ROMANE
C’EST à l’art religieux que les édifices civils et militaires romans empruntent leurs motifs d’architecture, sauf légères modifications, par exemple les baies à linteau, avec ou sans arcs d’encadrement. Point n’est besoin d’ajouter que les dispositions et ordonnances n’y eurent rien de commun avec celles des églises, et qu’on n’y connut point les difficultés tenant à l’établissement des voûtes.
Ainsi, moins aiguillonnées que l’art religieux par d’ardus problèmes, l’architecture civile et l’architecture militaire, loin de lui emboîter le pas, se laissèrent au contraire traîner par lui à la remorque, et de là un retard qui pour elles prolonge l’époque romane jusqu’à une époque indéterminée du règne de Philippe-Auguste.
Nous ne connaissons guère la maison romane que par quelques débris de cheminées, extérieures ou intérieures; et par des façades plus ou moins entières à Cluny, Saint-Gilles, la Chaise-Dieu, Clermont, Périgueux, le Puy, Saint-Antonin, la Réole, Beaugency, Beauvais, Dol-de-Bretagne, etc.; ces façades sont ordonnées et décorées avec goût, surtout à l’étage d’honneur.
Dans les villes du Midi et dans certaines autres, telles que Vézelay et Châteauneuf, la ville bâtie auprès du tombeau de saint Martin, il y eut, comme dans les cités d’Italie, des familles qui obtinrent ou
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usurpèrent le droit d élever une tour au-dessus de leur demeure; cette tour, diminutif d’un donjon, était carrée ou rectangulaire. La maison romane, aujourd’hui hôtel de ville, de Saint-Antonin, a sa tour; elle appartenait, il est vrai, à un seigneur du voisinage. Nous avons vu autrefois une tour semblable non loin de l’église Saint-Sernin, à Toulouse; celle de Palmata, à Gaillac, existe encore avec ses peintures du XIIIe siècle.
Si le souci de la sécurité personnelle hantait de simples particuliers, il ne pouvait, à plus forte raison, rester étranger aux seigneurs ecclésiastiques ou laïques. Les abbayes, même dans les villes, avaient leurs enceintes, flanquées de tours. Les hôtels épiscopaux tenaient de l’architecture militaire tout comme de l’architecture civile; des débris en sont visibles à Auxerre, Autun, Senlis, Angers, Angoulême, Saint- Bertrand, Fréjus. Les hôtels seigneuriaux accusaient une franche prédominance de l’élément militaire, c’étaient déjà des châteaux et plusieurs avaient leur donjon. Néanmoins, la plupart des seigneurs, ecclésiastiques ou laïques, sans délaisser les villes capitales de leurs domaines, préférèrent leurs forteresses de campagne, bien que peu de chose y fût accordé aux satisfactions artistiques. Nos rois étaient riches en résidences rurales, qui, villas de bois sous les dynasties mérovingienne et carolingienne, devinrent, à partir du XI° siècle, des maisons de pierre entourées d’épaisses murailles.
C’est dans une de ces villas royales, celle de Pistes (aujourd’hui Pitres, dans l’Eure), que fut rendu par Charles le Chauve, en 864, un édit capitulaire qui permettait aux officiers de la couronne, aux gouverneurs de cités, aux possesseurs de bénéfices de bâtir des forteresses pour arrêter les invasions normandes. Les seigneurs entendirent les bâtir surtout pour leur sûreté privée et au profit de leur ambition personnelle ; et lorsque, treize ans plus tard, dans une autre villa royale, à Quierzy (aujourd’hui dans le département de l’Aisne), le même empereur institua l’hérédité des bénéfices laïques, il ne fit que légitimer ce qu’il ne pouvait plus empêcher. Dès lors était née la féodalité, et avec elle naissait le château-fort du moyen âge ou château féodal.
