‹ Histoire monumentale de la FranceChapitre 16 sur 39 · TOULOUSE. - SAINT-SERNIN · texte numérisé non relu

TOULOUSE. - SAINT-SERNIN

Cl. Machette.

LES ÉCOLES ROMANES

tevine. L’intensité de cette école va décroissant du midi au nord. Tours, situé dans la région où l’intensité poitevine arrive affaiblie, se trouva avoir pris son élan trop tôt : de dures circonstances l’y avaient forcé. Le sanctuaire martinien, plusieurs fois précédemment endommagé par des incendies, fut totalement la proie des flammes, en 998, avec vingtdeux autres églises du bourg de Châteauneuf; il n’est pas douteux que, pour réparer noblement le désastre, des ouvriers aient été appelés de toutes parts et qu’il ait été cherché, pour les appliquer à la nouvelle basilique notamment, des méthodes aussi perfectionnées que possible. On était en droit de s’attendre à voir fleurir là, comme à Orléans, réduit par un incendie général, en 989, à de semblables conjonctures, un centre de progrès architectonique; il n’en fut rien : l’art du Xe siècle n’était pas assez avancé pour donner de sitôt la formule romane. L’activité des Tourangeaux s’était relâchée lorsque tout fut mûr pour la constitution d’une école, ce qui ne se produisit qu’aux dix ou quinze dernières années du XIe siècle. Alors étaient en construction, et sur des procédés sensiblement avancés, un grand nombre d’églises importantes : Montierneuf de Poitiers, Charroux, Saint-Eutrope de Saintes, Saint- André de Bordeaux, Saint-Nicolas d’Angers, Marmoutiers, Vendôme, tous édifices consacrés en 1095 et 1096 par Urbain II; Sainte-Radegonde de Poitiers et Saint-Maixent, consacrés en 1099; Saint-Jouinlès-Marnes, Airvault, Nouaillé, et autres probablement. Dans la plupart se fait jour la formule poitevine quant au plan et à la structure : ronds-points fréquents, à trois ou cinq chapelles absidales; voûtes en berceau ou, plus rarement, d’arêtes, sur les nefs, qui n’ont pas d’étage supérieur; coupoles sur trompes à la croisée, parfois aussi coupoles sur pendentifs ou coupoles à pendentifs confondus; emploi précoce de l’arc brisé, même pour les portes, les fenêtres et bientôt les arcs décoratifs, sans exclure, loin de là, le plein cintre. L’école est pleinement constituée vers 1120 ou 1 125, alors qu’on travaille aux cathédrales de Saintes (1117-1127), d’Angoulême ( consacrée en 1128), à l’abbaye de Fontgombault, à l’église d’Aulnay-de-Saintonge (1 1 19-1 135); sans parler de remaniements et de restaurations aux célèbres basiliques de Saint-Martin de Tours et de Saint-Hilaire de Poitiers, qui, en raison de leur célé-

PÉRIODE ROMANE

brité même, étaient ouvertes à toutes les influences du dehors et n’ont jamais eu que fort mêlé le cachet régional.

C’est à partir de 1 1 25 ou 1130 que 1 école de l’Ouest projette tout son éclat; elle le maintient jusqu’au commencement du XIIIe siècle, malgré l’adoption graduelle, après 1 1 50, delà croisée d’ogives. C’est alors, soit pendant trois quarts de siècle au moins, que l’école poitevine réalise comme en se jouant ces extérieurs, ces façades surtout, dont l’art roman n’a atteint nulle part ailleurs la richesse. Les frontispices de Saint- Pierre d’Angoulême et de Notre-Dame de Poitiers, auxquels des restaurations modernes ont rendu, à celui-ci sa fenêtre centrale, à celui-là ses couronnements, ont à peine besoin d’être rappelés. Au-dessous d’eux, les frontispices de Saint-Jouin-lès-Marnes, de Saint-Nicolas de Civray, de l'abbaye de Châtres près Cognac, la façade latérale de l’église abandonnée de Villesalem dans l’arrondissement de Montmorillon, méritent aussi le tribut de notre admiration. Et pour leur bonne part encore, ces innombrables églises, moyennes ou petites, qui font de l’Angoumois et de la Saintonge la terre classique du roman français, offrent dans leurs façades, à l’artiste parcourant ces provinces, un enchantement sans cesse renouvelé. Les faces latérales des nefs et les absides, quoique avec un luxe un peu plus retenu, concourent à la parure complète de l’église poitevine. Tout ce que la décoration moulurée ou sculptée peut donner de beauté à l’arcade, tout ce que l’arcade peut donner de beauté à un mur, l’école poitevine l’a produit la première, et c’est à elle évidemment que pensait Arcisse de Caumont lorsque, dans sa classification, il appelait « fleuri » le style roman du XIIe siècle.

