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LES PREMIERS ARCHITECTES GOTHIQUES ET LEURS CONTEMPORAINS

LES PROGRÈS d’un style d’architecture ont beau avoir été préparés par des évolutions antérieures : ils sont lents, précaires, incomplets, tant qu’un état favorable de la société ne leur a pas apporté son appoint. Or, rien ne manqua au style gothique dans le milieu social, politique et religieux où il fleurissait. La meilleure condition pour lui, comme elle l’a été pour tous les autres styles, c’était qu’il y eût beaucoup de monuments à bâtir, et qu’il ne fût pas lésiné sur le luxe de chacun d’eux. Telle fut, en effet, la situation.

Non, toutefois, que le mouvement de la truelle ou du ciseau, quant au nombre des constructions, ait visiblement dépassé celui de l’époque romane et de la Transition; les foyers d’activité se déplacèrent plutôt et laissèrent en dehors d’eux, à part quelques points isolés, des régions entières. Mais les églises et leurs dépendances étant plus vastes, surtout plus hautes, plus légères, d’une ornementation plus délicate, la main-d’œuvre fut plus considérable et mit sur pied des armées de travailleurs : si bien qu’on se demande comment telles contrées, la Champagne, le domaine royal, la Normandie, le Maine, ont pu non seulement se suffire en maçons et en sculpteurs, mais encore pourvoir des chantiers dans le Centre, le Midi de la France et jusque dans les diverses nations catholiques.

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Les éclatants succès qu’obtenait l’architecture gothique dans la solution des problèmes si longtemps étudiés furent une des causes les plus agissantes du zèle qui saisit les princes, les seigneurs, les dignitaires, les populations. La vue des monuments de date récente suscitait à l’égard des anciens des comparaisons d’où souvent naissaient des émotions poignantes. On voulut, quoi qu’il en pût coûter, que les réunions et les cérémonies eussent à elles l’espace, on voulut être au goût du jour, et il ne fut pas difficile, l’imagination aidant un peu, d’accuser de caducité et de décrépitude, pour les abattre en sûreté de conscience, des églises romanes assez convenables.

La période que nous envisageons, il ne faudra pas le perdre de vue, est par excellence le siècle des cathédrales. C’est des évêques par conséquent que devaient partir les plus fortes impulsions. Nous en avons un témoignage écrit pour Senlis : en 1 1 54 y était commencée, dans un style pourtant rudimentaire, une cathédrale, dont, tout à côté, les moines de Saint-Frambourg ne purent méconnaître la supériorité sur leur église; aussi remarquèrent-ils bientôt que celle-ci « branlait de vieillesse, penchait vers la ruine et rebutait par son aspect misérable ». Cela était noté en 1 1 77, trois ans avant le règne de Philippe-Auguste, mais nous montre bien quels sentiments on dut éprouver devant un édifice purement gothique, alors qu’étaient déjà si vifs ceux qu’éveillait le voisinage d’un monument encore imprégné de Transition.

Quelquefois les impulsions marchèrent en sens inverse, et, lorsque les évêques tardèrent tant soit peu à les provoquer, ce furent les cathédrales qui les reçurent. Ainsi à Auxerre, oû Guillaume de Seignelay, en 1215, finit par s’avouer que sa maîtresse église, trapue et sombre, faisait par trop mauvaise figure au milieu de celles qui s’achevaient dans son diocèse. Ecoutons à ce sujet le récit d’un chroniqueur local, récit qui n’est pas sans rappeler sur plus d’un point le langage qu’avait tenu Raoul Glaber à l’aurore de l’époque romane :

« En ces temps, la dévotion des peuples se portait avec ardeur vers l’érection des églises. Animé de ce sentiment, l’évêque d’Auxerre jetait des regards de pitié sur sa vieille cathédrale; elle lui parut décrépite et surannée en comparaison des monuments religieux qui, aux

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alentours, levaient gracieusement leurs jeunes têtes. Il n’endura pas que l’église mère du diocèse le cédât honteusement aux autres, soit pour le goût, soit pour l’exécution. Ayant donc mandé auprès de lui des architectes consciencieux et suffisamment exercés dans la pratique de leur art, il fit démolir l’ancien chœur pour commencer sur des fondements plus vastes une autre cathédrale qui, secouant la sordide poussière des siècles, montrât fièrement à tous les yeux la robuste fraîcheur d’une jeunesse nouvelle. Les premiers fruits de sa générosité ne se firent pas attendre : au bout d’un an, les progrès de l’œuvre naissante avaient dépassé toute prévision. »

