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CHAPITRE

SUGER, LA TRANSITION ET LES PREMIÈRES ÉGLISES GOTHIQUES

LA substitution du gothique au roman s’est opérée, suivant les temps et les lieux, avec deux caractères qu’il est important de ne pas confondre. Ce fut, ici, une Transition, la vraie, celle que nous allons définir; là, une fausse transition, un simple mélange passager.

Pour bien définir la vraie Transition, il faut en avoir préalablement défini les deux termes. On a lu déjà la définition du style roman; voici celle du style ogival :

L'architecture gothique ou ogivale est la conséquence de la fusion, dans une même voûte, de l'ogive et de l'arc brisé, contrebutés, quand il y a lieu, par l' arc-boutant.

La Transition est donc le passage de la voûte d'arêtes romaine et romane à la voûte sur croisée d'ogives et à cintres brisés, normalement associée à l'arc-boutant.

La Transition, dans le sens étroit et spécial que nous donnons ici à ce mot, ne s’est produite que dans l’école française. L’école française n’a pu arriver au bout de ses tendances qu’en recevant dans son architecture romane incomplète les trois éléments précités, qui sont devenus dans son sein les germes de transfiguration et de vie supérieure.

Dans les autres écoles, qui ne tendaient pas au gothique, ou y

PERIODE GOTHIQUE

tendaient moins, celui-ci, à mesure qu’il se formait ou qu’il était arrivé à un état de croissance assez avancé, venait empiéter sur le roman, quelquefois peu à peu et avec une apparence de suite, d’autres fois par irruptions brusques et sans connexion entre elles; là, il n’y a pas à proprement parler des monuments « de Transition »; il n’y a, durant la période intermédiaire, que des mélanges à doses variables, il n’y a que des monuments « romano-gothiques ».

Il semble qu’une sorte de situation privilégiée doive être reconnue à la Bourgogne et à la Normandie, qui furent peut-être, sinon les collaboratrices, du moins les pourvoyeuses, en partie, de l’école française.

De ce que l’école française a opéré la réunion des trois éléments organiques, il ne s’ensuit pas que, séparément, ils ne lui soient pas venus du dehors.

On ne sait pas, et on ne saura probablement jamais, comment l’arc brisé ou tiers-point a fait son apparition dans le royaume capétien, ni surtout comment il s’est frayé sa voie dans l’école française. L’Orient et l’Espagne musulmane le connurent avant nous, cela est certain; les pèlerins de la fin du XIe siècle, les Croisées de 1099, ou ceux qui avaient guerroyé dans la péninsule ibérique contre les Maures de Cordoue, ont pu, à leur retour, le propager. Mais était-il bien besoin d’avoir vu des arcs brisés en pays lointains pour en concevoir l’idée, à un moment où la préoccupation de restreindre la poussée des arcs et de rendre variables leurs proportions hantait un si grand nombre d’architectes? Et, leur créer dans les constructions un rôle de première utilité, un rôle qui les rendait presque indispensables, un rôle qu’ils n’avaient jamais eu, n’était-ce pas les réinventer? Il est sûr, d’ailleurs, que l’école française n’a pas été de beaucoup précédée, si elle l’a été, par la Bourgogne dans l’emploi systématique de l’arc brisé, et qu’elle n’a été suivie que de loin par ses deux autres voisines, les écoles normande et rhénane. Il est donc très possible que l’arc brisé ait été adopté par elle indépendamment de toute influence extérieure. Le tiers-point, nous le répétons, était d’invention facile : il n’est pas d’architecte qui ne trouve accidentellement sous son compas des figures lui en suggérant l’image. Sa rudesse, au regard de la

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grâce du plein cintre, déplut d’abord, voilà tout, et son admission ne fut qu’une question de répugnances que la nécessité fortifiée par l’habitude fit à la fin victorieusement surmonter.