Les arcades n’épuisent ni les inspirations ni la patience des maçons poitevins; ils mettent à contribution, dans les frontispices, les plats de mur qu’elles circonscrivent, et où ils prodiguent les bas-reliefs au point de rendre inutile, pour le déploiement de leur iconographie, le tympan de la porte, qui de ce fait est supprimé : les tympans qu’on voit actuellement proviennent presque tous des restaurations modernes. Quand ce ne sont pas des bas-reliefs, ce sont des statues, des statuettes, une décoration végétale, des dessins d’appareil, ceux-ci étendus aux faces latérales et aux absides.

LES ÉCOLES ROMANES

L’école poitevine a beaucoup employé les grandes statues pour les portes et leurs abords; mais ces statues romanes, que leur exécution rudimentaire pourrait à première vue faire remonter au XIe siècle, ne sont peut-être que du milieu du XIIe; et, loin d’avoir frayé la voie à la statuaire gothique, elles n’en seraient que le pâle reflet. La statue équestre dans une grande arcade qui distingue certaines façades est celle de l’empereur Constantin et symbolise le triomphe de l’Eglise catholique.

Les arcs des portes, des fenêtres, des cloitres, ou les arcs purement décoratifs, ont parfois leurs intrados découpés en lobes, surtout dans le Bordelais, l’Angoumois et la Saintonge.

L’école a aussi son clocher à elle, sans préjudice du clocher carré ou octogonal, qu’elle ne répudie pas. Le clocher proprement poitevin est cylindrique; quelle que soit d’ailleurs sa forme et sauf nombreuses exceptions, il a pour amortissement une flèche conique à écailles, quelquefois renflée de manière à se rapprocher de la courbe d’un dôme. Le clocher cylindrique le plus remarquable est sur Notre-Dame de Saintes; des fragments subsistants témoignent qu’il y en avait d’analogues sur Notre-Dame et sur Montierneuf de Poitiers.

Si, de l’Ouest de la France, par le Centre, nous nous transportons à l’Est, nous avançons vers une école dont, à la différence des deux précédentes, les racines sont hors de notre pays. C’est l’immense école rhénane ou germanique, dont les foyers sont les cités des bords du Rhin : Spire, Worms, Mayence, Cologne. Elle est le fruit d’importations lombardes et byzantines qui se sont succédé à partir de Charlemagne; elle est donc sortie d’un fond carolingien. A la fin du XIe siècle et jusqu’au milieu du XIIIe, ses caractères sont principalement : grandes églises à deux transepts, oriental et occidental, souvent à deux absides opposées, orientale et occidentale, souvent encore avec croisillons arrondis, toujours sans déambulatoire ni rond-point; travées de nefs sur plan carré, ce qui donne deux travées de bas-côtés pour une travée de maîtresse nef et permet l’emploi de la voûte d’arêtes régulière, hautement préférée en Allemagne; étage bas et peu éclairé à la maîtresse nef; tribunes; coupoles sur trompes aux croisées; plan octogonal

PÉRIODE ROMANE

pour la tour centrale, parfois pour les tours surmontant les façades ou les croisillons; portes à embrasures peu profondes; dispositions d’arcades rappelant l’antique ; galeries étroites circulant extérieurement sous les corniches des absides; bandes lombardes; frontons à impostes se rapprochant du fronton romain plus que du pignon du moyen âge, et, au sommet des tours, servant d’appuis directs aux flèches en pierre ; chapiteaux cubiques à l’instar du chapiteau byzantin; mouluration et sculpture assez sobres.

