ET LES MÉTAUX PRÉCIEUX
Dans les dernières années du quinzième siècle et au commencement du seizième, le monde s'agrandit pour les Européens. Ils découvrirent au sud dans l'océan Atlantique l'Afrique méridionale, à l'est les parties de VAsie riveraines de locéan Indien. à l'ouest enfin un continent nouveau, V Amérique. Ces découvertes furent surtout l'œuvre des Portugais et des Espa<rnols. et la g-loire en revint principalement à Vasco de (îania pour l'Afrique et l'Asie, à Christophe Colomb pour l'Amérique. Elles eurent pour cause première le désir de trouver une route nouvelle vers les Indes, pays des marchandises précieuses. Elles furent rendues possibles par la connaissance de la boussole, les progrès de l'art de la navigation, l'éveil de la curiosité scientifique et géographique. Elles eurent pour résultats principaux d'assurer au Portugal avec Albuquerque, et à l'Espagne avec Fernand Corlez et Pizarre. la possession d'immenses empires coloniaux, de faire de ces deux royaumes les États les plus riches de l'Europe au seizième siècle, et par contre-coup d'enrichir également les États voisins.
La cause première des grandes découvertes fut .E COMMERCE l'appât du gain, le désir de s'enrichir. DE L'ORIENT Au .Moyen Age certaines marchandises procuraient
i\ ceux qui en faisaient le commerce d'énormes bénéfices parce qu'elles étaient rares. C'étaient la soie, le velours, les tissus de coton, les pierreries, les perles, l'ivoire, les por-
celaiiies, les parfums. Icncens. la myrrhe, l'aloès, et surtout les épiées, clou de girofle, cannelle, muscade, poivre, gingembre, que Ton consommait en quantités extraordinaires : les boissons aux épices. en particulier, les vins aromatisés de cannelle ou de gingembre étaient alors d'usag-e courant. Tous ces produits venaient de régions très diverses de l'Asie : les parfums étaient tirés d'Arabie; les pierres précieuses, les perles, l'ivoire, les cotonnades, de l'Inde; de la Chine les soieries et les porcelaines: des îles de' la Sonde les épices. Comme on ne connaissait pas la g"éog:raphie de l'Asie, on confondait tous ces pays sous un nom général : les Indes.
Ces Indes, dans l'imagination des Européens, apparaissaient prodig-ieusement riches, d'autant plus riches qu'elles restaient pour eux des contrées mystérieuses. Ils n'allaient pas en effet chercher eux-mêmes les marchandises sur place. Elles leur arrivaient par l'intermédiaire des trafiquants arabes et par deux routes seulement, lune terrestre, l'autre maritime. La route terrestre ou route de la soie, à travers l'Asie centrale, aboutissait à la mer Noire : la route maritime ou roule des épices. par l'océan Indien et la mer Rouge, aboutissait à l'Egypte et à Alexandrie sur la .Méditerranée. Les marchandises arrivées à dos de chameau, par caravanes, à la mer Noire étaient embarquées à bord de navires gétiois. Les cargraisons apportées en Egrypte par les bateaux arabes étaient transbordées sur les Jîot/es vénitienne.'^. Clénois et \'énitiens étaient donc en Europe les maîtres du commerce des denrées d'Orient : ils en avaient tiré fortune et puissance politique. Naturellement cette fortune et cette puissance devaient éveiller les convoitises, et puisque les X'énitiens et les Génois détenaient et gardaient jalousement les débouchés des seules routes connues, les autres peuples maritimes devaient avoir et eurent la pensée de chercher, et le désir de trouver des chemins nouveaux vers les Indes, sources de tant de richesses.
Mais pour que l'entreprise pût être tentée, il fallait nr.v'XTticctx'r-E-c dabord que les idées sur la forme de la Terre se GÉ0GRA.PHI0UES '^^sent modifiées, et les connaissances g:eog:raphiques AU MOYEN AGE '^"^ P^^ étendues et précisées. Les Européens du Moyen Age étaient en gréographie beaucoup moins instruits que ne l'avaient été les Cîrecs et les Romains. Leur propre pays mis à part, ils ne connaissaient avec précision que le
LES DKroi \ERTES .MAKIllMES.