« La dévotion des peuples », dit le chroniqueur auxerrois. C’est bien, en effet, à la dévotion, à la piété chrétienne qu’en dernier ressort les règnes de Philippe-Auguste et de Louis IX sont redevables de leur splendeur artistique. Le zèle pour la construction du temple catholique était une des manifestations quasi obligatoires de ce sentiment, aussi bien pour les grands que pour les humbles. « Li religius prince qui volt bonté amer deit noveles églises drescier et alever », écrivait à la fin du Xir siècle l’auteur d’une Vie de Thomas le Martyr.

Tout secondait cette tendance spéciale de la dévotion catholique.

Cîteaux, qui un instant avait menacé d’étiolement l’architecture française, en devint un appui. Ses édifices, par leur goût châtié, par la beauté de leur exécution, étaient d’excellents modèles; et ces modèles ne firent pas défaut, car, de 1175 à 1250 ou 1260, les Cisterciens, auxquels nous joignons les Prémontrés, jetèrent bas très fréquemment les églises dont s’étaient contentées leurs deux ou trois premières générations, et qui d’ailleurs avaient fini par ne plus répondre ni au nombre des cénobites, ni à leurs richesses accrues par le labeur et les donations, ni à leurs visées artistiques plus hautes; les bâtiments claustraux partagèrent la destinée des églises. Le Val et Royaumont dans l’Ile-de-France, Châalis près Senlis, Ourscamp dans le Noyonnais, Longpont dans le Soissonnais, Bonport en Normandie, Perseigne dans le Maine, Beauport en Bretagne, Valmagne et Grandselve en Languedoc, etc., ont laissé des témoignages remarquables de cet esprit de

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rénovation. En défrichant de vastes campagnes, les Cisterciens et leurs frères les Prémontrés y créèrent des prieurés, des communautés paroissiales, de grosses exploitations rurales : d’où quantité de nouvelles églises et chapelles dont la construction fut toujours conduite avec diligence et recherche. Leurs basiliques abbatiales et églises dépendantes furent dédiées pour la plupart à Marie, Mère de Dieu, selon le vœu de saint Bernard, qui fut dans l’Europe occidentale le grand propagateur du culte de la Vierge.

Le prestige de ce culte aiguillonna le zèle bâtisseur des hommes du XIIIe siècle. Des églises consacrées à Notre-Dame surgirent de toutes parts; d’anciens vocables furent changés en celui de la Mère du Christ; ce fut en son honneur que, dans les plans des absides, la chapelle de l’axe reçut assez généralement la suprématie sur les autres chapelles rayonnantes; cette différence ne parut même pas toujours assez marquée, et une chapelle tout à fait distincte, vraie église par ses proportions, fut érigée à quelques pas de la basilique maîtresse, et reliée tantôt à celle-ci par un élégant couloir, comme à Saint-Germer, tantôt à des bâtiments claustraux, comme à Saint-Germain-des-Prés de Paris. 11 ne reste que de maigres épaves de la chapelle de Saint-Germain; celle de Saint-Germer, datant de 1259 à 1266, est encore intacte et a mieux conservé son état primitif que son prototype, la Sainte-Chapelle de saint Louis, à Paris.

Deux nouveaux ordres monastiques, dont le rôle dans la société catholique a peu décliné jusqu’à nos jours, furent institués dans le premier quart du XIIIe siècle : les Frères-Mineurs, Franciscains ou Cordeliers en 1209; les Frères-Prêcheurs, Dominicains ou jacobins en 1216. Les Dominicains perdirent plus tôt et plus complètement que les Franciscains, au moins quant à l’architecture, l’esprit de pauvreté primitif, et l’église d’une de leurs maisons principales, celle de Toulouse, élevée de 1260 à 1294, ne serait pas dépaysée dans une riche abbaye bénédictine (l’église de Saint-Maximin, en Provence, est de l’époque suivante). Mais ces grandes églises dominicaines n’étaient pas assez nombreuses pour peser sensiblement sur la direction prise par le style gothique. C’est autrement que par leurs

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édifices que les deux ordres nouveaux méritent de figurer dans l’histoire de l’art.

Peu de gens ignorent que les questions théologiques les plus ardues étaient, aux XIIe et XIIIe siècles, l’objet le plus persistant des préoccupations du clergé et des hommes instruits. Les Franciscains et les Dominicains fournirent des aliments à ces préoccupations, par leurs tendances propres et, les seconds, en outre, comme professeurs dans les Universités de Paris et de Toulouse.

