I.A SOCIÉTÉ
plus faibles encore. Les uns et les autres demandèrent aide aux iiTands propriétaires : ils se recommandèrent. Tout f^rand propriétaire devint de la sorte un seigneur ou suzerain, tout petit propriétaire un vassal.
.Mais le seigneur n'accorda pas son secours gratuitement, et la recommandation entraîna à son profit les conséquences suivantes. ITabord le recommandé dut prêter serment de fidélité et rendre honuna'^e au seigneur, en s'agenouillant publiquement devant lui, sans armes, les mains placées sous ses mains en signe de soumission: après quoi il dut lui abandonner sa ferre. Cette terre, le seigneur la rendait du reste immédiatement au vassal : il l'en investissait. Mais il en rendait seulement Vnsage, comme tait un propriétaire qui donne un immeuble en location, et la propriété lui demeurait. D'autre part, pour prix de cet usage, le .seig-neur exigeait du vassal soit le service militaire — le service d'ost — et la terre concédée s'appelait alors un fief: soit le service de culture, avec le paiement d'une redevance annuelle, le cens. — et la terre s'appelait alors une censive.
Ainsi les g-rands propriétaires virent s'agrandir leurs domaines, et, transformés en seigneurs, devinrent de vrais souverains ayant leur peuple, leurs paysans, leurs soldats, leurs finances. Ils furent des souverains auxquels on obéit mieux qu'au roi, avant même d'obéir au roi. parce qu'on leur avait juré fidélité, tandis qu'on ne prêtait au roi aucun serment. Du reste, bien loin d'essayer de combattre l'usage de la recommandation, qui devait finalement leur enlever toute autorité directe sur leurs sujets, les rois du neuvième siècle Tencourag-èrent. et l'on vit Charles le Chauve oblig'er tous ceux de ses sujets qui ne l'avaient pas encore fait à se choisir un seigneur.
A côté des seigneurs qui durent leur fortune au LES COMTES besoin qu'avaient les peuples d'être défendus, d'au- ET LES DUCS tres la durent à des usurpations, facilitées par la faiblesse des rois : ainsi les fonctionnaires royaux, les comtes et les ducs. Comtes et ducs s'efforcèrent d'échapper le plus possible à l'autorité du roi, et de transformer les comtés et les duchés dont ils étaient gouverneurs en autant de royaumes dont ils seraient les vrais rois. Dès le milieu du neuvième siècle et le règ-ne de Charles le Chauve, ils avaient obtenu en fait que leurs 'fonctions fussent héréditaires, et l'usage était établi que le fils succédait au père. Au dixième siècle, l'usage était devenu la
8o HISTOIRE MODERNE.
loi. Le roi demeurait en théorie maître des comtés et des duciiés et n'en concédait que la jouissance. Comtés et duchés furent ainsi transformés en fiefs, au même titre que les terres rendues par les seig-neurs à quiconque se recommandait et sous les mêmes conditions : hommag"e, fidélité, service d'ost, service de plaid ou de tribunal, etc. Envers le roi transformé en suzerain, les fonctionnaires transformés en vassaux eurent des devoirs, mais définis et limités par un contrat, au delà duquel rien n'était dû. Moyennant l'accomplissement de ces devoirs, le comte ou le duc était souverain dans l'intérieur du fief, au point d'avoir, comme le roi, le droit de battre monnaie et le droit de faire la iiuerre. 11 y était aussi seig-neur suzerain, ayant à son tour des vassaux, soit qu'il concédât des parties de son fief, soit qu'on lui eût demandé protection, et qu'on se fût recommandé à lui.
Le seigneur, chef d'État, avait son drapeau, la tati-
nière: sa capitale, le château. Primitivement, le châ-
LE CHA ^^^^^ ^^^jj. ^^'^jjg grande simplicité. C'était au sommet
d'une butte naturelle ou artificielle, la motte, une tour, ou donjon, construite en bois, carrée, et coupée en plusieurs étages entre lesquels on ne communiquait que par des échelles. Ce donjon, habitation du seigneur et réduit de la défense en cas de siège malheureux, s'élevait au milieu d'un camp retranché à la romaine, c'est-à-dire entouré d'un fossé, avec parapet en terre et palissade. C'était là qu'en cas de danger se réfugiaient les paysans d'alentour et leurs troupeaux.
Au onzième siècle, la citadelle de bois fit place à la citadelle de pierre, et les fortifications ne cessèrent de se perfectionner jusqu'au quinzième siècle. Le parapet et la palissade se transformèrent en une haute et large muraille ou courtine, dont le sommet formait un chemin de ronde : les hommes d'armes y pouvaient circuler et combattre, abrités derrière des boucliers de pierre, les nierions, qui étaient percés de meurtrières et laissaient entre eux l'ouverture des créneaux. Des tours, carrées au début, plus tard rondes, parce qu'elles étaient ainsi plus faciles à défendre, flanquèrent l'enceinte, d'abord aux angles, puis sur les faces. On entoura leur sommet de galeries saillantes, les hourds en bois, ou les mâchicoulis en pierre, d'où l'on pouvait accabler de projectiles l'ennemi logé au pied des murailles. La porte unique, gardée par deux tours, fermée par le pont-levis redressé, puis par une grille de fer, la herse, enfin par d'épais
LA SOC I ÉTÉ
L'n CHATEAU FORT DU QUINZIEME SIECLE ; PlERREFONDS.
Photographie Neurdein.
