‹ Histoire monumentale de la FranceChapitre 7 sur 39 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA GAULE CHRÉTIENNE ET LES MÉROVINGIENS

LES chrétiens ne songèrent jamais à rompre avec la civilisation romaine, de laquelle, la doctrine à part, ils étaient issus. Les barbares, à leur tour, se rapprochèrent de leur mieux de cette civilisation supérieure qui les séduisait, comme la civilisation grecque avait séduit les rudes et frustes Romains. Ils se romanisèrent comme les Romains s’étaient grécisés, et, ajoutons-le, avec plus de profit pour l’art.

Lorsque Constantin, par son édit solennel de Milan (janvier 313), accorda aux chrétiens la liberté légale de pratiquer leur culte et de l’organiser, ceux-ci avaient déjà commencé, dans tout l’empire, à prendre pour base de leur administration religieuse l’administration civile, jusqu’à en reproduire les fluctuations. Sous Théodose, à la fin du IVe siècle, la Gaule entière avait dix-sept provinces, qui devinrent autant de provinces ecclésiastiques, dont les chefs-lieux furent les sièges d’évêchés métropolitains, dits, à partir du VIT ou du VIIIe siècle, archevêchés. Les subdivisions de ces provinces gardèrent leur nom de diocèse et furent gouvernées spirituellement par de simples évêques. Cette organisation, dans ses grandes lignes, à travers maints remaniements du moyen âge et de l’époque moderne, est celle qui est encore en vigueur aujourd’hui. De Constantin à Théodose, en vertu de concessions impé-

PHASE OU PÉRIODE LATINE

riales, les évêques, avec leur titre officiel de « défenseur de la cité », ajoutèrent à leur autorité spirituelle une juridiction temporelle sur leurs villes, juridiction que les princes mérovingiens et carolingiens respectèrent pour la plupart, et que, malgré les entreprises des rois capétiens et des seigneurs féodaux, beaucoup de prélats surent retenir dans leurs mains, plus ou moins affaiblie par les progrès du pouvoir central, jusqu’à la Révolution.

La constitution des diocèses fut suivie de très loin par celle des paroisses. Durant assez longtemps, l’évêque fut le seul curé dans son diocèse; lui seul avait un baptistère attenant à sa cathédrale; il sortit d’abord rarement de sa cité, ou, s’il en parcourut le territoire, il y obtint peu de fruits de conversion. Les ruraux furent durs à gagner : si bien que le nom de « païens », qui est le même que celui de paysans ( pagani , d’où aussi « paganisme »), reste attaché dans l’histoire aux adeptes du polythéisme antique. Pendant la seconde moitié du IVe siècle, un homme d’une puissance extraordinaire d’action et de parole, saint Martin, évêque de Tours, entreprit dans toute la Gaule des voyages missionnaires que récompensèrent enfin d’éclatants succès. L’œuvre apostolique ne s’acheva que lentement; au VIIe siècle, saint Ouen de Rouen avait encore une multitude de païens dans son diocèse, et les Bretons, sous Charlemagne, toujours rivés au culte matériel de leurs mégalithes, ne s’étaient livrés qu’à moitié au christianisme. Ce n’est donc pas avant le VIe et le VIIe siècle qu’il put y avoir partout en Gaule des églises paroissiales. Peut-être les premières de toutes furentelles des églises votives, c’est-à-dire des sanctuaires érigés par pure dévotion à un mystère de la foi ou à la mémoire d’un saint personnage. Les villas romaines et les résidences rurales des leudes ou des seigneurs barbares, qui groupaient autour d’elles des serviteurs pour les maîtres et des colons pour les terres, eurent des oratoires desservis par un prêtre, à qui furent délégués des pouvoirs équivalant à ceux d’un curé; beaucoup de centres paroissiaux actuels n ont pas d’autre origine. Des sites fortifiés ou des établissements ruraux dépendant de quelque monastère eurent des chapelles auxquelles furent conférées les mêmes attributions. Des églises paroissiales, à plus forte raison, vinrent détrôner

LA GAULE CHRETIENNE ET LES MÉROVINGIENS

les temples païens dans les anciennes bourgades ou petites villes.