FkAl^MliNT DE LA CARTE CATALANE DE PARIS (l?"?).
Bibliothèque Nationale.
' eltc carte Jressce en i?<-5, prol-atleineiil pfiir ilurles V, est le plus célétre elle plus tel exemplaire ^]ui nous soit parvenu Je la cartographie du Moyen Age. Elle appartient à la série des cartes dites catalanes, parce que les notices qui y sont intercalées sont rédigées en catalan. On connaît quatorze caries ou fragments de cartes catalanes. L'une d'elles conservée en Italie, à Modéne, donne, en une mappemonde de un mètre de diamètre, rensemhte de la Terre telle qu'on l'imaginait à la fin du quatorzième siècle. La carte de Paris, moins étendue, ne donne ni le nord de l'Europe, ni le sud de l'Afrique, mais va de l'Atlantique à la Chine. Elle se coinpose de huit feuilles de parchemin, hautes de 6.^ centimètres, larges de 20 centimitres. Le cartographe qui ta dressa a fait entrer dans les notices l'essentiel des notions nouvelles rapportées par Marco Polo. Le fragment reproduit ici, très simplifié, cçrrespond à la seconde feuille. Il reproduit avec une surprenante e.\actitude le dessin des côtes du Maroc, de l'Algérie, de l'Espagne et de la France. Les côtes d'Angleterre, du Danemark et de Norvège — le nom est écrit a l'envers — sont moins faciles à reconnaître. Les iandes grises représentent les montagnes : Allas, Pyrénées. Alpes; les traits parallèles et tremblés, les fleuves : Garonne, Loire, Seine. L'emplacement- des villes est marqué en Europe par un château, en Afrique par une mosquée, avec des drapeaux dont les couleurs indiquent à qui la ville appartient. Là où les renseigements topographiques lui ont fait défaut, le cartographe a placé un dessin ou une notice : il en est ainsi dans toutes les cartes du Moyen Age. A gauclie, sur un chameau, un personnage vêtu comme le sont encore les Touaregs; à droite, un roi assis symtolise le légendaire prêtre Jean, roi d'Ethiopie. Les lignes qui rayonnent en étoiles servaient à la construction de la carte, elles permettaient de coordonner les positio villes et tenaient lieu .ie nos degrés de latitude et de longitude.
ns des
pouriour de la Méditerranée. e"est-à-dire les eûtes du .Maroc, de l'Algérie, de la Tunisie, de la Tripolitaine, le delta du Nil et l'Egypte, la Syrie et la Palestine, enfin l'Asie Mineure.
256 HISTOIRE -MUDEKNl:..
En dehors de la région méditerranéenne, les notions sur l'Afrique s'arrêtaient au cap Bojador. les notions sur l'Asie au Ciange. L'intérieur des deux continents était à peu près totalement inconnu. Pour les marins on reproduisait le dessin des côtes et on y indiquait les principaux ports. Ces cartes d'une exactitude surprenante, étant donnée l'ig-norance de tout procédé scientifique de construction, étaient appelées des por/u- Ijns. Quant à la Terre elle-même, on n'admettait pas qu'elle pût avoir la forme d'une sphère, parce qu'en ce cas les hommes de l'hémisphère opposé au nôtre marcheraient la tête en bas. ce qui, disait-on, était absurbe et impossible. On se la représentait tantôt comme un g-rand carré, tantôt comme un disque plat : Jérusalem en occupait toujours le centre et le Paradis Terrestre était représenté à l'extrémité orientale. Autour des terres, l'Océan s'étendait jusqu'aux murs qui enveloppaient l'univers et qui soutenaient le ciel. Au nord tout passage était rendu impossible par le froid et les glaces: au sud l'on était arrêté par la chaleur et les flots en ébuUition. Dans ces conditions point d'autres routes possibles vers l'Inde que les routes déjà connues.
