‹ Histoire monumentale de la FranceChapitre 13 sur 39 · PI. I · texte numérisé non relu

PI. I

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les abbayes d’hommes : Notre-Dame-aux-Nonnains de Troyes, Remiremont, Baume-les-Dames, Saint-Pierre de Lyon, Saint-Césaire d’Arles, Sainte-Croix de Poitiers, le Ronceray d’Angers, Notre-Dame de Saintes, la Trinité de Caen, Montiviiliers, Jouarre, Faremoutiers, Chelles, Notre-Dame de Soissons, Morienval, Saint-Pierre de Montmartre à Paris, Etrun.

Aux abbayes d’hommes précitées il faut en joindre quelques autres dont la fondation se place entre 1 100 et 1 160 : Saint-Victor de Paris, Thiron, Josaphat, Hambye, Saint-Mahé ou Saint-Mathieu-de- Fin-des-Terres, la Couronne, Sablonceaux, Chalais, Abondance, Saint- Memmie de Châlons.

La plupart de ces monastères suivaient la règle bénédictine, tracée en Italie, au VIe siècle, par saint Benoît (Bened ictus), et importée en Gaule par son disciple saint Maur. D’autres avaient adopté la règle, plus ancienne, de saint Augustin; parmi ceux-ci plusieurs eurent, dès le XIe siècle, le titre de collégiale plutôt que d’abbaye, et leurs religieux formaient un chapitre de chanoines réguliers. D’autres, sous l’une de ces deux règles ou sous ces deux règles combinées, se groupèrent en congrégations, comme celle des Génovéfains dont la maison mère était Sainte-Geneviève de Paris, celles de Saint-Victor de Paris ou des Victorins, de Saint-Victor de Marseille, de Saint- Ruf, d’Aniane, de Chalais, de Val-des-Choux, d’Arrouaise, de Thiron, de Fontgombault. Nous devons au moins une page à la plus célèbre de ces congrégations, celle de Cluny, dont nous n’avons pas encore mentionné les monastères.

Ces groupements en congrégations étaient nés d’un besoin presque continuellement senti de réformes, dans un institut qui, voué à la solitude, au recueillement, à la mortification, était, par son existence à moitié féodale, par le rôle extérieur que lui assignaient la confiance du haut clergé et des princes, la vénération des peuples et les aptitudes intellectuelles de ses membres, appelé à souvent intervenir dans les affaires de ce monde et y contractait des habitudes d’indiscipline, des mœurs relâchées, un esprit de cupidité et d’orgueil. Cet oubli des devoirs monastiques enflamma plus d’une fois le zèle de saints religieux,

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qui luttèrent à travers les obstacles et les périls pour ramener leurs frères aux strictes observances.

La réforme qui valut le plus de prestige et de gloire à l’abbaye d’où elle sortit fut celle de Cluny, pendant la plus grande partie du Xe siècle et tout le XIe.

Sous les empereurs Charlemagne et Louis le Pieux, un second saint Benoît, dit d’Aniane, avait déjà fait de l’abbaye de ce nom, fondée par lui, le foyer d’une réforme qui gagna un grand nombre de monastères, mais dont l’effet, un siècle après, allait s’affaiblissant. C’est alors, en 910, que Bernon, après avoir obtenu de Guillaume Ier, duc d’Aquitaine, le territoire de Cluny, dans une forêt du Maçonnais, y établit un couvent pour lequel il reprit la réforme d’Aniane, en la rendant plus humaine. Après lui, Odon (927-942), Mayeul (948-994), Odilon (994-1049), Hugues de Semur (1049-1109) et Pierre de Montboissier ou le Vénérable (1 122-1 157), par la dignité de leur caractère, par la sagesse de leur administration, par leur dévorante activité, étendirent et recommandèrent puissamment la réforme cluniste; ils furent appelés, soit par les seigneurs laïques, soit par les évêques, soit par les abbés eux-mêmes, dans la France entière, à l’imposer à d’anciennes maisons religieuses, à des monastères nouvellement créés. Les abbés de Cluny furent en outre les plus solides appuis de la papauté dans une réforme plus générale et plus ardue, celle du clergé dans ses mœurs publiques ou privées, dans sa culture intellectuelle et dans ses rapports avec les pouvoirs civils.

