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GOTHIQUE

C’EST à partir de saint Louis que l’architecture civile contracte une individualité qui, croissant peu à peu, deviendra au XVe siècle de l’indépendance et au XVIe siècle une suprématie déclarée.

Elle conserve jusqu’à la Renaissance un caractère religieux dans les édifices tenant par quelque côté à une destination religieuse : bâtiments monastiques, palais épiscopaux, hôpitaux; et, du reste, partout où il y a des salles voûtées, comme les habitations royales et les riches habitations seigneuriales.

Même dans les salles voûtées, cependant, le linteau accuse sa tendance à se faire une place meilleure, en se combinant avec les remplages des fenêtres, en les supplantant quelquefois; à plus forte raison dans les pièces non voûtées. La baie rectangulaire est un des éléments qui ont préparé la voie à la Renaissance, puisque celle-ci est en grande partie la résurrection de l’architrave antique, si proche parente du linteau, qu’elle a pu souvent en tenir lieu.

La ligne horizontale répugnait moins à l’architecture civile qu’à l’architecture religieuse. Aussi ne fit-on pas difficulté d’établir à mihauteur ou un peu au-dessus, dans les fenêtres à meneau, une traverse qui passa dans les fenêtres à simple linteau ; cette traverse forma avec le meneau vertical la croix de pierre, d’où le nom de croisées (appli-

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que abusivement à toutes les fenêtres d’habitation indistinctement) donné aux ouvertures ainsi disposées, et qui sont si caractéristiques des XVe et XVIe siècles. On doit citer parmi les plus anciennes, de Î360 à 1370 environ, celles du palais épiscopal (aujourd’hui palais de justice) de Beauvais, celles de divers édifices de Martel et de Gourdon (Lot). On a cru en reconnaître d’antérieures; mais les croisées qu’on allègue (par exemple à la maison des Musiciens, à Reims) sont d’une authenticité plus que douteuse et paraissent provenir de remaniements. Il a pu cependant en exister quelque part avant le XIV0 siècle; on a même découvert à Sens des fragments romains qu’on n’a reconstitués qu’en supposant une croisée; il n’en est pas moins certain qu’aucun enchaînement ne saurait être établi entre des exemples antérieurs au XIIIe siècle et le système des croisées gothiques.

Aux XVe et XVIe siècles, les deux angles supérieurs des baies à linteau furent souvent arrondis, tandis que, souvent aussi, l’extrados, au milieu, était relevé en accolade; souvent encore l’accolade était plus franche ou se combinait avec l’anse de panier, forme d’arc qui, devenue commune dans les portes des églises, dans les petites portes surtout, était à plus forte raison usitée dans les bâtiments civils.

Une des belles conquêtes de l’art gothique, ce fut la tourelle, si chère aux poètes et aux romanciers; une autre conquête, ce furent l’encorbellement et le porte-à-faux, déjà pratiqués à l’époque romane pour certaines coupoles, et portés par l’époque ogivale à la hauteur, pour ainsi dire, d’une institution. Les heureuses combinaisons de la tourelle et de l’encorbellement, du commencement du XIII0 siècle au milieu du XVIIe, sont pour beaucoup dans l’admiration que nous inspirent la science technique et la sûreté de goût des vieux maîtres.

L’élancement toujours croissant et finalement exagéré des toitures entraîna l’invention des lucarnes, qui furent à leur tour un des triomphes de nos architectes aux XVe et XVIe siècles. La Normandie en traita avec une habileté supérieure la composition, elle s’y surpassa dans le célèbre palais de justice de Rouen, et elle continua de s’y distinguer pendant toute la Renaissance.

La même cause, c’est-à-dire l’acuité des toitures, motiva l’exhaus-

ARCHITECTURES CIVILE ET FÉODALE A L'ÉPOQUE GOTHIQUE

sement des cheminées extérieures, que l’on composa et décora en conséquence; tandis que le luxe de l’ornementation moulurée ou sculptée gagnait les cheminées intérieures. Le XVIe siècle marque l’apogée des unes et des autres.