Avant la perte de l’Alsace, la France possédait de belles églises purement rhénanes : Sainte-Foy de Schlestadt, consacrée en 1094; Saint-Georges de Haguenau; églises de Marmoutier, de Rosheim; église octogonale d’Ottmarsheim; clocher de Gueberschwihr. Celles qui nous restent, ou bien ont perdu le caractère germanique par des remaniements ultérieurs, comme la cathédrale de Verdun, ou bien ne l’ont jamais eu qu’affaibli ou mêlé, comme à Saint-Dié (nef de la cathédrale et chapelle Notre-Dame-de-Galilée) et à Champ-le-Duc dans le département des Vosges, à Laître-sous-Amance et à Mont-Saint-Martin tdans le département de Meurthe-et-Moselle. La Franche-Comté fut un terrain neutre entre les écoles rhénane et bourguignonne; la première paraît toutefois avoir prédominé à Besançon, et elle s’est étendue bien plus loin par ses ramifications et ses influences. De la Lombardie, qui était de son domaine, elle s’est infiltrée dans l’école de Provence; des bassins du Rhin et de la Meuse elle a pénétré en Champagne, puis, traversant le domaine royal et y laissant sa trace, elle est allée donner la main à l’école de Normandie.

L 'école bourguignonne, seconde émanation du fond gallo-italien, est restée vassale de l’école rhénane par ses bandes lombardes, par le plan octogonal et l’élévation de ses tours centrales; mais elle eut dès le Xe siècle sa tendance prédominante : voûter les nefs dans leur entier sans rien retrancher de la hauteur normale de la nef centrale. Cette volonté, l’école bourguignonne seule l’a portée à un degré voisin de l’exaspération, jusqu’à lui sacrifier toute prudence : rien de plus précaire que la solidité d’une église romane bourguignonne. A Cluny, en 1125, il put suffire de légers mouvements de trépidation, occasionnés

LES ÉCOLES ROMANES

par une émeute dans l’église, pour déterminer quelques heures après la chute de la voûte de la grande nef à peine fermée. Quatre ans plus tard, la haute voûte de Saint-Germain d’Auxerre s’écarta après le décintrage et tomba aussitôt. Si l’on veut saisir sur le vif les inquiétudes, trop justifiées, des architectes de Bourgogne, les tergiversations qui en témoignent et les expédients de rencontre qu’elles ont suggérés, il faut visiter Saint-Philibert de Tournus. Là se sont donné rendez-vous, durant près de deux siècles (928-1120), tous les systèmes romans, ordinaires et extraordinaires : berceaux longitudinaux, berceaux transversaux, berceaux annulaires, demi-berceaux, voûtes d’arêtes, coupole. Des arcs-boutants rudimentaires furent appliqués d’urgence à certaines nefs bourguignonnes dont les murs fléchissaient, et il est possible que de ces arcs-boutants placés après coup soit venue aux premiers constructeurs gothiques l’idée de faire à ce nouvel élément une part importante dans leurs méthodes.

Dijon fut un premier centre de l’école bourguignonne, car dans son abbaye Saint-Bénigne fut commmencée en 1001, par les ordres et sous la direction de l’illustre abbé Guillaume, originaire d’Italie, une basilique alors sans rivale dans tout le territoire de l’ancienne Gaule par l’étendue de ses dimensions et la précocité de son style. Pendant le XIe siècle l’influence d’Autun se fait jour à côté de celle de Dijon et peut-être la supplante. Le penchant spécial vers l’art romain que l’école bourguignonne puisait déjà dans le fond germanique ne put que se prononcer très fortement sous cette influence d’une ville aussi riche qu’Autun en monuments antiques.

Ce qui nous révélerait à défaut d’autre chose l’ascendant pris par Autun, c’est que Cluny lui-même le subit : que voyait-on, en effet, avant la Révolution française, au-dessus des deux grandes arcades jumelles, demeurées seules aujourd’hui, qui servaient d’entrée principale au monastère? Une série de petites arcades à jour formant attique et complétant la ressemblance de l’édifice avec les deux portes galloromaines qui subsistent encore dans la cité éduenne.