Pendant le XIe siècle surtout, Cluny fut la première abbaye de l’Occident et comme une seconde Rome. En France, son rôle grandit et se prolongea, après sa décadence, par les abbayes et prieurés qui lui durent leur naissance ou leur réorganisation, et qui, en majeure partie, restèrent à son égard dans une sujétion plus ou moins absolue.

Nous ne pouvons énumérer tous ces monastères, et nous ne consignerons les noms que des suivants, parmi lesquels ceux qui, en raison de leur dépendance plus intime, étaient qualifiés simplement de prieurés, ne le cédaient pas aux abbayes et parfois les surpassaient. Plusieurs monastères eurent une dénomination indécise : rangés tantôt parmi les

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prieurés, tantôt parmi les abbayes, c’est à ces dernières que nous les réunirons.

Prieurés : Paray-le-Monial, Souvigny, Sauxillanges, la Charité-sur- Loire, Saint-Etienne de Nevers, Saint-Révérien, Charlieu, Saint- Marcel-lès-Châlon, Saint-Martin-des-CKamps de Paris, Longpont près Montlhéry, Saint-Leu-d’Esserent, Saint-Eutrope de Saintes, Moirax, Layrac.

Abbayes : Saint- Arnoult de Crépy, Vézelay, Nantua, la Daurade de Toulouse, Moissac, Saint-Orens d’Auch, Marcillac de Quercy, Déols près Châteauroux.

Tout en prescrivant les mortifications, les austérités, l’ascétisme, la règle de Cluny réagissait contre cette rigueur excessive qui ne les rend abordables qu’aux âmes vigoureusement trempées, aux corps robustes et sains. Elle faisait consister la perfection monastique dans la modeste simplicité de l’obéissance, dans l’assiduité aux offices liturgiques et aux actes divers d’une vie occupée. Sans repousser aucunement le travail des mains, elle réservait la place d’honneur aux études sacrées ou profanes, aux compositions littéraires ou historiques, à la transcription des manuscrits d’auteurs anciens ou récents. Comme la règle bénédictine en général et peut-être davantage, elle encourageait le luxe, mais le luxe de bon aloi, dans les objets du culte et les constructions quelles qu’elles fussent.

Il ne manqua pas pourtant d’hommes insatiables d’immolation chrétienne qui imputèrent à relâchement cette sévérité sagement tempérée, ce respect de la beauté matérielle. Il y eut des réactions d’où sortirent, à la fin du XIe siècle et au commencement du XIIe, des ordres nouveaux qui portèrent 1 esprit de renoncement jusqu’aux choses de l’art : les Chartreux, fondés par saint Bruno à la Grande-Chartreuse, en Dauphiné, et dont les maisons n’étaient toutes que des prieurés ou couvents; les Grandmontains, dont la maison mère, Grandmont, en Limousin, avait seule le titre d’abbaye; les religieux et les dames de Fontevrault, qui vivaient côte à côte dans des monastères doubles sous la crosse d’une abbesse; les Prémontrés, institués par saint Norbert aux environs de Laon.

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Ces ordres furent distancés par les Cisterciens, fondés en 1098 à Cîteaux ( Cistercium ), localité située en Bourgogne comme Cluny, mais plus près de Dijon. Cîteaux végéta jusqu’en l’année 1113, où saint Bernard y prit l’habit. Cet éminent personnage, le vrai chef de la catholicité pendant une grande partie du XIIe siècle (il mourut en 1 1 33), fut aussi le vrai fondateur et législateur de son ordre, il en fut le propagateur, l’âme, la lumière, sans en avoir jamais été le chef canonique : si bien que très souvent les moines de Cîteaux sont appelés Bernardins. Les Trappistes modernes sont des Bernardins ramenés à leur austérité primitive.

L’ordre de Cîteaux s’étendit par colonisation et, très exceptionnellement, par l’accession de monastères nouveaux dont les règles particulières n’avaient pas trouvé assez d’adeptes. Cîteaux engendra quatre cc filles » : Clairvaux, en Champagne, dont fut abbé saint Bernard; Morimond, pareillement en Champagne; Pontigny et la Ferté-sur-Grosne, en Bourgogne; de ces filles étaient issues d’innombrables « petites-filles » et « arrière-petites-filles )>; la famille était à peu près au complet vers le milieu du XIIe siècle. Parmi ces petitesfilles et arrière-petites-filles, en voici quelques-unes qui méritent une mention pour leur importance ou pour l’intérêt spécial qu’offre leur architecture des XIIe et XIIIe siècles :