Nous en dirons autant des arcs-boutants. On avait dû être tenté plus d’une fois de jeter dans les airs ces béquilles de pierre; mais c’étaient des béquilles, dénonçant bien le peu de solidité des édifices. Et, malgré tout, en Bourgogne au moins, il y eut des cas urgents où il fallut appliquer après coup ces étais à des voûtes déjà construites : des chutes de voûtes avaient montré qu’il n’y avait pas à balancer et qu’il fallait passer outre à des scrupules d’ordre purement esthétique. C’est ainsi par la Bourgogne que l’arc-boutant se serait insinué dans l’école française, et telle est l’hypothèse que nous croyons devoir préférer à une autre opinion, assez répandue, d’après laquelle l’Auvergne, par le Berry ou le Nivernais, aurait transmis, comme prototype de l’arc-boutant, ses voûtes en quart de cercle.

Le doute est à peu près levé en ce qui concerne la croisée d’ogives.

L’école française employait beaucoup la voûte d’arêtes, d’où est sortie la voûte à nervures. Mais la Normandie l’employait tout autant, et comme, de plus, cette école se complaisait dans la multiplication, utile ou superflue, des lignes de l’architecture, comme de bonne heure elle prit tellement goût à la nervure qu’elle passa vite maîtresse consommée dans l’art d’en varier les combinaisons, comme elle se trouvait en possession de l’ogive, pratiquée avec aisance et habileté, assez longtemps avant de s’être familiarisée avec le tiers-point, comme elle a exercé pendant l’époque romane quelque ascendant sur les pays du Nord, l’ogive en tant qu’élément systématique et raisonné semble être bien sa création. Deux courants partant de Normandie marqueraient son parcours dans le domaine royal : le courant septentrional ou de Beauvais, le courant méridional ou de Poissy.

La preuve historique de l’antériorité de l’ogive normande est même faite, si l’on admet, sur la foi de documents propres à entraîner la conviction, que la cathédrale de Durham, en Grande-Bretagne, a eu des voûtes de cette espèce dès 1095 à 1100. Les croisées d’ogives de Durham, quoique en Angleterre, appartiennent à l’école normande

PÉRIODE GOTHIQUE

tout aussi bien que si elles étaient situées à Caen ou à Bayeux, car, nous l’avons dit, cette école se prolongea sur toute l’Angleterre, sans autre différence sensible que plus d’ampleur et de richesse de l’autre côté de la Manche. Il est fâcheux pour notre gloire nationale que la France n’ait pas autant que sa voisine conservé ses vieux parchemins : peutêtre y verrions-nous que telles voûtes du diocèse de Bayeux, de facture et d’aspect très archaïques, par exemple à la Trinité de Caen, à Saint-Gabriel, à Bernières, sont de 1 100, de 1095, ou même de 1090.

Si la Normandie n’a pas créé le style gothique, c’est déjà beaucoup pour elle que d’en avoir fourni l’élément primordial, car parmi les trois éléments organiques, la croisée d’ogives est placée avec raison par les érudits avant les deux autres.

Aussi, en son honneur, commençons-nous à 1100 l’étude de la Transition : 1 100, c’est là un chiffre rond, il est vrai; mais s’il faut se garder de l’attrait décevant des nombres ronds, pourquoi les répudier quand les faits, loin de nous en écarter, nous en rapprochent?

Pour la fin de la Transition, la date, par extraordinaire, est d’une certitude ne laissant rien à désirer : en 1140 sortait de terre, en 1144 était achevé l’aîné des monuments gothiques, le choeur de l’église de Saint-Denis. Celui qui en fut l’auteur, l’abbé Suger, le grand amateur d’art du XIIe siècle, avait bien mérité de clore la Transition après en avoir été le témoin principal, le témoin le plus attentif et le plus intéressé, après en avoir été plus d’une fois l’intelligent promoteur.

Suger voyagea beaucoup pour les affaires de l’Eglise, de la France, de son abbaye ; un homme comme lui ne pouvait voyager sans observer, sans noter, sans apprendre. Il parcourut dans tous les sens le domaine royal, et aucun œil ne fut plus ouvert que le sien sur les perfectionnements qui s’y succédaient. Il vit et revit Beauvais, dont le voisinage de la Normandie est à remarquer, et c’est peut-être là qu’il puisa l’idée de la croisée d’ogives. De 1090 à 1 109 fut réédifiée, aux portes de cette ville, l’église de l’abbaye de Saint-Lucien. La perte de cette basilique, démolie sous le premier Empire, est des plus regrettables; les dessins que nous en possédons n’en montrent que l’extérieur. Il est très probable qu’il y avait là des ogives, et ce qui légitime cette conjecture,

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