La basilique de Cluny, construite de 1089 à 1131, était, à son achèvement, le plus beau temple du monde catholique, alors que

PÉRIODE ROMANE

l’abbaye en était le premier monastère. Il était impossible que l’action d’un monument aussi considérable, d’un établissement religieux aussi puissant et aussi adonné à la culture intellectuelle, fût nulle ou paralysée; mais il est à croire que ce fut avant tout une action propagatrice. C’est Cluny qui, recevant l’influence d’Autun, l’a prolongée jusqu’aux limites méridionales de la Bourgogne et en a projeté de vifs rayonnements jusqu’en Auvergne, en Languedoc, en Dauphiné, en Franche- Comté. Dans les autres directions, l’influence bourguignonne a pénétré fort avant dans le Berry et rempli le pays Langrois, ici mêlée à quelques particularités locales trop peu marquées pour constituer une école secondaire.

La colonne et le pilastre cannelés sont d’un emploi très courant en Bourgogne; les cannelures sont parfois en torsades, en zigzags, en chevrons, en guillochis; dans les colonnettes, l’ornementation du fût est très variée; les colonnettes mêmes, au lieu de rester des cylindres rigides, s’effilent en cônes, se sectionnent par des anneaux ou baguettes, se contorsionnent et vont jusqu’à s’entre-croiser. Le chapiteau imite du plus près possible le corinthien, ce qui ne met pas obstacle aux chapiteaux d’autre forme et particulièrement aux chapiteaux historiés, traités avec une brutale énergie ; c’est surtout contre le chapiteau historié bourguignon que tonna saint Bernard, qui ne pouvait pas sortir de son monastère sans en trouver quelqu’un sous ses yeux. Dans les archivoltes, l’ornementation sculpturale, au lieu de rechercher les parties rentrantes ou concaves, selon l’esprit du moyen âge, se répand de préférence dans les parties convexes, comme chez les Romains.

Les arcs sont assez souvent découpés en lobes à l’intrados. Le trumeau est fréquent dans les portes et le tympan presque de règle; c’est dans celui-ci que se donne libre carrière la verve bourguignonne. L’arc brisé a été adopté de bonne heure, vers 1090 peut-être, mais sans méthode et sans suite : tandis qu’on l’avait utilisé pour diminuer la poussée des voûtes à Cluny, à Paray-le-Monial, à Autun, à Saulieu, on en dédaignait les avantages dans la nef de la Madeleine de Vézelay, rebâtie de 1122 à 1130 environ après un incendie, et où

LES ÉCOLES ROMANES

tout, à l’intérieur, est à plein cintre. La voûte de la croisée est souvent une coupole sur trompes.

Comme l’école bourguignonne, Yécole normande a été une école militante, mais avec plus de prudence; elle a su ne rien risquer, et attendre.

Elle a rempli la Normandie ducale, la dépassant un peu du côté du Maine et de la Bretagne. Le fief, qui à l’est s’arrêtait à l’Epte et à la Bresle, ne répondait pas tout à fait à l’ancienne province ecclésiastique de Rouen, qui comprenait en plus le Vexin Français et arrivait jusqu’à l’embouchure de l’Oise; c’est aux limites du fief plutôt qu’à celles de la circonscription religieuse que l’école s’est conformée, et elle a été ainsi l’expression d’une race très distincte, par ses origines à moitié Scandinaves, des autres peuples de la France.

L’unité, que la Normandie a possédée ou possède aux points de vue ethnographique, politique, ecclésiastique, lui fait défaut au point de vue géologique, et si forte a été l’impulsion de cette unité ethnographique dans l’art monumental, qu’elle a triomphé de la diversité des matériaux. Le calcaire du centre a imposé les formes qu’il avait revêtues au granit de l’ouest, au grès et à la craie de l’est; ou mieux, quelle que soit la région la plus précoce, elle a été suivie de si près par les autres, qu’il est difficile de savoir dans laquelle des trois est née l’école normande.

Très faiblement accusée avant l’illustre duc Guillaume, qui fut le souverain de la Normandie pendant cinquante-deux ans (1035-1087) et le roi conquérant de l’Angleterre depuis 1066, elle s’affirme à la basilique de Jumièges, bâtie de 1040 à 1067, et dont la nef est aujourd’hui une des ruines monastiques les plus imposantes de toute la France.

