LA GUERRE
rellement braves et qui se lamentaient de mourir de maladie dans leur lit, parce que c'était mourir « comme une bête ». On faisait la guerre à ses voisins, pour des prétextes plus ou moins sérieux. Elle consistait en coups de main, en razzias où l'on enlevait le bétail et l'on détruisait les récoltes pour affamer l'adversaire. La guerre pesait ainsi surtout sur le paysan. Quand il y avait rencontre, on cherchait moins à tuer qu'à faire des prisonniers, parce que les prisonniers étaient une source de profit et devaient payer rançon pour recouvrer la liberté.
A défaut de la guerre, le seigneur avait les tournois.
LES TOURNOIS Les tournois, qui devinrent plus tard, comme nos
assauts d'escrime, des simulacres de combat en champ
clos entre deux hommes, furent à l'origine de véritables batailles
A Ï^UCIETE.
Ameublement seigneurial au quinzième siècle.
Photographie d'une miniature des Anciennes Chroniques d'Angleierrc, de Jehan de Wavrin. — Bibhothèque Nationale.
La miniature représente le dauphin Charles recevant la nouvelle de la mort de son fère Charles VI (octobre 1422). La nouvelle lui parvint au château de Mehunsur-Yèvre, près de Bourges. Étant donné le souci d'exactitude qu'on trouve chez tant d'artistes de la fin du Moyen Age, il ne serait pas impossible que ce petit tableau représentât fidèlement une salle du château de Mehun. Fitt-il œuvre dépure imagination, il n'en montre pas moins ce qu'était l'ameublement d'une demeure seigneuriale au quinzième siècle. A droite, près d'une fenêtre au.x vitres serties de plomb, la hotte d'une grande cheminée. En avant, un banc de bois à dossier ajouré. Au milieu, sur une petite estrade, un trône en forme de fauteuil à dossier rond. Au-dessus un dais rouge, avec tentures rouges doublées de vert, relevées par leurs angles inférieurs au plafond. Le plafond est en bois, en forme de voûte surbaissée. A gauche, une crédence — on n'en voit que la moitié — dont les panneau.x sont finement sculptés; elle est recouverte d'une longue nappe blanche. Dessus est placé un diptyque ouvert représentant l'Annonciation, un ange agevouille devant la Sainte Vierge. — Les conseillers du dauphin sont vêtus de houppelandes: il a lui-même une robe et un manteau bleus, semés de fleurs de lys d'or. Le courrier porteur de la dépêche est botté: son chapeau pend dans son dos.
entre deux troupes. Au temps de Philippe Aug-uste, un tournoi à Lag-ny-sur-Alarne réunit trois mille chevaliers de tous pays. Les adversaires se rencontraient en rase campagrne, et se chargeaient avec fureur. Il y. avait toujours des blessés, souvent des morts. Les tournois étaient pour les chevaliers l'imag-e et l'école de la g'uerre. Ils avaient encore une autre utilité ; on faisait des prisonniers dans les tournois comme à la guerre, et comme les prisonniers de guerre, les prisonniers de tournoi devaient acheter leur liberté et payer rançon. En outre, leurs chevaux et leurs armures appartenaient au vainqueur. 11 y avait donc possibilité de gros profits. Beaucoup de seigneurs vivaient de leurs victoires aux tournois, comme d'autres aujourd'hui vivent de leurs victoires en courses, des championnats qu'ils g-agnent et des records qu'ils battent.
La chasse était moins un plaisir qu'une nécessité. Le LA CHASSE seigneur chassait pour se nourrir et pour nourrir ses
hommes. La France n'était pas cultivée alors comme elle l'est aujourd'hui, et les animaux de boucherie, bœufs et veaux, étaient en petite quantité. On se nourrissait surtout de porcs qui pcâturaient en grand nombre dans les forêts de chênes. Pour remplacer la viande de boucherie, la chasse fournissait en abondance le sanglier, le cerf, le chevreuil et même l'ours.
