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CHAPITRE II

LE PROBLÈME FONDAMENTAL

LE programme accepté par les constructeurs du moyen âge fut un programme liturgique. L’art religieux fut longtemps, en France, le centre, le sujet immédiat, l’ouvrier des progrès, qu’il transmettait, à mesure qu’ils étaient obtenus, à l’art civil public ou privé, et aussi à l’architecture féodale en tout ce qui dans celle-ci ne relevait pas directement de la science des ingénieurs militaires.

Rien, comme la difficulté, n’excite, ne fouette, n’exalte le talent; rien ne le conduit, comme elle, aux confins et parfois jusqu’aux sommets du génie. Et c’est la difficulté opiniâtre, persistante, rétive qui guetta, dans la société païenne d’où ils sortaient, les chrétiens devenus libres. Le programme catholique aussitôt tracé, avant même d’avoir son complet développement, se heurta contre un problème inflexible et s’identifia bientôt avec lui; de ce problème les Romains fournirent les deux éléments, mais en se bornant à les mettre en présence, laissant à de plus courageux la peine de travailler à leur fusion.

Ce n’est pas qu’un programme ait été formulé du premier coup avec une précision impérative; ce n’est même pas qu’il ait été jamais écrit dans une assemblée ecclésiastique, promulgué dans un concile, qu il ait passé à travers les chantiers comme une loi obligatoire et n admettant aucune dispense. Il résultait implicitement de la préfé-

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rence accordée à un type d’édifices que l’expérience avait désigné comme le meilleur et qu’on voulait pousser à toute la perfection dont il était susceptible. Malgré les infidélités assez fréquentes que se permit le moyen âge à l’égard de ce type choisi, malgré la quantité d’églises, parmi les petites surtout, affectant des plans et dispositions qui s’en écartent jusqu’à n’avoir plus rien de commun avec lui, il a suffi que des architectes ou des fondateurs en nombre respectable, sans s’être concertés, en aient compris les avantages, n’aient pas cru en leur âme et conscience avoir le droit d’y renoncer, et qu’ils aient tenu à honneur de les accroître.

Ces accroissements d’avantages et de commodités, traduits par des agrandissements dans les proportions et par l’addition de parties nouvelles, s’effectuaient alors que le problème, loin d’être résolu, était encore à peine attaqué; ils ne firent conséquemment que le rendre plus ardu. Restreint d’abord à ce programme rudimentaire, au moins en apparence : Adapter la voûte h la basilique, il finit par répondre à cette formule singulièrement élargie : Soit une église d'ordonnance basilicale amplifiée, la voûter sur toute son étendue, en ménageant, par des méthodes régulières, franches et d'application universelle, des espaces dégagés, des élévations considérables, une lumière abondante •

Ce problème à deux degrés fut, avons-nous dit, le legs de la Rome païenne à la Gaule catholique, ou mieux à tous les peuples chrétiens. Mais les Français furent les seuls à relever crânement le défi que l’antiquité avait paru jeter au moyen âge.

Premier terme de problème : la voûte. Pour en bien donner l’intelligence, nous devons anticiper sur l’histoire de l’art romain.

Les Romains purent, dans leur expérience journalière, comparer les difficultés et les avantages des deux grands principes techniques, qu’ils employèrent concurremment. Pendant des siècles, l’Italie s’était contentée d’applications modestes du principe des poussées obliques; mais, dès qu’elle eut connu la Grèce et surtout après qu’elle l’eut conquise, elle fut séduite par la tranquille et sereine beauté des temples helléniques et en adopta avec enthousiasme le type, ce qui lui apportait

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la colonne et la plate-bande avec les dispositions et les ornements les plus parfaits que l’antiquité ait jamais vus.

