‹ Histoire moderne (volume 3)Chapitre 7 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

(Georges I er d’Angleterre) se fût mis en possession de Brême et de Verden; en même temps il prépara avec Alberoni (§ 80) un complot pour rétablir les Stuarts sur le trône d’Angleterre; mais avant la fin des négociations avec Pierre (1718), Charles XII, que l’inquiétude poussait sans cesse en avant, entra de nouveau en Norwége avec deux corps d’armée : le plus petit, conduit par Armfeld, dirigea ses attaques contre Drontheim, mais il dut se retirer sans avoir rien fait, à cause de la rigueur de l’hiver (janvier 1719) et succomba au froid, à la faim et h la fatigue sur les montagnes couvertes de neige et de glace. Avant qu’il eût gravi les hauteurs du nord, le roi avait trouvé la mort devant les murs de Frédéricshall, qu’il avait assiégés au milieu de l’hiver. Il fut tué la nuit, tandis qu’adossé à un parapet, il regardait les ouvriers dans les tranchées (11 décembre 1718). La balle qui mit fin à ses jours venait sans doute d’un assassin. La mort de Charles eut pour conséquences en Suède une réforme de la constitution, une série de traités désavantageux avec les puissances coalisées et l’assassinat juridique du ministre Gœrtz.

Situation intérieure .

§ 90. Suède. La noblesse suédoise, fatiguée depuis longtemps du despotisme militaire, profita de la querelle de succession au trône pour rentrer dans les droits qui lui avaient été enlevés par Charles XI. Avant que la sœur cadette de Charles XII, Ulrique-Éléonore et son époux Frédéric de Hesse- Cassel fussent élevés au trône par les états qui s’attribuèrent

de nouveau leur ancien droit électoral et écartèrent l’héritier légitime Charles-Frédéric de Holstein-Gotlorp, fils de la sœur aînée de Charles XII, ils durent renoncer au pouvoir absolu et non seulement consentir au rétablissement de l’ancienne constitution, mais encore accorder au conseil d’État aristocratique nouvellement institué une position tellement indépendante, que celui-ci devint peu à peu une corégence. Comme comité permanent des états, auxquels la souveraineté fut attribuée, le conseil d'État n’était responsable que devant ceux-ci. 11 en résulta que, petit à petit, toute l’autorité gouvernementale appartint au conseil d’Élat qui décidait à la majorité des voix; le titre de roi ne fut plus qu’un vain honneur. La constitution de la Suède devint une oligarchie oppressive ; le conseil d’État, au sein duquel le roi n’avait que deux voix, prononçait sur toutes les affaires du gouvernement et pourvoyait aux emplois supérieurs de l’armée, de la justice et de l’administration. Gœrtz, le conseiller détesté de Charles XII, fut la première victime du parti de la noblesse qui, vraisemblablement, avait aussi été l’auteur de l’assassinat du roi. Sans avoir été convaincu des crimes d’État dont on l'accusait, il fut condamné à mort à la suite d’une procédure injuste et très partiale, et exécuté d’une d’une manière cruelle. Afin que le conseil d’État pût jouir en paix du pouvoir qu’il venait d’acquérir, il conclut avec les puissances liguées contre la Suède des traités de paix (1719-21) pour la conclusion desquels la noblesse consulta plus son égoïsme que l'intérêt et l'honneur du pays. Depuis lors la Suède disparut du nombre des grandes puissances et la Russie y occupa sa place.

§ 91. Russie. Leczar, qui prit désormais le titre d'empereur, avait acquis par la paix les riches provinces d’Ingermanie, d’Esthonie, de Livonie et une partie de la Carélie ; il avait ouvert deux mers à sa marine nouvellement créée, fait de Saint- Pétersbourg, plus rapprochée que Moscou de la culture européenne, le siège du gouvernement et la capitale de l’empire. Pierre facilita les rapports sur son territoire immense en construisant des canaux et des chaussées; des relations commerciales furent nouées avec les États maritimes de l’étranger,

et à cet effet des ports furent créés et la navigation fut encouragée. L’industrie et les manufactures furent particulièrement favorisées, et des mines nouvellement creusées augmentèrent la richesse intérieure du pays. Il en résulta qu’à la fin de la guerre de vingt-deux ans, la Russie fut non seulement libre de dettes, mais capable financièrement d’entreprendre immédiatement après une guerre commerciale contre la Perse (1722-24). Toute l’administration de l’empire fut aussi transformée par Pierre. Au lieu de l’ancienne cour de boyards, le Sénat dépendant de l’empereur et nommé par lui devint la cour supérieure de Saint-Pétersbourg, et dans les ukases il ne fut plus fait mention dorénavant de l’approbation des boyards à la volonté du souverain. Dix nouveaux conseils de gouvernement ayant un cercle d’action déterminé dirigèrent l’administration dans les provinces. Une police organisée sur le modèle de la police française protégeait la capitale; malheureusement Pierre s’imagina qu’une chancellerie d'inquisition était également nécessaire à une bonne police, et il laissa subsister cette horrible institution fondée par lwan Wasiliewitch. Les rapports du servage furent égalemènt réglés d'une manière fixe, et les seigneurs obtinrent la faculté non seulement de vendre les paysans avec le sol, mais aussi de les appliquer, à leur gré, aux travaux domestiques ou manufacturiers. Une Académie des sciences fut fondée à Saint-Pétersbourg ; mais le peuple inculte ne tira aucun profit de ses recherches. L’une des innovations les plus fécondes de Pierre fut la suppression du patriarcat (1700) et l’érection du saint-synode qui recevait des instructions de l’empereur, son président. Depuis ce moment, l’Église et l’État se trouvèrent sous un régime militaire. Si Pierre avait exécuté son projet de donner à tout l’empire un code général, l'organisation de l’État aurait été complète. — Malgré tout ce qu’il fit pour civiliser son pays, Pierre lui-même resta jusqu'à la fin de sa vie un despote adonné à l’ivrognerie et aux plaisirs grossiers. Un second voyage qu’il fit en Allemagne, en Hollande et en France, avec l’impératrice Catherine, montra à quel point les mœurs russes étaient encore en arrière de la culture européenne; la conduite

de Pierre envers son fils unique Alexis, sur lequel il avait reporté l’aversion que lui avait inspirée sa mère répudiée, atteste la dureté de cœur du puissant autocrate. Alexis avait perdu l’amour de son père par son indocilité; il avait critiqué les innovations de Pierre, s’était entouré d’amis de l'ancien régime et avait exprimé l’intention de transférer de nouveau sa résidence à Moscou. En vain Pierre chercha à le rendre sympathique à la civilisation européenne en lui faisant épouser une princesse allemande; il persista dans son sentiment et finit par s’enfuir de l’empire. Pierre, soucieux du maintien de ses institutions, le fit arrêter; il fut ramené dans sa patrie et condamné à mort. On ignore si Alexis fut supplicié ou s’il mourut avant l’exécution du jugement (1722). Un ukase laissa alor3 à l’empereur régnant le soin de désigner son successeur. Ainsi la notion de légitimité disparut de l’empire; la succession au trône devint arbitraire, dépendante du caprice du czar.

La mort de Pierre le Grand (1725) amena une série de gouvernements chancelants et de changements de règnes orageux, qui rappellent l’empire de Rome et de Byzance. MenzikoiT qui s’était élevé de la condition la plus basse au rang de favori de l’empereur et de ministre tout-puissant, procura la couronne à son ancienne servante, l'impératrice Catherine (1725-1727) et exerça sous son nom un pouvoir absolu ; et lorsque Catherine I r * mourut, après avoir, par le conseil de Menzikoff, désigné pour son successeur Pierre 111(1727-1730), fils mineur d’Alexis, cet ambitieux homme d’État s’empara de la régence et songea à faire entrer la couronne impériale dans sa famille par le mariage de sa fille avec le jeune prince. Mais Dolgoroucki, seigneur et compagnon de chasse de Pierre II, renversa l’audacieux parvenu. MenzikoiT passa avec sa famille le reste de ses jours en Sibérie et, de ses millions, il ne garda qu’une petite pension. Le chagrin le précipita bientôt au tombeau (1729). La domination de Dolgoroucki, qui, en sa qualité de chef du conseil d’État, dominait le sénat et les conseils du gouvernement presque aussi complètement que l’avait fait Menzikoff, ne fut pas non plus de longue durée. Avant même l’accomplissement du mariage projeté entre l’empereur et une sœur d’Iwan Dol-