Barbeaux, les Vaux-de-Cernay, Royaumont, Châalis, Longpont près Villers-Cotterets, Ourscamp, Preuilly-en-Brie, Fontenay près Montbard, Cherlieu, Saint-Sulpice-en-Bugey, Mazan, Aiguebelle, Boscodon, Sénanque, le Thoronet (ces trois abbayes appelées « les sœurs cisterciennes de la Provence » et encore en bon état de conservation), Valmagne, Fontfroide, Bonnefont, Flaran, Grandselve, Boschaud, Cadouin, Obasine, Silvanès, Noirîac, Bellaigue, la Cour- Dieu, Mortemer, Breuil-Benoît, Bonport, le Valasse, Valmont, Vaucelles, Clairmarais, Perseigne, le Loroux, Boquen.

Saint Bernard, voulant que ses religieux fussent à l’abri des soucis du monde extérieur, de l’agitation des villes et de la dissipation qu’entraînait l’intervention fréquente dans des affaires publiques, les établit dans des solitudes favorables à la méditation et dans des sites

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propres aux travaux de l’agriculture. Le défrichement du sol de la France est pour une bonne part l’œuvre des moines et surtout des Cisterciens. On sait, ou plutôt on ne sait pas assez, ce que les Trappistes, continuateurs des Cisterciens, ont fait au dernier siècle, dans ce genre de travaux, en France pour la contrée malsaine de la Double, et, en Algérie, à Staouéli, pour les plaines depuis longtemps délaissées de la Métidja.

La règle sévère de Cîteaux fut d’abord une protestation déclarée contre la décadence morale de certains monastères que n’avait pas atteints ou qu’avait à peine effleurés la réforme cluniste. Bientôt ce fut sur Cluny même que tombèrent les reproches des Cisterciens, reproches auxquels saint Bernard prêta la force de sa véhémente éloquence et de son intransigeante vertu. Il se créa ainsi très rapidement entre les Clunistes ou autres Bénédictins et les Cisterciens une incompatibilité d’idées, de principes et de mœurs qui sema presque autant de germes de discorde qu’il y avait de sujets pouvant intéresser des moines.

De ces sujets passionnants, l’art n’était certes pas le dernier. C’est entre les moines que son sort définitif fut agité en France, au moment même de la crise qui métamorphosait l’architecture et la sculpture.

Le luxe croissant des églises scandalisa, entre tous, saint Bernard, qui, un jour de l’année 1130 ou 1131, écrivant à son ami Guillaume, abbé de Saint-Thierry en Champagne, et se plaignant à lui de maintes coutumes, en vint à cette mercuriale célèbre, qui fut connue de tous les contemporains lettrés et qui a été souvent commentée aujourd’hui.

Après avoir blâmé, très justement d’ailleurs, la pompe mondaine dont s’entouraient les abbés de son temps :

« Tout cela est peu de chose, ajoute-t-il; voici qui est plus grave, et d’autant plus grave que l’abus, du moment qu’il est universel, paraît moins criant. La hauteur surprenante des églises, leur excessive longueur, l’inutile ampleur de leurs nefs, leurs matériaux de choix, polis avec tant de soin, leurs peintures captivant le regard, je passe sur

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toutes ces choses, qui, appelant sur elles l’attention des fidèles venus pour se recueillir, me représentent assez le culte tout matériel des anciens Juifs. Mais, c’est entendu, la gloire de Dieu est votre but; permettez seulement à un moine d’adresser à des moines l’observation qu’un païen adressait jadis à des païens :

Pontifes, dites-moi, que fait l’or au saint lieu?'

« Et moi, j’interroge des pauvres, non des pontifes; je m’attache plus au sens qu’à la mesure du vers. Pauvres, dirai-je, si toutefois vous êtes bien des pauvres, que fait l’or au saint lieu?