L’ordre monastique, sans annoncer à ses débuts la puissance qu’il devait déployer au moyen âge, avait toutefois pris quelque essor quand les barbares arrivèrent. Le plus illustre des évêques de Poitiers, saint Hilaire, avait, en 350, fondé Ansion (Saint-Jouin-lès-Marnes), réputé le plus ancien monastère de France. Dix ans plus tard et avant son épiscopat, saint Martin, qui avait été disciple de saint Hilaire, fondait, dans le diocèse même de celui-ci, l’abbaye de Ligugé. Celle de Marmoutiers, à une lieue de Tours, date de son épiscopat, et sur son propre tombeau se forma, au siècle suivant, une communauté de clercs qui devint sous les Mérovingiens le plus grand pèlerinage et le plus grand établissement monastique de toute la Gaule. En Provence, Lérins, fondé en 375 par saint Honorât d’Arles, et Saint-Victor de Marseille, postérieur de trois quarts de siècle environ, furent dans leurs commencements des foyers de théologie et de littérature catholiques. Diverses communautés d’hommes ou de femmes formèrent progressivement d’autres abbayes; les règles, d’ailleurs, varièrent longtemps de l’une à l’autre, tendant ici à une vie à moitié séculière, là à une vie ascétique, ailleurs à des occupations manuelles ou intellectuelles; il n’y eut à cet égard de la fixité qu’à partir des VIe et VI1‘ siècles.

Ainsi avaient déjà pris position, au moment des grandes invasions germaniques, les trois forces qui devaient, chacune à son heure, à sa manière et selon son intensité, pousser l’art religieux, et par lui l’art en général, dans sa carrière victorieuse. Les conquérants barbares ne brisèrent pas ces forces; ils les laissèrent d’abord aux mains de ceux qui les détenaient, et, quand ils intervinrent, ce fut pour prêter, autant qu’il était en eux, leur concours.

Les barbares s’étaient romanisés, non pas toutefois autant qu’ils se l’étaient proposé et qu’ils s’en flattaient : leurs mœurs et leurs civilisations antérieures étaient trop profondément empreintes dans leurs races et trop différentes de celles des Romains. Les Visigoths sous Théodoric II et Euric (453-484), les Ostrogoths d’Italie et de Provence sous Théodoric le Grand (475-526), furent ceux qui, intel-

PHASE OU PÉRIODE LATINE

lectuellement, se fondirent le plus étroitement avec les vaincus. Mais ce que les barbares apportèrent avec eux ne contenait pas des éléments d’opposition et de résistance systématiques. Sous leur domination, les Gallo-Romains restèrent longtemps les maîtres dans ce qui ressortait de l’art et du culte.

Dans la plupart des diocèses, les évêques furent tous des Gallo- Romains jusque vers 600; et parmi ces diocèses il y en eut où ne siégea pas un seul Visigoth, un seul Franc, un seul Burgonde, avant 625 (Sens et Dax), 630 (Avignon), 633 ou 634 (Narbonne), 635 (Arles), 640 (Troyes), 647 (Albi), 650 (Antibes, le Puy, Riez et Rodez), 652 (Lodève), 657 (Sisteron), 658 (Saintes), 660 (Uzès), 663 (Clermont), 672 ou 673 (Agde et Maguelonne), 675 (Limoges et Nîmes), 683 (Béziers, Carcassonne et Elne), et même 700 (Couserans et Viviers). Il faut arriver jusqu’à l’avènement de la dynastie carolingienne pour ne plus rencontrer de noms romains dans les fastes épiscopaux.

Les barbares procurèrent ou permirent la création de nouveaux diocèses : Laon, Chalon, Mâcon, Maguelonne, Elne, Uzès, Carcassonne, Bayonne, Aleth (Saint-Malo), Dol, Saint-Brieuc, Tréguier, Saint-Pol-de-Léon.

