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CHAPITRE II

L’ARCHITECTURE GOTHIQUE SOUS PHILIPPE-AUGUSTE ET SAINT LOUIS

LE XIIe siècle, qui avait semé, n’avait récolté qu’en majeure partie.

Le XIIIe siècle artistique, celui que connaît l’histoire monumentale et dont nous allons poser les limites, ce XIIIe siècle acheva la moisson, et, sa récolte en main, il nous apparaît lui-même si grand et si beau, que nous sommes invinciblement sollicités à rejeter dans une sorte d’arrière-plan l’époque qui l’a immédiatement précédé et celles qui l’ont suivi. N’est-il pas le siècle de la seconde jeunesse, se confondant avec l’âge mûr, du style ogival, n’est-il pas le siècle privilégié des cathédrales ?

Nous le personnifions en Philippe- Auguste et saint Louis, entre lesquels Louis VIII (1223-1226) ne fit que passer. Le vrai XIIIe siècle monumental commencerait ainsi, approximations toujours réservées, à 1 180 pour finir à 1270; là s’inscrivent les dates (1220-1243) de l’édifice qui le caractérise le mieux, la nef d’Amiens, et celles d’un autre chef-d’œuvre capital, la Sainte-Chapelle (1245-1248), bâtie par saint Louis dans son palais de la Cité, à Paris.

Nous prenons sur nous, ne pouvant trouver mieux, de donner un nom spécial au style qui remplit cette période et que l’usage, abusivement, avait réuni sous une même dénomination au style ogival primitif. Il y a bien, de 1 145 à 1270, deux styles, auxquels les mêmes descrip-

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tions et appréciations ne sauraient convenir : le vrai gothique primitif, qui n’est qu’un gothique imprégné de roman, n’ayant à lui que ses éléments rudimentaires, un gothique timide dans les applications de la solution trop nouvelle encore du problème fondamental; et le gothique secondaire, qui applique cette solution avec aisance et hardiesse. Nous avertissons le lecteur, et il est très important qu’il le retienne, que cette dénomination de gothique secondaire est une transposition : elle était avant nous synonyme de « gothique rayonnant » ; nous avons cru indispensable d’introduire un divorce entre ces deux termes.

Le gothique secondaire a d’abord opéré sur les plans d’église, dont il a couronné l’évolution basilicale. Un dernier agrandissement restait à effectuer dans les choeurs, celui de la chapelle de l’axe, qui déjà, dans certaines églises romanes, dépassait en dimensions les autres chapelles rayonnantes. Cette inégalité, sans être, tant s’en faut, une règle impérieuse, s’accentua là où elle se produisit : à Amiens, à Bayeux, au Mans, la chapelle terminale occupe une superficie double.

Peu après, un développement plus considérable élargit les nefs.

La suppression des cryptes avait entraîné la translation de leurs autels dans les chœurs. Les autels, d’ailleurs, se multipliaient toujours, jusqu’à envahir les nefs; à plusieurs était attaché un chapelain; d’autres furent érigés en l’honneur du patron de chacune d’elles par les corporations de métiers, riches et puissantes dès le temps de saint Louis; d’autres apportaient satisfaction au culte d’une relique ou à quelque dévotion populaire. A un moment donné, pour obvier à un encombrement devenu très gênant, et pour assurer à ces autels des abris dignes d’eux, on fut obligé d’établir à leur intention des chapelles rectangulaires en hors d’œuvre le long des collatéraux. Fait curieux à observer : aucune grande église, avant le plein XIV' siècle, ne fut conçue avec cette amplification. C’est bien au XIIIe siècle cependant qu’elle eut lieu tout d’abord, mais dans des nefs déjà closes : il fallut défoncer leurs murs entre les contreforts et les reporter à l’avant de ceux-ci, que l’on prolongea au besoin dans leur saillie, et qui servirent de murs de séparation. Le travail de reprise le plus ancien en ce genre est celui qui, commencé à la nef de Notre-Dame de Pans en 1240, fut continué

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sur le chœur jusqu’en 1 325 ; la ligne extérieure de ces accroissements débordant les façades des croisillons, il fut indispensable d’en élever d’autres sur le périmètre nouveau, et les amis de l’art doivent à cette heureuse nécessité les admirables façades actuelles, contemporaines des douze dernières années de Louis IX. Les chapelles collatérales de Bayeux et de Coutances furent ajoutées à partir de 1270 ou de 1275, celles d’Amiens à partir de 1292, celles de Rouen et de Sens à peu près à la même époque; le plus grand nombre, dans les églises cathédrales ou paroissiales, après 1 300. Notre-Dame de Chartres n’en reçut jamais qu’une, et Notre-Dame de Reims en demeure dépourvue, soit qu’on se fût rebuté devant l’épaisseur exceptionnelle des murs qu’il eût fallu défoncer, soit que l’emplacement eût manqué au dehors.

