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L’ARCHITECTURE GOTHIQUE DANS LES ÉCOLES RÉGIONALES ET A L’ÉTRANGER

LES écoles gothiques sont, dans leur ensemble, moins étendues que les écoles romanes; elles sont, à part une, moins indépendantes et moins spontanées; il n’y a pas entre elles de synchronisme régulier; au lieu d’être toutes sœurs, elles ont une filiation et reconnaissent pour mère et suzeraine celle qui s’est la première constituée, Y école française, dite aussi, par approximation, école du domaine royal.

Les autres sont les écoles : normande, angevine, champenoise, bourguignonne, languedocienne, bretonne, celle-ci la dernière en ancienneté et en importance.

L’école mère se trouve avoir été déjà décrite dans les pages où nous avons retracé l’élaboration et les développements du style ogival. Quelques remarques complémentaires achèveront de la déterminer. Située entre l’école normande à l’ouest et l’école champenoise à l’est, l’école française n’a été étroitement limitée que par elles; des deux autres côtés, on ne sait vraiment s’il faut lui poser des bornes, son action au nord et au sud n’étant arrêtée par le contact d’aucune autre école; toutefois, en dépassant un peu Amiens dans la première direction, un peu Etampes dans la seconde, nous rencontrons dans l’intervalle quelques caractères spéciaux constituant plus directement une école française, par exemple dans les roses et les clochers.

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L’école française est la patrie des roses à meneaux. Elle en vint, dans la seconde moitié du XIIe siècle, à Paris et aux environs, jusqu’à arrondir en cercles fermés, avec ou sans remplages, les baies du triforium (il en fut ainsi à Notre-Dame avant les remaniements de 1240) ou les fenêtres de la grande nef. Dès le commencement du XIIIe siècle elle enfanta des chefs-d’œuvre : les trois roses de Notre- Dame, la rose nord de Saint-Denis, la rose ouest de Chartres ne seront jamais trop admirées. Pour laisser aux roses tout leur épanouissement, on a judicieusement évité de les inscrire dans l’embrasure épaisse d’une arcade en tiers-point.

A l’époque romane, l’Ile-de-France et la Picardie avaient, pour les grandes églises, préféré deux tours jumelles aux côtés du chœur et la grosse tour à l’entrée de la maîtresse nef. Lorsque l’usage des deux tours de façade prévalut chez elles, avant 1 1 40 ou 11 50, l’école française ne put s’astreindre à dresser la troisième tour sur les piliers de la croisée ; elle y suppléa par des clochers en charpente et en plomb dont elle sut, d’ailleurs, tirer un excellent parti. Ce n’est pas que la tour centrale soit inflexiblement proscrite; mais, soit seule, soit associée à d’autres clochers, elle est une exception, due peut-être quelquefois à des influences normandes : à Laon et à Braisne les tours centrales sont évidées comme les tours-lanternes de Normandie.

L’école française adopte de bonne heure la flèche en pierre, sans qu’on puisse catégoriquement affirmer qu’elle ait précédé sa puissante voisine de l’ouest. Quoi qu’il en soit, elle exécutait avec aisance dès 1 1 50 les couronnements pyramidaux des clochers, car il est difficile de ne pas faire remonter à cette date ou très près la flèche de Vendôme, de peu suivie par le Clocher-Vieux de Chartres : deux œuvres sans prix. N’admettant que rarement la tour octogonale, l’école française a pris un soin étudié à ménager la transition la plus douce entre le corps carré de la tour et la flèche, qui est, elle, toujours à huit pans; les tourillons d’angle ont été à cet effet du plus grand secours; l’apogée du genre est à Laon et à Senlis. Les tours de Laon, fort belles malgré l’inexécution ou la perte de leurs flèches, ont fait école jusqu’à Bamberg, en Allemagne. Le clocher de Senlis, qui est

INTÉRIEUR DE LA CATHÉDRALE DE LANGRES ÉGLISE DE PLOARÉ (Finistère)

CL des Monuments historiques.

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complet, a eu sur place une magnifique lignée, qui n’était pas éteinte en 1600 (le clocher de Montagny-Sainte-Félicité, au sud-est de Senlis, qui a 65 mètres d’élévation, est de 1601 à 1605) : le Valois et le Soissonnais, pour le nombre et l’élégance de leurs flèches à jour, n’ont rien à envier à la fière Normandie, dont l’école gothique, la seconde en importance, est à certains égards la première en valeur.

L’ école normande a mis trois quarts de siècle à se constituer, si nous partons de 1125 ou 1130. Le Normand était alors maître consommé dans le maniement de l’ogive; il en resta là quelque temps, et, à part deux ou trois exceptions, comme la tour Saint-Romain à Rouen, il n’accueillit l’arc brisé qu’après 1150 ou 1155; il fut plus longtemps encore réfractaire à l’arc-boutant; il avait trop excellé dans la décoration romane pour s’en séparer brusquement; il conserva du roman local quelques tendances heureuses par lesquelles il devait regagner son individualité.