Cependant à partir du treizième siècle les connaissauces ^éot^raphiques s'accrurent. D'abord les Euro-
DF LA o r? r T
GÉOGRAPHIE P^^ens découvrirent en partie l'Asie. Le pape Inno- MARCO POLO '-'-'^^^ ^^ *^^ 1240. saint Louis en i253, dans l'espoir de conclure contre les .Musulmans, maîtres de la Terre Sainte, une alliance avec les Mongols, envoyèrent des ambassadeurs jusqu'à Karakorum, vjlle située dans les montagnes au sud du lac Baïkal et capitale de leur Khan ou empereur. Ces ambassadeurs, l'Italien Plan Carpin, le Flamand Guil- Itiume de Roubroiiquis . tous deux moines franciscains — on croyait que le Khan était chrétien — rapportèrent des notions intéressantes sur les régions qu'ils avaient parcourues de la Caspienne à la Chine septentrionale. Peu après un Vénitien, Marco Polo, exécutait en Asie un voyage de vingt années (1271- 1291). Il atteignit Cambalu, — Pékin, — séjourna dix-sept ans au Cathav, c'est-à-dire en Chine, puis revint en Europe par rindo-Chine. l'Inde et la Perse. Trois ans après son retour, il dictait en français son Livre des Merveilles, la description des pays qu'il avait parcourus.
Ses descriptions ne devaient pas peu contribuer à surexciter
les convoitises des Européens. Il parlait de villes dont les douanes seules rapportaient chaque année plus de quinze millions sept cent mille sacs d'or, où il entrait chaque jour plus de mille charrettes chargées de soie; de ports où l'on voyait réunis plus de cinq mille navires, où « pour un navire de poivre arrivant à Ale.xandrie il en arrivait cent et plus »; d'un g-rand fleuve
— le fleuve Bleu — i qui traverse tant de villes qu'il y a sur ses eau.x; plus de navires et plus de marchandises que sur tous les fleuves du pays des Chrétiens et sur toute leur mer
— la Méditerranée ». Il sig-nalait des provinces où l'on trouvait en a quantités que c'était merveille », perles, diamants, turquoises, rubis, sucre, épices, parfums, etc. Au Zipangu
— le japon — l'or était en telle abondance que le palais du souverain était couvert et pavé d'or fin « épais bien de deux doig-ts ».
En même temps que l'on découvrait ainsi l'Asie, les idées sur la forme de la terre se modifiaient. Ce fut un des résultats des Croisades qui avaient multiplié les relations avec les Arabes. Les Arabes, grands voyageurs, avaient en outre hérité d'une partie de la science antique. Par leur intermédiaire les Européens commencèrent à connaître les travaux des géographes grecs : Ératosthène, Strabon, Ptolémée.
Or, les Grecs admettaient que la terre était sphérique. 11 était donc possible d'en faire le tour, et en marchant toujours droit vers l'ouest on devait, partant de l'Europe, arriver à l'Asie. Plus de deux cents ans avant l'ère chrétienne, Ératosthène avait enseigné à Alexandrie que « si l'étendue de la mer Atlantique n'était pas un obstacle on pourrait se rendre par mer de l'ibérie
— l'Espagne — dans l'Inde ».■ D'autre part les commerçants Romains au temps de l'Empire s'étaient avancés jusqu'à l'Indo- Chine et avaient noué des relations régulières avec la Chine, la Sériqiie. Ptolémée, en 160 sous Antonin, dressant la carte du monde, y faisait figurer la Sérique. Quand fut connu le Livre des Merveilles on ne soupçonna pas que la Sérique de Ptolémée et le Cathay de .Marco Polo étaient un même pays. On plaça le Cathay par delà la Sérique, et de la sorte on allongea si bien l'Asie que le Japon se trouva porté à l'emplacement qu'occupe la Californie*. Dès lors, il parut que la distance n'était pas considérable entre l'extrémité de l'Espagne et les Indes. Cette idée, et