‹ Histoire monumentale de la FranceChapitre 10 sur 39 · EGLISE DE NOUVION LE- VINEUX · texte numérisé non relu

EGLISE DE NOUVION LE- VINEUX

Cl. Monum. historiques. (Aisne)

L’ARCHITECTURE ROMANE ET LES ÉGLISES

quement défini; une définition est indispensable. Voici une de celles qu’on peut accepter :

L’architecture romane est l’architecture romaine épurée et complétée suivant les besoins du culte catholique et le génie particulier de chacun des peuples qui l’ont mise en œuvre du Xe au XIII siècle.

L’expression architecture romane , adoptée en 1825 par Arcisse de Gaumont dans son Essai sur l’architecture religieuse du moyen âge , et à laquelle l’autorité acquise bientôt par les doctrines du grand rénovateur de l’archéologie nationale assura un triomphe définitif, est en réalité de l’antiquaire de Gerville, qui l’avait employée dès 1817 et 1818 dans ses rapports au préfet de la Manche sur les vieilles églises de ce département. En la proposant, en 1 824, à la Société des Antiquaires de Normandie, dont il était un des fondateurs, « M. de Gerville avait entendu donner à cette architecture, que chacun jusqu’alors baptisait à son gré de lombarde, saxonne, byzantine, un nom qui ne fût pas celui d’un peuple, vu qu’elle avait été pratiquée dans toute l’Europe occidentale et sans intervention prouvée des Lombards, ni des Saxons, ni des Grecs. Comme le terme de roman était déjà appliqué à nos anciens idiomes; comme l’emploi d’éléments romains était, de l’aveu général, aussi sensible dans l’architecture qu’il s’agissait de qualifier, que la présence des radicaux latins dans les langues appelées romanes; comme enfin on pouvait dire que l’une était de l’architecture romaine abâtardie, de même que les autres étaient du latin dégénéré, M. de Gerville concluait à ce qu’il y eût une architecture romane au même titre qu’il y avait des langues romanes. » Ce commentaire est d’Arcisse de Caumont.

Le mot est assez juste, et il serait difficile de lui en substituer un autre; mais la comparaison qui en a déterminé le choix demande à être rectifiée. Si les langues romanes sont une corruption de la langue latine, il en est autrement de l’architecture. Celle-ci n’est point du tout un « abâtardissement », elle est précisément l’opposé. Elle est 1 architecture romaine « épurée et complétée »; elle est l’architecture romaine elle-même; mieux que cela, elle est, organiquement, plus romaine que

PÉRIODE ROMANE

l’art romain, lequel fut à moitié grec. Elle est ce que, à part la différence des temps et des civilisations, aurait été l’art romain s’il ne s’était pas emmailloté dans l’architecture hellénique.

La réaction expresse et déclarée contre l’art romain ne fut jamais dans les mœurs de nos ancêtres. Si la décadence éloigna de l’art romain, le progrès ramena vers lui, mais vers l’art romain libre, émancipé du joug de l’entablement. Le roman tendait de soi au romain aussi bien qu’au gothique. Il eut, suivant les pays, comme un double aboutissement. C’est de la voûte romaine qu’on tira l’organe, qui, par le principe nouveau qu’il portait en lui, devait irrévocablement la supplanter. La logique fut plus forte que l’instinct traditionnel, et encore la décoration, hésitante et tardive, resta-t-elle romane près d’un demi-siècle, s’orientant même, dans un de ses éléments privilégiés, vers le chapiteau corinthien. Suger, un des créateurs de l’architecture gothique, avait, pour son église de Saint-Denis, jeté son dévolu sur les colonnes des thermes de Dioclétien, à Rome, et il les aurait fait venir malgré les dépenses et les difficultés du transport, si les carrières de Pontoise ne lui avaient à point nommé procuré de la pierre dure et rigide; il plaça aux portes de la façade des vantaux de bronze ciselé, à l’antique, et sur l’une d’elles une marqueterie, à l’antique également. S’il y avait eu des archéologues parmi les évêques et les moines savants des dernières années du XIIe siècle, et que subitement ils se fussent avisés de l’énorme distance qui les écartait de la Rome impériale, c’eût été folie à eux que de rebrousser chemin; les conquêtes accomplies étaient trop sérieuses pour que personne songeât dès lors à les laisser échapper. Dans les régions, au contraire, où l’art roman atteignit sa maturité, où il se revêtit de sa propre ornementation, où il donna sa mesure, il compléta l’art romain d’une manière que les Romains eux-mêmes n’eussent pas désavouée, du moins quant au système et à la composition; la force des choses l’amena à s’affiner dans un sens romain, et plus d’une fois la volonté consciente et positive des artistes l’entraîna très facilement et comme naturellement à des imitations patentes.

