’une ambassade qui avait Lefort pour chef, son premier voyage en Hollande et en Angleterre, pour y apprendre l’architecture navale (1697). A Saardam, non loin d’Amsterdam, il travailla chez un charpentier, et en Angleterre, il entra surtout en relation avec les marins sur les chantiers. Les ateliers des artistes et des artisans, les moulins, les digues, les machines enchaînaient l’attention du jeune souverain. En Angleterre, il fut tellement saisi d’admiration devant la marine, qu'il s’écria : Si je n’étais pas czar de Russie, je voudrais être amiral anglais! Lorsqu’il quitta ce pays pour se rendre par Vienne à Venise, il envoya dans sa patrie un grand nombre de marins, de chirurgiens et d’artistes. Mais à peine était-il arrivé à Vienne (1698), qu’un soulèvement des Slrélitz, qu’avaient provoqué les seigneurs hostiles aux nouveautés et aux étrangers, l’obligea à revenir en hâte. La révolte fut comprimée et les coupables punis avec la dernière rigueur. Les pendaisons et les décapitations durèrent plusieurs semaines; le czar même y mil la main. Son ambitieuse sœur Sophie, qui avait particulièrement trempé dans le soulèvement , languit jusqu’à sa mort (1704) dans un étroit cachot qui ne recevait la lumière que par une seule fenêtre grillée, devant laquelle Pierre fit planter les têtes des conjurés, en sorte qu’elle n’avait devant les yeux que les restes de ces infortunés. Car malgré ses efforts pour introduire en Russie la civilisation européenne, malgré le costume européen qu’il portait et qu'il prescrivit à ses sujets, Pierre resta un barbare adonné à l'eau-de-vie, grossier dans ses désirs et frénétique dans sa colère. Cette révolte favorisa son dessein de remplacer peu à peu l’organisation militaire de la Russie par l’organisan. • 1 1 )

tion européenne. Il institua deux gardes, créa une cavalerie dans la noblesse et forma une infanterie des recrues que les religieux et les seigneurs devaient lui fournir. Des ofliciers étrangers au service de la Russie exercèrent les troupes et perfectionnèrent l'artillerie. Ainsi, dans la guerre des Turcs, il put déjà prendre pied aux bords de la mer d’Asoxv, tandis que, par la paix de Carlowitz (§ 60), il enlevait à la Porte la ville d’Asow, conquise avec l’aide des généraux brandebourgeois, autrichiens et hollandais. Quel fut l’étonnement des Turcs, quand ils virent tout à coup entrer une frégate russe dans le port de Constantinople! Bientôt la guerre de Suède ouvrit aussi aux Russes la mer Baltique.

§ 84. Pologne . Lorsque le roi Jean Sobieski (§ 60) après avoir fait de vains efforts pour régler les conditions d’existence de la Pologne et refréner l’arrogance de la noblesse, fut mort, brisé par ses chagrins domestiques, une nouvelle lutte électorale s’ouvrit entre les partisans d’un prétendant français et le parti de l’électeur de Saxe, Frédéric-Auguste le Fort (169G). Celui-ci remporta la victoire, parce que les ressources qu’il avait tirées de la vente d’emplois et de villes surpassaient celles de son compétiteur. Frédéric-Auguste, célèbre par sa force physique, par sa galanterie et son faste, fut proclamé roi de Pologne le 28 juin 1697, après être entré dans le giron de l’Église catholique, à la grande joie de la cour de Rome, et avoir acheté un sceptre impuissant, au prix d’une renonciation à sa grande position de prince protestant en Allemagne, à l’amour et à la confiance d’un peuple fidèle. La noblesse polonaise, qui possédait seule des droits civiques, tandis que le paysan languissait dans une dure servitude et que la bourgeoisie ne parvenait pas à sortir de sa situation inférieure, profila de chaque lutte électorale pour étendre ses droits de corporation et restreindre le pouvoir royal par des capitulations ( pacta conventa) jusqu’à ce qu’enfin l’État eût pris la forme d’une république aristocratique, dans laquelle le chef élu n’était guère qui l’exécuteur des résolutions diétales. Les passions de parti, les confédérations, les délibérations orageuses qui ont rendu la diète de Pologne proverbiale, composèrent la vie politique; la nation

resla étrangère aux progrès de la culture européenne; elle persista dans les formes du moyen âge avec leur séparation rigoureuse des classes, tandis que le reste de l’Europe s'efforcait de renverser ces bornes et d’amener une fusion de tous les citoyens. Le haut clergé partageait les privilèges de la noblesse, le bas clergé avait l’ignorance et la superstition des serfs; les juifs nombreux et malpropres étaient en possession du petit commerce et du peu d’industrie. Les neuf dixièmes des habitants étaient des paysans livrés à l’arbitraire de leurs seigneurs. Les corvées augmentèrent jusqu’à quatre jours par semaine; la brutalité de la dépendance personnelle dépassait toute mesure.

