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SUGER, LA TRANSITION ET LES PREMIÈRES ÉGLISES GOTHIQUES
c’est que Beauvais même conserve, à Saint-Etienne, une nef dont l’extérieur roman est une imitation flagrante de Saint-Lucien, et dont l’intérieur est voûté d’ogives rudimentaires, résultant sans doute, elles aussi, d’une imitation. La copie ne pourrait être que contemporaine ou postérieure de très peu, de dix ans au plus, au modèle; nous placerions donc ces ogives rudimentaires vers 1115.
Le Beauvaisis et le Valois, en 1115, 1120 et 1 1 25, étaient en progrès sur la région riveraine de la Seine autour de la capitale de la France. Nous avons vu à la fin du dernier siècle, à Paris, dans la Cité, une chapelle, Saint-Aignan, bâtie, d’après des textes authentiques, entre 1 1 18 et 1123, où tout était à plein cintre et à simples arêtes; tandis qu’en allant de Beauvais dans la direction de Soissons, direction que nous avons appelée le courant septentrional, à Bury, Cambronnelès-Clermont, Béthisy-Saint-Martin, Noël-Saint-Martin, Morienval, dont le pourtour absidal a longtemps exercé la sagacité des archéologues, on trouve des croisées d’ogives sur arcs brisés parmi lesquelles il en est certainement qui ne sont pas postérieures à 1 1 25, étant donné surtout l’état encore grossier des profils et des sculptures.
C’est vers 1 130 ou 1 135 que le courant méridional, sensiblement retardataire quoique parti, comme l’autre, des confins de la Normandie, se manifeste à Notre-Dame de Poissy. A Poissy comme à Beauvais, l’ogive précède le tiers-point. Ce courant retardataire a pourtant rattrapé assez vite le temps perdu; et il s’est fait sa place dans les influences d’où procède l’église de Saint-Denis. Remontant même d’un bond superbe la Seine et l’Yonne, il est allé inspirer, presque seul, en 1 1 40, la cathédrale de Sens, et de là il est redescendu sur Paris pour s’y rencontrer, à Saint-Germain-des-Prés, avec le courant septentrional, mais entre 1150 environ et 1163, alors que l’évolution transitionnelle était accomplie.
A Saint-Denis, c’est l’influence du courant septentrional qui l’emporte. Il est deux choeurs d’églises, à Saint-Martin de Paris et à Saint-Maclou de Pontoise, qui, relevant eux aussi de ce courant septentrional, serrent de tellement près le choeur de Suger, que, s’ils ne lui sont pas absolument contemporains, ils l’ont à peine devancé.
PÉRIODE GOTHIQUE
La construction de Saint-Denis est le jalon capital de l’histoire monumentale de la France. Comme si son auteur en avait eu l’instinct prophétique, il a voulu nous raconter lui-même l’entreprise, nous expliquer le sens et la beauté de l’œuvre, et il l’a fait avec la compétence d’un architecte consommé. Et voici les dates qu’il nous donne :
1132 ou 1 133, ouverture des chantiers;
9 juin 1 1 40, bénédiction du narthex et de la façade, les tours restant inachevées;
1 4 juillet 1 1 40, pose des premières pierres du chœur par le roi Louis VII, la reine Eléonore, sept évêques et autres barons ou prélats;
1 1 juin 1144, consécration du chœur et de la crypte, en présence du roi et de la reine, par dix-huit évêques dont l’archevêque de Canterbury, primat d’Angleterre.
La mémorable cérémonie de 1144 sacra l’art ogival lui-même, dont l’abside sugérienne doit être considérée comme le premier modèle. Elle eut, en effet, une part prépondérante dans la formation des types qui fixèrent les ordonnances générales des églises durant la période gothique. L’illustre abbé, si jamais il avait éprouvé quelque répulsion instinctive contre l’arc brisé et l’ogive, était maintenant conquis par l’harmonie et l’aisance avec lesquelles, pour la première fois, ces éléments se mariaient dans son œuvre; il y admirait le nombre, la variété et la souplesse des lignes. Son enthousiasme se communiqua à tous ceux qu’il avait invités à la fête, et qui, rentrés chez eux, se souvinrent de leurs impressions ; à leur tour, les maîtres maçons qui, après achèvement du corps de la basilique vers 1 1 50, quittèrent Saint-Denis pour se disperser en d’autres chantiers, ne manquèrent pas d’y recommander les formules nouvelles.
Les années 1 1 44 ou 1 1 45 à 1150 introduisent donc l’archéologie en plein domaine de l’art ogival. La définition de cet art, nous l’avons énoncée d’avance, parce qu’elle est l’une des bases d’une définition de la Transition; il nous reste à commenter les deux mots dont on se sert pour le désigner : ogival , mot relativement nouveau; gothique, mot quatre fois séculaire.