Les fêtes étaient fréquentes; elles consistaient surtout LES FESTINS en festins, aux innombrables services. Ces festins LES FÊTES étaient coupés et suivis de représentations oîi paraissaient les jongleurs, musiciens, acrobates, jouant de la harpe, de la vielle, de la cornemuse, faisant des tours de force, montrant des marionnettes ou des animaux savants. Puis venaient les conteurs, trouvères dans le nord, troubadours au midi ; ils récitaient des fragments des Chansons de geste, les aventures romanesques et les exploits de Charlemagne, de Roland et de leurs compagnons. Un bal terminait généralement la fête.
Les fêtes coûtaient fort cher à ceux qui les donnaient, d'abord parce qu'elles duraient longtemps, huit et quinze jours, et que les invités y étaient fort nombreux; ensuite parce que l'usage était d'offrir aux assistants de riches présents, coupes d'or ou d'argent, vêtements de soie, fourrures, armures, chevaux, oiseaux de chasse, etc. Les invités ne se montraient pas moins généreux envers les gens de leurs hôtes. En sorte que les seigneurs, même
LA SOCIETE
les plus puissants, voyaient passer le plus clair de leurs revenus dans les fêtes et se trouvaient souvent courts dari^ent.
Pour s'en procurer, beaucoup empruntaient: tous BRIGANDAGES pressuraient leurs paysans; un irrand nombre se ;eigneuriaux livraient au brigandage. Ils détroussaient les voyageurs, pillaient et rançonnaient les commerçants qui passaient près de leur château. Le document suivant, réquisitoire dressé par des moines du Roussillon contre un seigneur de leur voisinage, fera bien connaître ce qu'étaient les mœurs de certains chevaliers au temps de Philippe Auguste: ce sont celles des bandits marocains aujourd'hui :
« Il a fracturé notre enclos et s'est emparé de onze vaches. Une nuit, il a pénétré dans notre propriété et a coupé nos arbres fruitiers. Le lendemain, il a saisi et attaché dans un bois deux de nos serviteurs et leur a enlevé trois sous et deux deniers. Le même jour, il a pris une tunique, des pantalons et ses souliers à un fermier. Une autre fois, il a tué deux vaches et en a blessé quatre dans la ferme du Col-de-Jou et il en a enlevé tous les fromages qu'il a trouvés. Un autre jour, il a pris cent cinquante moutons, un âne et trois enfants qu'il n'a voulu lâcher que moyennant cent sous. Il a saisi ensuite deux hommes dont il a fixé la rançon à quinze sous et l'un d'eux est encore captif.... i>
Parfois, en même temps que bandit le seigneur était une bête de proie : tel ce seigneur du Périgord, lui aussi contemporain de Philippe Auguste, qui dans un couvent, à Sarlat, faisait couper les pieds ou les mains, ou crever les yeux à cent cinquante personnes, tandis que sa femme faisait arracher les seins et les ongles à de pauvres paysannes.