L’ARCHITECTURE CIVILE ET FÉODALE A L’ÉPOQUE ROMANE
De bois et de palissades tout d’abord, le château féodal ne fut partout construit en pierre qu’à partir du milieu du XIe siècle.
Dès cette époque, il se compose de deux enceintes, ou successives ou concentriques, entourées souvent de fossés; la seconde, qui, si la pente du terrain le comporte, est au niveau le plus élevé, renferme le donjon ou maîtresse tour, sorte de citadelle, âme de la défense; là est l’habitation du seigneur ou du commandant. Pour rendre le château moins attaquable, on lui ménageait pour assiette, lorsque la configuration du sol s’y prêtait, un promontoire, un coteau, une colline, une île, une presqu’île. Des tours rondes ou carrées flanquaient les murs d’enceinte, surtout dans les châteaux de plaine. Les portes étaient pratiquées entre deux tours ou dans une tour carrée, très rarement dans une tour ronde.
Les enceintes de châteaux antérieures au milieu du XII° siècle ont été refaites presque toutes, comme insuffisantes; mais il nous a été conservé un assez grand nombre de donjons romans.
Certains de ces donjons ont fort belle encolure. Le type le plus remarquable, et un des plus anciens, est le donjon normand, ainsi appelé moins à cause de son origine que parce que les Normands en ont fait un usage magistral et l’ont conduit à sa perfection.
Le type dit normand est de plan carré ou rectangulaire, ordinairement volumineux, et comporte des contreforts tant sur les faces qu’aux angles. Nous le voyons en germe, avant l’an mille, à Broue en Saintonge, dans les assises inférieures, et, à Langeais en Touraine, dans les débris du château bâti vers 998 par Foulques Nerra, comte d’Anjou. Foulques, pendant son gouvernement de cinquante-trois ans (987-1040), fut le fondateur de plusieurs forteresses. Il en éleva d’importantes en Anjou, en Touraine, en Poitou, lesquelles furent, outre Langeais : Saumur, Trêves, Doué, Baugé, Montfaucon, Montreuil- Bellay, Moncontour, Mirebeau, Sainte-Maure, Montbazon, Montrésor, Amboise, Loches, Montrichard. Il est peu croyable qu’avec un tel homme, dans un tel espace de temps et parmi des chantiers aussi nombreux, il ne se soit pas manifesté un progrès sensible dans l’art de la défense des places ; nous n’en avons pas la certitude matérielle, la
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plupart de ces châteaux ayant été renouvelés depuis la fin du XIe siècle. En Normandie, un bon constructeur militaire était encore un homme rare vers l’an mille, et nous en avons un témoignage piquant. Albérade, épouse de Raoul, seigneur de Bayeux et autres fiefs, prit à son service particulier Lanfroi, réputé le meilleur ingénieur de l’époque. L’ayant chargé de bâtir le donjon d’Ivry, elle trouva l’œuvre si avantageuse, qu’elle fit trancher la tête à son auteur, de crainte que quelque baron du voisinage ne s’avisât de mettre à profit son talent. C’était un système de récompense qui, s’il faut en croire mainte légende, avait cours au moyen âge. Le crime eut bientôt son châtiment. L’orgueilleuse châtelaine, ayant voulu garder sa tour contre son mari lui-même, y fut prise et massacrée.
C’est dans les pays riverains de la Loire qu’on rencontre le plus de donjons du type normand appartenant avec probabilité au milieu ou à la seconde moitié du XIe siècle. Le plus imposant et celui dont la structure est le plus archaïque est le donjon de Beaugency.
Avec Henri L, roi d’Angleterre et duc de Normandie (1106- 1 1 35), l’archéologie féodale entre sur un terrain solide. Ce prince fut un grand bâtisseur ou plutôt rebâtisseur de châteaux. Un chroniqueur, Robert du Mont, met à son actif, pour la seule année 1 1 33, ceux de Gisors, Vernon, Arques, Falaise, Vire, Argentan, Domfront, Exmes, Ambrières; il reconstruisit ou remania de même les châteaux de Nonancourt, de Caen et d’Alençon; la ville de Verneuil est tout entière de sa création (1119-1131). Le type du donjon normand se propagea des bassins de la Seine et de la Loire à celui de la Gironde; il se perpétua jusqu’en plein XIVe siècle.