Rome, malheureusement pour sa gloire, ne sut ni imiter les Grecs ni adapter leurs combinaisons à son art propre, encore rudimentaire. Plus éprise de luxe que capable de goûts raisonnés et délicats, elle altéra l’art étranger dans ses proportions et son harmonie; elle crut le surpasser en ajoutant à sa richesse. Au lieu d’y puiser l’esprit d’initiative, l’émulation, l’exemple, au lieu de s’en aider pour marcher courageusement à la recherche d’une décoration nouvelle qui convînt aux monuments voûtés et arqués, et qui dérivât plus directement de leur ossature, de leur organisme, elle prit telle quelle la colonnade grecque dont elle précipita ensuite la décadence; elle ne voulut que d’elle pour ses temples transformés; elle l’appliqua tant bien que mal à d’autres édifices comme une sorte de doublure extérieure, comme une seconde architecture spécialement décorative; ou bien, ailleurs, elle l’associa plus ou moins étroitement à l’arc et à la voûte, intervertissant souvent les rôles au détriment de ces derniers, mettant la plate-bande sur l’arc au risque de l’écraser ou de le déprimer, et non l’arc sur la plate-bande pour la soulager. Elle se fit inconsciemment de l’art grec un obstacle qu’elle ne voulut on ne sut pas vaincre, et qui lui barra pour toujours le chemin.

Nous résumons, à l’intention du petit nombre de nos lecteurs qui l’ignoreraient, l’analyse de la colonnade gréco-romaine, ou plutôt de ce qu’on est convenu de désigner sous les noms à' ordre classique et d 'ordre d'architecture.

Un ordre classique se compose, en partant du sol : d’un piédestal ( stylobate , quand il se continue d’une colonne à l’autre), inusité chez les Grecs, très commun chez les Romains; d’une hase à plan circulaire sur plinthe carrée, ayant pour moulure la plus caractéristique un tore en demi-cylindre convexe, voisin d’une scotie ou moulure ronde très concave; d’un fût cylindrique, ou colonne proprement dite , légèrement renflé ou parfois un peu conique; d’un chapiteau avec moulure en astragale au-dessous (dans l’antiquité, l’astragale était taillé avec la colonne, au moyen âge avec le chapiteau), corbeille ou masse princi-

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paie au milieu (le mot échine est préféré pour les chapiteaux dorique et toscan), et tailloir ou ahaque, ce qui signifie « tablette », au-dessus; d’un entablement régnant d’une colonne à l’autre, et comprenant X architrave, ce qui signifie « poutre maîtresse », la corniche , groupe terminal de moulures en saillie très prononcée, avec ses modillons ou consoles, et, entre les deux, la frise, surface plate préférée généralement pour rornementation.

On ramène à quatre les ordres d’architecture employés par les Romains : le toscan, d’une simplicité banale, et le moins fréquent; le dorique romain, dégénérescence du dorique grec; Y ionique, avec grandes volutes sur les côtés du chapiteau; le corinthien, avec volutes angulaires, plus petites, et feuilles d’acanthe dans le reste de la corbeille. L’ordre corinthien, le plus riche, fut à cause de cela préféré par les Romains, qui, en accentuant parfois les volutes, créèrent comme un cinquième ordre, un ordre mixte, composé d’ionique et de corinthien, et appelé pour cette raison composite. La distinction entre les deux espèces de corinthien, pur ou composite, n’ayant pas d’importance dans l’histoire de l’architecture, nous nous abstiendrons d’y recourir.

Voilà pour le premier terme du problème fondamental. Second terme : la basilique.

La a basilique », mot tiré d’un adjectif grec signifiant « royal », était, chez les Romains, un vaste et bel édifice rectangulaire avec ou sans l’hémicycle terminai que nous appelons abside', des colonnades longitudinales partageaient l’intérieur en trois (quelquefois en cinq) galeries, celle du milieu étant de beaucoup la plus large et la plus haute. C’est de là qu’est sorti le plan de nos églises. Les galeries ont formé la nef principale, nef centrale, grande nef ou maîtresse nef, avec ses collatéraux, bas-côtés, nefs latérales, collatérales ou secondaires’, cet ensemble est dit lui-même nef par opposition à chœur. D’abord le chœur fut composé de l’hémicycle terminal, agrandi au besoin, et d’un espace ménagé entre cet hémicycle ou abside et la nef par la suppression de quelques colonnes longitudinales; cet espace réservé, qu’on sépara de la nef, au point de vue de la circulation, par une clôture ou chancel, en latin septum, et qui se trouva conséquem-

