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CHAPITRE I

LA GAULE PAÏENNE

La Gaule indépendante n’eut point d’architecture. On ne saurait reconnaître cet art dans les grandes pierres dressées, entassées ou groupées qui ont été si longtemps appelées monuments druidiques, et que l’on nomme aujourd’hui mégalithes (ce qui, de deux mots grecs, veut dire simplement « grandes pierres »), pour ne pas trop préjuger leurs origines encore discutées. Pas davantage ne doivent être rattachées à l’architecture les habitations toutes rudimentaires et les forteresses massives que la conquête romaine trouva debout, bâtisses dont César nous décrit la structure brute et sans ornementation.

Les Phéniciens et les Grecs du littoral méditerranéen n’enseignèrent pas à nos ancêtres l’art monumental, dont eux-mêmes s’inquiétaient assez peu, absorbés qu’ils étaient par les soins de l’industrie et du négoce. Voilà pourquoi Marseille, bien que la fille de la brillante Ionie, bien qu’en relations continuelles avec l’Egypte et avec tous les peuples de race hellénique, bien que devenue dès sa fondation une sorte de république modèle, ne s’occupa guère de s’embellir : on n’a jamais découvert sur son emplacement des substructions ou des débris de sculpture témoignant de l’existence, dans cette ville célèbre, d’un édifice digne d’elle.

Lorsque, cent ans avant Jésus-Christ pour la Narbonnaise et un

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demi-siècle plus tard pour le reste du pays, la Gaule commença à se romaniser, l’Italie n’était encore ni dotée de monuments s’imposant à l’imitation, ni assez avancée dans la formation de son propre goût pour transmettre aux contrées soumises des procédés, des principes ou des règles.

Mais dès que le fondateur de l’empire eut changé Rome « de ville de brique en ville de marbre » et fait germer autour de lui des artistes à côté des poètes, les provinces, partout pacifiées et organisées, demandèrent à l’architecture et à la sculpture l’embellissement des cités, devenues florissantes. Le gouvernement central encouragea ce mouvement, et souvent il y intervint d’une manière directe, soit en envoyant des architectes, soit en contribuant aux dépenses. Le célèbre Agrippa, gendre d’Auguste, homme de tête et de main, prit une part considérable aux travaux d’art et d’utilité publique dont fut dotée la Gaule sous le premier empereur.

Celui-ci, dès qu’il eut affermi son pouvoir à Rome, passa luimême les Alpes, et ses divers séjours dans la Narbonnaise et la Celtique, de l’an 29 à l’an 16, ne furent pas sans fruit. Il fixa les divisions politiques et administratives de la Gaule. La Narbonnaise, où étaient Narbonne, Toulouse, Nîmes, Vienne, Arles et Marseille, demeura la Province par excellence; Lyon, qui touchait à la limite septentrionale de la Narbonnaise, en fut complètement détaché; un incendie en ayant dévoré plusieurs quartiers, il fut reconstruit avec magnificence, et aussitôt érigé en capitale de la Gaule proprement dite ou Gaule-Chevelue, laquelle fut divisée en trois provinces répondant, sinon quant à leurs limites, du moins quant à leurs noms, aux grandes contrées mentionnées par Jules César : Celtique; Belgique avec Reims pour métropole; Aquitaine avec Bourges; la Celtique fut dès lors appelée aussi Lyonnaise. Ces provinces servirent de cadres à celles qui furent créées plus tard et qui à leur tour formèrent les provinces ecclésiastiques.

Le titre de capitale de la Gaule-Chevelue décerné à Lyon ne fut pas purement honorifique. Le gouverneur ou préfet des Gaules y résidait, et il y était assisté d’une assemblée délibérante de soixante-

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quatre députés librement élus par les cités, Lyon devint en même temps un centre sacerdotal : en l’an 12 av. J.-C. y fut érigé, près du confluent du Rhône et de la Saône, un autel dédié « à Rome et Auguste », et que fut chargé de desservir un flamine. On a de cet autel des images approximatives dans les monnaies et les médailles, et il y en a des restes, à Lyon, soit dans le musée des beaux-arts, soit dans l’église d’Ainay.

L’autel de Rome et Auguste n’est pas cependant le monument à date certaine le plus ancien dont on possède en France les ruines ou les épaves; cet honneur appartient à la porte dite d’Auguste, à Nîmes, qui, d’après son inscription, est de l’an 16.