goroucki, Pierre II mourut, et la nièce de Pierre le Grand, Anne, duchesse douairière de Courlandc, qui lui succéda (1730-1740) ne respecta pas longtemps la capitulation par laquelle les Dolgoroucki et leurs partisans espéraient affermir leur règne oligarchique. Confiante dans les vœux du peuple et de la basse noblesse qui voyaient avec envie la propondérance de ces familles aristocratiques, elle anéantit la capitulation restrictive, rétablit l’absolutisme impérial et se reposa entièrement sur son favori Biron à qui elle conféra le titre de duc de Courlande, et sur les deux Allemands énergiques Ostermann et Munnich. Les Dolgoroucki et les Galitzin furent éloignés de la cour, et comme ils firent de nouvelles tentatives pour ressaisir leur pouvoir perdu, ils finirent leurs jours, les uns sur l’échafaud, les autres en Sibérie. Ostermann dirigea ensuite les affaires étrangères, et Munnich, formé à l’école du prince Eugène, rendit à l’armée et à la marine leur ancien éclat. Dans la guerre contre les Turcs, conduite en commun avec l’Autriche, Munnich fit preuve d'un grand talent, mais il sacrifia des milliers d’hommes à l’exécution de ses plans hardis. Il conquit la Crimée et occupa la Moldavie, et quoique la paix nonleuse que l’Autriche conclut précipitamment à Belgrade (§ 90) obligeât aussi la Russie à rendre ce qu’elle avait conquis, à l’exception de la ville d’Azow regagnée , Munnich avait montré par quelle voie la Russie pouvait étendre ses frontières. Anne choisit pour successeur le fils de sa nièce du même nom, Iwan alors âgé de quelques mois seulement; son favori Biron devait avoir la régence pendant la minorité. Mais Munnich , fatigué du parvenu incapable et arrogant, amena sa chute. Biron partit pour la Sibérie et les parents d’Iwan (Anne et son époux Antoine Ulrich de Brunswick-Lunebourg) prirent la régence et conférèrent à Munnich le titre de premier ministre. La discorde affaiblit pourtant leur pouvoir et favorisa le dessein conçu par Lestocq, le médecin français de la princesse Élisabeth, fille cadette de Pierre le Grand, de placer celle-ci sur le trône. Avec l’aide de la garde impériale qu’Élisabeth avait gagnée par une basse familiarité, s’accomplit en une seule nuit (décembre 1741) la révolution qui fit

arriver Élisabeth à l’empire, plongea lwan et ses parents en prison et conduisit Munnieh et Ostermann en Sibérie. Sous le règne de la voluptueuse Élisabeth (1741-1762) l’immoralité, qui avait déjà gagné la cour de Saint-Pétersbourg pendant l’administration d’Anne et de sa nièce, arriva à son plus haut degré. La domination des favoris ne fut pas moins funeste à la Russie que celle des maîtresses qui, en France, détruisait le bien-être ei renversait les bases morales de l’État. Le désordre se mit dans les finances; toutes les institutions d’utilité générale tombèrent en désuétude. Élisabeth abandonnait le gouvernement à ses favoris et n’écoutait que ses passions, même dans les affaires d'État les plus importantes. Chez elle, les exercices de dévotion alternaient avec les excès et les déportements. Lestocq, qui travaillait dans l’intérêt de la Prusse, fut renversé à son tour (1748) et envoyé en Sibérie par l’ingrate souveraine. Bestucheff dirigea alors les affaires à l’avantage de l’Autriche. La mort d’Élisabeth et l’avénement de Pierre III amenèrent une nouvelle transformation. Ainsi se vérifia ce mot horrible • La constitution russe est despotique, mais tempérée par l’assassinat.

Alexis f 1676.

Fcoiior, 1676 82. lwan II, 1682-80.

Pierre 1", 1680-1725.

Catherine, épouse do duc de Mcrklcmhourg-Schwérm.

Anne,

épouse d’Anloinc-Ulrich de Brunswick.

lwan 111, f 1764.

Anne,

ép. de Frédéric-Guillaume, duc do Courlande, 1730-40.

Alexis. Anne, Élisabeth,

épouse de Charles-Frédéric 1741-62.

de UolsIcin-GoUorp.

Pierre II,

Pierre 111, f 1762.

§ 92. Pologne. Après son rétablissement, Frédéric-Auguste II chercha à étendre l’autorité royale, avec le secours de ses Saxons et de ses alliés; mais cette tentative échoua contre la résistance de la noblesse. Une confédération générale l’obligea à éloigner les troupes saxonnes du royaume. Il réussit d’autant mieux dans son projet de se rendre maître de la noblesse et d’étouffer l’esprit militaire par l’accroissement du luxe et la corruption des mœurs. L’amour du faste, transplanté de Paris à Dresde et de Dresde à Varsovie, les débauches et les excès détruisirent toute énergie morale parmi la noblesse polonaise et furent d’autant plus funestes, qu’un raffinement extérieur s'alliait à la rudesse intérieure et à l’irritabilité sensuelle. La corruptibilité devint si générale qu’elle cessa .d’être un vice déshonorant; delà culture européenne qui, partout ailleurs, faisait des pas de géant, la Pologne ne prit qu’un vernis superficiel, l’influence des femmes et la vanité entretenue par la fondation de l'ordre de TAigle blanc; tandis que, dans toute l’Europe, les efforts intellectuels étaient dirigés vers la tolérance religieuse et la suppression des différences confessionnelles, en Pologne l’esprit de persécution se joignit encore aux autres maux. Contrairement à la paix d’Oliva (§ 27), l’aristocratie, menée par les jésuites, chercha (1717) à enlever aux dissidents, qui passaient pour des partisans de la Suède, les droits civils et religieux dont ils étaient en possession depuis deux siècles. Une loi inconstitutionnelle leur défendit de bùtir des églises, et lorsque, dans la ville protestante de Thorn, la haine générale contre les manœuvres des disciples de Loyola éclata en un soulèvement populaire contre le collège des jésuites (1724), l’ordre prouva sa puissance par la vengeance terrible qu’il lira du magistrat et de la ville. Les deux bourgmestres Uœsner et Zernecke, avec plusieurs bourgeois des plus considérés, moururent sur l’échafaud ; l’Église métropolitaine dut être cédée aux catholiques et la bourgeoisie ne parvint à apaiser la colère des jésuites qu’en payant une forte indemnité. Peu de temps avant la mort de Frédéric-Auguste II, qui n'osait prendre aucune mesure en faveur de ses anciens coreligionnaires pour ne pas avoir l’apparence de tenir secrètement à

la doctrine de Luther, tous les dissidents furent exclus de la représentation nationale aussi bien que de tous les emplois publics (1733). Faut-il s'étonner que, dans de pareilles circonstances, les dissidents tournassent des regards d'espérance vers la Russie qui s’entendit à profiter de cette dissension?

§ 93. La guerre de, succession en Pologne . (1733 et 1734). Après la mort de Frédéric Auguste, la noblesse assemblée dans une « convocation, » jura de ne reconnaître pour roi qu’un indigène (Piast) et remit le sceptre entre les mains de Stanislas Lesczinsky qui était arrivé sous un déguisement de l’Alsace à Varsovie. Celui-ci, depuis sa fuite (§ 88), avait vécu péniblement, jusqu’au moment où le mariage de sa fille avec Louis XV de France le tira du besoin. Mais la Russie et l’Autriche favorisèrent les prétentions du fils de Frédéric Auguste qui portait le même nom que son père, tant pour écarter de la Pologne l’influence de la France, que parce que l’électeur offrait des avantages aux deux cours : à l’Autriche la confirmation de la Pragmatique Sanction (§ 99), à la Russie, le titre de duc de Courlande pour Riron (§ 91). Stanislas Lesczinsky, quoique reconnu par la majorité de la nation polonaise et assuré de l’appui de la France, n’eut pas le courage de tenir tête ù son compétiteur proclamé roi à Prague, avec le secours de la Russie, par quelques gentilshommes et prélats; il s’enfuit h Dantzig où il attendit longtemps en vain une assistance de la France. Lorsque enfin le pacifique cardinal Fleury fut en état d’envoyer quelques vaisseaux, ces petites forces ne furent pas capables de repousser les Russes des

murs de Dantzig. Stanislas s’enfuit, sous le costume d’un paysan, à Kœnigsberg et de là en France, et il abandonna la couronne de Pologne à son rival. Dantzig fut rudement châtiée. Stanislas, homme aimable, mais sans énergie ni caractère, renonça à toutes prétentions au trône de Pologne et obtint le duché de Lorraine, dont le gouvernement convenait mieux à son tempérament. Pour détourner la France de la guerre dont elle menaçait l’Autriche sur le Rhin et en Italie et obtenir son accession à la Pragmatique Sanction, Charles VI consentit à des conditions de paix très défavorables, en vertu desquelles François Étienne, duc de Lorraine et gendre de l’empereur, échangea son pays héréditaire contre la Toscane dont le trône était devenu vacant par l’extinction de la maison de Médicis ; la Lorraine échut à Stanislas et, après sa mort, à la France; le royaume de Naples et de Sicile fut abandonné au prince espagnol don Carlos (§ 79).