« Autre, je le veux bien, est la cause des évêques, autre celle des moines. Nous savons que les premiers se doivent indistinctement aux sages et aux insensés, et que, ne pouvant toujours réchauffer la dévotion d’une foule charnelle par des moyens spirituels, ils y parviennent par des ornements matériels. Mais nous, moines, qui sommes affranchis de la foule, et qui pour le Christ avons méprisé comme fumier les pompes et les agréments du monde, tout ce qui brille aux regards, délecte l’odorat, le goût ou le toucher, en un mot, les aises et commodités de notre corps, de qui, je vous prie, entendons-nous exciter la ferveur? Quel avantage poursuivons-nous, l’admiration des sots ou le contentement des gens naïfs? Ou peut-être, mêlés à des populations diverses, avons-nous appris à imiter leurs œuvres et à demeurer les esclaves de leurs divinités de bois? Et, pour parler

1. Voici le passage entier, du poète Perse ( Satire II, vers 69-75) :

Dicite, pontifices, in sacro quid facit aurum ?

Nempe hoc quod Veneri donatæ a Virgine pupæ.

Quin damus id Supens de magna quod dare lance Non possit magni Messalæ lippa propago,

Compositum jus fasque animi, sanctosque recessus Mentis et incoctum generoso pectus honesto ?

Hæc cedo ut admoveam templis, et farre litabo.

« Pontifes, dites-moi, que fait l’or au saint lieu ? 11 y est de la même utilité que la poupée consacrée à Vénus par une jeune vierge. Que n’offrons-nous plutôt aux dieux ce qu’avec tous ses grands plats d’or ne saurait leur offrir le fils dissolu de l’illustre Messala : un esprit de piété solidement assis dans la justice, une âme sainte jusqu en ses plus profonds replis, un cœur pénétré de principes honnêtes. Que j’apporte seulement ces vertus dans les temples, et un peu de farine me rendra le Ciel propice. »

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clairement, sommes-nous guidés par l’avarice, qui nous subjugue à des idoles, et recherchons-nous moins l’utilité des fidèles que leurs dons? Si vous demandez par quels moyens, c’est, répondrai-je, par des moyens ingénieux. On répand des sommes d’argent de telle manière qu’elles se puissent multiplier. On les dépense pour les accroître, et la prodigalité engendre l’abondance. La vue même de vanités magnifiques et surprenantes porte les hommes bien plutôt à faire des largesses qu’à se prosterner dans l’adoration. Ainsi les richesses puisent les richesses, ainsi l’argent attire l’argent : car, je ne sais pourquoi, plus on voit d’opulence, plus on est libéral. Devant des reliques renfermées dans l’or, les yeux se closent et les bourses s’ouvrent. Vous montrez une belle figure de saint ou de sainte, et plus le personnage est barbouillé, plus il est révéré. On accourt pour baiser des restes sacrés, et on est incité à laisser des dons; on regarde plutôt qu’on ne vénère. Aux voûtes sont appendues, avec un grand luxe, non des couronnes, mais des pierres précieuses, disposées en roue, et non moins brillantes par les matières qui y sont incrustées que par les cercles de flambeaux qu’elles portent. Nous voyons aussi, au lieu de candélabres, des arbres gigantesques en bronze massif, travaillés avec une extrême délicatesse, et aussi étincelants de pierres précieuses que de lumières. Quel est, à votre avis, le but de tout cela? est-ce la componction des pécheurs pénitents, ou la distraction des spectateurs?

« O vanité des vanités, sottise autant que vanité! L’Eglise brille dans ses murailles, elle est nue dans ses pauvres! Elle couvre d’or ses pierres, et laisse ses fils sans vêtements! C’est aux frais de l’indigent qu’est charmé l’œil du riche! Les curieux ont de quoi se distraire, et les malheureux ne trouvent pas de quoi vivre!

« Que ne révérons-nous du moins les dévotes images dont est pavé le sol que nous foulons? Souvent on crache sur la bouche d’un ange, souvent le talon des passants frappe le visage d’un saint. Et pourquoi, si l’on ne veut pas épargner ces figures sacrées, pourquoi du moins ne pas ménager les riches couleurs? Pourquoi décorer ce qui doit être souillé aussitôt? Pourquoi peindre ce qui doit inévitablement être piétiné? Que font ces harmonieuses formes quand elles sont

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criblées de poussière? Enfin à quoi bon tout cela chez des pauvres, des moines, des hommes spirituels?