Parmi les dogmes auxquels touchait la controverse, un dominait les autres : la présence réelle du corps de Jésus-Christ dans l’Eucharistie. Les écrits où Bérenger de Tours, dans la seconde moitié du XIe siècle, l’avait niée, et qu’avaient condamnés six conciles (1050- 1079), avaient suscité une réaction enthousiaste en faveur du Saint- Sacrement, laquelle se traduisit par un surcroît d’honneurs publics rendus à l’Eucharistie. Les chœurs furent agrandis pour se prêter avec plus d’aisance aux cérémonies et aux solennités; les espèces eucharistiques, auparavant renfermées au fond d’un sacraire, furent conservées soit au-dessus du maître autel, soit dans un édicule de composition soignée, dressé dans un endroit de l’église bien en vue et accessible à tous. En 1264, la Fête-Dieu était canoniquement introduite dans la liturgie par le pape Urbain IV. De là accroissement de dignité pour les églises, devenues, dans la croyance catholique, la demeure permanente du Christ; de là, par suite, accroissement de luxe monumental; et, de la synthèse de cette théologie qui s’était fait tant de place dans la culture intellectuelle des contemporains de saint Louis, ce vaste champ ouvert à l’iconographie sacrée. Viollet-le-Duc l’a mieux dit : « La tendance vers ce point dominant, la théologie, est aussi celle des arts au XIIIe siècle et explique leur parfaite unité ».

Les Bénédictins, après la disparition des trois grands abbés du XIIe siècle, de Suger en 1152, de saint Bernard en 1153, de Pierre le Vénérable en 1 156, voient décliner rapidement leur prépondérance politique, religieuse, littéraire, artistique; cette dernière, toutefois, ne leur est enlevée que par les cathédrales de premier ordre.

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Les maisons bénédictines sont demeurées puissantes en richesse, et, comme par le passé, elles aiment à dépenser en somptueux édifices le meilleur de leur superflu, prenant même, le cas échéant, sur leur nécessaire ou contractant des emprunts. S’il y eut chez elles, comparativement, un nombre assez restreint de reconstructions, c’est que là avaient été élevées les églises romanes les plus soignées et les plus solides; les sacrifier eût été par trop pénible et eût de plus, sans aucun doute, privé les abbés du concours bénévole des populations, qui n’eussent ni compris ni approuvé d’aussi folles entreprises. Mais il y eut en beaucoup de lieux des moines qui, comme ceux de Saint-Frambourg en 1177, et comme l’évêque d’Auxerre en 1215, parvinrent à se persuader et à persuader autour d’eux que la solidité de leurs églises était précaire, et que leur aspect vieillot faisait tache au milieu de tant d’églises de jeune et alerte encolure. Parmi les grands établissements religieux qui renouvelèrent radicalement ou en majeure partie leurs églises, l’énumération la plus abrégée ne saurait omettre Saint- Frambourg de Senlis, la Trinité de Fécamp, Saint- Wandrille, Saint-Pierre-sur-Dive, la Trinité de Vendôme, Marmoutiers, Saint-Jeandes-Vignes de Soissons, Saint-Vincent de Laon, Saint-Nicaise de Reims, Mouzon, Saint-Riquier (l’église fut plus tard reconstraite en presque totalité sur les mêmes fondements). La réédification de Saint-Denis entre les années 1231 et 1280, à part les deux extrémités, fut due à l’impulsion personnelle de Louis IX : les moines avaient su lui insinuer que la basilique sugérienne chancelait, et le souverain, qui rêvait d’ériger dans la nécropole royale de beaux monuments funéraires à ses prédécesseurs, ne fut pas fâché d’avoir l’occasion de les renfermer dans un écrin plus digne.

Les collégiales allaient de pair avec les abbayes : une d’elles, Saint-Quentin, n’est pas éclipsée par sa voisine la cathédrale d’Amiens; il est à propos de connaître les noms de quelques autres : Saint- Urbain de Troyes, Villeneuve-sur- Yonne, Mont-Notre-Dame, Braisne, Eu, Notre-Dame de Saint-Omer, Saint-Maurice d’Epinal, cette dernière appartenant à un chapitre de dames nobles.