Stanislas gouverna environ vingt-neuf ans, avec le titre de roi, à Luneville et à Nancy; aimé et estimé de ses sujets, il fut le patron des jésuites, le bienfaiteur des pauvres, le protecteur des arts et des sciences. La Pologne, au contraire, alla au devant de sa ruine complète sous le règne de Frédéric-Auguste III. La diète dite « de Pacification (1736) » déclara infâme et hors la loi quiconque introduirait dans le royaume des armées étrangères (donc saxonnes aussi) sans un consentement exprès de la république, et aggrava les lois contre les dissidents, de crainte que le roi n’eût encore quelque inclination pour la foi de sa jeunesse. Les dissentiments entre les grandes familles dégénérèrent en luttes ouvertes. Toute la grossièreté du moyen âge

régnait dans les masses, et les grands, dont la seule culture ne provenait que de voyages en France, pouvaient rarement avoir du patriotisme et du caractère véritable. Comme le roi et son ministre Brühl briguaient la faveur de la Russie, l'influence de cette voisine menaçante devint de plus en plus puissante.

§ 94. Prusse. Frédéric- Guillaume (1640-88), le grand-électeur de Brandebourg, donna à ses États une impulsion vigoureuse en rapprochant du pays principal, pour former un tout, les provinces de Prusse et de Clèves (§ 27, 3) échues à la maison électorale depuis le commencement du dix-septième siècle, en favorisant les immigrations de pays civilisés (huguenots français) dans des contrées dépeuplées par la guerre de Trente ans, en encourageant l’industrie et les arts de la paix, en organisant une armée importante qui assura au pays une position indépendante. Ce prince intelligent et énergique eut pour successeur son fils Frédéric 111 (1688-1713) qui regardait comme le plus haut triomphe de la majesté terrestre l’éclat extérieur dont Louis XIV avait entouré la cour de Versailles. Il attachait la plus haute importance à avoir un train de cour fastueux, des équipages, des écuries, des fêtes et des cérémonies somptueuses. Il portait envie aux électeurs de Hanovre et de Saxe qui avaient obtenu une couronne royale, faveur inappréciable à ses yeux. Aussi sa joie fut-elle grande lorsque l’empereur Léopold se montra disposé à lui conférer le titre de roi en retour d'une promesse de concours actif dans la guerre de la succession d’Espagne. Après un couronnement solennel à Kœnigsberg, suivi de fêtes magnifiques (fondation de l’ordre de l’Aigle noir), le nouveau roi Frédéric I" fit une entrée brillante dans la ville de Berlin dont il chercha à faire une résidence digne d'un roi par la construction d’édifices (château, arsenal, églises) et de monuments (statue équestre de Frédéric- Guillaume). Les sciences et les arts furent encouragés. Dans le château de plaisance de Charlottenbourg, l’intelligente et gracieuse reine Sophie-Charlotte, connue comme protectrice de Leibnitz, était constamment entourée d’un cercle de personnes

distinguées par leur esprit; à Berlin, la Société des sciences et l’Académie des arts furent fondées; à Halle, s’éleva une université remarquable par l’indépendance de son esprit. Les dépenses de la cour et l’entretien d’une armée considérable au service de l’empereur retombaient lourdement sur le malheureux pays ; les bourgeois et les paysans étaient accablés d’impôts ; des fonctionnaires sans conscience abusaient de la libéralité de la cour; le nouvel éclat de la maison souveraine semblait être funeste à l’État ; heureusement , le prodigue Frédéric P r eut pour successeur l’économe et même avare Frédéric-Guillaume I" (1713-40), en tout l’opposé de son devancier. Les joyaux et les objets précieux que le père avait péniblement acquis, furent vendus par le Fils pour payer les dettes ; tout ce qui touchait au luxe fut proscrit de la cour, la domesticité réduite au strict nécessaire, et l’on évita toute dépense superflue. Le roi et sa cour vécurent bourgeoisement ; les repas étaient simples comme les vêlements ; la reine et ses filles s’occupaient de travaux domestiques. Le cercle intelligent que Frédéric I" et son épouse avaient rassemblé autour d’eux fut remplacé par le « conseil de tabac » où Frédéric- Wilhelm et ses « bons amis » se livraient à des plaisanteries grossières aux dépens de quelques sots ou de quelques complaisants et où chacun devait avoir une pipe de tabac à la bouche; les chanteurs d'opéra et les comédiens furent congédiés; les poètes, les artistes et les savants perdirent leurs traitements en tout ou en partie ; Christian WolfT, dont la philosophie scandalisait les gens orthodoxes et les dévots, reçut l’ordre de quitter Halle dans les vingt-quatre heures « à peine de la corde. » Mais si blâmables que puissent paraître la dureté, l’avarice et la tyrannie domestique, si choquant que sembla son mépris de toute culture, de toute science et de toute élégance, il faut avouer que sa trempe vigoureuse, ses vues saines et ses principes d’économie donnèrent au jeune État de la fermeté et de la solidité.

Pour soulager les bourgeois et les paysans, il supprima les taxes les plus oppressives et organisa les impôts d’une manière

LE NORD ET l’ëST DE L’EUROPE,

plus équitable; il transforma le3 fiefs nobles en biens patrimoniaux et les chargea d’un impôt fixe en remplacement des chevaux de guerre fournis jusque-là; il agrandit Berlin , fit de Potsdam une ville importante et ordonna la reconstruction de localités incendiées ou déchues; il favorisa les manufactures et l’activité industrielle et défendit l’importation de fabricats étrangers ; mais à cet effet il méconnut la liberté individuelle au point de, faire arracher dans les rues les habillements de coton étranger que portaient les femmes et enlever des maisons les rideaux de lit de même étoffe. Il était l’ennemi déclaré de la culture et des modes françaises et ne souffrait dans ses Etats ni beaux esprits ni maîtres de langue ou de danse ; il espérait maintenir, avec l’ancien costume et les coutumes traditionnelles, l’honnêteté, la modestie et la dévotion orthodoxe. Les colons étrangers, versés dans l’agriculture ou l’industrie, trouvaient auprès de lui aide et protection ; le souverain, d’ailleurs si économe, donna des millions pour entretenir les protestants chassés de leur patrie par l’évêque fanatique de Salzbourg (§ 96) et pour les établir dans les régions dépeuplées de la Prusse.

Tous les actes de ce prince porient l’empreinte d'une nature âpre et rude, mais d’un sens droit et d’une intelligence pratique qui ne se laissait pas séduire par l’apparence et allait volontiers au fond des choses. Sa police était despotique, sa justice souvent arbitraire; la liberté personnelle n’était pas respectée; mais les vertus privées et la simplicité régnaient à la cour; le bien être du peuple était le but du monarque. L’exemple du roi lui-même montrait tout ce que pouvaient l’économie, l’ordre et le bon emploi de toutes les forces; car, bien qu’il eût dépensé des sommes énormes pour sa garde de Potsdam en vue de laquelle il faisait enrôler et enlever de « grands gaillards » de tous les pays d’Europe, bien qu’il eût f ondé un hôtel des cadets, un orphelinat, un hôpital et plusieurs autres instituts utiles, et acheté à très haut prix la Poméranie à la Suède (§ 90), il laissa pourtant à sa mort un trésor de plus

de huit millions d’écus.une riche argenterie, un accroissement de recettes publiques et une armée bien organisée et bien exercée par le prince Léopold de Dessau.

§ 95. Jeunesse de Frédéric II. Sous beaucoup de rapports , Frédéric, né en 1712, était l’opposé de son père. Tandis que celui-ci se livrait à ses chasses sauvages ou s’amusait grossiè- • rement avec son entourage, le prince intelligent lisait les écrivains français ou jouait de la flûte, qu’il aimait passionnément.

* La différence de leurs caractères les éloignait l’un de l’autre. Frédéric était choqué de la tyrannie de son père envers sa famille, de sa rudesse, de sa dureté envers les domestiques et les soldats; une répulsion invincible s’enracina dans son âme, et, comme Frédéric-Guillaume, irrité de voir son fils prendre une * autre voie que la sienne, cherchait à le détourner de cette direction par un exercice sévère de l’autorité paternelle, la froideur et l’éloignement augmentèrent avec les années, tellement qu’enfin, lorsque son père, par caprice, ne consentit pas à son mariage projeté avec une princesse d’Angleterre, ou, selon une autre version, avec Marie-Thérèse d’Autriche, Frédéric conçut avec quelques amis le projet de se soustraire par la fuite au despotisme paternel (1730). Un voyage du roi dans les pays du Rhin semblait leur offrir une occasion favorable. Mais une lettre de Frédéric à son confident, le lieutenant de Katte, fut surprise et trahit le secret. Leroi écuma de rage. Il fit conduire dans la forteresse de Custrin le prince héréditaire condamné à mort comme déserteur par un conseil de guerre et fit exécuter Katte devant ses fenêtres; tous ceux qui étaient seulement soupçonnés d’avoir été d’intelligence avec lui furent cruellement punis par le souverain furieux de celte atteinte à son autorité paternelle. La sœur de Frédéric (plus tard margrave de Bayreuth, connu par ses Mémoires), reçut comme confidente des coups de poing dans la Figure. Ce fut seulement après que Frédéric repentant eut demandé pardon à son père et que l’empereur se fut employé pour lui, qu’il fut tiré de la forteresse, mais il dut encore travailler quelque temps à la chambre des domaines à Custrin, avant que son épée et son uniforme lui fussent rendus. Bientôt après, il épousa une princesse de

Brunswick-Bevern ; mais son esprit se trouvait à l’étroit dans les limites de la vie domestique; il voyait rarement sa femme, surtout depuis que son père lui avait cédé la petite ville de Rheinsberg où il se plaisait dans la compagnie d’amis éclairés tels que Kaiserling, Jordan, Chazot, Fouquet, etc. 11 lut les ouvrages de l’antiquité dans des traductions françaises et il y puisa le noble désir d’imiter les héros de la Grèce et de Rome. Il admirait la littérature française et il conçut pour Voltaire une si grande vénération, qu'il lui écrivit les lettres les plus flatteuses et qu’il considérait comme le plus grand bonheur un commerce personnel avec un si beau génie; il entra en correspondance avec les savants et les écrivains les plus éminents du pays et de l’étranger. Aussi, son avènement au trône (1740) fut-il considéré dans toute l'Europe comme un événement de la plus haute importance, d’autant plus que ses premiers actes révélèrent un souverain libéral et éclairé.