§ 85. Marche triomphale de Charles XII . L’alliance conclue, Frédéric Auguste s’avança avec une armée saxonne vers les frontières de la Livonie (1699), où la noblesse, sous la conduite de Patkul, semblait disposée ù se soustraire à la domination de la Suède, et menaça Riga, tandis que les Russes envahissaient l’Esthonie et assiégeaient Narwa et que Frédéric IV de Danemark attaquait le duc de Holstein-Gottorp. Mais combien l’Europe s’étonna devoir le jeune roi de Suède déployer subitement un remarquable talent militaire. Indigné des procédés injustes de ses adversaires, il fit voile promptement vers l’île de Seeland (1700) avec sa brave armée et une flotte augmentée de vaisseaux anglais et hollandais ; il assiégea aussitôt Copenhague et répandit un tel effroi parmi les Danois, que le roi - Frédéric, au bout de quelques semaines, renonça, par la paix de Travendal (18 août), h l’alliance contre la Suède et promit de dédommager le duc de Holstein. Le noble désintéressement avec lequel Charles

refusait tout avantage personnel, accrut l’admiration pour le jeune héros, et la discipline sévère de son armée lui gagna l’affection des peuples. Charles tourna ensuite ses armes contre ses autres adversaires. Le 30 novembre, avec 8,000 Suédois, il battit, devant Narwa, l’armée russe dix fois plus forte et prit 105 canons. Il laissa fuir la plupart des prisonniers. Puis, il se dirigea vers la Courlande en passant par la Livonie d’où les Saxons s’étaient retirés avant son arrivée, dispersa une armée russesaxonne et menaça les Polonais d’une guerre s’ils refusaient de déposer leur roi. La « République » de Pologne déclara qu’elle n’avait ni approuvé ni secondé l’invasion de Frédéric Auguste en Livonie, mais elle repoussa la prétention du roi de Suède et demanda la reconnaissance de sa neutralité. Charles persista obstinément dans son projet d’enlever la couronne à l’électeur de Saxe qui, en attendant, avait renouvelé son alliance avec le czar*(1701). Sans s’engager dans des négociations avec lui, il s’avança en Pologne et se trouva en peu de jours devant Varsovie (1702). La bourgeoisie tremblante lui remit les clefs de la capitale et paya la contribution de guerre qui lui fut imposée. Après la victoire remportée à Clissow sur l’armée saxonne-polonaise, victoire qui coûta la vie à son beau-frère, le duc de Holstein-Gottorp, Charles prit aussi possession de Cracovie (juillet) et poursuivit ensuite ses adversaires dans la Prusse polonaise, en repoussant toutes les représentations de ses amis, tous les projets de médiation des Polonais désunis, toutes

les propositions de paix de Frédéric Auguste. Lublin, Pultusk, Thorn, Elbinget Dantzig tombèrent l’année suivante (1703) entre ses mains, en sorte qu’il eut la grande partie de la république en son pouvoir et qu’il put réclamer avec plus de succès la détronisation de l’électeur. Le parti hostile aux Saxons, le cardinal primat en tête, déclara, dans une assemblée tenue à Varsovie, le roi Frédéric Auguste déchu, parce qu’il avait engagé la Pologne dans une guerre fatale et introduit, malgré la capitulation, des troupes saxonnes dans le pays. Le protégé de Charles, Stanislas Lesczinski , vayvode de Posen, fut ensuite proclamé roi dans une assemblée électorale entourée de soldats suédois (12 juillet 1704). Frédéric Auguste était parvenu à faire échouer le plan primitif du roi de Suède de placer la couronne sur la tête d’un fils de Jean Sobieski, qui habitait aux environs de Breslau ; il le fit arrêter soudainement et emmener à Leipzig. Mais quoique Stanislas eût été couronné l’année suivante par l’évêque de Lemberg, sa position ri’était nullement assurée; car ce n’était pas seulement un parti saxon, mais aussi un parti russe qui était contraire à son élévation, et Pierre, aussi bien que Frédéric Auguste, levait des troupes considérables pour renverser le protégé de leur ennemi. Stanislas ne pouvait donc se maintenir que par le succès persistant des armes suédoises.