Caen, petit port de commerce et de pêche avant 1055 ou 1060, devint alors le séjour de prédilection de Guillaume et bientôt la localité principale de la Basse-Normandie. Deux monastères de premier ordre, Saint-Etienne pour des hommes, la Trinité pour des femmes, y furent créés par Guillaume et son épouse Mathilde, en 1062 et 1063. La situation de Caen au sein de la partie du territoire la plus

PÉRIODE ROMANE

riche en calcaire, et qui a fait donner le nom de pierre de Caen aux matériaux, toujours hautement appréciés, qui en proviennent, acheva de porter cette ville si rapidement grandie à la suprématie dans l’architecture. Le diocèse de Bayeux, duquel relevait la jeune ville de Caen, fut, dans les petites églises aussi bien que dans les plus importantes, le foyer de la vie artistique en Normandie jusque vers le milieu du XIVe siècle.

L’école normande est à sa pleine maturité dans les deux églises abbatiales de Caen, terminées avant 1075, et qui en sont les types le plus souvent cités, avec, au-dessous d’elles, les églises, pareillement abbatiales, de Saint-Georges-de-Boscherville, de Montivilliers, de Graville-Sainte-Honorine, de Cerisy-la-Forêt, de Lessay; à ajouter l’église paroissiale Saint-Nicolas, à Caen, une de celles qui ont été le moins remaniées; ces édifices nous conduisent au second quart du XIIe siècle.

Les Normands furent au moyen âge d’excellents constructeurs, et parmi ceux qui se firent la personnalité la plus saisissante. A leurs hautes visées cependant ils joignirent la circonspection, la patience, et ils semblent avoir, au besoin, accueilli volontiers des importations étrangères, par exemple la subdivision des nefs en plans carrés, venue des bords du Rhin, et le chapiteau cubique, de même origine, mais adopté à l’extrême fin du XIe siècle seulement, et partagé en renflements secondaires ou godrons, d’où le nom de godronné , sous lequel spécialement ce chapiteau modifié est connu des archéologues.

En adoptant le système des travées sur plan carré, les Normands voulurent, comme les Rhénans, disposer des assiettes de voûtes régulières; seulement, les nefs centrales dépassaient de beaucoup les bascôtés, comme en Bourgogne, et moins hardi qu’en Bourgogne, on n’osa jeter des voûtes avec cette dangereuse différence de niveaux. On se contenta de charpentes apparentes, en attendant l’inspiration, qui vint enfin, sous la forme de la croisée d’ogives, aux environs de 1095 ou 1100. Depuis lors et pendant tout le XIIe siècle, la croisée d’ogives fut adaptée après coup à des églises terminées depuis une vingtaine d’années et plus.

Les grandes églises normandes ont trois tours dont deux sur la

LES ÉCOLES ROMANES

façade. Les tours centrales sont les plus communes; elles sont évidées en lanterne jusqu’au-dessus du premier et parfois du deuxième étage; la tour octogonale est assez rare. Les clochers normands, de puissante encolure, souvent hors de proportions avec les modestes églises qu’ils commandent, sont remarquables par la composition de leurs arcatures et de leurs fenêtres géminées; ils sont parfois, à la fin du XIe siècle, couverts de toitures en pierre qui, se relevant peu à peu, deviennent cinquante ans plus tard ces flèches qui sont une des gloires de la Normandie.

Le goût des Normands pour la multiplication décorative des lignes s’est fait jour de bonne heure : dès 1060 environ ils dédoublent les murs supérieurs de manière à en varier l’ordonnance, qui cesse d’être la même à l’intérieur et à l’extérieur, et aussi pour ménager des couloirs de circulation. Les arcatures sont prodiguées, et souvent les cintres s’y entrecroisent en figurant par leurs intersections des arcs brisés; ce n’est pas là toutefois que l’école normande a pris l’idée de l’arc brisé, avec lequel elle a été la dernière à se familiariser. La tendance à la multiplication des lignes s’est frayé son champ le plus vaste dans les archivoltes, dont les profils, comme du reste aux arcs de structure, sont intentionnellement détaillés, et qui s’accidentent de têtes plates en rangées, de rosettes, fleurons, étoiles, entrelacs, losanges, méandres, chevrons, zigzags, frettes, etc. La Normandie est au XIIe siècle la terre classique des dessins géométriques, dans lesquels se dissimule la pauvreté de sa sculpture. Un caractère assez peu important en soi, mais aussi très particulier au pays et très propre, comme les dessins géométriques, à déceler au loin les importations normandes, ce sont les baies de porte en arc bombé avec la même décoration que les arcs en plein cintre.