La garde de son père fut licenciée et l’argent qu’elle coûtait fut mieux employé. Le philosophe Wolff fut rappelé de Marbourg à Halle, parce que, dans les Etats de Frédéric, « chacun pouvait faire son salut à sa façon. « Voltaire rendit visite au roi et dans la suite il séjourna plus longtemps à Berlin ; mais la fréquentation de l’écrivain français révéla à Frédéric son caractère vain, égoiste et envieux ; l’ancienne admiration du roi en fut sensiblement diminuée. Un esprit caustique tel que Voltaire, qui ne pouvait jamais supprimer une saillie, quelque blessante qu’elle fût, n’était pas fait pour vivre longtemps en paix avec un prince du même caractère. L’accord était plus facile avec des écrivains moins importants, tels que le spirituel railleur La Mettrie, banni de France à cause de son scepticisme, et le philosophe matérialiste d’Argens. Le mathématicien François Maupertuis fut nommé par Frédéric président de l’Académie des sciences de Berlin qui était rentrée en grâce.

§ 96. Église. Persécutions. Conversions. Tentatives de conciliation. Les stipulations de la paix de Westpbalie n’empêchèrent

pas les jésuites et les papistes de poursuivre, après comme avant et par tous les moyens, la conversion des protestants et de troubler les rapports paisibles des différentes confessions qui vivaient côte à côte. Quelques gouvernements catholiques, comme le gouvernement autrichien, continuèrent à interdire à leurs sujets hétérodoxes l'exercice de leur culte et l’usage des sacrements, et fondèrent ainsi peu à peu l'unité religieuse dans leurs États héréditaires. En Autriche , le passage de l’Église protestante à l’Église catholique était la voie la plus sûre pour arriver aux emplois et aux dignités, comme le prouvèrent les conseillers de l’empire Bartenstein, Wiesenhuter et le feld -maréchal Traun. Là où la foi résistait au prosélytisme et aux séductions, on procédait à des expulsions ; c'est ce qui eut » lieu en Silésie et ailleurs. La Transylvanie servit de refuge aux protestants autrichiens. A Salzbourg, de paisibles communautés évangéliques étaient tolérées depuis le seizième siècle et elles le furent jusqu’au moment où l’archevêque Firmien voulut les convertir par la force (1729). Au crépuscule du dimanche matin, cent anciens jurèrent sur l’hostie et le sel consacré de rester fidèles à la foi évangélique et d’avoir l'un pour l’autre un cœur fraternel dans le malheur. La patente d’émigration de l’archevêque les chassa de leurs foyers dans les conditions les plus cruelles (31 octobre 1731); environ vingt mille d’entre eux, qui avaient encore pour plus de deux millions et demi de florins de biens dans leur patrie, trouvèrent un asile en Prusse où leurs descendants existent encore aujourd’hui, sans se mélangerà la population lithuanienne. Les plus aisés achetèrent des métairies franches, les autres des biens de manants qu’ils pouvaient transmettre à leurs enfants. Trois cents d’entre eux furent transférés, l’année suivante (1732), avec l’aide de l’Angleterre, dans la nouvelle colonie de Géorgie et pourvus de biens fonciers. Leurs descendants ont prospéré par leur activité, leur économie et leurs vertus domestiques. — Les réformés eurent le plus à souffrir dans le Palatinatsous les électeurs catholiques, surtout lorsque la clause du traité de Rvswick (§ 47), en vertu de laquelle le culte devait rester dans l’état où il s’était trouvé pendant l’occupation française, donna

à l’oppression une apparence de droit. Les plaintes des réformés du Palatinat étaient sans cesse à Tordre du jour au sein de la diète de Ratisbonne, où les envoyés des États protestants (Corpus Evangelicorum) formaient une sauvegarde impuissante. Lorsque plusieurs cours protestantes, celles d'Angleterre, de Hollande et de Prusse s’intéressèrent aux citoyens opprimés de Heidelberg, au point d’obliger l’électeur Charles- Philippe à restituer aux calvinistes l’église du Saint-Esprit qui leur avait été enlevée et à permettre l’usage du catéchisme de Heidelberg, ce prince se vengea en transférant sa résidence à Mannheim (1720). Outre la persécution des évangéliques, la conversion de quelques princes à l’Église catholique était surtout propre à favoriser le catholicisme et à maintenir la désunion en Allemagne. La Saxe eut constamment, le Brunswick (Antoine-Ulric, 1710) et le Wurtemberg (Charles-Alexandre) passagèrement des souverains catholiques; la maison palatine de Deux-Ponts, qui occupe actuellement le trône de Bavière, se convertit à l’Église catholique dans la première moitié du dix-huitième siècle. Comme ces sortes de changement de religion passaient depuis Louis XIV pour des marques de bon ton et de distinction, les conversions à la croyance romaine devinrent de plus en plus fréquentes dans les classes élevées.

Les tentatives de conciliation religieuse n’eurent pas un meilleur succès au dix-septième et au dix-huitième siècle qu’au temps de la réforme. Lorsque le savant Calixtus, professeur à Helmslaedt à l’époque de la guerre de Trente ans, chercha à donner plus d’indépendance à la théologie, plaça la moralité (bonnes œuvres) au dessus de la foi en la lettre de la formule de concorde et considéra comme possible une entente des différentes confessions, si toutes retournaient aux résolutions des conciles des cinq premiers siècles et s’en contentaient, il souleva contre lui un violent orage de la part des orthodoxes. On appela sa tentative syncrétisme, on l'accusa d’être un papiste occulte, et Ton fulmina contre l’entretien de Thorn qui devait opérer la réconciliation ( 1645). Calixtus trouva de l’appui auprès de son prince et jouit de l’estime des

classes élevées du pays et de l'étranger; mais la conversion de quelques-uns de ses disciples à la religion catholique jus* tifia la crainte et la colère de ses adversaires de Wittenberg. Une génération plus tard, l’un des plus grands savants et des penseurs les plus profonds de tous les temps, Leibnitz, reprit le projet de réunion des confessions et se mit à cet effet en rapport avec Bossuet; mais il se convainquit bientôt que toute tentative de cette nature serait vaine, tant qu’on considérerait à Rome les protestants comme des apostats égarés qui ne pouvaient obtenir leur pardon que par le repentir et le retour dans le sein de la seule Église de salut. 11 fut aussi accusé à tort d’être secrètement catholique. Les essais de conciliation entre la confession évangélique et la confession réformée partirent surtout du Brandebourg; mais ils ne réussirent pas davantage. Les efforts auxquels se livrèrent depuis 1618 les électeurs calvinistes (§ 3) en vue de rapprocher peu à peu les doctrines divergentes , échouèrent contre le fanatisme du clergé luthérien. Mais enfin l’Église réformée, qu’un grand nombre d’immigrations de calvinistes avaient accrue, obtint les mêmes droits que l’Église luthérienne.

