NOTRE-DAME DE PARIS: COTÉ MÉRIDIONAL
LES PREMIERS ARCHITECTES GOTHIQUES
qui étaient comme les Chemins de Croix de l’époque. Nous les retrouvons dans de trop rares pièces d’archives, comme des actes de concession de carrières, ou des procès-verbaux de délibérations capitulaires, dans des passages non moins rares de chroniques; un est mentionné dans une inscription, un autre a pourvu à sa propre renommée en léguant à la postérité un Album. Si donc la mémoire de relativement peu d’entre eux est arrivée jusqu’à nous, cette pénurie n’est imputable ni à leur prétendue modestie ni à la prétendue ingratitude de ceux qui les employaient, mais aux générations qui ont négligemment laissé perdre les documents paléographiques et aux vandales qui ont brutalement détruit les documents lapidaires.
Les labyrinthes ont tous disparu, ou au moins leurs effigies; les inscriptions, heureusement, de deux parmi les plus intéressants, ceux d’Amiens et de Reims, ont été copiées, incomplètement toutefois pour le second. Nous avons ainsi les noms bien authentiques de deux architectes hors ligne : Robert de Luzarches, qui en 1220 commença par la nef la cathédrale d’Amiens, celui-là connu depuis longtemps; Jean d’Orbais, qui en 1211 commença par le chœur la cathédrale de Reims, et à qui par inadvertance, en dépit des inscriptions du labyrinthe, on avait, jusqu’au dernier siècle, substitué le nom de Robert de Coucy, son quatrième successeur. R. de Luzarches et J. d’Orbais, ayant commencé les cathédrales à eux confiées, en ont par conséquent établi les plans. La nef d’Amiens étant l’œuvre capitale de l’art ogival, celui qui l’a créée est le maître des maîtres, et aucun architecte à travers les siècles ne saurait être mis au-dessus de lui. Mais à côté ou bien peu au-dessous peut se placer J. d’Orbais, qui dans une œuvre à peine inférieure a été plus personnel, et qui s’est survécu davantage. Alors que les projets du maître amiénois étaient modifiés assez gravement par ceux qui, après sa mort, exécutaient le chœur, ceux du maître rémois étaient suivis avec persévérance d’une extrémité à l’autre du vaisseau, à part quelques nuances de détail. Ce n’est pas tout : le prestige de Jean d’Orbais s’exerça, en dehors de ses chantiers, sur un de ses éminents confrères, Vilard de Honnecourt, aux yeux de qui rien n’était comparable au chœur de
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Reims. Robert de Luzarches, à Amiens, eut pour successeurs, jusqu’en 1288, Thomas de Cormont et son fils Renaud; à Reims, un siècle révolu (1211-1311) fut occupé par Jean d’Orbais, Jean Loup, Gautier de Reims, Bernard de Soissons et Robert de Coucy.
Jusqu’à la fin du dernier siècle, Pierre de Montereau a dû le meilleur de sa renommée à la Sainte-Chapelle de Paris, qu’on lui attribuait. Les doutes survenus à cet égard sont très motivés; mais la mémoire du maître retrouve une compensation dans l’exhumation récente d’une pièce d’archives nous révélant qu’il avait en 1247 la direction des chantiers de Saint-Denis. Il est à présumer qu’il avait été préparé à cette haute mission par une œuvre antérieure, laquelle, vu les étroits rapports de style, ne serait autre que la jolie chapelle castrale de Saint-Germain-en-Laye, de 1230 environ. On savait déjà qu’il construisit dans l’enceinte claustrale de Saint-Germain-des-Prés l’élégante chapelle Notre-Dame et qu’il y fut inhumé en 1267; il y eut pour compagne de sépulture sa femme Agnès. La chapelle a été abattue à la Révolution et le tombeau brisé, mais l’inscription en avait été consignée dans les annales de l’abbaye.
