CHAPITRE V
LES CATHÉDRALES GOTHIQUES
LA cathédrale n’est pas, à proprement parler, un genre spécial dans l’architecture religieuse; elle n’a jamais sensiblement différé des autres grandes églises, ni par l’ordonnance générale ni par le style. Cependant l’instinct populaire ne s’y trompe pas, il reconnaît une distinction, et elle n’est pas chimérique : si l’on considère, ainsi que nous en ce livre, la cathédrale gothique, on est bien forcé de voir en elle la basilique chrétienne ou catholique par excellence, et par excellence aussi le monument de tous, fait pour tous, avec le concours de tous, compris de tous, par suite bâti et orné avec une ampleur extraordinaire, un luxe inusité, une science supérieure, réunissant au suprême degré en lui les productions les plus parfaites de tous les arts, s’incorporant les unes comme la sculpture, la peinture murale ou la peinture translucide, abritant les autres, comme la ferronnerie, la ciselure, l’orfèvrerie, l’émaillerie, auxquelles doivent être jointes la musique, la liturgie, l’éloquence sacrée, donnant la vie à cet immense organisme.
Une mystérieuse solidarité préside à l’histoire des cathédrales et à celle de l’architecture gothique : destinées à s’aiguillonner réciproquement et à s’entr’aider le long de leur glorieuse carrière, elles l’ont commencée et finie aux mêmes années.
Le progrès de l’architecture favorisa donc le progrès des cathé-
PÉRIODE GOTHIQUE
drales, mais il n’en fut pas l’unique promoteur. Pendant tout le XIe siècle et le premier tiers du XHe, la puissance fut aux monastères et elle s’affirma, artistiquement, par la suprématie de leurs églises. La cathédrale courbait la tête, à Reims devant Saint-Remi, à Rouen devant Saint-Ouen, à Tours devant Saint-Martin, à Angers devant Saint-Aubin, à Poitiers devant Saint-Hilaire, à Limoges devant Saint-Martial, à Périgueux devant Saint-Front, à Albi devant Saint-Saîvi, à Toulouse devant Saint-Sernin. Rares furent les cathédrales romanes pouvant aller de pair, telles que Sainte-Croix d’Orléans, Saint-Pierre d’Angoulême avec ses hautes tours, saint Pierre de Saintes, Notre-Dame de Chartres et Notre-Dame du Puy : ces deux dernières, grâce à leurs pèlerinages nationaux.
La situation des évêques changea de 1 1 30 à 1150 environ. Les abbayes nouvelles, cisterciennes pour la plupart, au lieu de se soustraire, comme les anciennes, à leur autorité canonique, la fortifièrent en s’y soumettant. Beaucoup de prélats sortaient de ces monastères, où ils avaient puisé et où ils venaient retremper souvent leur esprit de foi; à côté des évêques se développait une autre puissance, celle des chanoines, rivale parfois de la leur, mais qui la doubla lorsque les deux se rencontrèrent dans quelque aspiration commune, et les cathédrales furent bien pour eux une aspiration commune. Cette bonne entente n’aurait pas suffi, si l’on n’avait pu compter sur le concours des populations, et celles-ci ne fermèrent pas l’oreille aux appels adressés à leur charité. Les communes (et nous rangeons parmi elles les villes, comme Paris et Senlis, qui, sans en avoir le titre, avaient de larges franchises municipales), alors de fraîche date, étaient dans l’enthousiasme de la liberté conquise, et celles mêmes qui, comme Cambrai, Laon et Beauvais, avaient eu pour adversaires leurs évêques, ne s’en prirent pas aux cathédrales; il fut facile d’exalter leur piété, leur amour-propre de clocher, et de faire participer à ces sentiments les populations des campagnes, qu’intéressait aussi la gloire de leur diocèse.
Le rôle des chanoines a passé trop inaperçu. D’abord coopérateurs dévoués de l’évêque, ils soutinrent ensuite son zèle défaillant, et finalement se substituèrent à lui dès que, à partir de la seconde