CHAPITRE
L’ARCHITECTURE ROMANE ET LES ÉGLISES
RIEN de plus tentant que de faire de l’an mille, nombre rond s’il en fut et année bien en vue, la séparation précise et nette de l’art antique et de l’art du plein moyen âge. Et, pour achever la séduction, il y a un texte, ce à quoi les archéologues résistent difficilement, et il est d’un des plus célèbres chroniqueurs de l’époque.
« Au moment, dit Raoul Glaber, où allait s’ouvrir la troisième année après le millénaire, on se mit, dans toute la chrétienté, et particulièrement en Italie et dans les Gaules, à renouveler les églises, bien que la plupart, en fort bon état, n’en eussent aucun besoin. Les nations chrétiennes rivalisaient de l’une à l’autre à qui posséderait les édifices religieux les plus parfaits. Il semblait que le monde eût secoué la poussière de son vieux vêtement pour revêtir partout la robe blanche de ses jeunes églises. En un mot, presque toutes les cathédrales, les sanctuaires des bienheureux, les églises et chapelles des moindres villages reçurent des formes meilleures. »
Ce n’est déjà plus exactement l’an mille, et les érudits, aujourd’hui, ne voient dans Raoul Glaber qu’un auteur ayant cédé à une impression personnelle et condensant sur une durée très courte des faits qui se sont produits avec plus de succession et de lenteur.
PÉRIODE ROMANE
Dans cette fixation des années 1000 et 1003, il semble que l’écrivain ait voulu donner une pensée aux craintes populaires du suprême cataclysme. Or, il est reconnu aujourd’hui, et nous avons montré par des exemples, que ces terreurs, si elles ont hanté certains esprits, n’ont pas ralenti sensiblement les pieuses entreprises du clergé et des fidèles.
Il n’y eut pas plus d’interruption durant toute la première moitié du XIe siècle, malgré les malheurs publics qui assombrirent les règnes (996-1060) de Robert et de Henri I . Ces deux princes avec leurs épouses, Constance de Toulouse et Anne de Russie, rivalisèrent de zèle bâtisseur avec les plus illustres abbés. Ce que nous savons ou voyons, ou bien ce que nous pouvons conjecturer légitimement, de Saint-Aignan d’Orléans, de Notre-Dame d’Etampes, de Notre-Dame de Melun, de Notre-Dame de Poissy, de Saint-Martin-des-Champs de Paris, de Saint-Vincent de Senlis, constructions royales, nous représente des édifices d’une véritable valeur. De 995 à 1014, l’abbé Morard égalait tout au moins son souverain dans une réédification totale de Saint-Germain-des-Prés. En 1001, saint Guillaume commençait la réalisation d’un plan grandiose dont il était l’auteur et qui mit pendant un siècle hors de pair l’église Saint-Bénigne de Dij on. A Saint-Remi de Reims, en 1005, Airard se piqua d’émulation : il jeta les fondements d’une basilique en grand appareil ( quadris lapidibus), ce qui fut loué comme une innovation par les contemporains, et ses projets eurent un tel développement qu’aucun architecte ne se trouva capable de les réaliser : si bien que son successeur Thierry se vit, en 1036, obligé de tout reprendre sur des proportions un peu réduites. Sur ces entrefaites, en 1026, Gauzlin, abbé de Saint-Benoît-sur-Loire, manifestait à son tour l’ambition de diriger les progrès artistiques, et en commandant à son architecte le porche monumental de son église, « Faites-le tel », lui disait-il, « qu’il serve de modèle à toute la Gaule ».