Une autre modification importante fut introduite dans le plan des églises, de 1200 à 1225 : les absides et les absidioles, au lieu d’être circulaires, décrivirent des contours polygonaux, les faces plates étant plus favorables au percement de larges fenêtres et à l’appareillage des arcs de quelque portée.

En élévation, la suppression des tribunes au-dessus des bas-côtés, générale dès 1210 ou 1220, profita à ces mêmes bas-côtés, qui montèrent plus haut, et au triforium, qui participa à cette élégance nouvelle, et qu’on trouva le moyen d’ajourer sur l’extérieur en disposant les toitures latérales sur deux versants ou sur un seul versant peu incliné. Maîtres de la voûte à ogives, les architectes s’entraînèrent à en faire les applications les plus audacieuses qui eussent été vues jusqu’alors, et que ne dépassèrent pas les âges suivants. Ils la jetèrent, dans les nefs principales, jusqu a 38, 40, 42 et 47 mètres (exactement, 42 m. 30 à Amiens, 46 m. 77 à Beauvais) au-dessus du pavé.

On n a guère l’embarras du choix parmi les façades du XIIIe siècle. Nous n’en possédons que quatre de premier ordre, à Laon, Paris, Amiens et Reims. Ce petit nombre tient à ce que, les églises du moyen âge étant généralement commencées par le chœur, les travaux, dans les très grands édifices, atteignirent rarement le fond de la nef avant la fin du même siècle, n’y arrivèrent souvent qu’au XVe siècle ou

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n’y arrivèrent jamais. Quelquefois on commença le portail ‘ conjointement avec le choeur ou tout au moins avant la nef, comme à Paris, à Reims, à Auxerre et peut-être à Tours; l’achèvement de ces façades n’en fut pas toujours pour cela plus assuré. Aucune des principales façades du XIIIe siècle n’est absolument complète; il y manque toujours les flèches des clochers.

Les grandes façades gothiques ont trois portails, un pour la nef centrale, un pour chacun des bas-côtés; si les bas-côtés sont doubles, il n’y a pareillement que deux portails latéraux, sauf à Bourges, où il y a en tout cinq portails, formant un ensemble d’une majesté exceptionnelle; à Chartres, les trois portails ont pu tenir dans la nef centrale, grâce à sa largeur inusitée (16 mètres). Les portails latéraux peuvent n’avoir pas de trumeau, comme à Laon et à Reims; ils le cèdent toutefois de peu en importance au portail du milieu, et ils s’associent à lui dans une décoration générale qui est le triomphe de la statuaire du moyen âge : statues aux jambages, aux trumeaux, aux faces de séparation, statuettes aux voussures, sans parler des motifs en ronde-bosse ou en bas-relief sculptés aux tympans et aux soubassements. Si prononcée est la saillie des portails, que les jambages effleurent et le plus souvent enveloppent les bases des contreforts; elle donne sous les voussures une profondeur qui a valu à certains portails gothiques la désignation de porches : et, de fait, ces portails fournissent un abri à ceux qui ont besoin d’y stationner. En outre, de vrais porches les couvraient quelquefois, comme à Noyon et à Saint-Nicaise de Reims. La saillie des portails s’amortit par autant de gâbles, derrière lesquels le mur de façade rentre dans son épaisseur normale; une petite galerie à jour ou des arcatures ménagent la transition. A Notre-Dame de Paris, le système des gâbles n’est pas encore créé; il ne s’annonce qu’au portail de gauche, par de simples moulures.

La zone moyenne de la façade est marquée par de belles fenêtres,

1. Dans le langage usuel, le mot « portail », pour une église, est couramment employé dans le sens de « façade », et le langage scientifique ne dédaigne pas de se conformer à cette habitude. Nous nous servirons donc sans scrupule d’un mot pour l’autre, mais seulement lorsqu’il nous paraîtra certain qu’il n’en résulterait dans l’esprit du lecteur aucune ambiguïté.

