CHAPITRE II
L’ART CLASSIQUE ET LES BOURBONS
L’ART monumental, depuis le règne de Henri II, cessait d’être retenu sur la pente fatale; il y glissa avec rapidité sous les trois premiers Bourbons. On voulut épurer l’architecture, on trouva que des traditions surannées s’y mêlaient à trop forte dose, et on s’attacha à les affaiblir, sans remarquer, ou plutôt affectant de ne pas voir, que c’était en puisant toujours dans notre fonds héréditaire que l’art avait jusqu’alors maintenu sa vigueur. Des deux langues monumentales que d’heureux caprices avaient réunies, on élimina la langue vivante et on maintint la langue morte; on asservit le tempérament national à un tempérament étranger au lieu d’assouplir doucement le tempérament étranger au tempérament national, et telle est la voie que jusqu’au milieu du dernier siècle se sont tracée les architectes.
Cependant, même après la création par Colbert, en 1666, de l’Académie de France à Rome, école qui permettait aux meilleurs artistes d’étudier sur place et à loisir les monuments de l’antiquité romaine et de la Renaissance italienne; même après la création de l’Académie d’ Architecture, à Paris, en 1672; malgré l’engouement de Louis XIV pour l’empire des Césars et la profonde aversion de ses sujets pour le gothique, l’imitation chez nous resta digne; elle ne descendit pas encore à la copie ou au plagiat; sans être exempte de
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défauts, elle se préserva des écarts de goût dans lesquels tombèrent si souvent les nations voisines, et nombre d’œuvres des XVII' et XVIIIe siècles, dans l’architecture privée et dans certaines écoles régionales, prouvent que notre originalité française n’abdiqua jamais entièrement ses droits.
François Ier n’avait pas été l’initiateur de la Renaissance; Louis XIV ne le fut pas davantage du retour à l’art antique. Comme Fontainebleau et Chambord, Versailles avait été précédé.
Le premier de nos rois Bourbons était préparé par son éducation calviniste à peu goûter les grâces et le luxe sculptural de la Renaissance; les lignes majestueuses et sévères de l’art gréco-romain étaient mieux faites pour plaire soit à lui, soit à son entourage, plus ou moins gagné de son côté aux tendances puritaines de la Réforme. Si le protestantisme n’imposa pas ses croyances à la totalité de notre pays, il fut pour beaucoup dans cette orientation vers la sobriété du détail que prit depuis lors pour longtemps notre goût français.
Mais si H enri IV ne recherchait guère l’élégance, la finesse et la verve de la composition, il aimait, lui aussi, les constructions vastes et grandioses. Comme l’avaient été Charles V et François Ier, comme devait l’être Louis XIV, il fut un bâtisseur intrépide, et cela dès que, en 1 594, il se sentit affermi sur le trône. Le château que François Ier avait fait remanier à Saint-Germain parut au Béarnais rappeler encore trop les sombres demeures féodales; sur le même plateau fut aussitôt tracé le plan d’un immense palais, dit le Château-Neuf, qui n’avait plus rien du moyen âge, et qui contribua à la vogue, si grande sous Louis XIII et au commencement du règne de Louis XIV, des constructions mêlées de pierre de taille et de brique.
Moins heureux que le château féodal, rhabillé par Louis XIV (ce rhabillage a été enlevé dans les restaurations récentes), le Château-Neuf de Saint-Germain, à part un pavillon secondaire, n’est point parvenu jusqu’à nous. Tel a été le sort de plusieurs autres grands châteaux bâtis sous Louis XIII et Louis XIV : la Meilleraye en Poitou, Navarre près Evreux, Gesvres, Chilly-Mazarin, Couîommiers, Rueil, Richelieu, Bois-le-Vicomte, Saint-Cloud, Sceaux, le Raincy, Clagny. Mais il nous
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reste Maisons-sur-Seine, chef-d’œuvre de François Mansart; Dampierre près Chevreuse et Chamarande (Seine-et-Oise); Vaux-le-Vicomte (Seineet-Marne), l’œuvre capitale de Louis Levau; Cany et Canteleu (Seine- Inférieure), Beaumesnil (Eure), Balleroy (Calvados), Quintin (Côtes-du- Nord), Thouars (Deux-Sèvres), Vizille (Isère), Sury-le-Comtal (Loire), et une vingtaine d’autres de réelle importance. A beaucoup de ces constructions se rattache le souvenir plus ou moins justifié de François Mansart, le plus célèbre constructeur de châteaux durant tout le second quart du XVIIe siècle et un peu au delà, artiste dont pourtant la réputation devait être éclipsée bientôt par celle d’un autre Mansart, Jules Hardouin, son neveu, qui adopta le nom patronymique de son oncle et se montra digne de le porter, car c’est à lui surtout qu’est dû Versailles.