Pour achever les éclaircissements indispensables que réclame notre

L’ARCHITECTURE ROMANE ET LES ÉGLISES

définition, qu’il nous suffise de rappeler que le problème fondamental a été résolu pour les églises et par les églises; que c’est dans les églises d’abord qu’il faut pendant presque tout le moyen âge chercher les progrès et les caractères de l’art de bâtir, et que l’art roman, en France, a des divisions géographiques qui ont porté loin sa puissance et sa fécondité. Ajoutons que d’autres peuples l’ont pratiqué, sans en élever aussi haut la perfection.

Il est temps de passer à quelques pages descriptives.

Dans les murs romans, le moyen et le grand appareil détrônent vers 1020 ou 1025 le petit appareil partout où il s’est attardé. Le moyen appareil, plus maniable que le grand appareil, est plus fréquent. Pendant le XIe siècle, il laisse des joints larges sur lesquels fait saillie le mortier, et souvent, sur certaines parties du parement, des pierres inclinées en sens différent d’une assise à l’autre forment arêtes de poisson. Divers autres dessins d’appareil furent obtenus, tant au XIT siècle qu’au XIe, soit par la taille des pierres, soit en disposant des pierres de deux couleurs. Comme à toutes les époques, il y eut des églises, quelquefois même assez importantes, qui furent construites en blocage , c’est-à-dire en petites pierres brutes noyées dans le mortier; plus ordinairement, le blocage était réservé pour l’intérieur d’un mur, entre les deux parements. Les angles des murs, les contreforts, les piliers, les encadrements des baies étaient toujours en pierre taillée; il arrivait, au XV siècle, que l’on perçât des fenêtres dans des contreforts plats, afin de profiter de l’appareil plus soigné.

Les dimensions des églises grandissent dans le sens de l’ordonnance basilicale. Les collatéraux sont parfois doublés dans les nefs (Saint-Martin de Tours, Cluny, Saint-Sernin de Toulouse, Souvigny, la Charité-sur-Loire, Saint-Hilaire de Poitiers, et probablement la cathédrale romane d’Orléans); à Saint-Hilaire, l’évidement des énormes piliers soutenant la maîtresse voûte et ses contreforts détermine un troisième collatéral plus étroit, d’où le total exceptionnel de sept nefs. Une disposition très courante en Germanie comporte deux absides opposées, comme précédemment à Saint-Gaîl et plus anciennement à la cathédrale gallo-romaine de Clermont; cette disposition, à laquelle

PÉRIODE ROMANE

fut ajouté un transept en avant de chaque abside, n’est restée nulle part intacte en France : la cathédrale de Verdun a deux transepts sans abside occidentale (elle a été supprimée au XVIIIe siècle); la cathédrale de Nevers, deux absides sans transept oriental, de même que l’église de Villeneuve-d’ Aveyron (l’abside orientale a été refaite à l’époque gothique dans les deux édifices). La cathédrale de Besançon n’a que les deux absides, dont l’une, tombée en 1729, a été relevée en Î73L

Un autre plan réputé germanique, mais trop connu jusqu’au XIVe siècle, dans toutes les régions de la France, pour qu’il ne puisse être sorti de traditions indigènes, arrondit en hémicycle les extrémités des croisillons à l’instar des absides des chœurs. Ce qui est français sans conteste, ce sont, dans quelques grandes basiliques (Saint-Remi de Reims, Sainte-Croix d’Orléans, Saint-Martial de Limoges, Conques, Saint-Sernin de Toulouse), les transepts élargis de deux bas-côtés qui en font de vraies nefs transversales; souvent il y eut un bas-côté unique, de préférence le long du mur oriental. Français aussi est le plan général à double croix dite croix archiépiscopale, avec les bras principaux vers le milieu de l’église et les bras secondaires plus près du chœur (Cluny, Souvigny, Saint-Benoît-sur-Loire) ; ce plan fut, à l’époque gothique, celui de la collégiale de Saint-Quentin; l’Angleterre le réinventa pour son compte et en fit grand usage.