L'Église essaya, vers le douzième siècle, d'agir sur CHEVALERIE la sauvageHe naturelle des seigneurs en intervenant
dans la cérémonie de la remise des armes qui faisait du jeune homme un chevalier, et en donnant à cette cérémonie un caractère moral et religieux. Le futur chevalier se préparait par un jefine de vingt-quatre heures, par une nuit de prières à l'église, la veillée d'armes, par la confession et la communion. A la messe, il entendait un sermon sur ses devoirs : pureté, probité, protection des clercs, des -femmes, des vieillards, des orphelins. Les pièces de l'armure déposées sur l'autel étaient ensuite bénites. Avant qu'on les lui remit, celui qui allait devenir
chevalier jurait entre les mains de son parrain de remplir fidèlement tous les devoirs que le prêtre venait de lui rappeler. Puis le parrain, au lieu de donner la colée avec la main, tirait Fépée et frappait du plat sur l'épaule le nouveau soldat en disant : « Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, je te fais chevalier. »
La chevalerie contribua à rendre les mœurs moins rudes; elle développa le sentiment de l'honneur; elle créa, avec le respect et le culte de la femme, ce que l'on appela au temps de Philippe Aug-uste la courtoisie. Mais cette courtoisie n'existait que chez une élite; elle s'alliait encore à une terrible brutalité, et le sentiment de l'honneur était souvent compris d'étrange manière. Aux derniers temps du douzième siècle. Richard Cœur de Lion, modèle du parfait chevalier, était en guerre avec Philippe Auguste. Pour venger la défaite et le massacre d'une partie de ses troupes, il fit crever les )-eux à quinze chevaliers français et les renvoya à Philippe, conduits par un seizième auquel il avait laissé un œil. Philippe se hâta d'infliger le même supplice à quinze chevaliers anglais. « afin, dit ur» témoin, que nul ne pîit le croire inférieur à Richard en force et en courage ». Cinquante années plus tard au milieu du treizième siècle, sous saint Louis, un seigneur de Coucy, pour quelques lapins tués dans ses bois, faisait pendre trois enfants. Encore ces enfants étaient-ils nobles, fils de seigneurs. On peut juger par là de quelle façon étaient traités les paysans. Néanmoins il est certain que les mœurs se transformaient. Saint Louis fit arrêter et voulut faire pendre le seigneur de Coucy. Cent années auparavant nul n'aurait songé à l'inquiéter si peu que ce fût.
Ce fut surtout le développement de la puissance F RMA- royale qui amena des transformations dans leshabi-
TION DE LA VIE . -^ ? . , ^ ^ f
oT:.ToxT,:.TTr>T»TT. tudes de vie des seigneurs. De ces transformations
SEIGNEURIALE , , . n , ■ ,
les plus importantes furent la suppression des guerres privées et des tournois. L'Église avait de tout temps anathématisé les tournois. Elle fit dès le onzième siècle des tentatives pour supprimer les guerres privées, à tout le moins pour en restreindre les effets désastreux. Elle imagina successivement la Paix de Dieu, qui réglementaitles guerres, et la Trêve de Dieu qui les interdisait du mercredi soir au lundi matin. Mais ce fut seulement à partir du treizième siècle et de saint Louis que des résultats sérieux furent obtenus. Saint Louis restreignit d"abord
LA SOCIETE. h
l'usag-c des guerres privées par la Quarantaine le Roi cl l\.7.sseure nient : il était interdit Je poursuivre les armes à la main la réparation d'une injure avant un délai de quarante jours. Durant ce délai, employé à des tentatives de réconciliation, les deux adversaires étaient placés sous la sauveg'arde du roi. Puis saint Louis alla jusqu'à l'interdiction totale (i2.58i. et de même il proscrivit les tournois. Ces interdictions furent renouvelées par son petittîls, Philippe le Bel. Cependant le néfaste droit de gfuerre subsista partiellement, surtout dans le midi, au quatorzième siècle, et Tabolition ne fut
Dame noble et gentilhomme au quinzième siècle
Photographie d'une miniature de « Renaud de Montaub.in' .
Bibliothèque de l'Arsenal.
Jupe de dessous bleue ; robe de dessus, ou cotte, à large traîne, en brocart d'or, bordée de fourrure. Corsage pareil à la colle, décolleté; liante ceinture bleu et or ; collier d'or. Un lon^ voile blanc très léger tombe du hennin rouge et or.
Chausses noires, collant comme un maillai ; pourpoint rousse, bordé de fourrure, avec manches à gigot; collier d'or avec croix. Chapeau haut de forme noir à cordon d'or. Les chaussures extraordinaires sont dites à la polonaise ou « à la poulaine ».