Personnellement, Louis XIII, en art comme en politique, a un nom assez effacé entre ceux de son père et de son fils, bien que, de lui, on ait désigné sous le nom de style Louis XIII le genre d’architecture qui a prévalu de 1600 à 1660 environ.
Le second des Bourbons acquit la terre de Versailles, mais il n’y éleva qu’un « château de cartes », selon l’expression dédaigneuse de l’historien Saint-Simon. C’est cependant auprès de cette bicoque si peu royale que Louis XIV puisa peu à peu son goût des constructions, qui valut à la France des merveilles, chèrement payées, il est vrai, par la nation.
Le palais ou château de Versailles, d’un développement de 475 mètres sur les jardins, comprend trois corps de bâtiments principaux : une partie centrale et deux ailes qui se replient sur des cours. Du côté du jardin, le corps central fait saillie sur les ailes; du côté de la place d’ Armes ou de la ville, il est en retrait, et l’ensemble des bâtiments circonscrit la cour d’honneur, au fond de laquelle s’ouvrent la cour de Marbre, la cour des Princes et la cour de la Chapelle, séparées de la cour d’honneur par deux pavillons. La partie centrale est construite en pierre de taille et en brique : le reste présente une suite de façades et de pavillons d’ordonnance grandiose comme ensemble. Les bâtiments sont à deux étages surmontés d’un attique avec balustrade du côté du
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jardin et, pour le corps central seulement, du côté de la cour; le reste des constructions donnant sur la cour est couronné d’un comble formant, dans sa hauteur, deux plans inclinés, avec balustrade surmontée de trophées et de statues aux angles des pavillons. Des bustes, des statues et des trophées ornent aussi les façades des bâtiments sur la cour et couronnent les avant-corps du côté du jardin. La cour d’honneur est séparée de la place d’Armes par une grille dorée. La chapelle, très monumentale, dernière oeuvre de Jules Hardouin-Mansart, s’élève à droite de la cour à laquelle elle donne son nom. Du côté des jardins, une magnifique terrasse s’étend entre le château et les parterres; au midi du palais, deux escaliers grandioses descendent à l’Orangerie, autre chef-d’œuvre du second Mansart.
Hardouin-Mansart, sous la haute intendance du peintre Charles Lebrun, dirigea les chantiers de Versailles de 1678 à 1708, année de sa mort; il y avait été précédé par Louis Levau, dont le talent ne saurait être considéré comme inférieur à celui d’aucun des deux Mansart. Ce fut en 1668 que le grand roi choisit Versailles pour sa résidence officielle, et quinze ans après que l’état avancé des travaux lui permit de s’y fixer définitivement. Versailles demeura ensuite le palais de Louis XV et celui de Louis XVI. La royauté ne le quitta que dans la mémorable nuit du 5 au 6 octobre 1789.
Versailles a inspiré à un de ses meilleurs historiens, M. Pierre de Noîhac, ces réflexions auxquelles peuvent s’associer tous ceux dont le goût éclairé sait reconnaître à chaque époque son genre de mérite. « Le XVIIe siècle français, qui a laissé à Paris et dans les provinces des monuments si fiers et aujourd’hui si honorés, semble s’être résumé dans la résidence de Louis XIV. Tous les grands artistes qui ont vécu de son temps ont collaboré à cet ouvrage, qui devait être la glorification de la monarchie nationale. A côté de Lebrun ou sous ses ordres ont travaillé des architectes, des sculpteurs, peintres, fondeurs, ciseleurs, décorateurs de tout genre, dont quelques-uns eurent du génie, mais à qui, sous une telle impulsion, il aurait pu suffire d’avoir du métier. Le château et ses jardins sont remplis de leurs chefs-d’œuvre. On peut regretter que l’école académique, où se figea plus tard l’ins-
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