C’est encore la France qui est la patrie et qui est restée la terre classique du rond-point. Ce magnifique épanouissement de la basilique cesse d’être une rareté dès les commencements de l’architecture romane, surtout en Auvergne, en Limousin, en Poitou, en Touraine. L’agrandissement des chœurs était d’ailleurs le point capital du programme liturgique du moyen âge.

Ce besoin d’espace provenait du déploiement toujours croissant des cérémonies religieuses, de la multiplication des autels, de la suppression des cryptes. Les cryptes, qui renfermaient un corps saint ou une relique insigne, continuèrent d’être en usage pendant tout le XIe siècle, et c’est de ce siècle que datent la plupart de celles qui nous restent. Au XIIe siècle, on conserva quand on le put, comme souvenirs

L’ARCHITECTURE ROMANE ET LES ÉGLISES

plutôt que comme lieux de dévotion, celles qui existaient; mais, dès 1120 ou 1 1 30, on en fit très peu de nouvelles. On voulut produire au grand jour les autels vénérés, afin qu’ils fussent plus à la portée des foules et qu’ils eussent leur part plus directe aux solennités.

Il y a toujours eu des églises, grandes ou petites, qui se sont écartées de la forme basilicale jusqu’à ne la plus rappeler en rien : églises à nef unique, églises à chevet plat, églises sans transept, églises en simple rectangle, églises en croix grecque dont la plus remarquable est Saint-Front de Périgueux, églises à plan quadrilobé, églises en rotonde. L’origine de celles-ci peut être cherchée dans certains temples romains, et, du reste, l’esprit n’a jamais eu la moindre peine à inventer une figure aussi élémentaire; vu cependant que c’était celle du Saint- Sépulcre de Jérusalem, elle fut davantage en faveur. Le surnom du bourg de Neuvy-Saint-Sépulcre, en Berry, marque suffisamment que l’église ronde commencée dans cette localité en 1042 était une imitation très intentionnelle. Les Templiers, institués primitivement pour la défense du Saint-Sépulcre, affectionnèrent, naturellement, la forme ronde, ce qui ne les empêcha pas de s’en départir souvent. L’église de Neuvy a un bas-côté tournant, un étage de tribunes construit au XIIe siècle et une coupole exécutée seulement de nos jours. Cinq autres églises rondes ou polygonales, à collatéral tournant, sont à citer en France : l’église heptagonale de Rieux-Minervois (Aude), avec son clocher de même heptagonal au centre; Sainte-Croix de Quimperlé avec clocher carré au centre; l’église circulaire de Saint-Bonnet-la- Rivière (Corrèze); l’édifice ruiné dit le Temple, à Lanleff (Côtes-du- Nord); Saint-Michel-d’Aiguilhe, près le Puy, ellipse irrégulière dont le noyau n’est enveloppé que de trois côtés par le collatéral. Saint-Micheld Lntraigues (Charente) s’entoure de huit absidioles, sans bas-côté; à Saint-Hilaire de Grasse il y a quatre absidioles. Dix à douze autres rotondes, moins remarquables, n’ont ni collatéraux ni absides multiples. La rotonde avec bas-côtés triples fut introduite dans le plan basilical à Saint-Bénigne de Dijon et à Charroux (Vienne), ici à la croisée, là à l’abside; le clocher central de Charroux existe encore sur ses huit piliers.