cc A moins que, par hasard, on ne réponde au vers précité du poète par ce passage du prophète : Seigneur, j’ai aimé la beauté de votre maison et le lieu où habite votre gloire. Eh bien! soit : admettons un pareil luxe dans l’église, car, s’il condamne les hommes vains et avares, on peut excuser les gens simples et pieux. Mais, dans les cloîtres, devant des confrères occupés à lire, que vient faire cette ridicule monstruosité, cette espèce de beauté curieusement difforme? Que nous veulent ces singes impurs, ces lions furieux, ces centaures étranges, ces sagittaires? Que signifient ces tigres tachetés, ces chasseurs donnant du cor, ces soldats rangés en bataille? Ici un quadrupède à queue de serpent, là un poisson à tête de quadrupède. Voici une bête, cheval par devant et chèvre par derrière; voilà un animal cornu terminé en cheval. On nous montre plusieurs têtes pour un seul corps et plusieurs corps pour une tête. Telle est pourtant l’amusante variété de ces formes fantastiques, qu’on a plus de plaisir à lire sur le marbre que dans son livre, et qu’on aime mieux passer le temps à les considérer tour à tour qu’à méditer sur la loi de Dieu.

« De grâce, si l’on n’a pas honte de pareilles inepties, que ne regarde-t-on à la dépense? »

On devine aisément ce qu’il serait advenu de notre art, si les doctrines puritaines de saint Bernard avaient prévalu. Heureusement, cette parole et ces écrits, devant lesquels s’inclinaient évêques et abbés, ne trouvèrent pas d’écho lorsqu’ils s’attaquèrent aux manifestations extérieures de la beauté. Le clergé tant régulier que séculier du XIIe siècle était trop imbu de l’esprit national; il en était trop le représentant qualifié, pour sacrifier l’art à des scrupules religieux, bons pour les Byzantins, mais qui ne prirent jamais racine chez nous. Saint Bernard, la seule fois peut-être dans sa vie, prêcha dans le désert; ou mieux, sa voix sonna faux. Cluny, directement visé dans son chef, Pierre le Vénérable, et dans ses superbes basiliques alors terminées ou en voie de reconstruction, n’osa répondre lui-même, craignant de compromettre l’autorité d’une opposition qui de sa part eût revêtu le

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caractère d’un acte de rivalité. Ce fut un des prélats à l’âme la plus française que nous ayons eus, un des plus énergiques et des plus éclairés de son siècle, le mieux désigné par l’indépendance de sa situation politique et ecclésiastique et par l’amitié sincère qui l’unissait aux deux antagonistes, ce fut Suger, le ministre de nos rois Louis VI et Louis VII, le grand abbé de Saint-Denis, qui, la truelle d’une main et la plume de l’autre, défendit à la fois les Bénédictins, les Clunistes, et tout le clergé séculier. Il les défendit par la truelle, c’est-àdire par l’exemple, en rebâtissant avec magnificence et en ornant d’œuvres coûteuses son église de Saint-Denis; par la plume, en déclarant que ce monument était, dans sa pensée, dressé comme une affirmation solennelle de cette vérité, que rien n’est jamais trop grandiose, trop riche, trop précieux, pour le temple chrétien.

Saint Bernard ne fut même écouté qu’à moitié par les moines de son institut : l’obéissance les contint durant sa vie, et encore, lui vivant, cherchèrent-ils déjà à éluder ses proscriptions. Ils ne descendirent pas jusqu’à la plate et froide nudité, et, la simplicité qui leur était enjointe, ils la rachetèrent par la régularité des ordonnances, par la distribution intelligente des sobres moulures ou ornements qu’ils se permettaient, par l’harmonie et l’élégance des proportions, par la pureté des lignes, par la grâce des contours, par le soin minutieux de l’exécution. Ne pouvant garnir leurs fenêtres de vitraux multicolores, ils y suppléèrent par des grisailles à armatures ingénieusement dessinées. Quand saint Bernard ne fut plus, ses disciples, sans donner tout à fait dans le luxe bénédictin, sans rompre en visière avec les habitudes imposées, admirent des tempéraments nouveaux. Les grands clochers de pierre leur étant interdits (ceux qui furent construits le furent après coup et sont demeurés très rares), ils agrémentèrent de leur mieux la silhouette et les détails de leurs légers campaniles; ils s’astreignirent à moins de retenue dans l’usage des colonnettes et des chapiteaux à feuillages, qu’ils appliquèrent avec moins de parcimonie aux portails, aux fenêtres, aux cloîtres, aux salles capitulaires. Des œils-de-bœuf, dont l’usage leur était familier, ils firent de jolies rosaces à remplages rudimentaires ou à lobes. Ils ne furent pas long-