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dont celle du centre est la plus ample et la plus riche de tout l’édifice, avec les fenêtres terminales des croisillons; elle éclaire le fond de la grande nef; son motif unique ou principal est une rose.

Une galerie supérieure couronne la façade au point où les tours se séparent de la masse; elle enveloppe parfois celles-ci. A Amiens, il y a trois galeries, dont les deux inférieures se superposent directement, ce qui reporte trop haut la zone moyenne et enlève de son importance relative à sa rose, laquelle paraît un peu mesquine pour une basilique aussi colossale.

L’une des galeries, inférieure ou supérieure, abrite une majestueuse rangée de statues vêtues du costume royal : rois de Juda, ancêtres de la Vierge, à Chartres où la galerie supérieure et unique est du XIIIe siècle; rois de Juda peut-être aussi à Amiens; rois de France à Paris (la restauration du XIXe siècle en a fait de même des rois de Juda) et à Reims.

Les descriptions ci-dessus ne conviennent que moyennant de fortes restrictions à la Normandie et à la Bretagne.

Les façades des croisillons, lorsqu’elles ont des tours et que les dégagements le comportent, sont traitées comme les façades principales, dont parfois elles étaient destinées à tenir lieu, comme aux cathédrales de Clermont et de Bordeaux; cependant elles admettent des simplifications : ainsi, les portes latérales peuvent être remplacées par des fenêtres; elles existent à Chartres, où les triples portails sont précédés de véritables porches peuplés eux-mêmes de statues et qui sont considérés comme des merveilles. Lorsqu’il n’y a pas de tours aux frontispices latéraux, la porte, quoique seule, si elle ouvre sur la voie publique, a les proportions et la richesse des portails occidentaux; les arcatures, les galeries décoratives, les balustrades, les dessins géométriques, les statues appliquées aux contreforts, une maîtresse fenêtre ou une rose, les pinacles dressés en acrotères à la naissance des pignons achèvent 1 effet de ces morceaux d’architecture, parmi lesquels les portails latéraux de Notre-Dame de Paris possèdent et méritent la place d’honneur.

Il arrive que, surtout en Normandie et en Bretagne, des portails

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ménagés au flanc de la nef, plus souvent au midi qu’au nord, sont plus soignés que les portails occidentaux ou que ceux des croisillons, et qu’ils ont seuls un porche.

Avec les façades, les portails ou les porches latéraux et les tours, les traits notables de 1 extérieur d’une église gothique sont les fenêtres, les arcs-boutants avec leurs pinacles, les balustrades.

Nous avons laissé les fenêtres, à la fin du XIIe siècle, avec des percements circulaires (rarement carrés) aux tympans. Les parties restées pleines entre l’oculus et les arcs furent percées à leur tour, et il se forma peu à peu des réseaux ou remplages à jour composés de cercles à profil uniforme inscrivant des figures polylobées ou redents, de trèfles ou quatrefeuilles libres, c’est-à-dire non directement inscrits, de triangles ou de carrés curvilignes, de combinaisons géométriques dont la diversité, dès la fin du règne de saint Louis, fut presque sans limites. Le trumeau séparant les baies devint un meneau délié, d’un profil identique à celui du remplage.

La fenêtre composée selon le véritable esprit du style ogival remplit le formeret à l’intérieur de l’église, et, à l’extérieur, s’empare de tout l’espace entre deux contreforts. Cette expansion et la ténuité des meneaux obligèrent à multiplier les divisions de la baie, qui allèrent jusqu’à huit et même douze. A partir de 1 240 ou 1 245, la fenêtre s’enrichit fréquemment, à l’extrados, d’un gable décoratif qui bientôt fut percé lui-même d’après des motifs géométriques analogues à ceux des remplages. Saint-Urbain de Troyes porte au suprême degré l’élégance de la fenêtre gothique et de ses accessoires.

Non content d’élever la fenêtre à une splendeur jusque-là insoupçonnée, le Xlir siècle, aidé bien quelque peu du siècle précédent, a créé un genre d’ouverture tout à fait nouveau et qui est un des témoignages les plus glorieux de la fécondité de notre génie national.

La baie entièrement circulaire, dite œil de bœuf ou oculus, est plus ou moins de tous les temps et de tous les pays. L’art roman la présente assez couramment dès la fin du Xe siècle, comme au rond-point de la Couture du Mans, et durant le XIe siècle, comme à la nef de Saint- Remi de Reims et au chœur de Saint-Sernin de Toulouse. Elle fut

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Cl. Lancelot. Cl. Neurclein.

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