PÉRIODE ROMANE

En élévation, on conserva souvent les tribunes, et toutes les fois que la disposition des voûtes le permit ou parut le permettre, les fenêtres supérieures. Un élément nouveau, de la plus haute importance par son effet décoratif, vient s’interposer entre les bas-côtés ou les tribunes et les fenêtres supérieures, dans l’étroit espace correspondant à l’angle d’ouverture des combles latéraux. Comme toutes les toitures, n’ayant eu guère d’abord que l’inclinaison très modérée des frontons romains, tendirent à se relever, jusqu’à la fin du moyen âge, la zone précitée tendit à s’élargir d’autant, et, dans la seconde moitié du XIe siècle, on jugea bon d’agrémenter cette surface, qu’on ne pouvait désormais laisser complètement nue. On la tapissa d’arcatures aveugles, ou faux triforium; puis, ces arcades prenant du relief, on imagina de creuser derrière elles le mur, de façon à former dans l’épaisseur de celui-ci un passage continu : ce fut le véritable triforium. On évita souvent le triforium, vrai ou simulé, en empiétant des deux côtés sur l’espace qu’il aurait occupé : au-dessus, en abaissant le plus possible le talus d’appui des fenêtres supérieures; au-dessous, en ajoutant une archivolte ou un bandeau aux arcs longitudinaux des tribunes ou des nefs collatérales; d’autres fois on disposa un ornement en frise, ou bien on eut recours à la peinture. Pendant quelque temps, on se passa volontiers de triforium quand il y avait des tribunes, et réciproquement; ce n’est guère que dans les premières églises ogivales que les deux éléments furent franchement associés, et pour peu d’années seulement.

Les constructeurs romans avaient parfaitement conscience que, développer la basilique, lui ajouter des parties nouvelles, c’était compliquer, reculer ou s’exposer à rendre impossible la solution de l’irritant problème sous l’étreinte duquel ils se débattaient : l’adaptation de la voûte. Ils n’hésitèrent pas cependant à continuer la lutte.

En décrivant les écoles, nous montrerons comment chacune combina les voûtes romaines sur ses églises; nous parlerons de l’arc brisé au chapitre de la Transition.

Les voûtes romanes, quelle qu’en fût la forme, étaient généralement très lourdes, et par là déterminaient un volume assez considérable des piliers. On ne renonça pas cependant à concilier la force avec la

L’ARCHITECTURE ROMANE ET LES ÉGLISES

grâce. On creusa les angles du pilier carré par des ressauts dans lesquels, au XIIe siècle, on logea assez souvent des colonnettes. Dès le IXe siècle, des colonnes s’étaient déjà engagées dans les faces du pilier. Il existe des piliers monocylindriques, surtout dans les chœurs et les rotondes.

Aux arcs principaux des voûtes et aux piliers correspondent extérieurement des contreforts, qui n’ont pas encore la vigoureuse saillie des contreforts gothiques, et qui ordinairement vont se perdre dans la corniche. Les architectes aimèrent à remplacer, dans les absides notamment, les contreforts par des colonnes engagées : encore un souvenir de cette antiquité vers laquelle, instinctivement, on ouvrait toujours les yeux alors même qu’on s’éloignait d’elle à plus grands pas.

Dans les portails, la rupture fut radicale; elle n’en fut pas moins graduelle, et sans que les générations qui la préparèrent en eussent pleine conscience.

Les portes gréco-romaines étaient rectangulaires, avec encadrement en relief ou chambranle , avec corniche et souvent avec fronton. C’est de ce type que l’on partit, en déformant et en aplatissant peu à peu les moulures du chambranle et le fronton, jusqu’à les effacer tout à fait au IXe siècle. Une porte d’église ne fut dès lors qu’une ouverture brute entre quatre simples lignes droites, dont parfois le linteau était extradossé en dos-d’âne : réminiscence affaiblie du fronton antique, laquelle avait pourtant son utilité pratique. Ce dos-d’âne présentait, en effet, le double avantage d’augmenter l’épaisseur du linteau en son milieu, là où il aurait pu se rompre, et de rejeter, le long de ses versants, le poids des assises supérieures vers les pieds-droits, à la manière d’un arc de décharge. Pour plus de sûreté, on enchâssa plus haut dans la maçonnerie un arc de décharge véritable. On s’aperçut vite que cela était bien pauvre pour l’entrée d’un temple chrétien. De cette pauvreté comme de beaucoup d’autres les ordonnateurs romans surent faire sortir la richesse. Afin que cette entrée eût au moins un peu de relief, en attendant mieux, on renfonça légèrement, et ensuite de plus en plus, la portion du mur comprise entre la baie et l’intrados de l’arc de décharge; ainsi fut créé le tympan, très distinct du tympan gréco-