Les monuments construits jusqu’à la fin du XIIe siècle sont, avec une part appréciable de ces tendances, des importations de l’école française. Vers 1200 à 1205, l’éducation, renouvelée, des architectes normands les rendait capables de voler de leurs propres ailes.

En 1203 et 1204, conquête de la Normandie par Philippe- Auguste. Cet événement, semble-t-il, consacrait la vassalité artistique de la province, conséquence naturelle de la vassalité politique? Erreur profonde : la première, tout au contraire, se brisait alors que se renouait la seconde. Un tel résultat, qui n’était sûrement pas celui qu’on pouvait attendre de l’incorporation de la Normandie au domaine royal, lui est, en effet, étranger : de cette incorporation il n’est sorti ni soumission plus étroite ni réaction calculée; elle n’a rien ralenti, ni précipité, ni sensiblement modifié; et si c’est vers ce moment que l’art normand est entré dans la plénitude de son indépendance, c’est que, en vertu d’un travail antérieur, il était mûr pour cette indépendance. Il n’y a ici que pure coïncidence; les choses ne se seraient pas passées autrement si la Normandie était demeurée anglaise. Et, puisque nous parlons de l’Angleterre, soulignons d’un trait plus piquant encore cette coïncidence : c’est avec l’Angleterre que la Nor-

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mandie, pendant le XIIIe siècle, libre politiquement qu’elle était désormais de ce côté, se remit à marcher de pair, comme elle l’avait fait à l’époque romane. Si bien que Viollet-le-Duc appelait anglo-normande l’école qui nous occupe. Et même, partant de là, il ne nous répugnerait nullement d’admettre que plus d’une fois l’Angleterre emboîta le pas à sa compagne de voyage. Ce qu’on ne saurait nier, c’est que, finalement, la Normandie laissa la Grande-Bretagne procéder dans son île à l’élaboration du style flamboyant.

La Normandie gothique recouvra rapidement les limites qu’avait eues la Normandie romane : le Couesnon à l’ouest, l’Epte et la Bresle à l’est. C’est sur la rive gauche de la Bresle que s’élève la collégiale d’Eu, commencée en 1186 au plus tôt , peu avancée en 1 200, et où, dans les parties construites de 1 200 à 1 230, l’élément normand n’est plus contrebalancé que par une influence française réduite à l’absence de la tour centrale. En face de l’embouchure du Couesnon trône en mer le Mont-Saint-Michel, où le bâtiment dit à juste titre la Merveille, élevé de 1203 à 1266 ou 1267, est un résumé de ce qu’avait de plus original et de plus gracieux l’art normand du XIIIe siècle.

L’individualité de l’école normande a dépassé de beaucoup en richesse et en vigueur celle des autres écoles; voici les points principaux sur lesquels elle s’est exercée, et dans quelques-uns desquels il ne sera pas malaisé de reconnaître une survivance des traditions romanes :

Acuité des arcs souvent plus prononcée que dans le domaine royal;

Tracé des fenêtres ou des arcatures d’ornement sur une seule ouverture de compas, la même pour les arcs d’encadrement et pour les arcs divisionnaires, produisant ce remplage à 1 aspect désagréable que M. de Caumont appelait le « meneau bifurqué », remplage qui, du reste, n’a jamais fait obstacle à l’adoption très fréquente du réseau français;

Multiplication décorative des lignes géométriques : dans les murs, par Se dédoublement, qui permettait d’obtenir des ordonnances de

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baies non concordantes de l’intérieur à l’extérieur et de séparer chaque formeret de sa fenêtre ; dans les voûtes, par des divisions ou des ramifications arbitraires donnant jusqu’à dix ou douze branches d’ogive par travée, surtout dans les travées centrales ou terminales; dans les encadrements des baies ou dans les arcades par l’abondance des moulures, ou bien par l’emploi, aux jambages des portes et au cloître du Mont- Saint-Michel, d’une disposition dite <( en herse », où les colonnettes du second plan répondent au milieu des arcades du premier plan; usage très répandu des arcatures non seulement sous les appuis intérieurs des fenêtres, mais aussi aux parements extérieurs des murs et aux clochers;

Pauvreté relative de la statuaire; prédominance d’une sculpture végétale bien traitée et bien distribuée; rosettes ou fleurons formant remplissage aux reins des arcs ou frise au-dessus;

Lignes horizontales accentuées par ces frises, par les balustrades intérieures que justifient les passages ou chemins de ronde résultant eux-mêmes du dédoublement des murs;

Dimension restreinte des portes occidentales des églises; dimension amplifiée, au contraire, des fenestrages terminaux, qui se substituent à la grande rose ou la contiennent dans leurs remplages comme motif dominant;

Tours centrales évidées en lanterne; point n’est besoin de citer la lanterne de Coutances, dont la renommée est universelle;

Tours carrées très élevées, sans contreforts, avec étage principal composé de deux grandes baies accouplées, parfois avec meneau transversal, accostées de longues arcatures; flèches en pierre octogonales, de bonne heure percées de rosaces, accompagnées de clochetons et de hautes lucarnes à leur base; apogée du type à la tour de Saint-Pierre à Caen, bâtie vers 1315, et qui, imitée jusqu’au XVf siècle en Basse-Normandie, fut aussi le point de départ des admirables clochers gothiques de la Basse-Bretagne;

Usage assez fréquent, dans les églises suburbaines ou rurales, de flèches en pierre à plan carré, ou d’une simple toiture terminale à deux versants avec deux pignons, ce dernier genre, dit tour en bâtière, très

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connu dans tout le Nord de la France, mais s’associant en Normandie seulement à une certaine richesse d’architecture;

Tourelles avec flèches surmontant les angles des façades ou les escaliers ménagés aux naissances des absides;

Persistance des modillons, sauf dans les très grands édifices;

Tailloirs très souvent circulaires, bases plus rarement; emploi fréquent des bagues ou anneaux dans les fûts de colonnes, jusque

vers 1325.