En février 1238 était posée la première pierre de la façade latérale sud de Notre-Dame, à Paris; l’inscription commémorative nous apprend qu’alors vivait maître Jean de Chelles; il est presque certain que la façade correspondante au nord suivit de très près, et sous la même direction. En leur genre, ces façades sont sans rivales, et leur auteur, en livrant son nom à la postérité, n’a fait simplement que se rendre justice. On penserait facilement à lui attribuer les chapelles latérales les plus voisines de ses portails; mais ceux-ci ont une valeur tellement supérieure, qu’il est permis de croire que le chapitre parisien ne se fia pas à son maître maçon ordinaire pour une œuvre de telle envolée, et qu’il chercha un homme spécial déjà recommandé par une œuvre antérieure : cette œuvre antérieure ne serait-elle pas la Sainte- Chapelle, datant de 1245 à 1248, et qui est visiblement de la manière de Jean de Chelles plus que de celle de Pierre de Montereau?
Si nous revenons à Reims, nous y lirons l’épitaphe de Hugues Libergier, mort en 1263, après avoir commencé en 1231
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et construit à moitié l’admirable église Saint-Nicaise, dont il ne reste que des dessins et quelques épaves; la dalle tumulaire de Libergier avec son effigie, la plus précieuse de ces épaves, a reçu une honorable hospitalité dans l’église métropolitaine.
Au moment où Reims perdait Libergier, un autre homme de génie, Jean Langlois, arborait à Saint-Urbain de Troyes le principe d’élasticité, dernière limite du principe d’équilibre; malheureusement il fut moins bien équilibré lui-même que son édifice : pris, en 1266, du goût subit des pèlerinages, le voilà partant pour la Terre-Sainte sans avoir rendu compte à qui de droit des sommes qui lui avaient été remises pour l’acquisition des matériaux et le payement des ouvriers.
Vilard de Honnecourt, un Picard des environs de Saint-Quentin, fut nomade par profession. Son Album, recueil de croquis expliqués par des notes (il est conservé à la Bibliothèque Nationale), montre des types rencontrés en France, en Italie, en Hongrie, en Allemagne. Vilard fut appelé en Hongrie, on ne sait pour quels travaux. Il visitait avec prédilection la cathédrale de Reims, qu’il voulut, vers 1230, imiter dans la partie absidale de la collégiale de Saint-Quentin, élevée par lui.
Nous sont connus, de plus : jean d’Andely, architecte en 1206 (et depuis le commencement des travaux probablement) de la cathédrale de Rouen; son successeur Ingelram ou Enguerrand, qui, chargé aussi, en 1215, de l’église du Bec, ne put suffire à la conduite simultanée des deux édifices et finalement opta pour la métropole normande; Gautier de Meulan, qui remplaça Ingelram au Bec en 1217, et Durand qui en 1233 ferma les voûtes de la nef à Notre-Dame de Rouen; Guillaume, « prince de l’art de la pierre » (petrarum sum mus in arie) d’après son épitaphe gravée au mur du chœur de Saint- Etienne, à Caen, rebâti par lui vers 1210; Gautier de Varinfroy, mandé en 1253 par le chapitre de Meaux; Thomas Toutain, architecte normand, occupé au chœur de la cathédrale du Mans vers 1240; J ean Deschamps, l’auteur, en 1 248, des plans de la cathédrale de Clermont; Ginet de l’Arche, qui commença, en 1220, la cathédrale de Vienne.
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Voilà beaucoup de noms, semble-t-il, et pourtant combien c’est peu, comparativement à tant d’autres noms, et des plus illustres, ensevelis pour toujours dans les ténèbres d’un injuste oubli!
On se demande aujourd’hui comment il a pu se former, pendant le XI P et le XIIIe siècle, assez d’artistes pour édifier et orner avec un goût exquis et une abondance merveilleuse tant de monuments à la fois, dans le hameau le plus reculé aussi bien qu’en plein Paris : et nous ne comptons que les églises! C’est que l’art n’était pas au moyen âge un privilège de l’aristocratie, et qu’au contraire, destiné à s’offrir aux regards jusque dans les monuments les plus humbles et les objets usuels, il devait par là même trouver partout des hommes capables de le comprendre et de l’exprimer. Sous quelque régime qu’il ait vécu, régime monarchique ou républicain, libéral ou oppressif, l’art, aux grands siècles, a toujours été démocratique dans son origine et dans ses allures.