PÉRIODE ROMANE

romain, qui est l’espace entre l’imposte et les deux rampants d’un fronton. Dès ce moment, ce fut l’arcade qui devint l’objet principal de la sollicitude du tailleur de pierres. L’embrasure de l’arc, à laquelle répondait celle des jambages, s’accusait à mesure que se renfonçait le tympan, et cette embrasure appelait une mouluration. On la lui donna, abondante.

11 était peu dans les idées du moyen âge, avant le gothique flamboyant, de confondre en un même système de décoration le support avec la chose supportée, de considérer le jambage comme la prolongation pure et simple de l’arc, et réciproquement; chacun devait garder sa physionomie propre. L’occasion était belle d’utiliser en grand la colonnette, par laquelle, en la multipliant et en la variant, nos architectes surent si bien se dédommager du sacrifice qu’ils étaient obligés de faire de la colonne classique.

Le nombre des colonnettes qu’on peut loger dans une embrasure dépendant beaucoup de l’épaisseur du mur, on augmenta cette épaisseur afin d’obtenir plus de colonnettes, de sorte que certaines portes romanes s’ouvrent dans un massif en saillie dont l’objet n’est pas de renforcer le mur, mais d’avoir une percée plus profonde. Il y a dans une porte romane jusqu’à sept et huit colonnettes de chaque côté. A une colonnette correspond, avec un léger encorbellement, une zone ou division concentrique de X archivolte (chacune de ces divisions est dite aussi archivolte, ou, pour éviter la confusion, voussure). Avec des largeurs sensiblement égales, les archivoltes divisionnaires ou voussures ont, dans une même porte, des profils et des ornements presque toujours différents, tandis que les colonnettes varient par leurs chapiteaux.

Pour se mouvoir plus à l’aise dans cette profusion ornementale, pour ne pas trop l’entasser, on élargit souvent la porte, au point que le linteau, à cause de sa longueur, eut besoin d’être partagé et soutenu en son milieu. C’est pourquoi on divisa la baie en deux par un petit pilier, appelé trumeau, dont on soigna les proportions et la décoration et qui devint à son tour un des éléments de la beauté du portail roman.

Le tympan avec son linteau ne fut pas oublié dans cette exubérance; c’est à lui et au chapiteau que la sculpture romane fit hom-

L’ARCHITECTURE ROMANE El LES ÉGLISES

mage de ses premiers progrès; c’est pour le portail que renaquit la statuaire, au XIIe siècle.

L’emploi du tympan n’est pas une règle absolue.

Le portail, la partie d’une église la plus en vue, était par là même la partie où les artistes étaient le plus entraînés et encouragés dans la triple mission qui leur était assignée par le clergé catholique : exalter la maison de Dieu, former le goût du public par la contemplation d’œuvres raisonnées et harmonieuses, instruire par la représentation directe ou allégorique des dogmes, des vérités morales, de scènes empruntées aux vies des saints. Il était réservé au portail gothique, allant jusqu’au bout dans cette voie, de donner à l’enseignement religieux le plus sublime développement sculptural qu’il ait jamais reçu.

Les grandes portes sont ordinairement ouvertes dans les façades occidentales; elles y sont uniques, sous la maîtresse nef, et rarement, à l’époque romane, au nombre de trois, une pour la maîtresse nef, deux plus petites pour les bas-côtés (Saint-Etienne et la Trinité de Caen, Vézelay, Saint-Gilles, etc.). Les croisillons peuvent aussi, bien que ce ne soit pas encore l’habitude, avoir leurs grandes portes. Ce qui est très fréquent, du XIe au XVIe siècle, c’est la porte principale, ou une des principales, à l’un des murs latéraux de la nef (Saint-Sernin de Toulouse, Cahors, Beaulieu-sur-Dordogne, le Puy-en-Velay, Saint- Etienne de Beauvais, etc., et d’innombrables petites ou moyennes églises), et, de préférence, au midi.