Pierre/onds, sur le front sud-est de la forêt de Compiègne, est un remarquable type des grandes demeures seigneuriales du Moyen Age, à la fois citadelle et palais. Commencé par Louis d'Orléans, frère de Charles VI, en iSgo, achevé en 1420, /e château s'élève sur une large motte dont le glacis domine, en arrière à droite, les toits des maisons; ce glacis est couronné par un mur d'enceinte, crénelé aux angles. Le château forme un quadrilatère de 72 et 92 mètres de côtés. Ses huit tours ont 25 mètres de hauteur; les murs ou courtines qui les relient ont de 5 à à mètres d'épaisseur. Accolée à la tour d'angle à gauche, et pareille à une énorme cheminée, monte la tour de guet. Au centre la tour de la chapelle. Pierrefonds, démantelé au dix-septième siècle sous Louis XIH, par Richelieu, fut restauré au siècle dernier pour Napoléon III par Viollet-le-Duc. Les maisons au premier plan font tien ressortir l'énormité du château. La vue est prise sur l'angle nord-est.
vantaux de bois, bardés de plaques de métal et de clous énormes, devint à elle seule une petite citadelle, le châtelet.
Les grands châteaux eurent deux enceintes que séparait une vaste cour, appelée la baille ou basse-cour. Dans cette cour s'élevaient les logements des gens de service, les écuries, les magasins, presque un petit village. A l'intérieur de la seconde enceinte se trouvaient la chapelle, le donjon et le logis seigneurial. Le donjon, où l'on n'avait sur le dehors d'autres ouvertures
A. MALET. — Histoire moderne. 6
que d'étroites meurtrières, avait cessé de servir d'habitation pourêtre uniquement la plus formidable des défensesdu château. Le donjon de Coucy, construit au début du treizième siècle ( 1220-1 23o) pendant la minorité de saint Louis, mesurait 34 mètres de diamètre. 54 mètres de haut — 14 mètres de moins que les tours de Notre-Dame — en trois étages de salles voûtées, avec des murs de plus de sept mètres d'épaisseur et un fossé large de vingt mètres. Au sommet des donjons se dressait une tourelle, appelée échauguette ou guette, d'où une sentinelle surveillait constamment les alentours. En bas étaient creusées des caves et des prisons, appellées oubliettes ou Chartres.
Le besoin d'air et de lumière. le désir d'avoir ses LE LOGIS aises avaient fait déserter le donjon, et construire à SEIGNEURIAL côté le log"is du Seigneur. Le logis se composait de salles très hautes, éclairées par de larges fenêtres, avec de vastes cheminées, dont le manteau pouvait abriter plusieurs personnes, comme on en voit encore aux auberges de campagne. Ces salles n'avaient du reste pas d'affectation spéciale : la plus grande, la salle par excellence, servait à la fois de salle des fêtes, de salle à manger, de chambre d'apparat.
Le mobilier d'abord assez simple se composait de coffres, de tables, de bancs, de sièges grossièrement sculptés, de nattes de paille ou de jonc en mode de tapis. Les murs étaient ornés de panoplies, de trophées de chasse, bois de cerf, têtes û'ours et de sangliers. Pour s'éclairer on brûlait des torches de résine ou des chandelles de suif, la bougie de cire, très chère, étant réservée aux grands personnages.
Les croisades, en établissant des relations régulières avec l'Orient et ses pays de civilisations brillantes, éveillèrent et développèrent le besoin du luxe ; de là vint en particulier l'usage des tapis. L'ameublement, de siècle en siècle plus compliqué, était devenu somptueux au quinzième siècle. Aux fenêtres, des vitraux colorés remplaçaient les lames de corne. Des tapisseries couvraient les murs; les bancs avaient fait place aux « chaires » en forme de fauteuils, les coffres aux bahuts; des dressoirs, des crédences, portaient des vaisselles précieuses, hanaps, coupes, aiguières, boîtes à épices, le tout orné d'émaux ou délicatement ciselé. Des rideaux ou courtines enveloppaient les lits, disposés en lits de milieu. Sur les meubles, sur les manteaux des chemi-
LA S0CIET1£.
Détail des fortifications a Pierrefoxds.
Photographie Neurdein.
Cette vue, prise au sud-est, du côté de l'entrée de Pierrefonds, montre le détail des défenses imaginées par les ingénieurs du Moyen Age. Les tours à la tase tombent en plan incliné, ici non pas sur un fossé, mais sur un glacis gui forme chemin de ronde autour de la citadelle et que termine un mur crénelé, en partie visitle entre les arbres. Presque au sommet elles sont entourées d'une galerie, le hourt ou mâchicoulis, qui fait saillie sur des cofisoles. Entre ces consoles des ouvertures dans le plancher permettent de lancer des projectiles sur l'ennemi s'il atteint le pied des tours. Le mâchicoulis est crénelé ; au centre des merlons, boucliers de pierre qui couvrent les tireurs, on voit l'étroite ouverture en croi.x des meurtrières ou archéres par oit sont jetées les flèches. Des toits à pente rapi.ie protègent les galeries des tours et des courtines contre le tir plongeant de l'ennemi. La plate-forme terminale est aussi crénelée et coiffée de toits en éteignoirs. Au centre de la courtine qui joint la tour de gauche à celle de la chapelle, une porte ouverte sur le vide donne le niveau de la cour intérieure du château. En arriére, le donjon carré, cantonné au.K angles de tourelles rondes. Au-dessus de la courtine apparaît le haut d'une des grandes verrières ogivales de la chapelle.
nées, même sur les poutres des plafonds, la fantaisie d'artistes habiles faisait courir d'élégantes sculptures.
La vie des seigneurs était la même pour tous. Dès
LA ME l'enfance ils étaient préparés à être des hommes d'ac-
tion. A quinze ans, le tils d'un noble devait savoir