L’art civil conservait, naturellement, dans les monastères plus qu’ailleurs l’empreinte religieuse, et cela, non pas directement en vertu de la destination quasi ecclésiastique des édifices, mais parce que parmi eux la salle voûtée dominait de beaucoup, et que les arcades des cloîtres avaient une étroite parenté avec les travées et les fenêtres des églises. Cet art à demi religieux ne manqua pas d’occasions de se manifester brillamment : beaucoup d’abbayes, de prieurés, beaucoup de chapitres réguliers, même en respectant leurs églises romanes, prirent à cœur d’avoir des habitations plus spacieuses et plus claires; les Dominicains et un peu les Franciscains depuis le XIII0 siècle, les Célestins et les Carmes à partir du milieu du XIVe siècle, suivirent un mouvement parallèle. Qu’il nous suffise de citer les constructions monastiques du Mont-Saint-Michel, entre Normandie et Bretagne, uniques par leur situation et leur disposition, rares par leur grâce originale; il y a là tout un corps de logis, bâti de î 203 à 1266, appelé la Merveille, et qui n’a aucunement usurpé son nom.

Les évêques ne voulurent pas être moins bien logés que les chapitres canoniaux ou les moines, et nombre de leurs palais furent mis au goût du jour. De ceux-ci dépendaient les salles synodales, où avaient lieu les assemblées diocésaines, et où l’official, juge ecclésiastique délégué par l’évêque, rendait ses sentences. L’officialité de Sens, du temps de saint Louis, est digne en tout de la cathédrale à laquelle elle s’appuie.

Le souci de leurs propres demeures n’excluait pas chez les moines et les prélats celui de la maison du pauvre, en quoi ils furent généreusement aidés et souvent devancés par les laïques de toute condition. L’architecture des hôpitaux et hospices, au moyen âge, ne visa point à la parcimonie; ce qui reste de ces établissements (le XIXe siècle leur a fait une guerre acharnée), par exemple au M ans, à Angers, Compiègne, Tonnerre, nous les montre conçus avec autant d’ampleur que d’intelligence; la sculpture et la peinture étaient loin d’en être bannies. Un hôpi-

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tal s’est conservé presque intact à Beaune, en Bourgogne, où il fut fondé en 1443 par Nicolas Rolin, chancelier du duc Philippe le Bon; tout de bois qu’il est, il n’en est pas moins hautement apprécié des fins connaisseurs. Viollet-le-Duc en faisait un tel cas, que, pour le contempler bien à l’aise, « il aurait eu », disait-il, « envie de tomber malade à Beaune ». Les sœurs infirmières, on n’a pas manqué de le noter, y portent encore le costume qu’avaient leurs devancières au XVe siècle.

Pour trouver des édifices universitaires existants, il nous faut arriver jusqu’à ce même XVe siècle : 1411 est la date de la salle des thèses de l’Université d’Orléans; Toulouse possède les collèges de Foix et de Saint-Raymond, le premier de 1460 environ et sans retouches à l’extérieur, le second de cinquante ans moins ancien, gothique aussi, mais gravement altéré par la restauration qui l’a converti en musée rétrospectif.

Les édifices à destination judiciaire ne prennent qu’à la fin du XVe siècle une importance comparable à celle de nos palais de justice modernes. Le parlement de Paris, au XIV 0 siècle, ne fut si royalement logé que parce que nos souverains lui abandonnèrent peu à peu leur propre palais de la Cité. Celui de Rouen s’installa, sous Louis XII, dans un monument qui reste comme le chant du cygne de l’architecture civile gothique. Un assez grand bâtiment à tourelles et à croisées de pierre, du milieu du XIVe siècle, à Martel, est un tribunal ou auditoire, avec salle de torture et prisons; on en a fait tant bien que mal une mairie. Lui est à peu près contemporaine, dans le même département du Lot, la maison d’arrêt de Figeac; mais celle-ci n’était originairement que l’hôtel d’une famille noble du pays.

L’architecture municipale n’existe pour ainsi dire pas chez nous avant la fin du XIV' siècle. La supériorité que nous avons par nos cathédrales sur les Flandres et les Pays-Bas, ces contrées l’ont sur nous par leurs hôtels de ville, leurs beffrois, leurs bourses de commerce, leurs halles. Si des villes comme Arras, Douai, Saint-Quentin, Valenciennes, en ont approché, cela est visiblement dû au voisinage géographique et à l’état politique. Les édiles parisiens n’eurent, avant le règne de

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