Les porches, dont le moyen âge ne fut pas avare, quelle que fût l’importance des églises, mais pour lesquels, dans les campagnes, il se contenta souvent de charpentes, eurent, à l’époque romane, des proportions et des ordonnances très variables, se ramenant à la forme soit carrée, soit rectangulaire. Les uns étaient en forte saillie sur la façade, plus ou moins largement ouverts sur le dehors, ici légers et bas avec des séries de petites arcades, là massifs et portant une tour. Les autres étaient sur l’intérieur, et, dans certaines églises abbatiales, comme Cluny, Vézelay, Charlieu, Tournus, ils eurent l’importance d’une courte nef avec ses bas-côtés et son premier étage : c’est ce que l’on appelle narthex. Parfois on se contenta de développer en avant, au moyen

PÉRIODE ROMANE

d’une voûte en berceau ou de voussures additionnelles, la porte principale.

Les fenêtres s’évasaient surtout vers l’intérieur des églises. Les colonnettes et les archivoltes n’y étaient guère redoublées qu’aux absides, aux façades et aux clochers; c’est aux clochers qu’étaient spécialement réservées les fenêtres géminées. Les fenêtres romanes ont, dans les monuments religieux, l’arc seul, sans tympan. Quelques-unes, mais accessoires, sont en œil de bœuf.

Les surfaces de mur que n’accidentaient ni contreforts, ni portes, ni fenêtres, l’art roman, pour en dissimuler la nudité, les tapissait de séries d’arcades aveugles, ou arcatures, motif de décoration qui fut une des grandes ressources de l’architecture française.

Le couronnement extérieur d’un mur, c’est la corniche. La corniche romane intéresse vivement par ses modillons, d’une diversité et d’une verve surprenantes : plusieurs représentent des figures humaines ou des têtes d’animaux, d’autres des plantes, d’autres des objets usuels, etc. Parfois ils sont remplacés par des séries de demi-cercles soit continues, soit interrompues à intervalles plus ou moins rapprochés pour retomber le long du mur en bandes verticales, appelées bandes lombardes à cause de l’origine présumée de ce motif.

L’aspect extérieur de l’église romane se complétait dignement par la tour, objet de luxe autant que d’utilité. Les églises les plus modestes se contentaient d’un seul clocher, dressé au centre de la croix, moins souvent contre le chœur, moins souvent encore au milieu ou à côté de la façade : sur le portail, la tour, plus massive dans ses étages inférieurs, servait d’ouvrage de défense. Lorsque les ressources matérielles s’y prêtaient et qu’on voulait affirmer à tous les regards la puissance du siège épiscopal ou du monastère, une tour ne suffisait plus. Deux tours étaient ordinairement jumelles et placées sur les angles de la façade occidentale, ou à la naissance du chœur, ou sur chaque bras du transept; parfois aussi elles se dressaient sur l’axe, l’une à la façade, l’autre à la croisée, mais elles cessaient alors d’être jumelles et différaient totalement de composition. Quand il y avait trois tours, deux encadraient la façade, et la troisième, ou tour centrale, surmontait la

L’ARCHITECTURE ROMANE ET LES ÉGLISES

croisée, c’était la disposition normale; ou bien deux tours flanquaient le chœur et la troisième couronnait la façade. Saint-Martin de Tours, la Madeleine de Vézelay et Saint-Benoît-sur- Loire avaient quatre clochers; il y en avait cinq à la cathédrale d’Angoulême et à l’abbaye de Déols, six à Saint-Pierre de Cluny.