Si le gothique de Normandie a perpétué ou fait revivre tant de souvenirs romans, cela tient en partie, sans doute, à ce que, géographiquement, il s’est superposé à l’école romane, avec le même centre, Caen ou le diocèse de Bayeux.

Au milieu du XIV0 siècle, l’originalité normande s’affaiblit dans l’ensemble et change de caractère, en même temps que le foyer artistique se déplace au profit de Rouen. La Normandie, jusqu’à la Renaissance, garde toujours ses lignes multipliées, ses balustrades, ses fleurons, ses lanternes, son clocher à lucarnes. A côté de celui-ci, vers 1430, la Haute-Normandie crée un type très nouveau et très remarquable : un corps carré partagé sur chaque face en deux tranches verticales surmonté d’un étage octogonal d’importance beaucoup moindre auquel il est relié par de petits arcs-boutants ; l’œil ne réclame pas d’autre amortissement, et c’est ainsi que se présentent à nous la tour centrale de Saint-Ouen et la tour de Beurre, à Rouen, et la tour de la Madeleine, à Verneuil; tandis qu’à Saint-Maclou de Rouen (depuis la restauration moderne), à Harfleur, à Caudebec, à Valliquerville, la flèche a été exécutée.

Viollet-le-Duc, pour qui rien n’était parfait hors l’école française, a osé qualifier de « patois » l’architecture gothique de la Normandie. Ce blâme ne sera jamais ratifié par quiconque, fermant un instant les yeux sur le malencontreux meneau bifurqué (et encore n’est-il pas toujours choquant), s’abandonnera aux impressions délicieuses que suscitent l’aspect intérieur d’une église normande du XIIP siècle avec ses murs dédoublés, ses balustrades, ses lanternes; l’aspect des tours montant d’un seul jet, des flèches dont l’élan est si savamment préparé ; la

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vue de si riches profils et de tant de détails distribués avec tant d’à-propos.

Et, pour que rien n’ait manqué au triomphe de l’école normande, elle a, par la cathédrale de Sées comme la Champagne par Saint-Urbain de Troyes, mais un quart de siècle plus tard (1290 environ), porté le principe des poussées obliques à ce degré supérieur où il devient le principe d’équilibre et le principe d’élasticité. Le chœur de Sées est un prodige de pondération des forces; il n’a péché que par ses fondements, dont l’insuffisance à déterminé de si graves dislocations, que, par deux fois, au siècle dernier, il a fallu démonter et remonter une à une presque toutes les pierres.

L’école normande a projeté hors de ses limites quelques ramifications : sur la Bretagne, où lui appartiennent notamment, au XI1T siècle la cathédrale de Dol en entier, la nef et les clochers de la cathédrale de Saint-Pol-de-Léon, le chœur de la cathédrale de Quimper (1239-1261), et, aux XVe et XVIe siècles, comme il a été dit plus haut, les grands clochers bas-bretons; sur la cathédrale du Mans, dont le chœur a eu pour second architecte un Normand, Thomas Toustain, et se ressent très fortement de cette participation; sur plusieurs clochers à flèche de l’école angevine, tels que ceux de la cathédrale d’Angers, du Puy-Notre-Dame et d’Airvault. Son influence a traversé les monts, car il n’est pas difficile de la constater en Espagne (cathédrales de Léon, de Burgos, de Tolède) et en Italie, surtout dans les Deux-Siciles.

Géographiquement, X école angevine est peu différente de celle que, pour 1 époque romane, nous avons appelée poitevine. Seulement, le foyer d intensité en est déplacé; cette intensité va décroissant du nord au sud, alors que sous le régime roman elle allait décroissant du sud au nord. Angers, Saumur, le Mans sont les foyers d’activité du style angevin, dit aussi gothique plantagenet parce qu’il s’affirme, sans connexion aucune d’ailleurs, avec l’avènement (1 154) des Plantagenets, comtes d Anjou et du Maine, au trône d’Angleterre; et encore gothique domical (l’expression voûte domicale est de M. de Gaumont) à cause du galbe en dôme des voûtes. On en suit la trace

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bien marquée jusqu’à Vendôme, Blois, Romorantin, jusqu’à Brantôme et Saint- Avit-Sénieur en Périgord, jusqu’à Agen, Bordeaux, Nantes, toutes ces localités comprises.