§ 86. Charles XII en Saxe. Pour empêcher la jonction projetée des Russes et des Saxons, Charles s’avança péniblement en Galicie et conquit Lem-

berg. Frédéric Auguste s’en prévalut pour marcher en hâte sur Varsovie dont il s’empara et dont il châtia la défection. Mais lorsque Charles accourut au secours de la capitale, les Saxons durent de nouveau céder ; leur général Schulenbourg fit une retraite si savante, qu’ils arrivèrent au delà de l’Oder sans avoir souffert aucun dommage de la part des Suédois qui les poursuivaient. Charles se tourna ensuite vers la Lithuanie et la Volhynie d’où il obligea les Russes à se retirer, malgré les difficultés et les fatigues que lui occasionnèrent l’hiver, le sol marécageux, la pauvreté du pays et les forces supérieures de l’ennemi. Son brave général Rhenskjœld ayant battu les Saxons à Fraustadt (13 février 1706), il réunit les deux armées pour attaquer Frédéric Auguste dans son propre pays. Il s’avança par la Silésie en Lusace, et se trouva bientôt au cœur de la Saxe, qui fut horriblement maltraitée, malgré la sévère discipline de Charles. Les habitants du plat pays s’enfuirent dans les villes ; la famille royale chercha un abri à l’étranger, et quoique Auguste , pour sauver sa patrie, eût consenti à la honteuse paix d’Altranstædt (24 septembre 1706), par laquelle il s’engageait à renoncer pour lui et ses successeurs à la couronne de Pologne, à dissoudre son alliance avec le czar, à mettre en liberté les fils de Sobieski et à livrer l’agent de Pierre à la cour de Saxe, le Livonien Patkul, au roi de Suède qui le fit mourir cruellement sur la roue (10 octobre 1707), les troupes ennemies restèrent encore toute une année en Saxe, au grand dommage du pays, qui eut

beaucoup à souffrir, non seulement des logements militaires et des impôts de guerre, mais encore de la prodigalité de la cour de Dresde.

Le règne de Frédéric Augusle II fut désastreux pour la Saxe. La corruption des gentilshommes pour obtenir un simulacre de couronne, l’entretien d'une garde royale, la guerre malheureuse et le faste de l’électeur nécessitèrent des dépenses au dessus des ressources du pays. Pendant que les états approuvaient en soupirant les hauts impôts et que le paysan appauvri mourait presque de faim, l’électeur allait de fête en fête et dissipait des sommes énormes dans ses châteaux de plaisance, sans compter ce que lui coûtait l'entretien de ses maîtresses et de ses enfants naturels. Charles XII formait un contraste remarquable avec l’électeur; il avait une nature complète de soldat; sa sobriété allait si loin qu'il s’abstenait de toute boisson spiritueuse et se contentait en campagne de la maigre nourriture de l’armée; en été comme en hiver il portait le même costume simple, un long habit d’uniforme à boutons de cuivre et de grandes bottes à l’écuyère ; dans les marches et au combat, il se soumettait aux plus grandes fatigues et aux plus grandes privations et s’exposait aux plus grands dangers; il évitait le commerce des femmes ; la vie des camps avait seule du charme pour lui; le tumulte de la bataille, le sifflement des balles, le hennissement des chevaux plaisaient plus à ses oreilles que le bruit des opéras et des concerts. — Dans son embarras (§ 74), Louis XIV aurait volontiers fait alliance avec le roi de Suède; mais Charles XU haïssait la tyrannie du roi de France et ses violences contre les huguenots, lui protestant zélé qui, à la même époque, s’employait auprès de l’empereur en faveur de ses coreligionnaires en Silésie et, secondé par les circonstances, obtenait quelques concessions religieuses.

§ 87. Pultawa. Tandis que Châties XII poursuivait obstinément son dessein de détrôner Frédéric

22 i HISTOIRE MODERNE.