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temps ombrageux envers la croisée d’ogives, qu’ils avaient d’abord tenue pour une superfétation partout où elle ne paraissait pas indispensable. Les chapelles des ronds-points, rectangulaires chez eux à l’extérieur et à l’intérieur, puis rondes ou polygonales à l’intérieur seulement, il les contournèrent finalement en absidioles tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Ils ouvrirent au triforium l’espace entre les grands arcs et les hautes fenêtres. L’élévation des maîtresses voûtes fut, et plutôt au delà, celle que comportaient les autres dimensions de l’édifice. Et toujours les religieux de Cîteaux eurent souci de se faire pardonner la simplicité, en somme relative, de leurs monuments par leur distinction et leur bon goût. C’est d’eux qu’un de nos érudits contemporains dont le sens est le plus délicat, M. André Michel, n’a pas craint de dire : « On ne saurait être pauvre avec plus de noblesse ».

La plus grande des églises romanes fut, ce qui n’a rien de surprenant, la basilique Saint-Pierre de Cluny. Commencée en 1089, consacrée par le pape Urbain II en 1095 pour le chœur, par le pape Innocent II en 1131 pour le reste (sauf l’avant-nef, construite trois quarts de siècle plus tard), elle avait 171 mètres de longueur, 33 de hauteur sous voûte, et comprenait une avant-nef ou narthex avec bas-côtés simples, une nef avec bas-côtés doubles, deux transepts ou quatre croisillons, une abside avec rond-point, et six tours. Une rue a été percée, vers 1810, sur son emplacement, et il n’en reste qu’un bras du grand transept avec sa tour octogonale.

Quatre abbayes de la région ligérine eurent de magnifiques clochers féodaux isolés des églises : Marmoutiers, Saint-Florent près Saumur, Saint- Aubin d’Angers, la Trinité de Vendôme; celui de Vendôme, encore entier, est le précurseur immédiat du Clocher-Vieux de Chartres.

Les bâtiments principaux d’un monastère, dits réguliers ou claustraux, étaient disposés en quadrilatère autour d’un cloître ou portique intérieur, souvenir éloigné des antiques habitations patriciennes. Un côté du cloître était côtoyé par la nef de l’église ; au côté opposé était le réfectoire, qu’avoisinait la cuisine. A l’alignement de la façade de l’église s’allongeait le corps de logis renfermant les celliers, les

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logements des hôtes et visiteurs, et la salle de l’aumônerie, où étaient secourus les pauvres habituels et les mendiants de passage. Parallèlement à ce corps de logis, le quatrième côté venait se souder au chœur et au transept; sa pièce la plus importante au rez-de-chaussée était la salle capitulaire , tenant à l’église; les dortoirs occupaient le premier étage. Hors de cette enceinte intime, où se déroulait la vie quotidienne du cénobite, des bâtiments de service, des bâtiments d’exploitation, des ateliers, des laboratoires, des basses-cours, des constructions diverses telles que la bibliothèque, la salle des copistes, l’infirmerie, la salle des morts, couvraient encore de vastes espaces de terrain, car un grand monastère devait se suffire à lui-même; plusieurs de ces constructions étaient ordinairement disposées autour d’un petit cloître pourvu d’une église ou chapelle.

Après l’église, le joyau artistique d’un monastère était le cloître, avec ses séries d’arcades simples ou géminées portées par des colonnettes dont les chapiteaux ingénieusement variés encoururent tout particulièrement l’indignation de saint Bernard. Le cloître de Moissac a une réputation déjà ancienne; la Daurade et Saint-Sernin de Toulouse en ont eu d’aussi beaux. Les cathédrales avaient, comme les abbayes, des cloîtres plus ou moins riches et des salles capitulaires. Les cloîtres romans d’Arles, d’Aix, du Puy, de Saint-Bertrand, de Saint-Lizier, d’Elne sont universellement connus; celui de Saint-Etienne de Toulouse, détruit vers 1810, était aussi très remarquable.