Dès 1130 ou 1135, l’école angevine, par la coupole périgourdine ou par la calotte sans pendentifs distincts, manifeste des tendances vers de nouveaux procédés de construction, tendances qui n’aboutissaient peut-être d’elles-mêmes ni directement ni finalement à l’ogive, mais auxquelles celle-ci, en venant s’y associer, donna l’issue qui convenait. La marche en avant fut si résolue qu’à la mort de l’évêque Normand de Doué en 1153, la cathédrale d’Angers possédait, achevées ou en voie d’achèvement, les trois croisées d’ogives de sa nef, les plus hardies que l’on eût encore jetées dans l’espace.

Les voûtes de la cathédrale d’Angers, appareillées à la française, ont la concavité prononcée qui les rattache à la coupole; ces indices de double origine se retrouvent en beaucoup d’autres voûtes domicales; mais il y aussi des voûtes qui empruntent à la coupole l’appareil aussi bien que le galbe, et cela parfois jusqu’à la Renaissance. Le souvenir de la coupole, surtout, influa sur les dispositions générales des églises, en commandant un plan aussi carré que possible des travées, en faisant préférer la nef unique, ou les trois nefs sans étage supérieur. De là également l’absence des ronds-points, si usités dans l’école romane poitevine. Tous les ronds-points gothiques d’entre Loire et Garonne, ainsi que les nefs à arcs-boutants, sont des importations directes de l’école française. A la même école, l’école angevine emprunte presque tout ce qui ne tient pas à la voûte.

Mais si l’architecte angevin ne s’est guère réservé que la voûte, il la façonne avec une parfaite dextérité et en multiplie les surfaces comme les lignes, sans imiter le moins du monde son confrère normand. En combinant le galbe de l’antique voûte d’arêtes avec le galbe domical, l’appareil français avec l’appareil dérivé de la coupole, dans des ramifications et des divisions à lui particulières, il est arrivé à tellement alléger la charge confiée à chaque nervure, qu’à celle-ci suffit un simple tore de médiocre volume, recueilli à sa retombée par une figure sculptée, une statuette souvent. On a déterminé jusqu’à huit ou dix

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variétés de la voûte angevine, toutes ingénieuses, toutes admirablement belles. Les voûtes de Saint-Maurice, de Saint-Serge et de Toussaints d’Angers, de Saint-Jean et de Saint-Nicolas de Saumur, de l’église d’Asnières, celles qui ont été ajoutées après coup aux étages supérieurs des églises romanes de Saint-Jouin-lès-Marnes et d’Airvault jouissent auprès des artistes de la renommée la mieux établie.

La grande époque de l’école angevine s’étend jusque vers 1275 ou 1280.

Les deux écoles de l’Ouest se sont tenues à distance respectueuse de Paris; des deux écoles de l’Est, l’une, X école champenoise , la plus voisine de la capitale, s’en est rapprochée jusqu’à n’en être, à la hauteur de Lagny, qu’à une huitaine de lieues; il est vrai que Lagny était une possession des comtes de Champagne, comme Provins et Meaux. Outre le comté, sauf le Langrois, l’école champenoise a compris le Barrois et ce qui est aujourd’hui la Lorraine Française, avec des intensités inégales et irrégulières; elle partage avec la Bourgogne Sens, Villeneuve-sur- Yonne et Auxerre; le centre est Reims plutôt que Troyes.

Le mouvement vers le style gothique s’accentue, de 1155 ou 1160 à 1200 environ, dans les églises remaniées, agrandies ou refaites de Notre-Dame (collégiale) de Châlons, de Saint-Remi de Reims, d’Orbais, de Vassy, de Bar-sur-Aube (Saint-Maclou et Saint-Pierre); mais, le plus souvent, on s’en tient à des importations du domaine royal; la collégiale de Mouzon, de 1180 à 1 200 ou 1210, est absolument française. Les colonnes isolées séparant du déambulatoire les chapelles rayonnantes à Notre-Dame de Châlons et à Saint-Remi de Reims sont déjà une disposition champenoise d’origine, qui sera transportée, dans la première moitié du XIIIe siècle, à Auxerre et à Saint-Quentin.

Jamais édifice n’a eu dans une école plus d’importance que la métropole rémoise dans la sienne. Il semble que tout converge vers elle, pour la préparer d’abord, pour émaner d’elle ensuite. Cette cathédrale a des piliers cylindriques flanqués de quatre colonnes, des arcs suraigus, des formerets avançant sur les fenêtres (dans les bas-côtés) et reliés à elles par des tranches de voûte en berceau, disposition donnant des chemins de ronde intérieurs; elle a des portes occidentales dont les tympans

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sont taillés en remplages, une rose de façade inscrite dans un arc brisé à épaisse archivolte : tels sont les caractères champenois les plus saillants, que ce monument plus que tout autre a résumés et propagés, et dont il a maintenu la trace jusqu’au milieu du XVe siècle.

Il y a deux autres caractères de l’école : fréquence des arcs trilobés ou à courbes diverses non inscrits; dans les églises rurales ou secondaires, clochers carrés à quatre pignons.