En r an 7, toujours av. J.-C., Auguste, après avoir réduit à l’obéissance quarante-cinq tribus alpines, érigea, sur une colline dominant la Méditerranée, là où est actuellement le village de la Turbie, un trophée monumental sur lequel s’est greffée au XVe siècle une tour de défense.

D’autres monuments, que nous retrouverons, remontent à Auguste, d’autres à ses trois premiers successeurs, Tibère, Caligula, Claude, princes qui s’occupèrent de la Gaule avec bienveillance. Si après eux il y eut une tendance au relâchement, elle fut arrêtée avant que s’accusât irrémédiablement la décadence.

Le siècle des Antonins, qui correspond au IIe siècle de notre ère, ou plutôt aux années 96 à 192, fit revivre les beaux jours d’Auguste. L’architecture, à laquelle s’intéressa surtout vivement l’empereur Adrien, devint avec lui plus élégante, plus recherchée, plus, et souvent trop, chargée d’ornements; mais aucun progrès ne fut réalisé dans les principes de la construction, et d’ailleurs les différences de style sont, en somme, si faibles, que maintes fois les archéologues sont bien empêchés de les appliquer à la date des édifices : il est tel de ceux-ci qu’ils reportent assez arbitrairement, les uns au temps d’Auguste, les autres au temps de Trajan, d Adrien ou de Marc-Aurèle; s’il a sur sa frise des inscriptions attestant son origine, on conjecture qu’il a pu être refait.

Il est déjà plus difficile de confondre un édifice du 111° siècle

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avancé avec un édifice de cinquante ou cent ans antérieur. Le déclin a commencé, les événements le précipiteront, et les empereurs les plus illustres qui viendront ensuite, Dioclétien, Constantin, Julien, Théodose, seront impuissants à en remonter le cours. Les désordres politiques et la misère s’aggravent à l’intérieur; les légions, qu’en temps de paix on occupait souvent à des travaux de construction, sont sous les armes aux frontières ou le long des côtes, et elles ne repoussent pas toujours avec succès les invasions. De 262 à 268, le chef alaman Croch prélude aux grandes irruptions des barbares; il vient jusqu’au cœur de l’Auvergne où il renverse le temple de Mercure Dômien, avec la statue colossale du dieu; il pousse jusqu’en Provence, où il est battu près d’Arles, puis mis à mort. Mais il a montré la route que tant d’autres hordes germaniques suivront, le fer et la torche à la main, pendant un siècle et demi.

La décadence de l’art romain, aussi générale et aussi prononcée en Italie que dans les Gaules, se manifeste dans l’importance amoindrie des édifices, dans la banalité de leur composition, l’inhabileté croissante de leur exécution, la lourdeur de leurs détails, la grossièreté également croissante et la profusion irraisonnée de leur sculpture, qui déborde jusque sur les fûts des colonnes d’où elle devrait logiquement être bannie; il semble que les sculpteurs s’acharnent à multiplier leur besogne à mesure qu’elle devient plus mauvaise.

A côté de ce goût dégénéré se fait jour pourtant une certaine indépendance du génie gaulois, indépendance favorisée par le christianisme triomphant, qui rejeta le temple à colonnades extérieures et affranchit ainsi les architectes du type dont les règles étroites pesaient le plus sur eux.

Nous avons précédemment caractérisé l’architecture romaine. Elle fut en Gaule ce qu’elle était en Italie, avec, peut-être, une moindre profusion de matériaux de luxe. Bien que les Romains aient exploité en Gaule des carrières de beau marbre, telles que celles de Saint- Béat, les Alpes et les Pyrénées étaient d’accès moins facile que les Apennins; et le marbre, brut ou travaillé, que Rome faisait aussi venir de la Grèce ou de l’Egypte, elle préférait généralement le

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garder pour elle. Mais elle ménagea peu la pierre de taille, moins encore le moellon ou petit appareil, ordinairement avec cordons de briques régulièrement espacés, dont sont formées principalement les constructions usuelles ou celles que devaient recouvrir des placages.

Les villes qui, après Lyon, ont possédé les monuments galloromains les plus nombreux, les plus beaux ou les plus imposants sont : dans la Province ou Narbonnaise, Nîmes, Arles, Fréjus, Narbonne, Aix, Orange et Vienne; dans l’Aquitaine, Bourges, Bordeaux, Saintes et Périgueux; dans la Celtique, Autun et Sens; dans la Belgique, Reims et Trêves.