§ 97. Piétines , frères moraves. Méthodistes. Avec la direction que la théologie protestante avait prise depuis la paix de Westphalie, il était à craindre que la vie chrétienne, l'ardeur du sentiment religieux ne s’éteignît sous l’orthodoxie aride et la croyance à la lettre des livres symboliques qui avaient peu à peu expulsé l’Évangile de l’Église. Réveiller cette ardeur en ranimant l’étude de la Bible, telle fut la tâche de Philippe- Jacques Spener (1635-1705), né à Strasbourg, actif à Francfort et à Dresde, mort à Berlin ; ses amis et ses partisans reçurent le nom de piétistes à cause de la manifestation exagérée de leur dévotion dans la vie extérieure. Les réunions de Spener (Collegia pietalis, depuis 1670) excitaient la ferveur par des explications édifiantes de la Bible et par des entretiens religieux. Ses « pieux désirs » appelaient une réforme de l’Église corrompue qui devait être réédiflée par l’Écriture, afin que le christianisme, prêché avec la simplicité apostolique, redevînt la religion du cœur et de l’action. Malgré l’animosité des

orthodoxes, Spener par sa parole et par ses actes et surtout à l’aide de la société de jeunes savants fondée à Leipzig sous son influence pour commenter et appliquer les saintes Écritures, s’efforça d’éveiller le sentiment religieux et d’écarter le fatras théologique. Parmi ses disciples, celui qui se distingua le plus fut Hermann Franke (-J- 1727) dont les conférences sur le Nouveau Testament, fort suivies par les étudiants et les bourgeois, déplurent tellement aux zélateurs orthodoxes, qu’ils provoquèrent son expulsion de Leipzig (1690). La transplantation à Halle de Franke et du libéral Christian Thomasius également chassé de Leipzig, donna lieu à la fondation de l’université de Halle (§ 94) où Franke s’efforça, par ses sermons, ses explications de la Bible et ses écrits édifiants, de mettre les Écritures à la portée du peuple et d’introduire des sentiments chrétiens dans l’école et dans la famille. L’orphelinat qu’il créa est un monument de foi et de philanthropie. Godefroid Arnold (1666- 1714), animé du même esprit, mit dans ses cantiques un sentiment religieux et combattit, dans son Histoire impartiale des Églises et des hérétiques , la théocratie existante et le dogmatisme orthodoxe, en cherchant à prouver que l’Église dominante était souvent moins animée du véritable esprit du christianisme, que les sectes persécutées et opprimées. Cet ouvrage écrit dans un langage affectueux excita autant d’enthousiasme que de contradiction. Dans sa Vie des fidèles et dans son « Histoire et description de la théologie mystique , » Arnold montre la plénitude de la vie intérieure de ceux qui aspirent à un but religieux. Ses récits d’histoire ecclésiastique poussèrent le savant Mosheim (f 1755) à entreprendre des travaux de même nature, d’où résulta la première histoire scientifique de l’Église.

Dans l’origine, les efforts des piétistes qui restituèrent aux protestants les avantages conquis par Luther, furent des plus salutaires. Ils s’adressaient, dans le langage de la Bible, à l’âme du peuple, et combattaient pour la liberté de conscience contre l’oppression des théologiens scolastiques et des consistoires ; mais lorsque leurs adversaires , vaincus par l’esprit du temps, furent

enfin réduits au silence, le piétisme perdit son énergie et ne fut plus qu’une languissante religion sentimentale qui, à côté de l’horreur de toute joie mondaine, saisissait le christianisme sous le seul point de vue delà chute et de la justification par la mort expiatoire. Un orgueilleux esprit de secte, fondé sur la foi à une résurrection spirituelle, remplaça l’ancienne simplicité de cœur et fit dégénérer le piétisme en une méthode moralement énervante de passer une vie inquiète et éloignée du monde.

Le piétisme apparaît sous la forme d’une organisation dans la communauté des frères moraves fondée par le comte de Zinzendorf (1700-1760). Des frères de Bohême et de Moravie qui fuyaient les persécutions religieuses de l’Autriche, s'étaient établis en Lusace sur les terres du comte et y avaient fondé le village de Herrnhut (1772); ils formèrent les éléments de la communauté érigée par Zinzendorf lui-même, laquelle se rattacha à la doctrine de la confession d’Ausgbourg, mais adopta une constitution ecclésiastique et politique toute particulière et introduisit une discipline sévère qui reposait sur la connaissance exacte de tous les membres. Le langage doux et enjoué des frères moraves, surchargé d’images et de comparaisons empruntées aux blessures de l’agneau qui porte les péchés du monde, donnait à leurs discours et à leurs cantiques qui devaient être des effusions immédiates du coeur, une empreinte molle et doucereuse. Pour faciliter l’accès de la communauté aux différentes confessions protestantes, Zinzendorf permit trois genres de doctrines, le morave, le luthérien et le réformé; car l’essence de l’unité fraternelle ne devait pas consister en une doctrine particulière, elle devait résulter de l'amour pour le Sauveur. L’élément allemand se voua de préférence à la vie calme et sédentaire, tandis que l’élément morave se livrait à des pèlerinages pour gagner des âmes au Seigneur. Des missionnaires firent connaître les vues des frères moraves à l’étranger et parmi les païens de l’Inde, de l’Afrique et de l’Amérique; les missions païennes étaient l’une de leurs œuvres principales. Les frères moraves transplan*

LE NORD ET l’eST DE L’ELROPE.

tèrent leur vie domestique et industrielle chez des peuples primitifs, afin de leur offrir d’abord l’exemple et le fondement d'une civilisation plus élevée.

La constitution des communautés de frères moraves est imitée de celle des premières communautés chrétiennes. Des anciens, des évêques et des diacres sont les chefs de la communion qui consiste en plusieurs chœurs, séparés d’après l’âge, le sexe et l’état de mariage. Chaque chœur a un coryphée qui dirige les exercices de piété. Toute l’unité est administrée par la conférence des anciens, nommée par le synode général. La discipline y est rigoureuse. Ceux qui pèchent contre la morale sont d’abord invités à s’amender par de sérieuses remontrances ; si ces avertissements restent sans effet, on prononce l’exclusion de la Cène et enfin de la communauté. De nombreux exercices de dévotion , joints au travail , à la pureté et à la privation de tout divertissement mondain, entretiennent le sentiment religieux et disposent à une conduite morale. Les sexes sont séparés et les mariages ne sont conclus qu’avec le consentement des anciens. Le commerce, l’industrie et l’économie produisent le bienêtre. Une caisse commune, sous la surveillance de la conférence des anciens, sert à soutenir les missions et à favoriser les intérêts de l’unité. La communauté s’occupe moins de perfectionner les sciences que d’élever la jeunesse pour faire des hommes pieux, moraux et actifs.

L’Église anglicane fut stimulée par les méthodistes, comme le protestantisme allemand par les piétisles et les frères moraves. Quelques étudiants pieux se réunirent d’abord à Oxford autour de John Wesley (f 1791); leur conduite pédantcsquemenl sainte les fit nommer méthodistes. Leur profondeur religieuse, leur moralité et leur sollicitude pour les déshérités du monde leur acquirent bientôt une grande popularité en Angleterre et en Amérique. A côté de Wesley, le zèle prédicateur Whitefleld (f 1770) fut l’un des fondateurs et des apôtres

du christianisme méthodiste. Ces religionnaires ne se séparèrent point de l’Église épiscopale d’Angleterre, mais ils cherchèrent à en être le levain ; là seulement où les églises nationales leur étaient fermées, ils prêchaient en plein air ou construisaient des oratoires appelés tabernacles. Persécutés par le clergé anglican, ils fondèrent enfin une communauté distincte sous la direction de synodes et de surintendants. La corruption de l’homme, la rédemption par la mort du Christ, la pénitence et la résurrection constituent les doctrines fondamentales des méthodistes. Ils ont en commun avec les frères moraves l’organisation en classes et en sous- divisions. Au sujet de la prédestination, ils se séparèrent en Whitefieldiens calvinistes et enWesleyens arminiens. Les méthodistes s’intéressèrent au peuple sans défense et portèrent aux esclaves des Indes occidentales et de l’Amérique les consolations de l’Évangile et l’espoir de la rédemption.

Vers la même époque, le savant Emmanuel de Swedenborg de Stockholm (1688-1772J, qui s’était distingué par ses écrits sur la mécanique et la science des mines, fonda l’Église de la nouvelle Jérusalem. Ses profondes recherches des arcanes de la nature, ses luttes intérieures et l’étude des ouvrages de Jacques Bœhme et d’autres mystiques, le conduisirent à la croyance qu'il était digne d’avoir des rapports avec les esprits, tantôt au ciel, tantôt dans l’enfer, et vraisemblablement dans un état magnétique. Il révéla ses visions au monde, avant de se sentir appelé par une révélation directe du Seigneur à faire sortir, de la décadence du christianisme depuis le concile de Nicée, l’Église de la nouvelle Jérusalem, comme le troisième testament et le retour spirituel de Jésus-Christ. Ses opinions furent très répandues en Suède; le prophète du Nord trouva quelques partisans chaleureux en Wurtemberg; des communions se formèrent en Angleterre et dans l’Amérique du nord d’après ses principes, qui se réduisent à un rationalisme fan taslique; aussi quelques-uns de ses adhérents inclinèrent-ils vers les phénomènes mystérieux de la nature et du monde des esprits, d’autres conçurent le christianisme comme religion naturelle.

LE NORD ET L'EST DE L’eÙHOPE. 451

Au sein de l’Église Catholique, de ttouveatix ordfèé Cherchèrent à combattre la somnolence religieuse et l’indifférentisme, étt réveillant l’ancien ascétisme. L’ordre des trappistes fondé par l’abbé François de Rancé (f 1700) dans le couvent de La Trappe était un rétablissement de l’ordre de Cîteaux avec une règle plus sévère, car la conversation même leur était interdite. Le mauvais état des écoles en France appela la création, par de la Salle, des frères des écoles chrétiennes (Ignorantins) surtout en vue de former des instituteurs pour l’avenir. Le Napolitain Liguori (f 1787) « pour qui la volonté du pape était la volonté de Dieu, » fonda (1732) la congrégation du Très-saint- Rédempteur ( Rédemptorisles , Liguoriens ) variété des jésuites, plus tard leur refuge et leur espérance. Aux sociétés sans vœux se joignirent des congrégations de femmes pour l’adoration du cœur de Jésus et de Marie, adoration sensuelle, recommandée par les jésuites, à l’invitation de nonnes amoureuses.