Il y eut aussi, naturellement, des donjons rectangulaires sans contreforts.
En regard du type normand se développa le type français, ou circulaire, qui, se répandant de plus en plus dans le domaine royal et aux alentours, devint le donjon par excellence du XIIIe siècle, sans pour cela cesser d’être usité aux deux siècles suivants. Avant cette époque, dans les autres parties de la France, le donjon cylindrique est exceptionnel; il a pourtant déjà pénétré en Normandie et dans le Maine (Conches,
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tour Grise de Verneuil, Laval); Henri I paraît s’être, en sa faveur, départi plus d’une fois du type normand.
Au reste, rien de plus riche que la variété des donjons depuis le commencement du XIIe siècle jusqu’à la fin du XVe, surtout pendant le XIIe. A Etampes, la tour Guinette, que nous attribuons aux premières années du roi Louis VI, est un composé de quatre demi-cylindres assemblés par leurs diamètres; la tour de Houdan est un gros cylindre flanqué de quatre demi-cylindres ou tourelles; à Maurepas, ce sont quatre contreforts plats; à Provins, la masse, carrée d’abord, se relève en octogone, avec arcs-boutants appuyés sur des tourelles; à Montfort-l’Amaury, à Saint-Gondon, le donjon avait sept, huit ou neuf côtés, autant qu’on peut en juger par l’état fragmentaire des revêtements; la tour de Gisors est plantée sur un décagone légèrement irrégulier; celle de Châtillon-sur-Loing (Châtillon-Coligny) a seize côtés sur un soubassement cylindrique. A Niort, le donjon consiste en deux tours carrées semblables reliées par un corps de logis rectangulaire.
Philippe- Auguste (1180-1223) et Richard Cœur-de-Lion (1189- 1199) construisirent des châteaux de dispositions très étudiées; en déployant à l’envi l’un contre l’autre leur talent ou celui de leurs ingénieurs, il découvrirent des combinaisons nouvelles, sans que l’on sache bien à qui des deux doivent être attribués les perfectionnements. Richard, pourtant, semble avoir été le plus habile ou le mieux servi, car la forteresse crânement baptisée du nom de Château-Gaillard, bâtie pour lui dans l’espace de seize mois, en 1196 et 1197, audessus des Andelys et de la rive droite de la Seine, était tellement supérieure à ses contemporaines, qu’elle lui arracha, terminée, ce cri d’admiration : « Qu’elle est belle, ma fille d’ un an! » L’enthousiasme était justifié : il fallut l’incapacité d’un Jean Sans-Terre et l’impétuosité d’un Philippe-Auguste pour que cette place ne gardât que sept ans sa réputation d’inviolabilité : elle fut emportée en 1204, après cinq mois d’un siège savant.
Au Château-Gaillard nous voyons employés avec une méthode sûre les mâchicoulis : on appelle ainsi des cloisons s’avançant sur les parements extérieurs d’un mur, tout en haut, et séparées de lui par
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un vide ou couloir étroit, ouvert en-dessous de manière à livrer passage à des projectiles, solides ou liquides, jetés sur les assaillants parvenus au pied du rempart; ces cloisons sont portées, ici par de vraies arcades, et c’est le type primitif, là par des consoles ou corbeaux, très rares avant le milieu du XIVe siècle. Le Midi et le Centre de la France avaient connu les mâchicoulis à arcades au moins dès le milieu du XIIe siècle; mainte église romane du Languedoc en est pourvue.