Pour étudier les premiers commencements de l’architecture chrétienne, il nous faut remonter aux basiliques privées, que de riches patriciens, avant l’édit libérateur de Constantin, mirent à la disposition des évêques. Elles se prêtaient parfaitement aux réunions solennelles; c’est là que le maître de la maison recevait les hommages de ses clients. Il y avait aussi des basiliques publiques, servant aux rendezvous d’affaires, aux assemblées littéraires, aux concours d’éloquence; étant plus vastes, elles eussent pu remplir davantage les besoins croissants du christianisme, si leur situation au milieu des places les plus fréquentées ne les avaient trop exposées aux bruits du dehors; rarement, d’ailleurs, elles eussent été disponibles, les usages auxquels elles servaient faisant toujours partie de la vie civile quotidienne.

Le clergé catholique avait donc pris ses habitudes avec les basiliques privées; lorsqu’il bâtit lui-même, il en adopta l’ordonnance, au

LA G AV LE CHRÉTIENNE ET LES MÉROVINGIENS

point de ne plus distinguer, en tant que type, les édifices construits expressément pour être des églises de ceux qui avaient reçu après coup cette affectation. Basilique reste depuis lors synonyme d'église, pourvu qu’un temple chrétien conserve les traits principaux d’une basilique, présente une certaine ampleur matérielle, ou soit revêtu d’un prestige spécial en tant que cathédrale, église abbatiale, collégiale, sanctuaire vénéré.

Après la renaissance factice et éphémère du paganisme sous Julien (361-363), après surtout les conversions opérées par saint Martin, des temples désormais sans destination furent adjugés aux évêques et au clergé rural, qui se formait à peine et avait tout à créer. Cette facilité tentatrice fut repoussée, tant paraissait irréductible l’incompatibilité existant entre le temple païen et le culte catholique. Alors qu’il

fallait à celui-ci des divisions en surface et en hauteur, des espaces éclairés, une majesté et une beauté tout intérieures, une décoration propre à instruire et à édifier les fidèles assemblés, celui-là n’offrait que des colonnades extérieures qui doublaient inutilement le périmètre, et quatre murs aveugles en rectangle où le bon ordre des assistants et le déploiement des cérémonies étaient également gênés. Dans des

moments de hâte ou de pénurie, on s’en contenta, mais faute de mieux et à titre provisoire. On céda rarement à pareille nécessité, pour des raisons d’esthétique et d’économie : d’esthétique, parce qu’on se voyait contraint de massacrer les murs pour y ouvrir des fenêtres, et d’amputer l’édifice de son plus précieux joyau, la colonnade, qui eût intercepté le jour en masquant les baies; d’économie, parce que ces déformations finissaient par coûter aussi cher qu’une construction neuve, et pour un résultat moindre. Les petits temples non périptères, c’est-à-

dire n’ayant pas de colonnades sur tout le pourtour, furent plus

maniables. Quelques-uns purent être convertis sans trop de mutilation aux usages chrétiens; seulement, il y avait toujours l’insuffisance des espaces intérieurs et l’obligation de percer des fenêtres.

On fut, assez généralement, plus avisé. Ne pouvant utiliser convenablement les temples sur place, on les traita comme les salles des palais ou des thermes abandonnés, on les pilla; au lieu d’abattre sans

PHASE OU PÉRIODE LATINE

profit les colonnades, on les emporta à l’intérieur des édifices religieux en cours d’exécution.

Non pas telles qu’elles étaient, cependant. L’entablement, dans lequel, par une sorte d’instinct commun, en Orient, en Italie, en Gaule, on sentit de bonne heure l’obstacle, fut impitoyablement dépecé, en faveur de l’arc. On mit celui-ci au-dessus du chapiteau, soit directement, soit en interposant une courte tranche d’architrave; on assigna des fonctions diverses à la frise et à la corniche. Premier démembrement de l’ordre classique, démembrement nécessaire et salutaire, qui fut la primitive et lointaine préparation à l’art roman.

Cet acheminement ne resta pas longtemps le seul.

Sous les premiers rois barbares tout comme sous les derniers césars, il y eut des évêques bâtisseurs qui ne bornèrent pas toujours leur activité aux besoins spirituels de leurs diocésains.