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ment par rapport à la nef « au-delà de la clôture », tram septum , en a reçu le nom de transsept (l’orthographe transept a prévalu; les bras du transept s’appellent les croisillons, le milieu la croisée ); il prit bientôt des développements qui en firent une nef transversale, donnant au plan de l’église la figure symbolique de la croix.

En élévation, la porte principale s’ouvrait au mur de façade, en avant de la grande nef; parfois chaque bas-côté avait sa porte, plus petite ou moins décorée. Les longues faces de la basilique étaient percées de fenêtres spéciales pour les bas-côtés, mais dont la lumière arrivait, quoique très affaiblie, jusqu’à la galerie du milieu. Souvent les colonnades longitudinales portaient d’autres colonnades un peu plus basses pour former, au-dessus des nefs collatérales, un étage de même largeur qu’elles et pourvu aussi de ses fenêtres ; ce sont les tribunes. A partir des tribunes, ou à partir des nefs collatérales lorsqu’il n’y avait

pas de tribunes, la nef centrale montait en s’isolant, avec des jours

directs.

Si l’antiquité profane transmit un plan et une ordonnance au culte

chrétien, elle ne lui donna pas pour cela les moyens de combiner ce

type monumental avec la voûte, car on ne peut considérer la petite conque absidale, voûtée en quart de sphère, comme un point de départ, et les colonnades n’étaient propres à soutenir des voûtes qu’en se déformant. Les chrétiens durent donc aller prendre la voûte dans les amphithéâtres, les palais et surtout les thermes, où elles étaient employées avec plus d’ampleur et de variété; quant à l’adaptation de la voûte à l’ordonnance basilicale, tout, absolument tout, restait à faire.

Les tentatives d’adaptation commencèrent par les nefs; on y essaya de la coupole, davantage du berceau, davantage encore de la voûte d’arêtes, qui fit concevoir plus de promesses et finit par les réaliser.

Il y fallut toutefois l’appoint des difficultés nouvelles suscitées par les plans des choeurs agrandis, où vinrent se réunir hémicycles, triangles, trapèzes.

L’abside terminale s’accompagna d’assez bonne heure de deux absidioles ouvrant sur le transept. Plus tard, on augmenta la profon-

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deur de l’église en séparant du transept la principale abside, par une prolongation soit de la maîtresse nef seule, soit des trois nefs; les bascôtés prolongés se terminèrent ordinairement par de nouvelles absidioles. Plus tard encore, ces mêmes bas-côtés prolongés débordèrent et se rejoignirent autour de l’abside centrale, qui, pour les dominer, fut surélevée à l’égal de la grande nef, et dont la partie inférieure fut percée d’arcades de communication; sur ce pourtour, ou déambulatoire, vinrent s’ouvrir des chapelles arrondies, rarement carrées, dites chapelles rayonnantes, qui complétèrent la couronne absidale ou rond-point (on donne aussi le nom de chevet, jadis coiffe, à l’extrémité postérieure d’une église, quelle qu’en soit l’ordonnance). Les tranches ou travées d’un déambulatoire, étant délimitées par des segments de cercle, avaient en plan la figure de trapèzes avec deux côtés rectilignes en coin et deux côtés courbes concentriques, exactement comme des claveaux d’arc.

Questions de poussées et d’éclairage dans les nefs, questions de plans irréguliers et aussi un peu d’éclairage dans les absides, il y avait là de quoi exercer une patience dont nous ne pouvons passer en revue une par une toutes les déceptions. Au lieu d’examiner en détail les combinaisons qu’avant ou après expérience faite il fallut rejeter, et pour ne pas soumettre l’esprit de nos lecteurs à une trop longue tension, nous leur montrerons en quelques mots comment, par la voûte d’arêtes et par l’arc-boutant extérieur, la solution fut enfin conquise.