§ 98. Cours princières de V Allemagne. Dans la première moitié du dix-huitième siècle, l’Allemagne était dans un état de profond abaissement. Une foule de petites cours, qui cherchaient à imiter Versailles par l’éclat extérieur et les folles prodigalités, avaient une funeste influence sur la vie publique et les mœurs, sur les opinions et les caractères. Grâce à l’impuissance de l'empereur et au peu d’autorité de la diète, les nombreux princes et les seigneurs immédiats de l’empire avaient acquis une position complètement indépendante, et ils exerçaient leurs droits de souveraineté presque sans restriction. Chacun d’eux, vain et jaloux de ses voisins, cherchait à les surpasser en fêtes, en constructions ruineuses, en monuments. Les villes de résidence et les lieux de plaisance se multipliaient d’année en année ; chaque prince entretenait un nombre plus ou moins grand de soldats mercenaires, recrutés par des racoleurs rusés, et une quantité de laquais, de garçons d’écurie, de valets de chambre, de serviteurs de toute espèce; une armée de conseillers, d’employés et de secrétaires remplissait les capitales et se nourrissait de la moelle du pays ; des maîtresses et des favoris, des comédiennes et des chanteuses assail*

laient les cours des princes, exerçaient l’influence la plus désastreuse sur le gouvernement et s’enrichissaient par le trafic des places et la vente de grâces et de protections. Pendant ce temps, les bourgeois et les paysans étaient écrasés d’impôts et de corvées, et réduits au désespoir par des baillis, des avocats et des juges sans conscience. Partout régnaient l’arbitraire et l’oppression du faible par le fort. La nationalité allemande disparaissait entièrement; la langue, la littérature, les mœurs et les modes françaises dominaient partout. Quiconque voulait passer pour instruit et distingué, devait parler français. De même que les perruques, les paniers, les cheveux poudrés et tout le costume absu rde de l’époque défiguraient le corps humain au point de le rendre méconnaissable, de même le caractère et la valeur d’un homme dépendaient de son rang, de ses ordres et de ses titres. — L’électeur Charles-Philippe, frère et successeur de Jean-Guillaume (1690 1716), le cruel oppresseur des protestants, régna dans le Palatinat de 1716 à 1742. Il tint à honneur de donner de belles fêtes, persécuta les réformés, érigea des édifices, ordonna de grandes chasses, fut admiré et honoré par la haute noblesse qui trouvait chez lui des régals et des divertissements. 11 eut pour successeur Charles-Théodore (1742-1799), disciple zélé des jésuites, auxquels il resta soumis toute sa vie. Voluptueux, léger et amateur des arts, il mena une vie opulente à Mannheim et à Schwetzingen; si indigne qu’il fût de gouverner, ses sujets regardèrent comme l’àge d’or son règne qui mit fin à leur indépendance politique et dont on a conservé beaucoup de monuments. — Le Wurtemberg eut le plus à souffrir de ses gouvernants. Everard- Louis (1693-1733) était un prince prodigue et débauché; sous son règne, une femme corrompue (de Grævenitz) exerça une influence pernicieuse sur le gouvernement, conféra les charges de la cour et les fonctions ministérielles à ses favoris et fit un commerce honteux des emplois et des dignités. Le peuple honnête et loyal fut tellement opprimé, que des milliers d’habitants émigrèrent en Amérique et se créèrent une patrie à l’étranger. Sous son successeur Charles-Alexandre (1733-1737) qui s’était converti au catholicisme en Autriche et qui avait

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contracté des vices dans la vie de camp de l'empire, la Grævenitz quitta le pays avec ses trésors, pour faire place au juif Susz Oppenheimer qui vendit les emplois publics et ecclésiastiques au plus offrant; par les extorsions les plus raffinées, il procura au duc de l’argent pour ses fêtes, son théâtre et ses chanteuses, et il acquit lui-même des richesses immenses. La mort subite de Charles-Alexandre, à la suite de ses débauches, délivra le pays du juif Susz et le préserva aussi d’une conjuration préparée pour rendre catholique le peuple protestant. Sous la régence de tutelle (1737-1744) qui suivit, Susz fut pendu; mais lorsque Charles-Eugène (1744-1793) prit en main les rênes du gouvernement, la misère du pays fut plus grande qu’auparavant. Belliqueux, avide de plaisirs et despotique, Charles-Eugène, qui possédait toutes les qualités d’un bon souverain, mais qui se laissait égarer par de mauvais conseils et par ses propres passions, fut l’exécration du peuple qu’il réduisit au désespoir en l’accablant d’impôts et en trafiquant des emplois. Son amour des arts, qui le conduisit à construire des châteaux de plaisance et à favoriser l’opéra, le ballet et les concerts, ne fut pas moins nuisible à la prospérité du pays, que son train de cour dispendieux et ses fêtes brillantes. — En Bavière, Maximilien-Emmanuel (1679-1726) qui précipita la ruine de sa patrie par son alliance avec la France (§ 73), eut pour successeur son fils Charles-Albert (1726-1745), qui plongea son peuple dans la plus profonde misère, autant par sa vanité et son amour du luxe que par la tentative malheureuse qu’il fit pour s’emparer des pays autrichiens avec l’aide de la France. A la cour comme ailleurs, la grossièreté, l’ignorance et la superstition régnaient à un degré incroyable. Les chiens de chasse, les chevaux et les fêtes d’Église occasionnaient en Bavière autant de dépenses qu’ailleurs les opéras et les fêtes de cour. Sous Maximilien- Joseph (1745-1777J, s’ouvrit une ère meilleure. Il perfectionna l’organisation judiciaire, et aggrava les lois pénales, parce que le nombre des malfaiteurs et des vagabonds s’était accru dans une proportion effrayante; il tira l’université d’ingolstadt de l’état de barbarie dans lequel ses prédécesseurs l’avaient laissé tomber; mais les II. 22

jésuites continuèrent à rester en possession de tous les emplois académiques et conservèrent leur influence à la cour à titre de confesseurs et de précepteurs des princes. Il favorisa les arts et les sciences; mais l’enseignement populaire fit peu de progrès et la science demeura sans influence pratique dans ce pays conduit par des religieux et des moines et couvert des ténèbres de la superstition. Les entreprises financières de l'électeur bien intentionné devinrent de nouvelles sources d’oppression entre les mains d’employés durs et égoïstes. A quoi servaient les vœux en faveur de l’amélioration du sort des paysans, alors qu’il laissait subsister la vénerie dans le même état, afin que lui-même et sa grossière noblesse de campagne pussent continuer à se livrer au divertissement de la chasse? A Maximilien-Joseph succéda Charles-Théodore du Palatinat rhénan (1777-1799) dont la prodigalité sans bornes et les sottises volontaires ou inconsidérées placèrent la Bavière dans une triste situation. A la fin de son règne, le pays était épuisé et sans crédit, l’armée dans l’état le plus misérable, les places conférées parla faveur ou vendues, la plus grande partie de la noblesse pauvre, les propriétaires endettés, le clergé ignorant, l’enseignement négligé; les villes étaient soumises à des magistrats qui entravaient les moindres mouvements du commerce et des relations sociales, les campagnes démoralisées par la corruption des employés; dans l’administration régnait l’arbitraire illimité de la police. — Aucun pays allemand n’eut autant à souffrir que l’électorat de Saxe sous Frédéric-Auguste II, le Fort (1694 1733), frère de Jean-Georges IV, et sous son fils Frédéric-Auguste 111 (1733-1763). Le premier, prince frivole et impie, sacrifia l’amour de ses sujets et le bien-être de son pays à son faste et à sa vanité. Dans son aveuglement, il perdit, par sa conversion irréfléchie à l’Église catholique, la position assuréede la Saxe électorale à la tête de l’Allemagne protestante, pour obtenir le vain titre de roi électif de Pologne. Les opéras et les concerts, les fêtes et les orgies, les maîtresses et les chasses, faisaient oublier au prince sans conscience les larmes de son peuple opprimé (§ 85, 87 et 93). La situation de la Saxe ne s’améliora point sous Frédéric-Auguste III, qui s’abandonna

LE NORD LT l’eST DE L EUROPE.

complètement à la direction de l’orgueilleux et débauché comte Brühl (§ 94 et 100). Après cinq années d’interrègne (1763-1708), Frédéric-Auguste IV monta sur le trône qu’il occupa honorablement pendant cinquante-neuf ans (1768-1827). Ce fut pour la Saxe une période heureuse et brillante, pendant laquelle bien des blessures furent cicatrisées. La Saxe et la Thuringe prirent une large part à l'essor qui fut imprimé dans ce temps à l’art, à la littérature et à la science; de grandes améliorations furent introduites dans l’enseignement; la justice fut rendue d’une manière exemplaire et la paix exerça une influence salutaire sur le commerce, l’industrie et l’agriculture; les habitants actifs et économes des villes et des villages virent renaître la prospérité et le bonheur d'autrefois. — Le bien-être matériel se répandit aussi en Hanovre. Ce pays n’eut pas à regretter son indépendance de l'Angleterre dont les souverains avaient toujours traité leur pays d’origine avec peu de sollicitude. L’université de Gœttingue, fondée sous Georges II, fut pour l’Allemagne du nord un foyer de lumière qui rayonna au loin. — Les villes de résidence allemande et les nombreuses cours princières furent très favorables au développement des arts, de la littérature et de la science, surtout dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, mais cette floraison littéraire n’était qu'une faible compensation à l’appauvissement du peuple, à l’abaissement des caractères et à la ruine de toute liberté politique, de toute vie publique et de toute initiative populaire.