Une cathédrale existait à Orléans sous Constantin; elle fut reconstruite sur un autre emplacement, en forme de croix, par saint Euverte, qui florissait en 356, et surélevée un siècle plus tard par saint Aignan. Vers 380, saint Pallade, évêque de Bourges, érigea une cathédrale d’un fort beau travail. Saint Hilaire d’Arles (429-449) et son plus illustre successeur, saint Césaire (501-542), s’occupèrent beaucoup de constructions religieuses. Le musée de Narbonne possède la grande inscription qui commémorait l’achèvement de l’église bâtie par les soins de l’évêque Rustique, de 442 à 446, dans le bourg de Minerve; les termes mêmes de l’inscription marquent la richesse du monument. En cette dernière année 446 montait sur le siège épiscopal d’Auvergne Namatius, qui fit reconstruire sa cathédrale avec trois nefs, un transept et deux absides extrêmes; des dessins d’appareil ornaient l’abside qui terminait le chœur.

Par les soins de Perpétue, ou Perpet, de Tours, une basilique de premier ordre, la plus belle de l’Occident, terminée en 472, couvrit le tombeau de saint Martin.

Une église élevée à Lyon, vers 480, est louée par Sidoine Apollinaire, dont la description insinue qu’elle avait des vitres multicolores. Saint Mamert, à Vienne, vers 470, se fit honneur dans la construc-

LA GAULE CHRÉTIENNE ET LES MÉROVINGIENS

tion de la basilique Saint-Ferréol. Saint Dalmace, à Rodez, ne se tint pas pour satisfait, lui, de l’œuvre de sa cathédrale; c’était évidemment un prélat novateur, qui se rendait compte des lacunes de l’art monumental à son époque et qui peut-être s’était lancé à la recherche d’un système de voûtes basiiicales; toujours mécontent de son travail, il fit tant par ses tâtonnements, ses retouches, ses démolitions et reconstructions, qu’après un demi-siècle et peut-être plus, il laissa à son successeur la charge d’achever, telle quelle, son église. A la même époque, Agricoîa, de Chalon (532-580), menait à bien la sienne, et il lui restait assez de temps et d’argent pour entreprendre dans sa cité beaucoup d’autres édifices. Au pied des Pyrénées, à Couserans, vers 560, Théodore couvrait d’une grande basilique le tombeau vénéré de son prédécesseur Vallier. Celle que consacra à Saintes, en 596, saint Pallade ou Palais avait treize autels, document qui nous est fourni par une lettre de félicitations du pape saint Grégoire le Grand à l’évêque, et qui a pour nous son prix, car il nous montre déjà accomplie, entre les liturgies occidentale et orientale, une opposition dont les conséquences ne furent pas médiocres sur l’ordonnance des églises. En Orient, en effet, autel unique; par suite autant d’églises que d’autels; par suite encore beaucoup d’églises naturellement petites (à part quelques monuments exceptionnels) et sans complication de plans. Au contraire, en Occident, autels nombreux dans une même église; partant étendue plus vaste et combinaisons de plans plus étudiées.

A Nantes, l’évêque Félix, de 550 à 583, portait sa sollicitude sur les travaux d’utilité publique, chaussées, ponts, canaux, ce qui ne l’empêchait pas de consacrer en 568 une cathédrale, son œuvre, presque aussi belle, disait-on, que la basilique martinienne.

Grégoire de Tours, « le père de l’histoire de France », de qui l’on tient pour majeure partie les renseignements ci-dessus et d’autres que nous allons aussi utiliser, construisit lui-même dans sa cité plusieurs églises et notamment sa cathédrale Saint-Maurice, qu’il consacra vers 580.

Les barbares surent se distinguer à côté des Gallo-Romains. Vers 475, un gouverneur d’Auvergne fit bâtir avec de superbes colonnes, sur l’ordre du roi Euric, Saint-Julien de Brioude, pèlerinage

PHASE OU PÉRIODE LATINE

renommé. Vers 530 ou 535, le terrible Clotaire employait, aux Saints- Apôtres (Saint-Ouen) de Rouen, des « architectes goths », dont l’ouvrage était qualifié d’admirable par les contemporains. Quelques années plus tard, Childebert occupait les maçons dans la magnifique église Saint-Vincent (Saint-Germain-des-Prés). Sous le règne des fils de Clotaire, Launebode, gouverneur de Toulouse, l’ancienne capitale visigothe, conduisit la construction d’une éghse, dédiée à saint Saturnin, avec plus de talent que n’en aurait déployé, dit le poète Fortunat, un Romain venu d’Italie. Une portion considérable des remparts de Carcassonne, attribuée pour des raisons très plausibles aux Visigoths, n’a rien qui la distingue sensiblement des remparts du III ou du IVe siècle. Citons enfin Saint-Marcel près Chalon et Saint-Martin d’Autun, édifices importants auxquels s’attachait le souvenir du roi Gontran et de la reine Brunehaut. On sait que celle-ci, digne fille des Visigoths, avait favorisé en Austrasie un retour marqué vers la civilisation romaine.