Comme les portails, les chapiteaux et les modillons, les tours d’église sont la gloire des architectes romans; rarement leur majesté et l’harmonie de leur ordonnance ont été dépassées. Elles sont carrées ou octogonales, exceptionnellement circulaires. Le plan octogonal, assez usité pour les tours centrales, l’était beaucoup moins pour les tours flanquant les chœurs ou les façades. Des colonnes d’ornement, des arcatures, de grandes arcades aveugles, des fenêtres accouplées ou géminées occupaient les faces. Le couronnement se composait souvent d’une toiture basse qu’on s’habitua à construire en pierre, et qui, dans ce dernier état, pour des raisons de stabilité et d’harmonie, fut élevée graduellement jusqu’à devenir, vers le milieu du XIIe siècle, cette admirable flèche qui semble le complément nécessaire de toute église catholique.

L’ornementation romane est d’une inépuisable variété.

Les chapiteaux, tant ceux de l’intérieur que ceux de l’extérieur, exercèrent l’imagination toujours prompte et infatigable des sculpteurs français. Les uns, par la forme et la disposition de leurs volutes et de leurs feuilles, se rapprochaient sensiblement de l’antique corinthien, et c’étaient en général les plus élégants; d’autres étaient décorés d’enroulements; ici dominaient les monstres, allégoriques ou non; là, dans les chapiteaux dits historiés, se présentaient des scènes empruntées franchement à l’histoire, aux croyances religieuses, à la vie quotidienne. Souvent les volumineux tailloirs, qui procédaient de l’architrave plutôt que de l’abaque gréco-romain, étaient eux-mêmes richement sculptés.

Il faudrait un véritable vocabulaire et de longs développements pour désigner, définir et décrire les genres de décoration qui couvraient les tailloirs, les impostes, les bandeaux, les corniches, et surtout les archivoltes. De ces décorations, les unes étaient d’ordres divers, comme

PÉRIODE ROMANE

les boules , les besans, les billettes , les damiers, les pointes de diamant, les têtes de clou, les câbles, les torsades ; les autres, purement géométriques, tels que les entrelacs, les grecques ou guillochis, les méandres, les frettes, les chevrons brisés, les zigzags, les contrezigzags, les losanges, les étoiles ; d’autres, végétales, mais presque toujours régulières, disposées géométriquement, comme les fleurons, les rosettes, les palmettes, les rinceaux, les enroulements', d’autres enfin, empruntées au règne animal, par exemple les têtes plates, les têtes saillantes, les griffons, les chimères, les sirènes, les centaures, les monstres affrontés . Les animaux et les végétaux, quand ils n’étaient pas d’imagination pure, étaient presque toujours stylisés, c’est-à-dire rendus conventionnellement, de manière à mieux s’harmoniser avec l’architecture. La décoration romane est éminemment remarquable par la simplicité des moyens mise en regard de la grandeur des résultats obtenus.

Rien de plus attachant que l’histoire de la sculpture romane.

Nos sculpteurs du XIe siècle furent leurs propres maîtres. Depuis la chute de l’empire romain, leur art, en Occident, était tombé dans le délaissement et dans l’enfance; en Orient, il était mutilé et déshonoré par la sauvage hérésie des iconoclastes, qui n’admettaient qu’en peinture ou en ciselure les effigies sacrées, et, dans les moments de crise violente, les proscrivaient totalement ; les musulmans renchérirent sur ces proscriptions. Que si d’ailleurs nos moines et nos artisans eussent été capables de copier plus ou moins librement des figures de plein relief et des statues, n’avaient-ils pas sous les yeux des débris considérables et nombreux de monuments romains? A plus forte raison étaient-ils hors d’état de regarder en face l’éducatrice universelle, la nature.

Cependant ils restaient liés à l’antiquité par le chapiteau, qui ne fut jamais abandonné, pas plus comme élément décoratif que comme élément de structure; quand ils n’osèrent le découper à vif, ils le revêtirent de stucs gaufrés, comme on peut le voir encore à Saint-Remi de Reims, ils comptaient certes n’en pas demeurer là, et pour franchir les premières étapes vers le progrès, ils s’aidèrent de tout ce qui vint

LANTERNE DES MORTS A SAINT-PIERRE-D'OLERON (Charente- Inf. ) CL Hervé.

ANCIENNES CUISINES, DITES TOUR D’ÉVRAULT, A FONTEVRAULT (Maine-et-L)

CL des Monuments historiques.

Page 1