La Normandie a croisé ses influences, à l’est, par l’Artois, la Picardie, l’Ile-de-France et la Champagne, avec celles de l’école rhénane; à l’ouest, elle s’est imposée à une partie de la Bretagne; au nord, ses architectes ont traversé la Manche une dizaine d’années avant les vaisseaux de Guillaume le Conquérant, et, après le triomphe de ce prince, en 1066, elle a implanté dans toute l’Angleterre ses méthodes,

PÉRIODE ROMANE

qui ont fructifié avec autant de rapidité et d’exubérance que sur le continent. Si l’on songe à ce besoin atavique d’aventures lointaines qui agita les Normands aux Xe, XIe et XIIe siècles et à leurs établissements dans la Méditerranée, on ne sera pas surpris de rencontrer leur architecture, avec tous ses éléments, en Sicile et dans l’îtalie méridionale; on ne le sera pas davantage de la voir dominer en Palestine dans les monuments bâtis sous les rois latins de Jérusalem, de 1 100 à 1 187.

Rappelons que le type par excellence du donjon roman a été, sinon créé, du moins porté à sa perfection, en Normandie.

Si du Nord-Ouest nous courons à vol d’oiseau au Sud-Est, nous abordons la dernière des six écoles principales, Yécole provençale, dont le domaine dépasse les limites de la Provence pour embrasser le Comtat-Venaissin, le Dauphiné et, sur la rive droite du Rhône, les diocèses de Nîmes, Uzès, Maguelonne, Agde, Béziers, Narbonne, avec des pointes dans les diocèses de Viviers, d’Elne et de Carcassonne; il faut retrancher, par contre, les vallées alpines. Des cités comme Narbonne, Nîmes, Vienne, Orange, Arles, Aix, Fréjus (nous n’avons pas à nommer Marseille, qui est restée presque étrangère à l’art avant le dernier siècle), qui furent au moyen âge les plus riches de France en beaux débris antiques, c’était plus qu’il n’en fallait pour ramener l’école provençale aux traditions romaines. Le retour ou la fidélité à ces traditions, telle est, en effet, la caractéristique de la Provence du milieu du XIe siècle au milieu ou au troisième quart du XIIIe. L’ordre préféré des Romains, le corinthien, y est respecté jusque dans son entablement, et son ornementation, de même que souvent l’ornementation ionique, régit l’ornementation provençale sans l’asservir et en lui laissant contracter une largeur de composition et d’exécution qui, au sens de beaucoup de connaisseurs, met les imitations au-dessus des modèles. Le pilastre cannelé joue un rôle important. L’entablement, ou bien porte l’arc, ou bien le surmonte; le fronton provençal ressemble au fronton antique, avec une inclinaison plus prononcée des rampants, si bien que des façades, à Saint-Gabriel près Tarascon, à la cathédrale d’Avignon, produisent à l’œil l’effet de monuments du temps des Césars. Aucune méthode suivie dans la disposition respective des

LES ÉCOLES ROMANES

voûtes; quand il est trop embarrassé ou trop perplexe, l’architecte provençal supprime les difficultés en éliminant les collatéraux. La coupole sur trompes, composée avec une certaine recherche et souvent surhaussée d’un étage pour former lanterne, marque la travée en avant du chœur. Des bandes lombardes tapissent les murs à l’extérieur; une autre influence lombarde ou italo-germanique est très prononcée dans les baies des clochers qui, au lieu d’être géminées dans un arc principal, sont simplement accouplées par deux, trois ou quatre. La sculpture et la statuaire sont riches, et celle-ci, où l’on retrouve encore des réminiscences de l’antiquité, a produit, durant la seconde moitié du XIIe siècle, des œuvres remarquables pour l’époque; elle décline ensuite rapidement.