C’est après Clotaire II, ou vers ses dernières années, que la décadence de l’architecture commence à s’aggraver de barbarie. Dagobert et son ministre <c le bon saint Eloi » élevèrent bien deux belles églises, l’un à Saint-Denis, l’autre à Paris, mais plus riches de décoration peinte que de structure. « Le dernier des Romains », ce fut peut-être un évêque de Cahors, saint Didier ou Géry, mort en 654. Il se rendit célèbre comme constructeur et passa auprès de ses contemporains pour avoir retrouvé le système antique d’appareil en grosses pierres de taille, abandonné dès les derniers temps de l’empire. Outre sa cathédrale, il répara ou reconstruisit en partie les remparts de Cahors, jeta des ponts sur le Lot, bâtit un palais épiscopal et divers établissements religieux.

L’anarchie du temps des rois fainéants, les guerres civiles, la rivalité de la Neustrie et de l’Austrasie, la désorganisation et les abus qui s’introduisirent dans l’administration de tout ordre, les invasions musulmanes, la faiblesse du règne de Pépin le Bref, n’étaient pas de nature à relever l’art.

Il ne reste pas en France un corps d’église qu’on puisse reporter

LE TEMPLE SAINT-JEAN A POITIERS Cl. Hachette.

Cl. Robuchon.

ÉGLISE DE SAINT - GÉNÉROUX (Deux-Sèvres)

ÉGLISE DE NEUVY-SAINT-SEPULCRE (Indre) Cl des Mon. historiques.

CRYPTE DE SAINT- PARIZE-LE-CHATEL (Nièvre)

Cl. Rouget.

LA GAULE CHRÉTIENNE ET LES MÉROVINGIENS

avec probabilité aux siècles antérieurs à Charlemagne, à moins qu’on admette une exception pour Saint-Laurent de Grenoble, église à moitié souterraine, qui n’a pas le plan basilical. Ce n’est donc que par une conjecture très légitime, prise de la comparaison avec les plus anciennes basiliques de Rome et de Ravenne, que nous avons conclu à la substitution de l’arc à l’entablement dans les basiliques gallo-romaines; les mêmes sentiments et les mêmes besoins ont dû inspirer ici et là les mêmes résolutions. Sur d’autres points, heureusement, nous sommes mieux fixés par les poètes ou les chroniqueurs. Grâce à eux, nous avons déjà pu affirmer que le transept avait fait son apparition vers 356 à Orléans, vers 450 à Clermont, la tour à la basilique martinienne, les autels multiples à Saintes, les absides opposées et les dessins d’appareil (si nous avons traduit exactement le latin opéré sarsurio) également à Clermont; les vitraux peints de Lyon sont douteux. Là n’est pas tout ce que nous savons. Un fait très intéressant que l’on n’a pas jusqu’à ce jour assez dégagé des textes, c’est l’existence aux V et VI siècles de tours-lanternes, lesquelles nous placent au-dessus de l’Italie et de pair avec Byzance. Pendant que l’Orient cherchait et parvenait à asseoir ses lourdes coupoles centrales sur des plans carrés et ramenait à elles le plan des églises, pendant que l’Italie isolait timidement ses campaniles, la Gaule dressait courageusement ses tours au milieu de ses basiliques.

Bien que les cloches fussent usitées, puisqu’on nous en signale à la basilique martinienne, à Saint-Julien de Brioude et à Langres, les tours ne furent pas d’abord des clochers. La tour de Saint-Martin fut selon les uns une tour de défense, surmontant la façade, selon d’autres une tour centrale, évidée en lanterne, comme il y en eut indubitablement à Saint-Vincent de Paris, à Saint-Melaine de Rennes, à la cathédrale de Nantes, à Saint-Antoîien de Clermont qui datait de 515, sur une église bordelaise de 550 environ, et à Narbonne, celle-ci tellement haute que, vers 500, le roi Alaric II, habitant près de là un palais, fit enlever l’étage supérieur qui gênait ses vues sur la campagne.