Les formes de certaines pièces des deu.x costumes sont ridicules; mais les couleurs sont riches et harmonieuses. Au fond, de chaque côté de la fenêtre, deux sièges pris dans l'épaisseur de la muraille.
définitive qu'au milieu du quinzième siècle, sous Charles MI. Ce fut encore le développement de la puissance royale qui
amena beaucoup de seig'neurs à rechercher un emploi auprè> du roi. tout au moins à vouloir vivre dans son entourage. Ils furent attirés par l'éclat de la cour royale, l'ag-rément de l'existence qu'on y menait, l'espoir des profits qu'on y pouvait trouver sous forme de cadeaux ou de riches mariages. Le même attrait fut exercé par la cour de quelques puissants seig-neurs. surtout par celle des ducs de Bourg-og-ne, réputée la plus brillante de l'Europe à la fin du quatorzième siècle et au quinzième. La vie de cour amena la transformation des tournois en fète^ d'escrime, et comme on disait. < en joutes courtoises » où les armes étaient émoussées. D'autre part, la vie dans les châteaux fortifiés, l'isolement perpétuel à la campagne parurent à beaucoup monotone et triste, si bien que nombre de seig-neurs se firent construire dans les villes des maisons, dont les dehors, les tourelles, les poivrières, rappelaient souvent les châteaux forts et qu'on appelait des hôtels.
Entre les seig-neurs, à une époque qu'il est impos- LA HiÉR.\RCHiE siblc de préciser, il s'établit une hiérarchie de titres SEIGNEURIALE correspondant à la hiérarchie des fortunes. A l'ori-
grine, les seigneurs les plus puissants s'appelaient eux-mêmes barons : le mot d'origine germanique signifiait « homme par excellence ». .Mais dès le dixième siècle on commença à transformer en titres seigneuriaux les dénominations de fonctions publiques. Ainsi apparurent les titres de comtes, de ducs, de marquis, les deux premiers usités déjà sous l'empire romain, et qui tous avaient jusqu'alors désigné des fonctionnaires nommés par les rois, les gouverneurs de provinces et les chefs militaires de régions frontières. Peu à peu le titre de baron ne s'appliqua plus qu'à des seigneurs de moindre puissance, et la hiérarchie des titres s'établit ainsi : d'abord les seigneurs titrés, ducs, marquis, comtes, vicomtes; puis les barons : au-dessous les chevaliers. Parmi les chevaliers on distingua même à partir du début du treizième siècle et de Philippe-Auguste, les chevaliers bannerets, assez riches pour lever sur leurs terres parmi leurs vassaux, au moins cinquante hommes d'armes, et par suite autorisés à porter en campagne un drapeau à leurs couleurs, une bannière carrée. Au dernier rang de la hiérarchie furent les ècurers; mais ce ne fut guère qu'au seizième siècle que le mot écuyer fut pris comme titre nobiliaire.
LA SOCIETE. (ji
En même temps que s'établit entre les seigneurs LA NOBLESSE une hiérarchie de titres, les seigneurs constituèrent dans la société un groupe à part, une classe fermée, la noblesse. Dès le onzième siècle, la richesse et la bravoure ne suftirent plus à faire d'un homme un seigneur et un noble. La noblesse fut un bien héréditaire: on ne fut noble que par la naissance. Toutefois, à partir de la seconde moitié du treizième siècle et' de Philippe le Hardi, les rois, renouvelant un usage pratiqué par les Mérovingiens, s'attribuèrent le droit de conférer la noblesse comme une récompense, et d'anoblir, de leur souveraine autorité, ceux qui les avaient bien servis. Les anoblissements, fréquents dès lors, furent mal vus des nobles de naissance qui, dans la suite, pour se distinguer des anoblis, se qualifièrent « de gentilshommes de nom et d'armes » . Ces distinctions furent de pure vanité. Anoblis et gentilshommes, dans la société jouissaient des mêmes avantages: ils étaient tous des privilégiés, ayant des droits refusés aux autres, droits justifiés à l'origine par des services rendus, mais qui n'avaient déjà plus guère leur raison d'être à la fin du quinzième siècle et qui s'exerçaient pour la plupart sur les paysans.