Deux galeries du cloître et le portail de Saint-Trophime d’Arles, le cloître de la cathédrale d’Aix, la façade de la cathédrale d’Avignon, l’église de Saint-Gabriel, le portail méridional de Sainte-Marthe de Tarascon, le triple portail de Saint-Gilles, les absides polygonales de Saint-Jacques de Béziers et de l’ancienne cathédrale d’Aîet, la tour Fenestrelle d’Uzès sont les types de l’école provençale qu’on cite le plus volontiers.

Pénétrée à l’est par l’école provençale, mais franchissant dans les autres directions, même au delà des Pyrénées, les limites du comté de Toulouse, l 'école toulousaine passe auprès de beaucoup d’érudits pour une émanation de l’école auvergnate, à cause de 1’ emploi fréquent des voûtes en quart de cercle et des modillons à copeaux. Mais, outre qu’elle a pu tirer cela, comme l’Auvergne elle-même, du vieux fond aquitanique, elle est hautement représentée par deux édifices au moins, Saint-Sernin de Toulouse et Sainte-Foy de Conques, très supérieurs à ceux de l’Auvergne et qui s’en distinguent suffisamment par leurs dispositions générales. A Saint-Sernin, qui depuis la destruction de Saint-Pierre de Cluny est la plus considérable des églises romanes, la nef est quintuple; là comme à Conques les bas-côtés font retour d’équerre sur les croisillons et les tribunes prennent une importance qu elles n’ont pas dans la région de Clermont. Mais, surtout, l’école toulousaine est une école de sculpture monumentale, une de celles qui

PÉRIODE ROMANE

ont créé la sculpture française, et elle a pour centre Toulouse, qui fut le foyer intellectuel de tout le Midi bien avant que Paris le fût du Nord. Cette ville, en plus de Saint-Sernin, possédait avant la Révolution les trois cloîtres de Saint-Sernin, de la Daurade et de Saint-Etienne, dont les chapiteaux conservés au musée, avec quelques autres épaves, disent les merveilles. Et le cloître de Moissac n’a pas une moindre renommée que celui d’Arles.

A Moissac, à Cahors, à Figeac, à Rodez, l’école toulousaine se heurte à l'école limousine, discutée elle aussi, mais hors de conteste du moment que nous renonçons à la placer sur le même pied que ses puissantes voisines de l’Auvergne et du Poitou, auxquelles, du reste, elle a quelques obligations.

Elle remplit le Limousin, pays granitique dont les durs matériaux ont entravé son essor artistique sans arrêter son expansion géographique, qui, hors de la province, l’a portée dans la Haute-Auvergne presque entière, dans une partie du Berry, jusque vers Rodez, à Figeac et Cahors avec une pointe audacieuse sur Moissac, à Périgueux, à Nontron, avec des empiétements sur l’Angoumois vers Confolens et Montbron, et sur le Poitou vers Montmorillon. Rappelons que la Marche n’est qu’un démembrement du Limousin et n’a jamais cessé d’en relever au point de vue ecclésiastique.

Le Limousin suit de préférence pour les voûtes la méthode poitevine; il se fait une règle de deux tours sur l’axe comme on les voit souvent en Auvergne. Où il est lui-même, c’est dans le soin donné à ses tours, dont le type local, très saisissant, comporte un corps carré avec, sur chaque face, un grand gable préparant un petit étage octogonal et la flèche; c’est dans ses hautes tours octogonales se présentant par l’angle et non par la face; c’est dans la mince colonnette étroitement logée dans un angle rentrant du piédroit et séparée par un petit chapiteau sans tailloir d’un tore qui la continue avec le même diamètre dans l’archivolte; ce sont les portes en arc brisé, à lobes ouverts, à larges tympans, qui ont, en s’abritant sous des porches peu profonds, donné les portails latéraux justement admirés de Beaulieu-sur-Dordogne, de Moissac et de Cahors; l’école de sculpture toulousaine a certainement

PORTAIL DE L' ÉGLISE DE BEAULIEU (Corrèze) Cl. des Monuments historiques.

LES ÉCOLES ROMANES

collaboré à ces trois œuvres, qui forment un groupe bien à part.

Entre l’Auvergne et la Bourgogne sont les deux écoles mixtes, l'école bourbonnaise et l 'école nivernaise, ne différant guère entre elles qu’en raison de la prédominance exercée sur chacune par la province immédiatement voisine.