Une autre innovation, bien due celle-là, très probablement, au roi Richard ou à son ingénieur, c’est l’épi ou éperon à angle droit qui donne au plan du donjon du Château-Gaillard la figure composée d’un quart de carré et de trois quarts de circonférence. Cet éperon était destiné tant à couvrir l’escalier en hélice, conduisant aux étages, qu’à augmenter la résistance contre les engins de siège, au point de la tour le plus exposé aux approches de l’ennemi. Cette innovation, appliquée bientôt après à la Roche-Guyon, également sur la rive droite de la Seine, par un des seigneurs de ce château redouté, fut plus tard réservée de préférence aux tours d’enceinte et surtout à celles qui flanquaient les portes. Elle est le germe du bastion moderne.
Quant aux mâchicoulis du Château-Gaillard, ils paraissent avoir été, dans le Nord, un exemple à peu près stérile jusqu’au XIVe siècle. On continua de confier cet office à des cloisons de bois appelées hourds, dont les pièces était tenues toujours prêtes dans les magasins, et qu’on disposait hâtivement au moment d’un siège, pour les retirer une fois le danger passé. On se contenta, au XIIIe siècle et dans la première moitié du XIVe, d’enter dans la maçonnerie des corbeaux de pierre qui rendaient plus expéditive l’opération du hourdage. Il y a eu toutefois des hourds qui n’ont jamais été enlevés; ceux du donjon de Laval sont entretenus depuis le XIIe siècle.
L’intérieur d’un donjon roman n’était ordinairement accessible que par un pont volant ou une échelle mobile s’appuyant à une porte percée au premier étage; à l’époque gothique, il fut dérogé de plus en plus à cette règle ; l’étage inférieur servait de glacière, ou bien, a-t-on prétendu quelquefois, d’oubliettes.
Tandis que princes et seigneurs se bardaient de pierre dans leurs
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résidences, villes et bourgs ne négligeaient pas de se clore. Dès avant l’an mille, on répara à grands frais les murailles qu’avaient laissées les Romains; et, là où elles manquaient ou devaient être sacrifiées pour cause de ruine trop avancée ou de modifications d’emplacement, elles furent faites à neuf, avec des tours nombreuses et massives.
En 871, les Tourangeaux trouvent des ingénieurs capables de réparer convenablement et de surmonter de tours nouvelles leurs remparts antiques. De 906 à 918, les chanoines de Saint-Martin ceignent de solides maçonneries leur ville de Châteauneuf. De 997 à 1000 ou 1005, le roi Robert contribue de ses deniers au relèvement des remparts d’Orléans, qui avaient gravement souffert de l’incendie général de la cité en 989. Le même, ou l’un de ses deux successeurs, fortifia, le premier, au delà des deux rives de la Seine, la capitale de la France : Paris n’avait eu jusque-là que l’enceinte gallo-romaine de son île. Le XIV siècle vit beaucoup d’autres travaux de ce genre. C’est en 1190 que fut commencée, à Paris, l’enceinte de Philippe-Auguste, à laquelle le Louvre, construit aussi par ce roi, servit comme de citadelle.
Les autres travaux d’utilité publique ne furent pas tout à fait oubliés : les ponts étaient les plus importants. Le pont en pierre de 27 arches construit sur la Loire devant Tours en 1030 était l’entreprise de voirie la plus hardie tentée jusqu’alors par le moyen âge; il a subsisté jusqu’au règne de Louis XV. Au XIIe siècle, de 1 1 77 à 1185, le pont d’Avignon, si populaire, fut jeté sur le Rhône sous l’inspiration d’un humble berger, saint Benezet; le fleuve en a rongé les fondations, et quatre arches seulement, sur 18, témoignent aujourd’hui de la grandeur de cet ouvrage.
Il existe, surtout en Provence, dans le Comtat et en Bas-Languedoc, des ponts à pleins cintres, qui, à défaut d’autres caractères bien tranchés, peuvent indifféremment passer pour romains, pour romans, ou même pour être du XIIIe siècle.
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