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CHAPITRE IV

LES ÉCOLES ROMANES

L’ARCHITECTURE romane, sensiblement distincte dans les trois principaux pays qui l’ont produite, l’Allemagne, l’Italie, la France, a eu, de plus, des variétés régionales ou écoles dans chacun d’eux et notamment dans le troisième, le nôtre.

Nos écoles sont intéressantes au suprême degré; mais la jouissance qu’elles procurent à l’esprit n’est pas sans être un peu gâtée quelquefois, dès que l’on veut en sonder les causes, les origines, en déterminer les caractères essentiels, la distribution géographique, les relations au dehors. Dans tout cela rien de constant, d’uniforme, de régulier; point d’égalité, point de synchronisme; en un mot, point de formule générale applicable, sinon avec des correctifs.

Les écoles romanes se sont dégagées d’un fond commun, ou mieux de deux fonds communs : le fond gaulois, aquitain ou aquitanique, purement indigène; le fond germanique ou gallo-italien, en partie étranger.

Le fond gaulois, aquitain ou aquitanique se rattache aux traditions romaines naturellement, sans y avoir été ramené par quelque intervention du dehors. Dans l’ordonnance des églises, il sacrifie les fenêtres de la maîtresse nef afin de rapprocher les hautes voûtes des basses voûtes; il pratique pour celles-ci le demi-berceau; il n’est pas

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avare du rond-point; dans la décoration, il use couramment des dessins d’appareil, des modillons à copeaux.

Le fond gallo-germanique ou gallo-italien peut être aussi bien appelé fond carolingien, parce qu’il procède des traditions romaines modifiées à la suite de l’emploi simultané qu’avait fait Charlemagne d’architectes italiens et grecs, lesquels avaient travaillé surtout en Lombardie, en Helvétie et dans le bassin du Rhin : il en procède, ou par des dispositions particulières de voûtes, de plans, de clochers, de galeries extérieures, ou par le galbe massif des chapiteaux, ou par l’usage des bandes lombardes, ou, dans le bassin inférieur du Rhône et le littoral méditerranéen, par un retour délibéré vers la décoration antique, retour que le grand empereur franc avait entendu favoriser.

Quant aux écoles romanes, nous distinguerons : les écoles principales ou de plein exercice, qui ont eu des dispositions d’églises et des procédés de construction préférés systématiquement, avec un ensemble de caractères particuliers dans les ouvertures, les façades, les tours, les colonnes, les éléments décoratifs; les écoles secondaires, qui, sans s’être suffisamment spécialisées dans leurs méthodes, ont néanmoins un ensemble de caractères de détail concourant à leur donner une physionomie bien tranchée; les écoles mixtes, combinant avec quelque suite les caractères de deux écoles voisines. Il y a un groupe d’églises qui ne peut se renfermer dans aucune des catégories précédentes et qui équivaut comme importance à une école principale. Il est une école qui ne s’est formée qu’en cessant d’être romane. Il est enfin des régions qui, subissant des influences isolées et sans lien entre elles, restent, dans la généralité de leurs conceptions monumentales, en dehors de toute école, de sorte qu’une délimitation géographique des écoles romanes laisserait sur une carte de France de grands espaces vacants.

Nous comptons six écoles principales : auvergnate, poitevine, rhénane ou germanique, bourguignonne, normande, provençale-, deux écoles secondaires : toulousaine, limousine ; deux écoles mixtes : bourbonnaise, nivernaise. Le groupe classé à part est la famille des églises à coupoles. L’école qui n’a pas atteint sa maturité romane est l'école française.

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Les causes qui ont présidé à la répartition géographique des écoles sont multiples et diverses. Une seule école, celle de Normandie, coïncide à la fois avec une province ecclésiastique, avec un grand fief et avec une race; une autre répond à la Bourgogne ducale; ces coïncidences, d’ailleurs, ne sont qu’approximatives; les autres écoles ne tiennent aucun compte, sinon par hasard sur quelques points, des circonscriptions ecclésiastiques, civiles, féodales, ou des groupements ethnographiques; une, l’école limousine, se conforme d’assez loin aux conditions géologiques; aucune à un bassin fluvial.

Il est des villes ou des abbayes qui ont pu être des centres d’écoles, moins par les règles qu’elles auraient transmises que par un essor plus considérable imprimé par elles aux constructions. D’autres villes et abbayes ont pu, par suite de cette activité qui attirait à elles des ouvriers de deux ou trois pays voisins, et en raison de leur situation loin des foyers principaux, recevoir l’influence de deux ou trois écoles à la fois, et voilà pourquoi nous faisons passer quelques limites d’écoles par le milieu même de ces localités.