Moines et chanoines réguliers ne furent pas seulement des

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promoteurs d’œuvres matériellement considérables : ils contribuèrent encore aux fécondes évolutions de l’art par ces œuvres, parfois en avance sensible sur leur époque.

Ce qui, après tout cela, demeure incontestable, c’est que, vers 1 1 80 ou 1 200, le clergé régulier, tout en se maintenant encore bien haut, passe du premier rang au second; sa succession est recueillie par le clergé séculier et la société laïque, et c’est désormais celle-ci qui va fournir les architectes.

Les moines avaient laissé sortir de leurs abbayes l’enseignement théologique et profane; ils transcrivaient de moins en moins des manuscrits; ce n’étaient plus eux principalement qui rédigeaient les chroniques. La langue française gagnait du terrain au détriment du latin. La pratique de l’architecture changea de mains à son tour; elle devint une profession, un gagne-pain; et cela, ce n’était pas uniquement l’état social, ce n’était pas un défaut quelconque de vigilance des moines qui l’amenait, c’était l’art lui-même qui le voulait.

Pour construire une église romane, il suffisait, à la rigueur, d’être un amateur d’art éclairé, instruit, un homme entreprenant et, qu’on nous pardonne l’expression, débrouillard ; il suffisait de s’être quelque peu exercé à manier l’équerre, le compas, le ciseau, et d’avoir sous ses ordres plusieurs ouvriers intelligents, dont souvent tenaient lieu des religieux du monastère même qui, avant d’y entrer, avaient été maçons ou sculpteurs. A l’époque ogivale, il en alla autrement.

L’architecture, tout en restant un art soumis au bon goût, était devenue, à partir de Suger, une science, presque une science exacte. Un édifice gothique était un organisme savant où rien, pas plus dans la composition que dans l’exécution, ne devait être livré au hasard. Les à-peu-près y étaient périlleux; la géométrie en était compliquée, la coupe des pierres y était raisonnée et ingénieuse; tout y était calculé suivant la forme et la place de chaque membre; ce n’était pas avec des instructions verbales, avec des tracés approximatifs sur le parchemin ou sur le sol qu’on pouvait diriger des ouvriers; des épures détaillées et souvent des modèles en relief étaient obligatoires. En somme, de longues études et un sérieux apprentissage étaient

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des conditions absolument requises, comme aussi la présence assidue aux chantiers pendant les travaux et la formation d’élèves capables d’égaler leurs maîtres. La sculpture, poussée très loin et en voie de monter plus haut encore, avait des exigences professionnelles analogues. Tout cela, un moine l’eût concilié malaisément avec l’observance quotidienne de sa règle.

Il y avait eu, nous l’avons dit, à l’époque romane, quelques architectes laïques. Le nombre s’en accrut lorsque s’imposa la nécessité de faire de la pratique de la construction une carrière bien déterminée. Les moines, s’apercevant de cette transformation, ne s’en alarmèrent pas et n’y virent aucune atteinte à leur prestige. Au lieu d’y mettre obstacle ou de se piquer d’émulation, ils jugèrent plus à propos de faire appel pour eux-mêmes aux talents de ceux qui ne furent jamais leurs rivaux, et dont ils aimèrent mieux se faire des auxiliaires et des amis.

La corporation des architectes eut pour patron l’apôtre saint Thomas, représenté dans les églises une équerre à la main. Les architectes n’étaient que des ouvriers d’un degré supérieur, les chefs des chantiers, les conducteurs des travaux, auxquels ils collaboraient personnellement, soit comme sculpteurs, soit comme simples tailleurs de pierres. Ils furent désignés, jusqu’en pleine Renaissance, sous le terme de « maître maçon », et, quand ils avaient la haute intendance, sous celui de « maître de l’œuvre ». Le nom d’architecte, sous lequel nous les connaissons actuellement, était fort peu usité au moyen âge. Ils étaient payés à la journée, comme leurs camarades; mais ils jouissaient de la considération qu’ils méritaient : leur salaire était plus élevé, avec des gratifications en plus, des dons en nature (robes, chaperons, gants, pipes de vin, etc.) et la faculté de participer aux repas de la communauté quand ils étaient au service d’une maison religieuse. Leur souvenir était gardé, dans les églises ou chapelles dont ils avaient dirigé la construction, soit par leurs épitaphes, soit, sur le pavé même des nefs, par leurs effigies tracées, avec leurs noms, dans les labyrinthes que les pieux fidèles suivaient à genoux en commémoraison de la voie douloureuse du Christ, et

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