CHAPITRE
LES STYLES ET LEUR CHRONOLOGIE
LA classification chronologique des styles français est due à l’immortel archéologue Arcisse de Caumont, qui, vers 1825, donna plus de précision et de consistance à celle qu’avait déjà ébauchée l’antiquaire de Gerville. La classification d’Arcisse de Caumont, après avoir longtemps fait autorité et servi de base à l’étude élémentaire de l’architecture médiévale, a été jugée trop absolue et à certains égards légèrement inexacte.
Elle tenait compte, et son auteur ne manquait aucune occasion de s’en expliquer, du défaut ordinaire de concordance entre la durée d’un style et celle d’un ou de plusieurs règnes, d’un ou de plusieurs siècles, d’une période historique quelconque; elle admettait de même le remplacement graduel, progressif et inégal d’un style par le suivant et leur pénétration réciproque. Mais ces atténuations ne se dessinaient pas suffisamment dans l’énoncé de la méthode, dont quelques autres points relatifs à la formation et à la nature des styles prêtaient aussi à de légitimes critiques.
Sans la discuter, et sous le bénéfice des remarques ci-dessus, nous allons tracer, avec les délimitations vagues, indécises et irrégulières qu elle présente très réellement, la chronologie des styles qui se sont succédé entre la conquête de la Gaule par les Romains et la Révolution française.
APERÇUS GÉNÉRAUX
L 'architecture romaine, gallo-romaine, quelquefois dite, surtout pour les siècles barbares, architecture latine, remplit, en la dépassant un peu des deux côtés, la première période millénaire de l’ère chrétienne. Cette époque est faite de deux siècles de splendeur et d’une longue décadence, qui se continue à travers la conquête germanique, qu’arrête un instant Charlemagne, mais qui, avant, pendant et après son règne, s’accompagne des germes de quelques progrès ultérieurs.
Le style roman semble apparaître dans quelques rares édifices du Xe siècle; toutefois, à côté, l’art carolingien se survit jusqu’en 1015 ou 1020, et il faut avancer jusqu’en 1050 ou 1060 pour voir l’architecture romane s’essayer partout avec un commencement de décision et d’ensemble, il lui reste encore alors à perfectionner ses moyens, à grandir ses effets, à se polir, à couronner ses évolutions régionales, à se revêtir de cette variété qui n’est pas son moindre titre à l’admiration. Ce fut la tâche qui échut à la seconde moitié du XIe siècle et à la première moitié du XIIe.
La première moitié du XIIe siècle est la période incomparable de la Transition par excellence, par laquelle l’école régionale la plus attardée sort tout à coup de son état rudimentaire et aboutit au style gothique ou ogival, solution complète du problème de l’adaptation d’un système de voûtes à la basilique amplifiée.
Nous distinguerons ;
Le gothique primitif, de 1 145 ou 1 150 à 1 180 ou 1 190, encore teinté de roman;
Le gothique secondaire, point culminant de l’architecture du moyen âge, pouvant se renfermer dans les règnes de Philippe-Auguste et de saint Louis, soit entre 1180 et 1270;
Le gothique rayonnant et le gothique flamboyant, quelque temps synchroniques, puis avec prééminence du second; on pourrait les joindre sous le nom commun de gothique géométrique ou gothique tertiaire.
Dans le cours du XVe siècle, le flamboyant absorbe presque le rayonnant; conscient de sa force, il se raidit aussitôt contre la Renaissance, devant laquelle il ne s’est jamais entièrement effacé, puisque,
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à travers elle, il a duré dans les églises, quoique abâtardi, jusqu’à la Révolution française.
C’est aux dernières années de Louis XI, vers 1475 à 1480,
que la Renaissance apparaît sur le sol français, mais par des
exemples tellement isolés, qu’on peut retarder de près d’un quart de
siècle son avènement déclaré et le renfermer dans les règnes de Louis XII et de la branche dynastique de Valois-Angoulême, entre 1 498 et 1 589. Dans cet intervalle, la Renaissance varie ses aspects, en perdant de son originalité à mesure qu’elle agrandit la part de l’art classique.
L 'art classique triomphe avec les Bourbons et surtout avec Louis XIV. Cependant les écoles régionales de la Renaissance ne plient qu’une à une, et, dans le classique même, il reste quelque place pour les créations du génie national et les inspirations individuelles.
De l’exposé sommaire de ces successions de styles, outre le
secours qu’en retirent les études, ressort déjà un haut enseignement patriotique sur lequel il n’est pas hors de propos d’insister dès maintenant.
La France, on ne saurait trop le proclamer, a manifesté dans les arts de la construction une fécondité dont aucune autre nation
n’a fourni à pareil degré les témoignages. En dehors d’elle, en effet, où est le peuple qui, étant demeuré le même, avec le même
langage, le même gouvernement, les mêmes institutions, le même
culte, ait obtenu dans sa carrière deux formes distinctes, réalisant chacune la perfection d’un type? 11 n’y a eu qu’une seule architecture égyptienne, plus ou moins massive, et cela pendant plus de trois mille ans. Les Grecs ont d’abord opéré d’admirables choses par la colonne, l’entablement, le fronton; lorsque, sous Justinien, mille ans après leur siècle de Périclès, ils se rendirent maîtres des applications les plus savantes de la coupole sur pendentifs, ce n’étaient plus les Grecs, ce n’étaient ni les Athéniens, ni les Spartiates, ni même les Macédoniens : c’étaient les Byzantins, chrétiens de croyance, Romains par les mœurs et les lois. Si l’Italie, à son tour, ose nous rappeler ses
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deux siècles d’Auguste et de Léon X, demandons-lui en quoi les contemporains des premiers Médicis ressemblaient aux sujets des premiers Césars?
Mieux favorisés, surabondamment favorisés, nous avons, nous Français, trouvé et magistralement pratiqué non pas deux, mais trois styles, dans l’acception la plus absolue et la plus large du mot; trois styles successifs, bien à nous, sans qu’aucune révolution politique, sociale, religieuse fût venue établir sur le territoire de l’antique Gaule une nation nouvelle ou un régime nouveau. Ceux qui ont mené à son apogée l’architecture romane, ceux qui ont créé le style gothique, ceux qui trois siècles et demi plus tard se sont assimilé avec tant de bonheur la Renaissance que leurs conceptions n’ont rien à envier en valeur esthétique et en originalité aux plus beaux monuments de F Italie, ils étaient tous également Français, soumis à une même famille royale présidant à des institutions dont les maîtres rouages restaient les mêmes. C’est à la France capétienne qu’appartient la gloire unique d’avoir été l’active et intelligente ouvrière de trois des plus grandes et des plus intéressantes transformations que relate à travers tous les âges l’histoire de l’art de bâtir. Nous pourrions même dire, sans trop de témérité, quatre transformations, en ajoutant le style flamboyant, que son individualité saisissante et sa verve extrordinaire élèvent presque au rang d’une création, et qui est bien tout, lui aussi, à notre h rance.
A côté de ces évolutions successives, les évolutions synchroniques n’ont pas été moins brillantes. La centralisation était inconnue dans la France du moyen âge. Une vie intense animait certaines provinces et leurs principales villes, souvent très loin de la capitale du royaume. Paris, dans l’art, ne détient la suprématie définitive que depuis Richelieu et Louis XIV.
Ce n’est point seulement par ses qualités natives que la France est montée si haut : c’est aussi par sa vigueur et sa persévérance à les éveiller. Elle seule prit corps à corps le problème fondamental, que récusèrent l’Orient chrétien, en sacrifiant le plan basiîical à la coupole sur pendentifs, et l’Italie, en sacrifiant toute espèce de voûte au plan
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basilicaî. L’art germanique ne connut qu’à moitié les difficultés qui surgirent du plan basilicaî amplifié, car, en Allemagne et chez les nations gravitant autour d’elle, les agrandissements des chœurs furent très modérés et n’allèrent jamais jusqu’au rond-point, sinon dans quelques édifices d’influence française évidente. Et ces qualités une fois développées par un long et énergique exercice, les Français ne les perdirent plus, jusqu’au moment où ils s’abdiquèrent eux-mêmes pour n’être que des imitateurs; et encore en a-t-il toujours survécu quelque chose.