Pas plus d’uniformité dans la chronologie que dans la géographie.

Les écoles n’ont pas eu des durées égales, ne sont pas nées simultanément, n’ont pas grandi parallèlement, n’ont pas incliné ensemble vers leur décadence. On saisit pourtant une période commune où toutes portaient leurs fruits.

Cette période est le second quart du XIIe siècle, et c’est à ce moment privilégié que nous les présentons au lecteur.

Des six écoles principales, la plus ancienne, la plus gauloise, et partant la plus française (quoiqu’elle n’en ait pas le nom) est Y école auvergnate. C’est elle qui a, de l’antique fond, le plus retenu; elle en est en quelque sorte l’épanouissement. Rien là qui ne s’explique.

La cité des Arvernes, avec son temple de Mercure Dômien, avait été pendant des siècles le centre religieux de la Gaule; dès le IVe siècle, le christianisme y multiplia les églises, dont plusieurs furent remarquables. Les Visigoths, qui étaient à Toulouse et à Narbonne depuis 413 ou 414, ne conquirent l’Auvergne qu’en 473, alors qu’ils étaient plus qu à moitié romanisés; les Francs n’en furent les maîtres obéis

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qu’après l’expédition dévastatrice de Thierry I" d’Austrasie en 531 ; après la mort de Clotaire I en 561, elle retourna aux rois d’Austrasie et fut par conséquent, de 566 à 613, sous la domination de la fille d’un roi visigoth, la reine Brunehaut, qui partageait le goût de sa famille d’Espagne pour la culture latine. Au VIe siècle, elle avait encore son sénat particulier, que ne lui avaient pas enlevé les empereurs, et on y vit des évêques de race gallo-romaine jusqu’à l’avènement de Pépin le Bref. Celui-ci foula et ravagea l’Auvergne dans ses luttes acharnées contre les ducs d’Aquitaine, et la prospérité du pays en fut atteinte pour longtemps. Mais il lui restait sa situation géographique, qui la mettait plus que toute autre à l’abri des influences lointaines, et l’esprit tenace, pondéré, pratique, organisateur de ses habitants, qui notamment au XIe et au XIIe siècle, donnèrent à Cluny deux administrateurs de premier ordre, saint Odilon et Pierre le Vénérable; il lui restait également ses beaux matériaux, trachytes, granits, laves volcaniques, dont elle sut de bonne heure faire l’usage le plus intelligent.

Il semble que ce soit par les matériaux que l’école auvergnate s’enracine dans l’antiquité. La cathédrale bâtie à Clermont par Namatius, vers 450 ou 460, avait, aux murs de son abside orientale, des dessins d’appareil, précurseurs de ceux qui devaient avoir tant de vogue dès le XIe siècle. L’école auvergnate aima les tours centrales : il y en avait déjà une fort belle sur l’église Saint-Antolien de Clermont, érigée vers 515. Le rond-point, qu’elle n’aima pas moins, est constaté, et de la manière même qui lui resta particulière, à la cathédrale que termina et consacra, en 946, l’évêque Etienne il, et dont les traces ont été retrouvées. Cet édifice marque assez bien le commencement de l’école auvergnate constituée; il était regardé, au premier quart du XIe siècle, en France, comme un des plus dignes d’imitation, puisqu’un texte formel du chroniqueur Helgaud nous apprend que le roi Robert le prit pour modèle lorsqu’il fit commencer, vers 1010, le chœur de l’église abbatiale de Saint-Aignan, à Orléans. Néanmoins ce n’est guère qu’à partir de 1060 ou 1070 que nous pouvons étudier sur des monuments existants la formation de la vénérable doyenne de nos écoles romanes.

L’étendue territoriale est loin de répondre à des titres d’aussi haute

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noblesse; mais elle a pour compensation très avantageuse une vaste zone d’influence qui a atteint, sous réciprocité égale, toutes les écoles circonvoisines. Elle est équivalente à celle du département actuel du Puy-de-Dôme, sans en suivre aucunement les limites : elle les dépasse au sud-ouest pour aller toucher dans le Cantal Riom-ès-Montagnes et Lanobre; elle reste en deçà vers l’est, où elle coupe par moitiés les arrondissements de Thiers et d’Ambert, et au nord-ouest elle laisse en dehors Montaigut et Pionsat. Lui appartiennent en toute dépendance, quoique situées géographiquement très en dehors de ce périmètre et en pleine zone d’influence, l’église Saint-Etienne de Nevers, Notre- Dame de Mauriac et, dans le département de la Loire, l’église de Champdieu.