La guerre de succession d' Autriche ( 1740 - 1748 ).

§99. Charles VI. Guerre contre les Turcs. Charles VI était un prince débonnaire, mais médiocre, qui, après avoir agrandi la monarchie autrichienne au commencement de son règne, perdit dans ses dernières années tout ce qu’il avait conquis. A peine la guerre de succession était-elle terminée, que la Porte rom-

pit la paix de Carlowitz (§ 62) et, de concert avec les Grecs soulevés contre l’oppression religieuse et matérielle de Venise, arracha de nouveau le Poloponnèse (Morée) à cette riche ville marchande (1714). L’Autriche, obligée de garantir la paix et inquiétée sur ses propres possessions, conclut une alliance avec les Vénitiens. Les Osmanlis, enflés de leurs succès en Grèce, saisirent cette occasion de déclarer la guerre à l’Autriche (1716). Mais cette fois encore les armées impériales conservèrent l’avantage. Les brillantes victoires d’Eugène à Péterwaradin et h Belgrade (1717), forcèrent la Porte à souscrire à la funeste paix de Passarowilz (21 juillet 1718), par laquelle, il est vrai, elle resta en possession du Péloponnèse, mais elle dut céder à l’Autriche Temeswar, laValachie et Belgrade avec une part importante de la Bosnie et de la Servie. Le sultan s’aperçut bien que l’organisation militaire de la Turquie n’était plus à la hauteur de celle des autres pays d’Europe, et il chercha, avec le secours du brave aventurier Bonneval (Achmet Pacha), expulsé de France et d’Autriche, et converti à l’Islam, à transformer son artillerie, en se modelant sur les armées européennes. Mais cette innovation provoqua parmi les janissaires un soulèvement qui eut pour conséquence la suppression de toutes les nouveautés, c’est à dire la continuation du désordre et de la faiblesse.

Cependant, depuis la mort d’Eugène, le système militaire de l’Autriche avait décliné aussi avec une telle rapidité, que, dans la guerre des Turcs oü l’empereur fut engagé peu de temps avant sa mort,

LE NORD ET L EST DE l’EÜROPE.

comme allié de la Russie (§ 92), la victoire resta aux Ottomans, tandis que les Russes, sous la conduite de Munnich, se livraient avec succès à des incursions sur le territoire de la Turquie. Mais les pertes de l’Autriche sur les champs de bataille furent moins humiliantes encore et moins désastreuses que la conduite de ses généraux Neipperg et Wallis qui perdirent la tête au point de conclure en hâte, à la grande surprise des Turcs et à la grande colère des Russes, la paix de Belgrade (10 septembre 1739), en vertu de laquelle l’Autriche restitua aux Turcs tout ce que la bravoure d’Eugène avait gagné à Passarowitz. L’empereur sentit combien ce traité était honteux; il envoya à toutes les cours un mémoire justificatif dans lequel il fit retomber toute la faute sur ses généraux, qui avaient outrepassé leurs pouvoirs et qui, en effet, furent arrêtés de ce chef. Mais comme iis appartenaient à la haute aristocratie et agissaient sans doute par ordre de l’héritière du trône, Marie-Thérèse qui, dans la prévision de la mort prochaine de son père et des luttes de succession, ne voulait être impliquée dans aucune guerre contre les Turcs, ils furent bientôt remis en liberté et investis de dignités et d’honneurs. Mais leur incapacité causa de nouvelles pertes à l’État.

§ 100. La Pragmatique Sanction. Comme Charles VI n’avait pas d’héritiers mâles, son plus grand souci était d’assurer sa succession à sa fille unique Marie- Thérèse , épouse du duc François-Étienne de Lorraine (Toscane, § 94). Mais au lieu de mettre l’armée en étal de repousser toute attaque, comme Eugène

le lui avait conseillé, il acheta de toutes les cours, au prix de grands sacrifices, la loi de famille connue sous le nom de Pragmatique Sanction, par laquelle les États héréditaires d’Autriche devaient rester indivis et passer à la ligne féminine en cas d’extinction de la lignée mâle. A peine l’empereur eut-il fermé les yeux, que Charles-Albert, électeur de Bavière, qui, en sa qualité d’époux de Marie-Amélie, fille de l’empereur Joseph I er , avait protesté tout d’abord contre la loi de succession garantie par la diète à Ratisbonne (1732), éleva des prétentions sur les États héréditaires d’Autriche, en s’appuyant sur sa parenté autant que sur une prétendue clause testamentaire de Ferdinand l or . Il trouva de l’écho auprès de la France, de l’Espagne et d’autres puissances, qui faisaient peu de cas de leur adhésion à la Pragmatique Sanction en présence des avantages qu’elles espéraient. On craignait à Versailles que, si l’époux de Marie-Thérèse ceignait la couronne impériale, il n’employât les forces de l’Allemagne à reconquérir la Lorraine, sa patrie. Une alliance conclue entre la Bavière et les cours de France et d’Espagne assura à l’électeur le concours de ces deux États, mais sous la condition humiliante que le futur empereur d’Allemagne ne réclamerait pas les conquêtes des Français sur le Rhin et dans les Pays-Bas et laisserait en Italie les coudées franches aux Espagnols. Mais Frédéric de Prusse ne voulait pas laisser échapper l’occasion favorable de faire valoir les prétentions héréditaires de sa maison sur les principautés de Silésie dont l’Autriche avait pris possession pendant

et après la guerre de Trente ans. C’est pourquoi il favorisa l’électeur de Bavière dans ses prétentions sur l’Autriche, la Hongrie et la Bohême, aussi bien que le roi de Pologne, Auguste III de Saxe, époux de la fille aînée de l’empereur Joseph I er , dans ses prétentions sur la Moravie. La Russie, engagée dans une guerre excitée par la France contre la Suède, n’intervint pas.

Ni l'intelligence de Charles Albert, ni la force de son pays n’étaient de nature à lui promettre quelque succès dans la défense de ses prétentions contre Marie Thérèse, aussi distinguée par son habileté que par sa vertu, sa beauté et son affabilité. Tandis que les peuples tournaient des regards d’espérance vers la tolérante Marie Thérèse et attendaient d’elle la suppression d’abus surannés, Charles Albert, dirigé par des prêtres et des jésuites révélait son manque de caractère par sa superstition, son étroitesse d’esprit et son amour pour de vaines pompes. Le pays était endetté par suite des dépenses de ses prédécesseurs en chevaux , en chiens de chasse, en fêtes d’église et de cour ; l’armée et le trésor se trouvaient dans la plus misérable situation ; Charles Albert lui même, comme jadis Max-Emmanuel, était vendu à la France et aveuglément soumis à la cour de Paris qui lui fournissait de l’argent pour satisfaire ses besoins de luxe et des armées pour acquérir des couronnes, dans l’unique intention de tenir dans la dépendance l’empereur et l’empire d’Allemagne. En ce quiconcernele testament de Ferdinand I ep , sur lequel Charles Albert fondait ses droits, la cour de Vienne prouva par la production du document authentique, que la succession était assurée aux descendants de sa fille Anne, seulement en cas d’extinction de la ligne conjugale et non de la ligne masculine des Habsbourgs d’Autriche.

La Saxe ruinée par une série de princes prodigues était dans

une situation plus triste encore : le stupide Auguste III, qui ne trouvait de plaisir qu’à fumer, à chasser ou à causer avec la comtesse de Brühl, abandonnait le gouvernement et les revenus publics au comte de Brühl qui conférait les titres et les places à ses serviteurs et à ses favoris, trafiquait effrontément des emplois de l’État et de l’église, accablait le pays de dettes et d’impôts et traitait les Saxons comme des serfs. Marie- Josèphe, épouse d’Auguste III , avait, comme sa sœur mariée à l’électeur de Bavière, renoncé à ses droits héréditaires.

En France, où le pacifique Fleury était encore à la tête du ministère, le gouvernement hésita longtemps à prendre parti pour l’électeur de Bavière et à entraîner la nation dans de nouvelles dépenses. Mais vers ce temps, des gentilshommes dépravés comme Belle Isle , Soubise, le duc de Richelieu et d’autres, commencèrent à éloigner le roi de son épouse et à corrompre, par l’attrait des plaisirs, son caractère sensuel et peu accessible aux sentiments élevés. Des favoris dissolus et des courtisanes dominèrent dès lors la cour de France, écartèrent les conseillers fidèles et bien intentionnés et entraînèrent le roi de plaisirs en plaisirs ; et comme les deux frères de Belle Isle cherchaient une occasion de satisfaire leur ambition et leur vanité, la guerre d’Autriche fut résolue. Fleury mourut avant qu’elle fût terminée.