Ces deux mots, nous devons soigneusement en avertir, ne sont
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ni égaux ni semblables en valeur pratique. Le premier est plus exact; mais, à cause même de son exactitude rigoureuse et de sa précision, il est d’une application beaucoup moins étendue : il ne convient guère qu’à la voûte à nervures, aux édifices ou aux parties d’édifices comportant cette voûte; et l’usage, la coutume a une tendance marquée à restreindre encore cet emploi plutôt qu’à l’élargir. On ne dit pas : arc ogival, pilier ogival, château ogival, châsse ogivale, architecte ogival, etc.; portail ogival, clocher ogival sont des expressions risquées; le pluriel masculin ogivaux est peu goûté. Le second mot, au contraire, le mot gothique, en soi, n’est pas exact du tout. Il fut, pour ceux (des Italiens) qui le mirent en circulation, au XVIe siècle, et pour ceux qui les continuèrent, un terme de parfait mépris. Mais l’esprit moins prévenu des hommes du XIXe siècle a relevé cette signification. D’une part, il est reconnu maintenant que si les Goths ne sont rien à l’architecture gothique, ils furent cependant les moins barbares ou les plus rapidement civilisés parmi les conquérants de l’empire romain d’Occident; l’injure, donc, est déjà très mitigée; d’autre part, en prêtant au mot gothique simplement le sens de non romain, on est arrivé à exprimer que l’architecture gothique est celle qui est la moins romaine de toutes . Dès lors, le mot n’a plus rien qui puisse froisser une âme d’artiste et un cœur de Français; et, comme il est d’un maniement aisé, convenant indistinctement à tous édifices, à toutes parties d’édifice, à tous ouvrages et jusqu’à l’écriture, c’est lui qui généralement doit avoir la préférence.
Nous abordons le gothique primitif, que l’on a étendu abusivement jusqu’à la mort de saint Louis. Il y a largement place, dans cet intervalle, pour deux styles, dont l’un, celui que nous envisageons en ce moment, peut aller jusqu’à l’avènement de Philippe-Auguste en 1 1 80, sans que cette date implique plus que tant d’autres une coupure nette. Ce style primitif reste empreint de roman; il est comme une seconde transition qui, ne s’exerçant plus sur la structure organique, s’achève lentement sur les formes facultatives ou secondaires; qui peu à peu secoue son vêtement archaïque pour tailler et coudre le vêtement approprié à la personnalité nouvelle; qui marche rapidement, sans l’atteindre
PÉRIODE GOTHIQUE
tout à fait encore, vers l’aisance et la légèreté du style gothique épanoui.
Nous reprenons cette seconde transition là où nous avions laissé la première, à Saint-Denis et à Suger.
Le choeur de Saint-Denis a doubles bas-côtés et cinq chapelles absidales laissant entre elles, en se joignant, un passage qui, de l’une à l’autre, forme un second bas-côté tournant. Dans tout le rond-point, l’arc brisé et la nervure régnent sans mélange. L’abside centrale ayant été reconstruite au XIIIe siècle, de même que la plus grande partie de la basilique, nous ne savons ce qu’étaient les hautes fenêtres; il est fort peu probable qu’elles aient différé sensiblement des fenêtres basses. Un incident raconté par Suger nous apprend qu’il y avait des croisées d’ogives aux voûtes supérieures du chœur, et les culées visibles extérieurement entre les absidioles ne s’expliquent bien que si elles ont soutenu des arcs-boutants. Ce chœur était donc l’expression complète du style ogival dans son organisme essentiel, sa renommée était légitime et son influence ne fut pas usurpée.
Nous distinguons une lignée directe de Saint-Denis et une lignée indirecte.
Un trait de famille fait d’emblée reconnaître la lignée directe : ce sont les absidioles à divisions paires qui se voient ou se voyaient aux cathédrales de Noyon, de Senlis, aux églises abbatiales de Saint- Germain-des-Prés à Paris, de Saint- Leu-d’Esserent, de Saint-Martin de Pontoise (détruite), de Vézelay, d’Ebreuil, de Saint-Pourçain, de Saint-Etienne de Caen. Avec ce dernier édifice nous sommes au début du XIIIe siècle : c’est donc pour la lignée directe une durée de cinquante ans ou un peu plus. Le chœur de Vézelay peut, mieux que tout autre, nous donner une idée de ce qu’était, avant le XIIIe siècle, le chœur de Saint-Denis.
Il y a une lignée indirecte, composée d’édifices ayant subi simplement une influence de Saint-Denis plus ou moins balancée, soit par d’autres influences, soit par de nouveaux perfectionnements réalisés. Dans ces conditions il est facile de passer graduellement de Saint-Denis à Saint-Germer, à Senlis (où toutes les chapelles ne sont pas de l’école
CHŒUR DE L'ÉGLISE DE VÉZELAY (Yonne) PORTES OCCIDENTALES DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES