‹ Histoire monumentale de la FranceChapitre 31 sur 39 · DONJON DE VINCENNES · texte numérisé non relu

DONJON DE VINCENNES

Cl. Guy.

ARCHITECTURES CIVILE ET FÉODALE A L’ÉPOQUE GOTHIQUE

donjons de Prény et d’Orthez, carrés sur la moitié de leur plan, à pointe angulaire sur l’autre moitié, celle qui était directement exposée aux assaillants. On s’avisa parfois de se passer de donjon : à Boulogne, à Hardelot près Boulogne, à Bohain (Aisne), à Fère-en-Tardenois, à Braisne, à Semur, à Yèvres, à Villandraut, il n’y en a jamais eu; la force ou le groupement plus étroit des tours flanquantes pouvait alors y suppléer.

Pour les flanquements, le Nord, sans exclure la tour carrée, préféra de beaucoup la tour complètement ronde, ou bien la tour ronde en avant, plate en arrière.

Les courtines ou portions de mur s’étendant entre les tours étaient percées de meurtrières , très étroites fenêtres ou plutôt véritables fentes verticales qui permettaient aux archers de tirer sans être un seul instant à découvert, tandis que, pour viser par les intervalles des créneaux, il fallait se démasquer. Les larges ouvertures étaient soigneusement évidées sur le dehors, à moins que, par de hauts escarpements ou des fossés très profonds, on ne fût à l’abri des tentatives d’escalade. Les grandes portes se fermaient par d’épais vantaux de chêne, par des ponts-levis qui les masquaient en se relevant, et par des herses, sortes de grillages en bois ou en fer suspendus et logés dans des rainures, et qu’on faisait retomber brusquement sur les têtes des assaillants.

Pour attaquer les places, avant que fût généralisé l’usage de la poudre, on se servait de procédés analogues à ceux des Romains : les tours mobiles, en bois, qu’on poussait sur des roulettes contre les remparts et d’où l’on jetait des ponts volants sur les parapets (expédient coûteux, dangereux, complètement impraticable sur les terrains en pente et presque abandonné dès le XIIIe siècle); le bélier, lourde tête de fer à l’extrémité d’une grosse poutre, qui venait frapper et désagréger les murailles ; la sape, qui minait les fondations et les assises inférieures ; les mangonneaux, redoutables engins lançant de grosses pierres pour démolir les créneaux, les toitures et atteindre aussi les assiégés ; on recourait à divers moyens de protection pour approcher à couvert du pied des remparts; on creusait des galeries souterraines pour se frayer sournoisement un chemin jusqu’à l’intérieur des enceintes.

PÉRIODE fGOTHIQUE

L’événement qui révolutionna, mais non tout d’un coup, la poliorcétique (science de l’attaque et de la défense des places) coïncide à peu près avec les commencements de la guerre de Cent Ans. Le plus ancien document qui mentionne la poudre à canon est une reconnaissance datée de Leure, en Normandie (aujourd’hui faubourg du Havre), et du 2 juillet 1338. L’année suivante, les Anglais se servirent de canons aux sièges de Puyguilhem (en Périgord) et de Cambrai. Les premiers boulets, en pierre beaucoup plus souvent qu’en métal, furent peu redoutables à des remparts déjà fort massifs : pouvaient seuls sérieusement en souffrir les hourds de bois, et telle fut sans doute la raison qui fit désormais remplacer presque partout ceux-ci par des mâchicoulis en pierre, à consoles dans le Nord, et, dans le Midi, à grandes arcades jusqu’à la fin du XIV 0 siècle, ensuite à consoles. Du Guesclin, pour renverser les donjons, s’en tenait toujours à la sape. Ce ne fut qu’après que Jean Bureau, grand-maître de l’artillerie royale sous Charles VII, eut fait prévaloir les boulets en fer, que l’on se mit en mesure de résister au canon par le canon, d’abord au moyen de modifications ou d’additions, dans les forteresses anciennes, ensuite par l’établissement de forteresses nouvelles dont les plans furent réglés directement et spécialement de manière à satisfaire à des exigences sur lesquelles il n’était plus possible de fermer les yeux. Les châteaux de Bonaguil près Fumel (Lot-et-Garonne) et de Montcornet (Ardennes), contemporains de Charles VIII et de Louis XII, témoignent, entre autres, de ces préoccupations.

La crainte de l’artillerie à feu ne fut pas le motif unique, ne fut même pas le motif principal qui occasionna, pendant les XIVe et XVe siècles, le remaniement de beaucoup de châteaux construits précédemment. Un siège était intervenu, qui avait révélé le point faible de la défense; l’ennemi avait pénétré dans la place, en connaissait les détours secrets et saurait une autre fois pousser avec plus de décision l’effort de l’attaque; un traître avait divulgué les particularités intérieures; un châtelain plus intelligent avait vu de lui-même l’insuffisance de telle disposition, le danger de tel voisinage; les Anglais ou les Grandes-Compagnies avaient incendié ou démantelé la forteresse; elle

ARCHITECTURES CIVILE ET FÉODALE A L’ÉPOQUE GOTHIQUE

avait passé en d’autres mains; en voilà plus qu’il n’en fallait pour contraindre le seigneur soucieux de sa sécurité à reconstituer sur des données différentes la demeure féodale. Ici l’enceinte principale fut reprise ou réédifiée; là les portes d’accès furent déplacées; ailleurs, un nouveau donjon fut établi à quelques pas de T ancien, et de ce doublement nous avons de curieux exemples à Montépilloy près Senlis, à Falaise, à Turenne (Corrèze), à Saint-Laurent près Saint- Céré (Lot), à Montespan (Haute-Garonne), à Beaucens (Hautes- Pyrénées). Ce fut, à Falaise et à Montespan, un donjon cylindrique ajouté à un donjon rectangulaire; l’inverse, à Montépilloy et à Turenne; à Saint-Laurent et à Beaucens, les deux sont rectangulaires. A Foix, il y a trois donjons de dates successives dont le plus récent n’est pas ou n’est que de très peu antérieur à Louis XII; il est cylindrique et les donjons qu’il commande sont rectangulaires. Au château de Crozant (Creuse), il semble, à l’aspect des ruines, que quatre donjons soient montés l’un plus haut que l’autre le long de la crête rocheuse et qu’ils en aient enfin atteint le sommet.

Parmi les forteresses qui appartiennent en propre au XIVe siècle, il en est qui sont, comme Coucy au XIIIe, de tout premier ordre.

Les pontifes d’Avignon eurent la leur, et ce n’est pas la moindre, avec ses six donjons carrés reflétant leurs dentelures crénelées dans les eaux du Rhône. Elle fut l’œuvre des papes Benoît XII, qui la commença en 1335, Clément VI, Innocent VI et Urbain V; l’architecte qui en traça les plans fut Pierre Poisson, que Benoît XII appela du comté de Foix, où tous les deux étaient nés. Un antipape, Benoît XIII, soutint dans ce château un siège de douze ans (1399-1411).

En même temps que le palais d’Avignon, s’élevait, sous les trois premiers Valois, Philippe VI, Jean le Bon et Charles V, le château de Vincennes, presque l’égal d’Avignon et de Coucy, avec ses neuf hautes tours carrées flanquant l’enceinte rectangulaire, et avec son magnifique donjon, qui serait plus admiré s’il était moins près de Paris. Entouré d une ceinture carrée, il est lui-même carré avec de grosses tourelles d angle, suivant un type qui fut assez commun au XIVe siècle et que Vincennes contribua sans doute à mettre en faveur. Cette forteresse

PÉRIODE GOTHIQUE

royale a malheureusement subi les pires mutilations; ses tours d’enceinte, sauf celle qui sert d’entrée, ont été rasées jusqu’à la hauteur des courtines actuelles, et, des élégantes constructions gothiques qu’il renfermait, il ne reste que la Sainte-Chapelle.

Louis, duc d’Orléans, fils de Charles V, s’est immortalisé dans Pierrefonds, dont il commanda les plans, en 1395 ou 1396, à Jean Lenoir, son maître ès oeuvres dans le Valois. Le château de Pierrefonds, voisin de Compiègne, fut acquis par l’empereur Napoléon III, qui en confia la restauration à Viollet-le-Duc. C’était auparavant, avec Coucy (qui, du reste, appartint de 1400 à 1407 au même duc Louis), la plus belle ruine féodale de France, ruine regrettée, à tort ou à raison, par la plupart de ceux qui ont pu comparer l’état nouveau avec l’état ancien. Atteint par les poignards des sicaires de Jean Sans-Peur en 1407, le duc d’Orléans laissa à moitié inexécuté, dans son fief du Valois, un autre château, celui de la Ferté-Milon, qui eût surpassé Pierrefonds s’il eût été mené à bien : le front qui regarde la campagne est des plus grandioses.

Avignon, Vincennes et Pierrefonds ne doivent pas seuls captiver nos regards parmi tant de forteresses, remarquables aussi, élevées entre les règnes de Philippe-le-Bel et de Louis XII, et dont voici quelquesunes : Roquetaiîlade (Gironde), groupe massif de tours trop restauré par Viollet-le-Duc; Bourdeilles, Bruzac et les remparts de Marouatte (Dordogne); Romefort (Indre), Noirmoutier et Pouzauges (Vendée), trois gros donjons carrés à tourelles rondes; Penne (Tarn); le donjon de Bassoues (Gers); Polignac (Haute-Loire); Montrond (Loire); le gracieux donjon d’Anjony (Cantal), authentiquement daté de 1439; Concressault, Jouy près Sancoins, Mehun-sur-Yèvre, la tour des Fiefs de Sancerre (Cher); Chazeu (Saône-et-Loire); Passy, près Varenneslès-Narcy (Nièvre); le donjon de Montbard, Chaudenay et Châteauneuf (Côte-d’Or), ce dernier construit de 1457 à 1490 par Philippe Pot, l’orateur libéral des Etats Généraux de 1484; Sillé-le-Guillaume (Sarthe); Bricquebec (Manche), avec donjon octogonal; Lavardin (Loiret-Cher), une de nos ruines le plus visitées; Blandy (Seine-et-Marne); Rambures (Somme), sorte de donjon cylindrique de très grand diamètre,

ARCHITECTURES CIVILE ET FÉODALE A L’ÉPOQUE GOTHIQUE

bas relativement, flanqué de quatre tours rondes, avec cour intérieure.

Un grand seigneur du Midi, Gaston Phœbus, comte de Foix et vicomte de Béarn (1343-1391), fut très occupé à ses forteresses, pour lesquelles il employa le donjon carré; toutefois, elles ne se ressemblent nullement entre elles. On a conservé les traités qu’il passa avec ses ouvriers pour les châteaux de Pau et de Montaner, en Béarn; en Bigorre, le château de Mauvezin est de lui et on lui attribue le donjon de Lourdes; du château de Mazères, sa principale résidence dans le comté de Foix, il n’est pas resté pierre sur pierre.

Le connétable de Saint-Pol, sous Louis XI, ne construisit, lui, qu’une seule forteresse, mais qui en valait bien plusieurs, celle de Ham, en Picardie, avec un gros donjon cylindrique, comparable à Coucy, et sur la porte duquel fut taillée cette inscription : MON MYEULX (ce que j’ai fait de mieux). S’il avait cru trouver à Ham un appui solide pour ses projets ambitieux, le connétable fut cruellement déçu : accusé de trahison et livré par le duc de Bourgogne au roi de France, il porta sa tête sur l’échafaud, en 1475.

En Bretagne, l’ère par excellence des constructions féodales fut celle qui suivit le règlement de la guerre de Succession par le traité de Guérande, en 1365. Le vainqueur, Jean IV, fit élever à Vannes, sa ville préférée, le château de l’Hermine, qui n’est plus qu’un beau souvenir. Nous avons de grandioses ruines des châteaux de Clisson, de Blain, de Vitré, de Sucinio dans la presqu’île de Rhuis, de Tonquédec près Lannion, ce dernier surnommé a le Pierrefonds de la Bretagne », d’après des analogies, mais qui, s’il ne ressemble que de loin au Pierrefonds de Louis d’Orléans, lui est exactement contemporain. Il a été conservé un front très imposant et un joli bâtiment à lucarnes du château de Josselin, propriété des Clisson puis des Rohan; le château patrimonial de ceux-ci n’est plus qu’une masse informe. Le dernier duc de Bretagne, François II, mort en 1488, rebâtit pour son séjour ordinaire, au bord de la Loire, le château de Nantes, devant lequel Henri IV, un peu sans doute pour flatter les Nantais, s’écria : « Ventre Saint-Gris, mes cousins de Bretagne n’étaient pas de petits compagnons! » La fille de François II, Anne, deux fois reine de

PÉRIODE GOTHIQUE

France (1491-1498 et 1499-1514), qui aimait beaucoup ses sujets armoricains mais savait aussi, au besoin, les tenir en respect, passe pour n’être pas étrangère à la construction ou au renforcement des châteaux de Dinan et de Saint-Malo. Les tours solitaires d’Elven, le donjon d’Oudon, qui se mire dans la Loire en aval d’Ancenis, et le château de Pontivy sont contemporains d’Anne ou de son père.

Dans la même période de 1375 à 1510 environ, l’Auvergne se couvrit de forteresses massives d’où les délicatesses architecturales étaient exclues, sinon peut-être à Usson et à Nonette, qui appartenaient au duc Jean de Berry. Murols et Tournoël sont encore des ruines fameuses; des murailles de Murat, de Carlat, de même que de celles de Nonette et d’Usson, il n’est rien resté au-dessus du sol rocheux qui les portait.

Pas plus que les seigneurs féodaux les villes ne négligeaient leur sécurité particulière, et c’était parfois le pouvoir central qui y pourvoyait lorsque l’intérêt public était en jeu. Louis IX, Philippe III et Philippe IV firent de la Cité ou ville haute de Carcassonne une acropole redoutable, toujours debout. Dans le port d’ Aigues-Mortes, qu’il avait créé, saint Louis fit élever le beau donjon circulaire dit tour de Constance, et Philippe le Hardi fit entourer la ville, sur les plans d’un architecte génois, d’une enceinte qui attire elle aussi beaucoup d’archéologues et de touristes. Les remparts qui enserrent Avignon sont un spécimen, que nous ont laissé Innocent VI et Urbain V, de l’art de la fortification des villes dans la seconde moitié du XIVe siècle. Provins, Parthenay, Guérande, Vitré, le Mont-Saint-Michel offrent de même leurs ceintures de remparts. Les tours de la Chaîne (1375 environ), Saint-Nicolas (1384) et de la Lanterne (1445-1476) avec sa flèche en pierre portant jadis un phare, attestent l’ancienne prospérité du port de la Rochelle. De beaucoup d’autres villes ou bourgs nous pourrions mentionner, ici des portes avec leurs tours, là des portions notables de périmètre. Nos citations nous conduiraient trop loin, et, d’ailleurs, dans ce qui précède, nous n’avons nullement visé un recensement de nos édifices féodaux, encore nombreux et considérables. Mais un souvenir très spécial ne saurait être refusé, parmi les fortifications disparues, à

ARCHITECTURES CIVILE ET FÉODALE A L'ÉPOQUE GOTHIQUE

l’enceinte agrandie dont Charles V dota Paris et à la citadelle qui la complétait, la Bastille exécrée, fort beau monument si une geôle pouvait jamais éveiller quelque idée de beauté.

Nous ne pouvons nous détourner de l’architecture militaire, au moment où elle va devenir pure science d’ingénieur, sans avoir dit un mot des ponts, qui, sur les routes fréquentées, étaient défendus par des tours ou par des ouvrages d’approche. Le pont Saint-Esprit, sur le Rhône, qui a donné la naissance et le nom à une ville, date de 1 265 à 1309; celui de Montauban, de 1303 à 1316; celui de Cahors, de 1 308 à 1 380; ceux de Saint-Etienne à Limoges, de Saint-Junien (Haute- Vienne), les deux ponts d’Entraygues (Aveyron), celui d’Orthez, sont de ces époques. Il reste encore une tour sur le pont d’Orthez, et trois sur le pont de Cahors.

Les églises n’étant point par destination des constructions stratégiques, il était interdit par l’autorité religieuse de les fortifier pour s’y retrancher. Mais, comme les bandes armées les respectaient peu, comme quelques-unes étaient liées à des remparts, il y en eut qui furent protégées contre des attaques possibles. Dans le Midi, les clochers, tels celui d’Albi (toute la cathédrale, d’ailleurs, était une vraie citadelle), étaient souvent de vrais donjons. La Picardie, la Saintonge, la Gascogne et toute la région pyrénéenne montrent encore un grand nombre d’églises fortifiées.

Page 1