Nous pourrions augmenter le nombre des écoles mixtes, en citant, par exemple, le Gévaudan, le Lyonnais, le Forez, qui, situés entre des écoles principales ou secondaires, en ont subi l’ascendant. Mais ces influences ambiantes ne sont ni régulières, ni suivies, ni assimilées; elles laissent place à des productions locales qui, malgré quelque originalité çà et là, n’ont pas de lien entre elles. On doit reconnaître cependant que l 'école du Berry , entre l’Indre à Châteauroux et la Loire à Sancerre, si elle n’a pas les conditions exigées par nous pour constituer une école mixte, si elle reste hors classification, présente un intérêt spécial très puissant qui rend ses édifices, analysés et étudiés un à un, aussi attrayants que ceux des grandes écoles. Ce n’est pas pour rien que le Berry est, géométriquement, la province la plus centrale de la France : c’est là qu’a eu lieu le rendez-vous d’écoles romanes le plus extraordinaire qui se puisse imaginer; c’est là que se sont rencontrées, pénétrées, mêlées de toute façon les écoles poitevine, limousine, auvergnate, bourguignonne; là encore, souvent, l’architecte, saisi de tous côtés par ces sollicitations extérieures, les a repoussées toutes à la fois pour composer en pleine indépendance des œuvres d’une intéressante personnalité. Une église abbatiale, dont la perte est des plus regrettables, celle de Déols, aux abords de Châteauroux, résumait en elle cette situation artistique du Berry; il n’en a été sauvé qu’un clocher de style poitevin avec les arrachements d’un narthex de style bourguignon.

Nous n’avons pas admis dans notre division géographique l'école dite périgourdine , ou byzantine, que nous avons appelée famille des églises à coupoles. Ce n’est pas, en effet, une école territoriale à proprement parler, mais un groupe non compact d’édifices ayant un système de voûtes spécial, et répandus sans ordre déterminé parmi les églises de l’Angoumois, de la Saintonge, du Bordelais, du Quercy, du

PÉRIODE ROMANE

Limousin, et non pas seulement du Périgord; se conformant d’ailleurs à 1 architecture locale du pays où ils se trouvaient, en tout ce qui n’était pas directement commandé par ce système spécial, lequel consistait en séries de coupoles sur large nef unique, sur croisillons, sur chœur, et non en coupoles isolées sur une croisée ou sous un clocher. Les coupoles en séries ne sont régulièrement byzantines, c’est-à-dire sur pendentifs sphériques à l’instar de l’Orient, que dans le Périgord, le Limousin, le Quercy; ailleurs elles sont tantôt sur pendentifs, tantôt sur trompes. Les types les plus remarquables sont : Saint-Front de Périgueux, que l’étrangeté de son style et une interprétation erronée des textes avaient fait attribuer à une période d’une ancienneté exagérée (984- 1047), et qui en réalité n’est que du second quart du XIIe siècle; les cathédrales d’Angouîême et de Cahors; les églises abbatiales de M oissac (il ne reste que les amorces des coupoles, l’église ayant été rebâtie au XVe siècle), de Souillac, de Solignac, celle-ci consacrée en 1211 et probablement le dernier en date des édifices à coupoles. La nef de Saint-André de Bordeaux devait porter des coupoles qui n’ont pas été exécutées; là et ailleurs il est arrivé qu’au moment de faire les coupoles projetées on avait eu connaissance de la croisée d’ogives, et qu’on lui avait accordé subitement la préférence.

Un exemple d’église à coupoles est isolé en Anjou, près de Saumur : c’est la nef de l’église abbatiale de Fontevrault.

L 'école que par anticipation nous avons appelée française n’existait pas, en tant qu’école, à l’époque romane. Les seules particularités qu’on puisse lui découvrir, ce sont la rareté de la tour centrale et, dans les grandes églises, la disposition d’une grosse tour sur la façade et de deux tours plus petites sur les flancs du chœur. Les influences rhénanes et normandes sont saisissables dans le domaine royal et la Champagne, qui n’était guère plus avancée que lui. C’est dans l’élaboration du style ogival que nous allons voir l’école française passer à l’état de glorieuse réalité et monter à un rang où aucune autre école, romane ou gothique, n’est jamais parvenue.

Page 1