La grandeur romaine se montra surtout dans la construction des aqueducs, des thermes et des édifices affectés aux divers genres de spectacles.

La métropole des Gaules fut la ville la mieux dotée sous le rapport des eaux. Quatre aqueducs principaux l’alimentaient; le plus long (57 milles, ou 84 kilomètres) descendait du Mont-Pilat et se dégorgeait, comme les trois autres, à Fourvière ( Forum Vêtus), après avoir passé sur dix-huit ponts. La partie de cet aqueduc jetée audessus des vallées, au sud-ouest de Lyon, a laissé des arches presque intactes et très pittoresques.

Nîmes s’approvisionna, sous Auguste, aux abondantes sources de la banlieue d’Uzès par un aqueduc de 26 à 27 milles qui traversait (dans la commune actuelle de Vers) le Gard ou Gardon. L’unique pont bâti pour cet aqueduc est le Pont du Gard, justement célèbre. Haut de 49 mètres au-dessus du cours de la rivière, long de 171 au niveau du premier étage et de 269 mètres à l’étage supérieur, il se compose de deux rangs de grandes arcades et d’un troisième rang d’arcades beaucoup plus petites, toutes en plein cintre; au-dessus de l’étage supérieur est ménagée la rigole d’écoulement. Le monument, fait de grosses pierres assemblées sans ciment, repose sur un rocher taillé dans le lit de la rivière.

De belles portions d’aqueducs existent aussi au nord de Fréjus, au nord-est d’Arles, à l’est de Vienne, au pied des hauteurs de Luynes près Tours, à Parigné près Poitiers. Les parties des aqueducs

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antiques pratiquées en canaux souterrains se retrouvent aux environs de presque toutes les villes habitées sous les Romains. Paris (aqueduc d’Arcueil) et Rodez utilisent encore ces canalisations.

Il y eut des thermes ou bains publics, très somptueux, dans toutes les cités. L’arc de Diane à Cahors, l’édifice rectangulaire voûté dit Temple de Diane à Nîmes, des pans de murailles aux abords de Fréjus, ont appartenu à cette classe de monuments, que le luxe de leurs matériaux a désignés plus que d’autres aux pillages des constructeurs chrétiens.

La plupart des grandes stations thermales fréquentées aujourd’hui étaient connues et appréciées des Romains. Alet ( Electa ), Amélieles-Bains, Bagnères-de-Bigorre ( Aquæ Bigerrionum), Bagnères-de- Luchon ( Thermœ Onesiorum), Bains-en-Vosges, Balaruc, Bourbonl’ Archambault, Bourbon-Lancy, Bourbonne-les-Bains, la Bourboule, Capvern {Aquæ Convenarum), Cauterets, Châteauneuf-les-Bains, Chaudesaigues, Condillac, Encausse, Evaux ( Evahonium ), Ganties, Gréoulx ( Grisellum ), Luxeuil, Moingt ( Mediolanum Segusiavorum ), Mont-Dore, Néris ( Neri ou Neriomagus), Neyrac, Plombières, Rennes-îes-Bains (Redæ), Royat, Sail-les-Bains , Saint- Amand-les- Eaux, Saint-Galmier (Aquæ Segetæ ), Saint-Honoré (Aquæ Nisinei), Saint-Nectaire, Tercis, Thonon, Uriage, Vernet, Vie-sur-Cère, Vichy (Aquæ Calidæ ), et des localités dont le nom actuel dérive du latin aquæ (les eaux), telles que Dax, autrefois Acqs (Aquæ Tarbellicæ), Aix-de-Provence (Aquæ Sextiæ), Aix-les-Bains (Aquæ Gratianæ) et Ax, témoignent de leur origine antique par des restes ou des épaves (fort belles à Mont-Dore) d’établissements balnéaires, des inscriptions, des médailles. Aix de Provence était une grosse ville qu’avait fondée le consul Sextius Calvinus dès la conquête de la Narbonnaise.

Dans un certain nombre de localités secondaires, des lambeaux de murailles en petit appareil, des traces à'hypocaustes, ou calorifères, des fragments d’architecture, des mosaïques, indiquent aussi des bains publics : à Champlieu, Chassenon (Cassinomagus), Drévant, Mandeure (Epomanduodurum), Montmaurin, Saint-Cybardeaux, Sanxay,

AMPHITHEATRE DE NIMES

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