Un pas décisif fut accompli lorsqu’on eut l’idée, et qu’on lui resta fidèle, d’affranchir de son voisinage chaque compartiment, chaque travée de voûte, de l’isoler, de l’enclaver. La voûte d’arêtes ne fut pas d’ailleurs la seule sur laquelle eut lieu cette opération, qui s’étendit sur la voûte en berceau ou peut-être commença par elle; pour celle-ci, toutefois, les conséquences étaient sans portée notable. Quant aux coupoles, elles se séparent l’une de l’autre par le fait même de leur complète concavité.

La voûte donc, en berceau ou d’arêtes, fut divisée à son intrados par des arcs en saillie, dits arcs doubleaux parce qu’ils sont censés doubler ou plutôt redoubler la voûte dans son épaisseur. Mais le

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berceau ne se détache pas des points de sa retombée; la voûte d’arêtes, au contraire, en est aisément rendue indépendante, si, de sa section contre le mur, de sa pénétration dans le mur, on fait sortir un autre arc distinct, qui est le formeret, ou arc formeret.

Dès qu’on avait enfermé chaque compartiment de voûte d’arêtes, dès qu’on n’avait à s’inquiéter à la fois que d’un compartiment rendu autonome, qu’est-ce qui empêchait de s’engager plus avant dans cette voie, de donner aux arêtes elles-mêmes une existence individuelle et autonome, de les ériger elles aussi à l’état d’arcs en relief, tandis qu’elles n’avaient été jusqu’alors que de simples intersections, le simple effet de la rencontre des deux berceaux?

Et à ces arêtes promues à une existence propre qu’est-ce qui empêchait encore d’assigner un rôle actif, le rôle même d’une cause principale? Ainsi fut-il; ainsi fut trouvée la nervure, appelée plus souvent aujourd’hui, comme au moyen âge', ogive, arc ogif, croisée d’ogives.

L’arête, normale, nue, décrivait l’anse de panier. Cette courbe déprimée ne pouvait pratiquement être maintenue pour la croisée d’ogives, qui se releva en courbe semi-circulaire, et parfois prit ellemême le tiers-point.

Dans le même temps se propageait l’usage de cet arc brisé ou tiers-point, d’une poussée relativement modérée. Cet arc, dont une autre propriété est de se prêter à des rapports variables, à volonté, entre sa largeur et sa hauteur, arriva très opportunément au secours de la croisée d’ogives, où, grâce à lui, on eut moins à se préoccuper des poussées, et presque plus du tout de l’irrégularité des plans. Que si quelquefois, dans des cas d’inégalité trop considérable aux diamètres, on se vit encore contraint de surhausser aux impostes l’arc brisé comme on avait surhaussé le plein cintre, la surélévation fut toujours beaucoup moindre, et elle s’harmonisait assez avec la figure déjà élancée du tiers-point.

1. Par suite de méprises, le mot ogive avait pris, au dernier siècle, le sens d’arc brisé. Les protestations réitérées de Jules Quicherat lui ont fait restituer sa signification primitive, désormais consacrée par la plupart des lexiques et dictionnaires.

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Domptée enfin la répugnance qui durant nombre d’années avait accueilli l’arc-boutant, la solution du problème fondamental était entre les mains des constructeurs, et les annales générales de l’art de bâtir enregistraient un de leurs événements les plus glorieux.

Pour éclaircir ces explications un peu arides, nous mettons sous les yeux du lecteur les plans comparés de l’église primitive, telle qu’elle sortit de la basilique romaine, de l’église avec ses développements intermédiaires, et de l’église dans tout son épanouissement. On trouvera plus loin des vues intérieures d’édifices gothiques présentées de manière à mieux faire saisir ce qu’est la croisée d’ogives; il est indispensable de la comprendre, puisqu’elle est véritablement la clef de la vieille architecture française.

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