Où placer, historiquement, une coupure coïncidant avec l’an mille? Le mouvement artistique, avant ou après, fût-il même un peu inégal comme il l’est d’ailleurs presque toujours, n’a jamais procédé par arrêts ou par secousses qui puissent fournir une limite entre deux états diffé-
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rents. La ligne de séparation ne se dessine pas davantage archéologiquement : après l’an mille, à Saint-Aignan d’Orléans, édifice pour lequel il ne ménageait rien, le roi Robert ne trouvait rien de mieux que d’imiter la cathédrale de Clermont consacrée en 946, et il l’imitait évidemment parce qu’elle était plus avancée de style que les églises qu’on élevait autour de lui; ce que nous possédons de l’église de Montier-en-Der, remontant à 990 en moyenne, est déjà roman aussi, et d’un style roman qui n’est pas inférieur à celui de l’église, peu éloignée (toutes les deux sont dans le département de la Haute-Marne), de Vignory, qui fut consacrée en 1050, et qui, avant que la date exacte en fût connue, passait pour carolingienne. Dans l’Orléanais, la Touraine, une partie du Poitou et de l’Anjou, il y a quantité d’églises en petit appareil dont on n’a pas le droit de marquer la place en 980 plutôt qu’en 1020. Le comte d’Anjou Foulques Nerra, grand bâtisseur de donjons et généreux fondateur d’églises, ne connaissait encore que le petit appareil lorsque, de 1007 à 1012, il construisait l’église de Beaulieu-lès-Loches. Nous venons d’observer que, dans une autre région de la France, à Reims, l’emploi du grand appareil était considéré en 1005 comme chose extraordinaire et digne de l’attention des chroniqueurs.
Que si, tout mis en balance, le millénaire peut avoir quelque titre à être maintenu à un point culminant de la classification des styles, c’est parce que, à défaut d’autre date, il est, nous le répétons, exceptionnellement en vue, et partant commode pour la clarté d’une exposition générale. Il suffit, pour obvier aux fausses idées, d’avoir soigneusement établi que, pas plus que tant d’autres dates, l’an mille ne met obstacle à ces compénétrations qui sont presque une loi de l’histoire monumentale.
En mettant à part deux ou trois monuments précoces, comme le furent très probablement les basiliques reconstruites de Saint-Martin de Tours et de Saint-Bénigne de Dijon, il est admissible que les architectes ne furent pas avant 1040 ou 1050 en possession de ce que Jules Quicherat appelait la « formule romane », soit l’ensemble coordonné des éléments organiques du style roman. Quicherat retar-
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dait même jusqu’à 1060 environ la possession de cette formule.
L’an 1060, quoi qu’il en soit, est une date à noter. C’est la première du règne presque cinquantenaire de Philippe F , un des plus glorieux de notre histoire, sans que pourtant le monarque ait participé de sa personne aux trois grands événements de l’époque : la réforme des mœurs ecclésiastiques par Grégoire VII et les Clunistes; la première Croisade, dont les Français furent l’âme; le zèle pour les monuments religieux s’attaquant à une série d’entreprises qui dépassa tout ce qu’on avait vu jusqu’alors. Quand Urbain II vint prêcher la Croisade à Clermont et continua son voyage à travers la France, en 1095 et 1096, il fut prié de conférer l’onction pontificale à quantité de belles églises, et en particulier au chœur, commencé depuis six ans, de Saint-Pierre de Cluny, la plus vaste et la plus parfaite de toutes les basiliques romanes. Alors, entre autres, furent pareillement consacrées par ses mains, dans l’état où elles étaient à son passage, la cathédrale de Valence, les églises Saint-Sernin de Toulouse, de la Chaise-Dieu, Saint-Martial de Limoges, de Vendôme, de Marmoutiers, de Charroux, Montierneuf de Poitiers, Saint-Eutrope de Saintes. Ses successeurs, jusqu’au milieu du XIIe siècle, trouvent matière à de semblables cérémonies : Pascal II consacre Ainay de Lyon, Déols et la Charitésur-Loire en 1106 et 1107; Cahxte II, Fontevrault et Tournus en 1119 et 1120; Innocent II, en 1131, la basilique de Cluny terminée; Eugène III, en 1147, l’église abbatiale de Dijon renouvelée.
De 1120 ou 1 1 25 à 11 50, les écoles achèvent de se constituer et les monuments de se revêtir de leur parure sculpturale. En France, la sculpture fut en retard sur l’architecture jusqu’en plein XIIIe siècle; elle fut surprise au plus fort de son évolution par l’avènement du style gothique.
C’est de 1 140 ou 1 150 à 1250 environ que, suivant les provinces, l’architecture romane elle-même cède peu à peu le pas à l’architecture ogivale, non sans laisser longtemps après, en certains pays, des traces profondes.
Trop souvent, on a disserté sur l’art roman sans l’avoir scientifi-
TOUR FÉNESTRELLE, A UZÈS (Gard)
Cl. Giraudon.
CLOCHER DE St-ANDRÉ DE-BAGÉ
Cl. Rouget. (Ain)