Auguste, Pierre profita de l’absence des troupes suédoises pour s’emparer de l’Ingermanie et d’une partie de la Livonie et de l’Esthonie, et pour prendre pied sur le littoral de la mer Baltique. Il construisit les forteresses de Schlusselbourg et de Cronstadt, fit dessécher par des serfs, avec des peines indicibles, les marais de la Néwaetjeta les fondements de la nouvelle résidence de Saint-Pétersbourg (1703). Des nobles, des marchands et des artisans durent s’y transporter avec leurs familles, de Moscou et d’autres villes ; on encouragea également l’immigration d’étrangers. Bientôt des vaisseaux hollandais remontèrent la Néwa et établirent des relations directes avec la Russie. — Le czar eut sujet de craindre pour sa nouvelle création, lorsque Charles XII, qui avait surpris son ancien adversaire par une visite inattendue, vint de Dresde en Pologne pour tourner ses armes victorieuses contre son dernier et son plus puissant ennemi. Mais par bonheur pour Pierre, Charles, au lieu de porter la guerre dans les pays de la Baltique, résolut de marcher sur Moscou et de pénétrer au cœur de la Russie. Il enleva Grodno et Wilna, traversa la Bérésina et prit la route de Smolensk (1708). Aucune armée russe ne put résister au roi téméraire qui franchissait des fleuves et des marais sans chemins. Cependant il y eut un retour dans la carrière de Charles. Au lieu d’attendre son général Lœwenhaupt, qui se dirigeait vers lui avec des troupes fraîches et qui apportait des vêtements et des provisions à l’armée épuisée, il se laissa persuader par l’ancien hetman

des Cosaques, Mazeppa, qui voulait s’affranchir, avec le secours de la Suède, de la souveraineté de la Russie, et qui promettait au roi des troupes auxiliaires et des vivres abondants, d’entreprendre une marche des plus pénibles h travers les forêts et les steppes immenses de l’Ukraine. Les Russes eurent ainsi l’occasion de diriger toutes leurs forces contre Lœwenhaupt, et malgré les preuves brillantes que celui-ci donna de son talent de général, il ne put atteindre le roi qui se hâtait de marcher en avant, qu’après avoir sacrifié toute son artillerie, ses bagages et ses provisions. Aux pluies d’automne qui engendraient des maladies et détruisaient les chemins, succéda un hiver extrêmement rude (1708-9). Néanmoins Charles poursuivit sa marche malgré toutes les représentations. Quoique les promesses de Mazeppa ne se fussent pas réalisées, et que les Cosaques se montrassent peu soucieux de se soustraire au protectorat de la Russie, il courait à sa perte avec une aveugle opiniâtreté. Beaucoup de ses soldats aguerris succombèrent aux rigueurs de la saison; des milliers d’hommes eurent les mains ou les pieds gelés; les troupes ennemies qui les poursuivaient et profitaient pour les attaquer de chaque position désavantageuse , paralysaient le courage de l’armée, et la diminution des subsistances brisait les forces des plus robustes. Enfin Charles résolut de faire le siège de la forte capitale de Pultawa; mais le manque d’artillerie fit traîner les opérations en longueur; au bout de quelques mois, Pierre lui-même arriva devant Pultawa avec une

armée imposante et obligea le roi de Suède, qui avait reçu une blessure au pied peu de temps auparavant, à se mesurer avec lui. La bataille de Pultawa, (8 juillet 1709) fut décisive contre la Suède. Rhenskjœld qui en avait réglé le plan, Piper et un grand nombre d’officiers du plus haut grade, furent faits prisonniers; les bagages et la riche caisse militaire tombèrent dans les mains de l’ennemi. Charles XII, vainqueur de trois rois, ne fut plus qu’un fugitif abandonné ; il ne parvint que par une fuite des plus fatigantes à se sauver avec 2,000 compagnons dans une steppe sans abri sur le territoire de la Turquie, et il venait à peine de traverser heureusement la rivière frontière du Bug près d’Oczakow, lorsque les Russes arrivèrent sur l’autre rive. Lcewenhaupt rassembla le reste des fuyards ; mais comme l’absence de vivres et d’artillerie empêchait toute retraite, il se rendit avec 16,000 hommes. Aucun des braves soldats ne revit sa patrie ; ils furent dispersés dans le vaste empire et moururent, les uns dans les mines de la Sibérie, les autres sur les chemins, où ils mendiaient. Ainsi fut anéantie l’armée héroïque, aussi admirable dans les souffrances que dans les batailles.

§ 88. Charles XII en Turquie . Charles XIÏ fut accueilli avec considération et traité généreusement par les Turcs. Dans son camp devant Bender il vécut royalement comme l’hôte du sultan. Mais l’idée de retourner vaincu et sans armée dans ses États, répugnait à son âme orgueilleuse. II. voulut contraindre les Turcs à faire la guerre à la Russie et

