‹ Histoire morale des femmes (volume 2)Chapitre 10 sur 124 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DROIT d'héritage

La question du droit d'héritage se présente après celle de la naissance. Sur ce point, heureusement, la conquête est achevée, et l'inégalité entre le fils et la fille demeure seulement comme un souvenir du passé. Mais à ce passé, à ce souvenir se rattache plus d'un utile enseignement. Cette première amélioration légitime toutes les autres espérances de progrès; elle nous montre que partir de bien bas n'empêche pas d'arriver bien haut; elle nous fait assister à toutes les phases d'un perfectionnement; elle meta nu, dans les vicissitudes de sa marche, le principe despotique de la famille romaine, le principe rudement héroïque de la famille barbare, le principe politiquement égoïste de la famille féodale, le principe vaniteux de la famille nobiliaire, et de la sorte nous comprenons mieux, par le contraste, le principe d'affection qui doit présider au développement de la famille moderne. C'est une sorte de drame historique dont la famille est le sujet, la fille, la sœur et le frère les personnages principaux; c'est l'histoire d'un progrès.

Qu'une fille succède aux biens de son père; qu'à raison de sa faiblesse même et de son exclusion des emplois extérieurs, son père lui doive une part au moins égale à celle du fils : c'est une loi tellement écrite aujourd'hui dans tous les cœurs, qu'elle semble devoir être écrite d'avance dans tous les codes ; pourtant presque toutes les anciennes législations la repoussaiexvl.

n LA FILLE.

A Athènes, les filles n'arrivaient à la succession paternelle qu'à défaut d'enfants mâles; et même, dans ce cas, l'héritage semblait plutôt entre leurs mains un dépôt qu'une propriété; car si elles se mariaient et avaient un fils, ce fils devenait, par une fiction légale, l'enfant adoptif de l'aïeul mort, et, à ce titre, il dépossédait sa mère de la succession^ A Rome, où le père' était tout, où les enfants, confondus devant lui dans leur néant, sans distinction de rang, de sexe ni d'âge, pouvaient rigoureusement être appelés des membres que le père soignait, négligeait ou retranchait à son gré; à Rome où un père pouvait tuer ou vendre son fils* aussi bien que sa fille, une telle annihilation des enfants n'amenait cependant pas entre eux l'égalité. Si un père voulait déshériter son fils, il ne lui suffisait pas d'instituer un héritier, il fallait qu'il écrivit en toutes lettres : Je déskérite mon fils^, La loi, prévoyante et touchante sur ce point, sentait qu'en forçant ce père à tracer ainsi lui-même l'arrêt, elle lui imposait le frein le plus sûr, et que plus d'un, hésitant devant cette décision fatale, reculerait

1. leée, Succession de Pyrrhus, — Idem, Succession d'ÀpoIlodm.

2. « Paterfamilias appellatur qui in domo doininium habd. » lUIpien.)

3. Denys d'Halicarnasse. — Laboulaye, Histoire de la suecestim des femmes, ch. 2. — On trouvera souvent le nom de M. Laboiilaye cité par nous; il ne l'est pas encore assez. C'est son excellent ouvrage qui nous a fourni ou indiqué la plupart des textes relatirs à l'héréâité des iilles, et ses idées, toujours justes et souTent fortes , uous ont servi de guide.

4. /mO'tulesde Justinien. u Si quis filium in potestate habet, curare débet ut eum nominatim exiiseredem faciat. Alioqufn, si eum silentio prseterieiit, inutiliter testabitur. Sed non ita de ûliabus ; sinon fuerait scripts hœredes testamentum quidem non infirmabatur. Sed ncc nominatim eas personas exhaeredare parentibus necesse erat, eed lic^at inter cœleros hoc facere. » (liv. H, titre 13.}

plutôt que de charger sa propre main d'exécuter la sentence de sa colère. Or, cette ingénieuse protection ne s'étendait pas sur l'être qui avait le plus besoin d'être protégé, sur la fille. Le père n'avait qu'à écrire : f institue un tel mon successeur^, et sa fille était de droit déshéritée. Ce n'est pas tout : qu'un père romain eût trois fils et trois filles, et qu'il voulût les priver de ses biens, il ne le pouvait, relativement à ses fils, qu'en désignant chacun d'eux séparément, nominativement, par leurs qualités et leurs titres respectifs; mais pour ses filles, tant de soins n'étaient pas nécessaires : il suffisait qu'en bloc, comme pour la foule des héritiers inférieurs, tels que cousins, oncles, etc., le père écrivît ces termes que je rapporte dans toute leur naïve dureté : Cœteri exhceredes sint* : Que le reste soit exhérédé^ et les filles restaient sans pain. Heureusement ces lois iniques trouvèrent un ennemi plus puissant que tous les codes du monde, la fille elle-même. Elle n'avait pas d'armes cependant ; sa seule défense était son dénûment ; mais telle est la force native de son touchant personnage, que seule elle renversa toutes ces législations, et je ne sais rien dans l'histoire des femmes de plus remarquable que de voir cette tendre et faible créature, abandonnée ainsi par les lois humaines et jetée au dernier degré de l'échelle, mtontant pas à pas, vertu à vertu, douleur à douleur, jusqu'au rang qu'elle occupe aujourd'hui au foyer domestique, brisant, non, le mot briser n'est pas juste, faisant évanouir devant elle, par le seul effet de sa douce vue, toutes les résistances ennemies, forçant les

Page 1