Troyes s’affranchit de Reims, par sa cathédrale, qui tient partie d’ellemême, partie de l’école française. Le transept de Sainte-Madeleine, dans la même ville, qui date de 1 220 environ, a un cachet bien local dans son mur dédoublé dont le passage est couvert, au-dessus des fenêtres, par de minuscules croisées d’ogives. Ce n’est pas non plus tout à fait à l’école régionale qu’il faut adjuger, dans Troyes également, Saint-Urbain, église à la fois champenoise et française, mais à qui suffit sa situation en Champagne pour être avec la cathédrale de Reims, quoique à un autre titre, la gloire artistique de la Champagne du XIII0 siècle.

Saint-Urbain, avant la cathédrale de Sées, a consommé les progrès extrêmes du principe gothique envisagé dans ses dernières conséquences, le principe d’équilibre et le principe d’élasticité. Ce sont ici des forces qui se poussent et se repoussent, non seulement dans les arcs-boutants opposés aux retombées des voûtes, non seulement dans les nervures allant à la rencontre les unes des autres, mais jusque dans les grands remplages où cercles et lobes se coudoient en réprimant réciproquement leurs tendances à la dislocation, jusques encore dans la contexture ajourée des arcs-boutants, où l’arc principal et le glacis retiennent l’armature de pierre qui les sépare et sont contenus par elle à leur tour. Nous devons Saint-Urbain au pape Urbain IV, qui le fit ériger, en 1262, sur l’emplacement de l’échoppe où son père avait exercé la profession de cordonnier.

Nous ne possédons plus Saint-Nicaise de Reims, qui peut-être disputerait avec succès la palme de la course à Saint-Urbain de Troyes, car, d’après ce que d’anciennes gravures nous ont transmis des parties de cette église abbatiale construites vers 1 250 ou 1 260,

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elle était aussi, par sa légèreté et ses combinaisons savantes, en avance très prononcée sur son époque.

Outre Saint-Quentin, l’influence champenoise, hors du territoire, a atteint Saint-Seine, Soissons, peut-être Saint-Denis. D’un bond immense elle a franchi la mer pour aller, à la faveur de relations princières, jusqu’au royaume insulaire de Chypre, où l’on a cru reconnaître spécialement la trace de Jean Langlois, l’auteur de Saint- Urbain.

Le' co/e bourguignonne, pour rayonner au loin, n’attendit pas le XIIIe siècle, elle n’attendit pas même que sa propre formation fût achevée.

S’il est possible que l’arc-boutant soit venu de la Bourgogne, il est certain, par contre, qu elle ne le reprit qu’à cœur défendant, et qu’elle fit à la nervure un accueil d’abord assez froid. Passée maîtresse dans le maniement de la voûte d’arêtes bombée, qu’elle savait accommoder aux plans barlongs, habituée de bonne heure à l’arc brisé, elle borna longtemps son ambition à l’assemblage de ces deux éléments. Le chœur de Vézelay, imitation flagrante du chœur sugérien de Saint-Denis, et imitation quelque peu tardive, fut peut-être l’édifice qui transplanta l’art ogival en Bourgogne, avec l’abbaye de Pontigny, vers 1165.

Non seulement la Bourgogne s’est détachée avec peine de la pratique romane, mais encore elle a longtemps retenu des réminiscences de l’art antique, étonné de se trouver en contact immédiat, à Langres vers 1175 , au narthex du Cluny vers 1210, avec le plein usage de la nervure. Celle-ci ne l’emporte décidément que vers 1220, après une lutte d’une soixantaine d’années.

C’est précisément durant cette longue période d’incubation que l’école bourguignonne sort de ses limites pour ne s’arrêter qu’à celles mêmes du monde catholique, oû la transporte l’ascendant religieux qu’exercent alors les abbayes de Cîteaux et de Clairvaux.

C’est de la Bourgogne surtout que, de 1120 à 1 200 environ, l’institut bernardin a essaimé dans toute la moitié occidentale de l’Europe; et parmi les moines qu’il envoyait fonder ses colonies loin-

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taines, il en était ayant quelque expérience de la maçonnerie; ou bien l’architecte était envoyé sur demande expresse lorsqu’il fallait après coup, ce qui n’était pas rare, asseoir les constructions définitives. Et voilà pourquoi les explorateurs modernes rencontrent dans ce qui est actuellement le Royaume-Uni, en Scandinavie, dans les Pays-Bas, en Germanie, en Hongrie, en Pologne, en Italie, en Espagne, en Portugal, et de plus dans la Palestine, nombre d’églises de structure et de décoration franco-bourguignonnes, détonnant sur les monuments indigènes, et où les populations environnantes ont pris un premier contact avec l’art qu’elles devaient recevoir ensuite, mûr et constitué, par des canaux divers.

La Bourgogne a sa plus grande individualité gothique de 1220 à 1350 environ, moins dans l’ossature des édifices que dans sa manière crâne, aisée, gracieuse d’en traiter les silhouettes, les galbes, les détails. Elle a sur ces points de saisissantes analogies avec l’école champenoise; elle a aussi, comme sa voisine, des galeries de circulation intérieures aux appuis des fenêtres, à la différence que ces galeries, au lieu d’être couvertes par des tranches de voûte en berceau reliant les fenêtres aux formerets, le sont par un plafond dallé qui sépare complètement les formerets des fenêtres, ce qui, du reste, se voit aussi aux murs dédoublés de l’école normande et, à l’état d’exception, dans toutes les autres écoles.