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traverser ainsi à leur tête les États de ses ennemis. Pendant qu’il perdait à cet effet son temps et ses forces et qu’il employait tous les moyens pour ga-* gner à ses projets les Turcs qui avaient de l’éloignement pour la guerre, ses trois adversaires renouvelèrent leur alliance contre la Suède. Frédéric Auguste déclara le traité d’Altranstædt non avenu et, après l’expulsion de Stanislas Lesczinski, reprit possession du trône avec l’assistance de la noblesse polonaise; le czar Pierre étendit ses conquêtes de la mer Baltique sur l’Esthonie, la Livonie et une partie de la Finlande, et le roi de Danemark débarqua sur les côtes de Schonen d’où cependant il fut bientôt repoussé par une petite troupe de paysans sous le commandement ds Stenbock. Enfin, le projet de Charles XII sembla sur le point de se réaliser. Son plénipotentiaire à Constantinople, l’habile Polonais Poniatowski parvint par des intrigues de cour à obtenir l’éloignement de deux grands visirs et la déclaration de guerre contre la Russie. Déjà une armée turque s’avançait dans la Moldavie (1711) où le czar s’était laissé attirer par les promesses de l’hospodar, comme Charles s’était laissé entraîner dans l’Ukraine par Mazeppa. Sur le Pruth, l’armée russe se trouva dans une situation si déplorable, qu’elle aurait été faite prisonnière sans coup férir, si la femme de Pierre, Catherine, qui, d’ancienne esclave du ministre Menzikoff s’était élevée au rang de souveraine de toutes les Russies, n’avait pas découvert le moyen d’amener, par la corruption, le grand visir à conclure une paix par laquelle Pierre

ne s’engagea qu’à restituer Azow, à raser les fortifications de Taganrog et à permettre au roi de Suède de traverser ses États. Charles XII écuma de rage en voyant reculer plus que jamais le but dont il se croyait si près. Pourtant il persista dans ses desseins et resta à Bender, ou plutôt à Warnitza, même après que la Porte lui eut refusé l’hospitalité, lui eut retiré les secours pécuniaires qu’elle lui avait offerts jusque-là et lui eut ordonné de quitter le territoire turc. 11 se fit payer les frais du voyage et resta cependant. Enfin, les janissaires assiégèrent son camp, incendièrent ses baraques où il se défendit comme un lion et le firent enfin prisonnier (18 février 1714). Il resta plus de dix mois encore en Turquie et consuma ses forces dans un puéril entêtement. Aussi commença-t-on à le regarder comme fou. Ce fut seulement quand on lui apprit que les possessions allemandes jusqu’à Stralsund et Wismar étaient aussi entre les mains des ennemis et que les Suédois avaient l’intention de nommer un régent, qu’il quitta la Turquie où il avait séjourné cinq ans et arriva tout à coup devant les portes de Stralsund (27 novembre 1714) après un voyage de quatorze jours qu’il avait poursuivi sans interruption, la plupart du temps à cheval, à travers la Hongrie et l’Allemagne.

§ 89. Mort de Charles XIL Pendant ce temps, les Suédois avaient courageusement résisté à leurs nombreux ennemis. Pour la deuxième fois, Stenbock vainquit à Gadebusch l’armée danoise, vingt fois plus forte que la sienne (20 décembre 1712), conquit

LE NORD ET LEST DE l/fiUROPE.

et brûla Altona (1713); mais ayant pénétré plus avant à travers le Holstein, il fut fait prisonnier et resta jusqu’à sa mort (1717) enfermé dans un étroit cachot à Copenhague. Comment le pays affaibli par quatorze années de guerre et dépouillé de ses provinces les plus fertiles , aurait-il pu soutenir ia lutte contre les forces combinées des cinq États voisins (car la Prusse et le Hanovre se joignirent aussi aux autres confédérés)? C’est pourquoi Charles, après les plus grandes fatigues et le sacrifice de ses plus vaillantes troupes, dignes d’un meilleur sort, dut rendre la ville de Stralsund et retourner en Suède (décembre 1715). Toute la Poméranie, avec l’île de Rugen conquise par le brave Léopold de Dessau, tomba aussitôt au pouvoir de la Prusse. La Suède perdit aussi Wismar, sa dernière possession en Allemagne. Le roi obstiné ne voulait cependant pas encore entendre parler de paix. D’après le conseil de l’inventif et intrigant baron de Gœrtz, qui était passé du service holsteinois à celui de la Suède, et qui était partisan de la continuation de la guerre, afin d’obtenir une paix avantageuse, le roi, pour couvrir les frais de nouveaux armements, fit frapper de la monnaie de bas aloi qu’il distribua avec toute sa valeur nominale (1716); puis, au mois de février, il s’avança en Norwége. Mais le climat, la nature et la bravoure des habitants lui opposèrent tant de difficultés, qu’il fut bientôt obligé de faire retraite. Gœrtz chercha alors à négocier une paix spéciale avec l’empereur, qui était mécontent de ce que l’électeur de Hanovre

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