Clermont est le foyer de l’école auvergnate et, à défaut de sa cathédrale romane, conserve Notre-Dame-du-Port, l’église typique avec Saint-Austremoine d’Issoire. Mais ces églises ne sont pas datées : attribuées longtemps au XIe siècle et même au commencement, elles sont tenues aujourd’hui pour postérieures, égales d’âge tout au plus à Saint- Etienne de Nevers, église construite, d’après les textes, de 1063 à 1097, et qui est typique elle aussi à certain titre. Elle réalise le véritable programme auvergnat, qui comporte, comme le programme bourguignon, un étage supérieur de fenêtres, mais que les Auvergnats, plus prudents, n’ont pas souvent osé mettre en pratique.

Les maîtresses nefs, en Auvergne, sont voûtées au moyen de berceaux qui, près de leur naissance, sont contrebutés par des demi-berceaux recouvrant les bas-côtés; lorsque ceux-ci ont des tribunes, ce sont elles que recouvrent les demi-berceaux, et les bas-côtés sont voûtés d’arêtes. Le déambulatoire est très usité; la particularité locale est que souvent le nombre des chapelles y est pair : deux ou quatre. Lorsqu’il y a deux tours, elles sont sur l’axe général de l’église, à la façade et à la croisée; lorsqu’il y en a trois, deux sont pour la façade et l’autre pour la croisée. La tour centrale, très fréquente, est octogonale et à deux étages; elle part d’un massif très barlong qui est une sorte de surélèvement des nefs avec leurs demi-berceaux; mais ici la voûte du milieu est une coupole sur trompes. Les

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dessins d’appareil bicolore (lave et calcaire) employés surtout aux murs terminaux des croisillons et aux absides; les colonnes engagées servant de contreforts à ces mêmes absides; les arcs triangulaires, dits en mitre , parfois associés aux pleins cintres; les arcs iniradossés en lobes comme en Bourgogne, en Limousin et en Poitou; les grands modillons taillés de manière à styliser des copeaux de menuisier, mettent le sceau à l’individualité de l’église auvergnate.

Les demi-berceaux et les modillons à copeaux de menuisier se sont répandus, quoique moins fréquents, jusqu’à la Saône, au Rhône, à la Garonne et à la Seine; faut-il voir là des prolongements d’influence ou simplement des éléments du vieux fond gaulois qui ne seraient devenus spécialement auvergnats que par un usage plus méthodique et plus suivi? Nous penchons vers la seconde hypothèse.

L’influence incontestée de l’Auvergne s’est étendue jusqu’à la Loire et au Rhône, qu’elle a franchi pour inspirer la cathédrale de Valence; la Provence a employé assez souvent dans ses nefs latérales des voûtes rampantes qu’il n’est pas indispensable de rattacher aux demi-berceaux auvergnats. Le Bourbonnais, le Nivernais, le Berry jusqu’à Bourges et Sancerre, plus faiblement la Haute-Auvergne, le Velay, le Gévaudan, ont reçu de la région de Clermont, à l’époque romane, des méthodes et des inspirations. Nous faisons des réserves quant à l’école toulousaine.

Il a été construit en Auvergne des églises romanes jusqu’au milieu du XIIIe siècle.

L 'école poitevine est la seconde des deux grandes écoles qui ont émergé du fond aquitanique. « Poitevine » signifie, pour nous, école du Poitou bien plus qu’école de Poitiers; cette ville n’en est pas le foyer unique, elle partage cet honneur avec Saintes et Angoulême. Le vaste Poitou, l’Angoumois, l’Aunis, la Saintonge, le Bordelais, le Bazadais, moitié du Périgord avec Périgueux, le Bas-Berry jusqu’à Châteauroux avec influences au delà, le Blésois, le Dunois, le Perche Orléanais, le Vendômois, la Touraine, le Maine au sud du Mans et de Laval, l’Anjou, le pays de Retz, limites qui, on le voit, dépassent un peu la Garonne et beaucoup la Loire, voilà le riche domaine de l’école poi-

PORTAIL DE SAINT-GILLES Cl. Gouzy. PORTAIL DE LA CATHÉDRALE D'AUTUN Cl. NcrJcl,

CLOCHER D UZERCHE (Corrèze)

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