Tenace en Bourgogne, la tradition romane, après avoir été évincée de la voûte, reparaît ou s’affermit dans les portes, les arcatures d’ornement, les cloîtres, les clochers, qui gardent souvent le plein cintre jusqu’au second quart du XIVe siècle. La tradition romane bourguignonne survit aussi dans le clocher octogonal, qui est assez commun.

Dijon, au XIIIe siècle, a succédé à Autun et à Cluny comme centre de l’école bourguignonne, et cette capitale en renferme deux types remarquables, Saint-Bénigne et Notre-Dame; un type aussi pur, c’est Notre-Dame de Semur-en-Auxois. Les limites de l’école sont vagues, presque partout : elles dépassent certainement celles du duché; elles se confondent à Sens et à Auxerre avec les limites de l’école champenoise; elles ont envahi le Nivernais à toucher la Loire; elles ont

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envahi la Comté ou Franche-Comté mais sans laisser de jalon; c’est peut-être par la Bresse que la Bourgogne a inspiré, concurremment avec le domaine royal, les cathédrales suisses de Genève et de Lausanne; sa sphère d’influence enveloppe Lyon et le nord du Dauphiné, où sont la cathédrale de Vienne et la grande église de Saint- Antoine-de- Viennois. L’église dominicaine de Saint-Maximin, le joyau gothique de la Provence, n’a que des affinités éloignées avec la Bourgogne; elle se rapprocherait davantage de l’école languedocienne, par exemple par l’étroitesse de ses fenêtres et ses profils prismatiques.

En tant que territoire, X école languedocienne paraît n’avoir pas franchi le Rhône, mais elle a certainement rempli les bornes du Landoc, auquel il faut ajouter le Roussillon, le comté de Foix, le Comminges, le Bigorre, l’Armagnac, l’Agenais, le Quercy au moins dans sa région méridionale, et le Rouergue.

Toulouse, malgré les matériaux ingrats dont elle disposait, fut le foyer de cette école et la conduisit à d’assez belles destinées; ce n’est pas Toulouse pourtant qui en possède l’œuvre maîtresse. Il a existé une école restreinte que nous distinguerons quand il y aura lieu par la désignation d'école toulousaine , et qui répond à la région où, faute de carrières de pierre suffisantes, on dut maçonner en brique; les localités extrêmes en sont Moissac, Caussade, Bruniquel, Gaiîlac, Albi, Castres, Castelnaudary, Pamiers, Saint-Girons avec Saint- Lizier, Martres-Tolosanes, Tarbes, Simorre et Beaumont-de-Lomagne.

La Reine du Midi n’attendit pas l’issue de la sanglante guerre des Albigeois pour s’exercer au maniement de l’ogive et de l’arc brisé. Au plus fort même de la guerre, en 1211, pendant que l’armée de Simon de Montfort pressait vivement la ville, on travaillait à la nef de la cathédrale, et défense fut faite aux ouvriers, par le comte Raymond VI, de quitter les chantiers. Les trois croisées d’ogives de cette nef montrent que ses constructeurs n’étaient pas des novices, car elles ont d’un mur à l’autre plus de 19 mètres de portée; on n’était pas encore allé jusque-là, et on n’alla jamais ensuite beaucoup plus loin. Pour établir ces voûtes on avait supprimé les bas-côtés de l’église antérieure, opération pratiquée précédemment à Saint-Maurice d’Angers,

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à Saint-André de Bordeaux et ailleurs. La nef unique et fort large, sans transept, devint dès lors le trait caractéristique principal de l’école languedocienne; si l’on trouve dans son territoire des églises avec bascôtés et arcs-boutants, comme à Valmagne (Hérault), à Rodez, aux chœurs des cathédrales de Toulouse et de Narbonne, ce sont là des importations directes du Nord, ne se liant au pays qui les a reçues que par des caractères de second ordre.

L’église des Jacobins, à Toulouse, à deux nefs égales, présente extérieurement l’aspect typique de l’église languedocienne sans bascôtés; ceux qui en virent poser les couronnements, entre 1280 et 1290, ne purent manquer d’en être profondément impressionnés, et cette image fut peut-être une des causes qui assurèrent la haute fortune du plan méridional, lequel donna bientôt sa mesure dans la puissante cathédrale d’Albi.

Les fenêtres de l’église languedocienne sont longues, relativement étroites, ne remplissent pas l’espace entre les contreforts. Les profils des piliers engagés aux murs sont prismatiques, ceux des archivoltes secs et monotones, les remplages d’un dessin recherché. Les réminiscences du chapiteau roman persistent jusqu’au milieu du XIVe siècle, et, même ensuite, le chapiteau gothique continue à s’animer de scènes historiées : en Bigorre, les cloîtres de Saint-Sever-de-Rustan et de Larreule, aujourd’hui au musée de Tarbes, et, dans la même ville, l’église Saint-Jean, en offrent des séries très curieuses.