Sous les choeurs furent ménagées des cryptes ou chœurs souterrains, dont les époques carolingienne et romane répandirent l’usage;

PHASE OU PÉRIODE LATINE

ce n’est que par exception qu’elles furent pratiquées sous d’autres parties des églises. La plupart ont trop peu de caractère pour que l’âge en puisse être fixé; l’aspect grossier et archaïque de quelques-unes produit une impression à laquelle il est sage de ne pas s’abandonner. Les cryptes de Saint-Victor de Marseille, de Saint-Médard de Soissons et de Saint-Ebrégisile de Jouarre sont celles qui se prêtent le mieux à une attribution mérovingienne, sauf les remaniements qu’elles ont pu subir; mais elles n’ont des cryptes que leur situation dans le sol : leurs plans sont des rectangles ou des juxtapositions de rectangles, alors que les cryptes véritables sont en hémicycle soit seul, soit plus ordinairement précédé d’un sanctuaire à angles droits, avec ou sans colonnes isolées aidant à porter la voûte.

A Périgueux, les fragments subsistants du frontispice primitif de Saint-Front remontent au pontificat de Chronope II, soit à 520 environ. La cathédrale de Chartres (crypte actuelle), l’église Notre- Dame-la-Grande à Poitiers conservent de même des lambeaux de murs romains ou mérovingiens.

Nous possédons quelques baptistères. Celui de Poitiers, du Ve siècle au moins, est le monument chrétien le plus ancien de France; il n’y reste de primitif que le noyau rectangulaire avec une corniche et des frontons assez corrects et quelques ornements d’une facture plus barbare. Les baptistères du Puy-en-Velay, d’Aix, de Fréjus, de Riez, de Vénasque, datent presque certainement d’avant Charlemagne; les quatre derniers, disposés intérieurement en rotonde, ont des colonnes antiques.

La contexture de la maçonnerie, qui est presque toujours le petit appareil avec ou sans cordons de briques, n’est pas à elle seule un indice suffisant pour distinguer un édifice ou un mur mérovingien d’un mur carolingien ou même des premiers temps du roi Robert, l’usage de ce petit appareil étant demeuré en vigueur jusqu’après l’an mille.

La barbarie germanique ne put retrouver de sitôt l’appareil en grandes pierres de taille, pas plus que les fines acanthes corinthiennes, les gracieuses volutes ioniques, les frises sculptées, les corniches ornées, et autres beaux détails d’architecture des siècles classiques. La

LA GAULE CHRÉTIENNE ET LES MÉROVINGIENS

simple construction en pierre l’épouvanta même plus d’une fois, et c’est à la forêt exclusivement qu’elle demanda les matériaux de plusieurs édifices importants, comme les palais, urbains ou ruraux, habités par les rois francs. Le bois a eu dès lors son rôle à côté de la pierre, bien au-dessous d’elle pourtant, dans l’histoire de l’architecture.

Il ne faut pas nous plaindre de cette barbarie, qui ne fut pas sans effets salutaires. Elle engendra une double impuissance, matérielle et intellectuelle : matérielle, en affaiblissant les moyens d’action et l’habileté de la main; intellectuelle, en éloignant les esprits des traditions romaines malgré les monuments qui les entretenaient et les commentaient, et malgré les dispositions favorables des artistes et de tout le clergé. L’imperfection des moyens mécaniques et l’inhabileté des ouvriers pour extraire des colonnes monolithes, les transporter au loin, en tailler finement les chapiteaux, dresser le tout solidement et à des intervalles harmonieux, furent pour beaucoup dans la substitution du pilier à la colonne gréco-romaine; et ce n’était que par le pilier qu’on pouvait un jour parvenir à la voûte. Les traditions cessant d’être comprises et d’accaparer les imaginations, le génie gaulois se trouva plus en face de ses propres qualités et mieux mis en demeure de les faire valoir.

Page 1