§ 101. Malheurs de VAutriche. Peu de semaines après la mort de Charles VI (10 octobre 1740), longtemps avant que les troupes bavaroises fussent équipées et que les Français franchissent le Rhin, Frédéric II entra en Silésie avec son excellente armée, pour faire valoir ses prétentions appuyées sur la parenté et les pactes de confraternité héréditaire de la maison de Brandebourg avec les anciens princes de Liegnitz, de Brieg, de Jægerndorf et de Wohlau.

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Cette première guerre de Silésie (1740-1742) montra aussitôt que le peuple prussien était animé d'un nouvel esprit. Le roi en personne marchait avec l’armée, plutôt pour apprendre l’art de la guerre et exciter par sa présence le courage des soldats, que pour prendre le commandement qu’il laissa, au contraire, aux deux généraux expérimentés Schwérin et Léopold de Dessau. Les troupes autrichiennes ne furent pas en état de résister à l’armée prussienne qui combattait sous les yeux de son souverain. A la sanglante bataille de Molwitz (10 avril 1741), Schwérin remporta la victoire après de pénibles efforts; les Prussiens occupèrent ensuite la plus grande partie de la haute et de la basse Silésie. — Bientôt après, l’armée française pénétra en Allemagne. L’une des divisions se joignit avec les troupes de Charles- Albert qui avait déjà commencé la guerre contre Marie-Thérèse en surprenant la ville de Passau; l’autre entra en Bohême avec les Saxons. Sans rencontrer beaucoup de résistance, l’électeur de Bavière traversa la haute Autriche et put, dès le mois d’octobre 1741, recevoir à Lintz le serment de fidélité comme archiduc. Mais au lieu de marcher directement sur Vienne et de prendre pied dans la capitale, il se tourna tout à coup du côté de la Bohême, où il il se fit rendre aussi un hommage fastueux et prit le titre de roi. Prague fut conquise par les troupes franco-bavaroises; l’électeur et son favori Belle-Isle célébrèrent pompeusement les fêtes du couronnement. Charles-Albert était au comble du bonheur. L’élection à l’empire lui avait été favorable , et

il faisait déjà les préparatifs d’un brillant couronnement à Francfort; l’électeur de Hanovre même (Georges II d’Angleterre), qui avait embrassé le parti de l’Autriche, fut contraint par une armée française de signer un traité dans lequel il s’engageait à ne prêter aucun concours à la « reine de Hongrie » et à donner sa voix à l’électeur de Bavière. Pour compléter les embarras de Marie-Thérèse, Frédéric II fit aussi avancer ses troupes en Moravie et en Bohême.

§ 102. Revirement. Dans cette extrémité, Marie- Thérèse se tourna vers la Hongrie. Dans une diète à Presbourg où, dit-on, elle se présenta en portant sur ses bras son jeune fils Joseph, elle dépeignit sa triste situation et fit des promesses séduisantes ; elle excita un tel enthousiasme parmi les magnats, qu’ils se levèrent en s’écriant d’une seule voix : Vivat Maria Theresia Rex! et appelèrent la nation belliqueuse aux armes. Les Tyroliens témoignèrent de la même façon leurancienne fidélité à l’Autriche. Bientôt une armée imposante entra en campagne : des troupes de Croates, d’Esclavons et de Pandours entrèrent en Autriche, repoussèrent facilement les Bavarois et les Français, reconquirentles villes prises et envahirent la Bavière en pillant et en ravageant. Au moment où Charles-Albert ceignait la couronne impériale àFrancfort, sous la protection de la France (21 janvier 1742), les ennemis entraient dans sa capitale de Munich. Dépouillé de ses États héréditaires, le nouvel empereur, Charles VII, fut bientôt réduit à une telle extrémité, qu’il ne pouvait plus

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pourvoir à son entretien que grâce à l’aide de la France. En même temps, les troupes autrichiennes pénétrèrent en Bohême où se trouvaient deux armées françaises, dont les chefs étaient divisés; afin que ceux-ci ne fussent pas appuyés par la Prusse, dont le roi avait, peu de temps auparavant, donné une nouvelle preuve de ses talents militaires dans la bataille de Chotusitz (ou Czaslau), en Bohême, Marie- Thérèse consentit, quoique à contre-cœur, à la paix de Breslau (28 juillet 1742), par laquelle presque toute la Silésie fut cédée à la Prusse. Les protestants silésiens qui avaient eu à traverser de cruelles épreuves sous la domination autrichienne, accueillirent leur nouveau maître comme un libérateur. — La plus grande partie de la Bohême retomba bientôtau pouvoir des Autrichiens; Prague, où Belle-Isle campait avec des troupes considérables, était déjà assiégée ; la maladie et la disette menaçaient d’anéantir toute l’armée. Par une retraite hardie au milieu de l’hiver (décembre 1742), Belle-Isle montra que l’esprit guerrier des Français n’avait pas encore disparu. A la vérité, les chemins furent couverts de soldats morts de froid, et ceux mêmes qui se sauvèrent portaient en eux des germes de mort; mais Belle-Isle fut néanmoins célébré comme un Xénophon. — La nouvelle de ces désastres hâta la mort du vieux cardinal Fleury. — Au printemps suivant (1743), Marie-Thérèse fut couronnée à Prague et aussitôt elle trouva un allié puissant dans Georges II de Hanovre et d’Angleterre, dont le zèle pour le maintien de la Pragmatique Sanction put se mani-

fester seulement lorsque le parlement anglais, par envie contre la France et l’Espagne, accorda les ressources nécessaires pour appuyer et acheter des alliés et pour entretenir une armée permanente de mercenaires hanovriens et allemands. Un général anglais fut mis à la tête de l’armée dite pragmatique dans laquelle se trouvaient le roi en personne et l’un de scs fils (Cumberland) ; il la conduisit sur le Main où l’attendait l’armée française sous le commandement du maréchal de Noailles. La bataille de Dettingen, non loin d’Aschaffenbourg (27 juillet 1743), tourna contre les Français qui, poursuivis par les troupes anglaises et autrichiennes, se retirèrent précipitamment au delà du Rhin. Bientôt la Sardaigne qui, en changeant d’alliés avait retiré des avantages de toutes les guerres, se rangea aussi du parti de Marie-Thérèse, lorsque celle-ci eut consenti à l’abandon de quelques parties de territoire appartenant au duché de Milan. La Saxe, dont le tout-puissant ministre Brühl n’agissait pas d’après des principes politiques, mais se laissait diriger par son intérêt personnel et par des influences étrangères, se joignit également à l’Autriche et reçut des subsides de l’Angleterre (20 décembre 1743).

§ 103. Extension et fiii de la guerre . La bataille de Dettingen et les traités avec la Sardaigne et la Saxe firent de la guerre de succession d’Autriche une conflagration européenne. La France, qui jusque-là n’avait pris part à la lutte que comme alliée de Charles-Albert, déclara alors (1744) directement la guerre à l’Angleterre et à l’Autriche et renouvela son

alliance avec Frédéric de Prusse qui, dans la crainte légitime que l’Autriche et ses nouveaux confédérés ne lui enlevassent la Silésie, entreprit la deuxième guerre de Silésie (1744-1745) contre Marie-Thérèse. Pendant que Frédéric, comme allié de l’empereur, entrait rapidement en Bohême, s’emparait de Prague et s’approchait des frontières d’Autriche, Charles VII trouva moyen de reprendre la Bavière et de rentrer dans sa capitale de Munich. Mais bientôt après, Frédéric ayant été obligé de retourner, avec de grandes pertes en hommes et en artillerie, de la Bohême en Silésie, l’empereur aurait également été forcé de s’enfuir de nouveau, si la mort ne l’avait délivré de tous ses embarras (20 janvier 1745). Le fils de Charles-Albert, l’électeur Maximilien-Joseph, offrit la paix après une campagne malheureuse. En retour delarestitutioncomplète du pays bavarois, il renonça à toute prétention sur la succession d’Autriche et, dans la nouvelle élection, donna sa voix à l’époux de Marie - Thérèse qui fut couronné à Francfort malgré la protestation de l’électorat de Brandebourg et prit le nom de François I er (octobre 1745). Dans l’intervalle, le fèld-maréchal autrichien Traun avait enlevé à Frédéric la plus grande partie de la Silésie ; mais la brillante victoire de Hohenfriedberg (4 juin) lui rendit tous ses avantages. La gloire militaire du roi de Prusse et de ses généraux, Ziethen, Winterfeld et autres, rayonnait au loin, et le prince Ferdinand de Brunswick donna à Sorr (30 septembre) les premières preuves de sa bravoure. Lorsque, au milieu de l’hiver, le vieux Dessauer eut vaincu les

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