Le clocher languedocien est souvent carré, souvent octogonal, presque toujours sur le côté de l’église ; la préoccupation de la défense militaire s’y fait sentir; la tour de Sainte-Cécile d’Albi est un formidable donjon.

Dans la région toulousaine, des arcs épais jetés entre les contreforts pouvaient servir de mâchicoulis; au-dessus régnait un chemin de ronde couvert, éclairé sur le dehors; les contreforts se terminaient parfois en échauguettes.

C’est aussi la région toulousaine qui, dès 1260 environ, accentue la physionomie locale des clochers octogonaux, en les formant d’étages semblables en léger retrait l’un sur l’autre, éclairés par des

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baies simples ou géminées à cintres rectilignes en angle droit. Une autre variété toulousaine est celle des clochers à mur unique et à jour, dits a à éventail », répandus dans les bassins de la Gironde et de l’Adour, mais utilisés ici pour des combinaisons stratégiques, par exemple des passages, des parapets crénelés, des tourelles, qui les compliquent tout en leur donnant un aspect plus monumental. Les tours carrées, en Languedoc, n’ont pas de flèches en pierre ou en brique; les deux clochers de Mende, et, à Toulouse, celui de la Dalbade, sont, avec trois ou quatre autres, des exceptions; les tours octogonales étaient presque toujours destinées à en porter.

L’école languedocienne est, proprement, une école du XIVe siècle; elle s’est maintenue ensuite plus d’un siècle et demi, malgré l’adoption du style flamboyant. Elle a franchi les Pyrénées, car on la retrouve à Balbastro, à Jaca, à Girone, à Barcelone. Outre la part qu’on lui attribue dans l’église de Saint-Maximin, en Provence, il y a lieu d’admettre son influence, plus près d’elle, sur l’église abbatiale de la Chaise-Dieu (Haute-Loire), bâtie en deux campagnes, de

Nous venons de voir le Midi se rendre infidèle au plan basilical dans ses églises; Y école bretonne, la dernière venue, ira plus loin dans cet abandon.

La Bretagne que nous envisageons n’est pas l’ancien duché, mais la Bretagne dite « bretonnante », celle où l’on a toujours parlé breton; ses deux capitales, Rennes et Nantes, n’y sont pas comprises.

Il y a assez peu de constructions gothiques, dans cette Bretagne, hors les importations directes des pays voisins, avant le traité de Guérande, qui, en 1363, rendit la paix, la prospérité, la tranquille possession de lui-même, à ce pays déchiré par une longue guerre féodale. L’autonomie artistique, toutefois, ne se prononce guère que vers 1425 ou 1430, et elle n’est dans son plein que sous le duc François II (1458-1488) et sa fille Anne (1488-1514).

L’activité bretonne s’est dépensée principalement sur les églises paroissiales, les sanctuaires de pèlerinage, les chapelles de dévotion, et sur de petits monuments religieux dont l’invention lui appartient.

PÉRIODE GOTHIQUE

Les principes de construction, les grands programmes liturgiques, les plans réguliers, les effets intérieurs, les compositions d’ensemble, sont ce qui préoccupe le moins l’ordonnateur breton. Il se contente de vaisseaux rectangulaires, sans transept, avec un bas-côté unique, avec doubles bas-côtés, sans bas-côtés du tout, avec des annexes importantes qui en rompent la régularité, avec des voûtes en bois, exceptionnellement en pierre, sans étage supérieur et sans arcs-boutants sinon dans les cathédrales. Il se réserve pour les grandes portes, qui sont presque toujours sur un côté de la nef; pour les murs terminaux des chœurs; pour les tours, souvent placées ou sur le mur occidental ou sur les quatre piliers qui sont censés représenter la croisée : car il sait bien que pour peupler ses porches de statues d’Apôtres, ciseler délicatement les embrasures des baies, répandre à profusion dans les gâbles les lobes et les rosaces; pour détailler en ingénieux et fins meneaux les immenses fenêtres et les roses largement épanouies des chevets; pour multiplier les galeries dans les clochers, en denteler et percer à jour les flèches, en élégir les lucarnes et les clochetons; pour greffer sur des pignons ou sur des arcs-doubleaux ces petits clochers ouverts qui, malgré leur forme barîongue, ont aussi leur flèche et qui remplacent la grosse tour ou parfois l’accompagnent sur une même église; l’ordonnateur breton, disons-nous, sait que pour tout cela il aura sous la main des ouvriers dont la patience triomphera de la dureté du granit et vaudra à la Bretagne cette gloire artistique à laquelle jusqu’alors elle n’avait pas aspiré.

La Bretagne garda longtemps le style rayonnant, même après qu’elle eut adopté, avec beaucoup de lenteur, dès î 435 ou 1 440, le style flamboyant. Elle prit surtout à celui-ci l’accolade, dont elle se fit un jeu, et qui devint, à partir de 1470 ou 1475, un des traits saisissants de son originalité. Rappelons que le plus beau des clochers de Bretagne, celui de l’église du Kreizker à Saint-Pol-de-Léon, dérive en droite ligne de celui de Saint-Pierre de Caen, et que lui-même à son tour est le point d’origine de ces clochers du Léonais et de la Cornouaille qui, jusque dans leurs incorrections, ont aussi leur beauté et leur frère grandeur.