La salle capitulaire, avec sa porte accostée de deux fenêtres géminées et donnant sur le cloître, n’était pas moins soignée que celui-ci. D’ailleurs, ce respect de l’art et cette recherche du goût s’étendaient, chez les moines du moyen âge, aux constructions de l’usage le plus matériel et le plus vulgaire; rien n’en était exclu, ni les celliers, ni les cuisines, ni les greniers, ni les bâtiments de ferme, ni les granges. Du XIIe siècle nous n’avons d’autre grande cuisine que celle de Fontevrault; elle est si remarquable comme composition et comme exécution, que des archéologues très expérimentés l’ont prise longtemps pour une chapelle funéraire. Il a fallu la sagacité d’un Gaumont et la science technique d’un Viollet-le-Duc pour découvrir que ce fut bien une

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cuisine. A Vendôme, les restes des greniers romans offrent des fenêtres avec colonnes et chapiteaux.

Ce ne fut que tout à fait par exception et par suite d’impossibilités matérielles qu’il fut dérogé au plan monastique normal. Au Mont- Saint-Michel, on dut, à cause des niveaux différents de l’abbaye, greffée sur un roc, combiner sans régularité méthodique des juxtapositions et des superpositions. Les Chartreux, qui vivaient un à un dans des pavillons séparés, avaient un très vaste cloître destiné à desservir ces pavillons. Les prieurés, dits commanderies, des ordres hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem (ou, plus tard, de Malte) et de Saint-Antoine, et l’ordre militaire du Temple suivirent le plan monastique plus souvent qu’il ne s’en écartèrent.

Enfin, le plan monastique ci-dessus décrit fut adopté sans modifications ou avec des modifications légères par les ordres religieux qui se créèrent ou s’introduisirent en France depuis le milieu du XIIe siècle jusqu’à la Renaissance avancée.

Ce furent les moines qui, à l’époque romane, dirigèrent le plus souvent la construction, non seulement de leurs résidences avec leurs églises, mais encore des monuments du dehors. Nous disons « le plus souvent » et non pas « toujours », ne voulant pas tremper dans l’exagération que nous avons plus haut signalée.

Les rares mentions d’artistes romans parvenues jusqu’à nous désignent quelquefois vaguement leurs qualités de religieux ou de laïques; ou bien, si ce sont des religieux, elles ne précisent pas avec la netteté désirable la nature de leur rôle. Il est permis cependant de regarder comme moines architectes : Guillaume, abbé de Dijon vers 1000 et 1010; Malguin, à Souvigny; Guinamand ou Guinamond, architecte et sculpteur à la Chaise-Dieu, en Auvergne; Osbern, abbé d’Ouche, et Vulgrin, abbé de Saint-Serge d’Angers, morts tous deux en 1065; Lanfranc et Gondulphe, qui travaillèrent en Normandie et furent plus tard évêques en Angleterre; Gallebert, à Saint-Benoît-sur- Loire, vers 1080; Ponce, à Montierneuf de Poitiers, à la même époque; Gérard, Savary, Jean et Raoul, aussi en Poitou; Gérard, prieur de la Charité-sur-Loire, mort en 1087; Hézelon, qui traça en

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1089 les plans de la basilique de Cluny et la commença aidé de son confrère Gauzon; Raymond Gayrard, qui, de 1096 à 1118, poussa vivement la construction de Saint-Sernin de Toulouse; Gautier, à Saint- Lucien près Beauvais, en 1090; Jean, moine de Vendôme, architecte vers 1 1 10 de la cathédrale du Mans, qui encourut la colère de son abbé Geoffroi pour n’avoir pas voulu rentrer dans son couvent et avoir préféré à la vie claustrale la douce existence que lui faisait l’évêque Hildevert; Pierre de Mougon, à la Rochelle, en 1 152.

Parmi les architectes romans laïques, on peut nommer : Walter Coorland, Anglais d’origine, qui fournit, au deuxième quart du XIe siècle, les plans de Saint-Hilaire de Poitiers, singulièrement agrandis après lui; Benoit, architecte de Saint-Eutrope de Saintes vers 1075; Gislebert, qui travailla à Saint-Ouen de Rouen vers 1100; Jean, bourgeois de Saint-Quentin, en 1113; Garin, architecte de la cathédrale de Verdun vers 1150; Gervais, qui bâtit une cathédrale à Béziers dans la seconde moitié du XIIe siècle.

Il y eut quelques moines au nombre des premiers architectes gothiques, et Suger est sans contredit le plus illustre; Hilduard et Giraud sont mentionnés vers 1 1 60 l’un à Saint-Pierre de Chartres (chœur), l’autre à Saint-Benoît-sur-Loire (nef). Mais, dès que l’art ogival est pleinement constitué, le compas et le niveau passent aux hommes de métier.

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