LES ÉCOLES RÉGIONALES

La Renaissance ne devait, au milieu du XVIe siècle, rien enlever à la Bretagne de son attachante et pittoresque individualité.

Les territoires français qui, moins favorisés que ceux que nous venons de passer en revue, n’ont pas eu d’écoles, n’ont pas été pour cela privés d’églises gothiques ; seulement, ou bien elles sont des importations venues en droite ligne du Nord, comme certaines cathédrales, ou bien elles sont des produits locaux, sans lien intime entre eux et de mérites fort inégaux, suivant que l’architecte a puisé plus ou moins près des sources vives. Néanmoins, dès l’aurore du XIVe siècle, une sorte d’unité tend à planer tant sur les écoles que sur les pays qui n’en avaient pas; cette unité, pendant le XVe siècle, s’est réalisée dans le flamboyant, mais avec les restrictions que comporte le rapide exposé qui précède.

On a vu de même, dans cet exposé, des exemples de l’expansion de notre style gothique, dès ses premiers jours, hors des frontières du royaume capétien. Créatrice de cette architecture, la France était évidemment la seule qui pût en enseigner les rudiments aux autres nations, puis guider dans leurs premiers pas celles qui surent bientôt se l’assimiler; et deux pays, en effet, l’Angleterre et l’Allemagne, se l’assimilèrent avec tant de facilité, qu’ils en vinrent, au dernier siècle, alors que la question des origines était encore à peine débrouillée, à produire en leur faveur de prétendus titres de paternité. Le procès est jugé aujourd’hui, et, de l’autre côté des Vosges comme de l’autre côté de la Manche, nos droits sont loyalement reconnus.

Les religieux cisterciens, grâce à leurs pratiques de colonisation, furent, comme nous l’avons dit à propos de l’école bourguignonne, les premiers missionnaires de l’art ogival; mais ils l’emportèrent trop incomplet pour qu’il pût implanter dans chaque pays des habitudes nouvelles. Il fallut des communications ultérieures, et ces communications furent de plus en plus inévitables à mesure que notre style gothique allait grandissant dans ses cathédrales.

L’Angleterre, si elle connut la croisée d’ogives dès 1095 ou 1 100, aussitôt ou peut-être plus tôt que la Normandie, ne sut pas comme nous en tirer un principe de construction, et c’est nous qui lui avons

PÉRIODE GOTHIQUE

apporté, tout fait, l’art gothique. En 1174 était ouvert chez nos voisins un grand concours d’artistes anglais et français pour les plans de la cathédrale de Canterbury, l’église primatiale de l’Angleterre. Ce fut le projet d’un Français qui fut couronné, parce que ce projet se trouvait conçu dans le style ogival. L’auteur, Guillaume de Sens, était né dans la ville dont il prenait le nom et dont la cathédrale était presque terminée à l’époque où il passa en Angleterre. Il puisa dans cet édifice des souvenirs qu’il sut utiliser dans son oeuvre. Une blessure grave, reçue en tombant d’un échafaudage, obligea Guillaume à rentrer dans sa patrie; mais son rôle était rempli, et après lui on ne construisit plus qu’en style ogival chez nos voisins d’outre-Manche. Les Anglais surent même si parfaitement s’approprier, s’assimiler notre architecture, qu’ils la transformèrent bientôt suivant leur propre génie et construisirent, pendant les XIIIe, XIVe et XVe siècles, jusqu’au schisme de Henri VIII, des églises sinon aussi pures dans tous leurs détails, du moins aussi légères et aussi majestueuses dans leur ensemble que celles de France.

Les églises allemandes qui, avant la fin du XIIIe siècle, offrent le style ogival, procèdent d’édifices français qu’il est presque toujours possible de déterminer. Les cathédrales de Noyon et de Laon sont les prototypes évidents de la cathédrale de Limbourg et d’une partie de celle de Bamberg. Le Dom (cathédrale) de Cologne, le légitime orgueil des populations rhénanes, terminé à grands frais de nos jours par le gouvernement prussien, n’est dans son choeur, entrepris en 1248, qu’une habile compilation de nos cathédrales d’Amiens et de Beauvais, faite par un artiste ayant vécu en Picardie. En dernier lieu, un document allemand de 1 280, relatif à la collégiale de Wimpffen-im-Thal (grand-duché de Hesse), constate de la façon la plus expresse l’importation de l’art ogival, en le désignant par ces termes fort clairs ; opus francigenum, « système français ».

Paris, sous Philippe-Auguste et sous saint Louis, devint le grand foyer intellectuel de la chrétienté. Avoir étudié à Paris était le meilleur titre et la meilleure recommandation qui pût être ambitionnée; un prestige tout particulier entourait à leur retour les jeunes savants qui avaient pris à Paris leurs grades universitaires; honneurs et dignités les atten-

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