Histoire de Jeanne de Valois, par Pierquin de Gembloux
tira son épée contre Jeanne, et lui porta près de la tempe gauche un coup dont la cicatrice ne s'effaça jamais, un coup qui l'aurait tuée, si M. deLinières, son gouverneur, n'eût détourné l'arme... Dépouillez cette haine de ce, que le caractère de Louis XI y ajoutait de farouche, du cruel, et vous y voyez peint au vif le cœur de plus d'un père féodal, de plus d'un grand seigneur de la Renaissance, de plus d'un courtisan du dix-septième et du dixhuitième siècle, de plus d'un noble d'hier, de plus d'un petit bourgeois d'aujourd'hui, de plus d'un homme du peuple.
L'homme du peuple, dans son langage si plein de l'esprit des choses , marque d'une sorte de ridicule et semble dépouiller d'une part de sa valeur virile l'homme qui ne fait que des filles. Interrogez tel paysan sur sa famille, il vous répondra : « Je n'ai pas d'enfants, monsieur, je n'ai que des filles. » Le fermier breton, dont la femme met au monde une fille, dit encore aujourd'hui : « Ha femme a fait une fausse couche. :»
Il y a certes là un fait mofal très-complexe et trèsmystérieux ; la vanité ou le préjugé ne saurait suffire a en donner l'explication, il faut la chercher ailleurs.
Ce qui distingue l'amour paternel et maternel de tous les autres sentiments , ce qui l'élève au-dessus d'eux, c'est la prévoyance. L'amant, l'ami, le frère, le mari, peuvent aimer avec autant de passion et de dévouement que le père ou la mère, mais leur tendresse se répand presque tout entière sur l'heure présente ; la sollicitude des pères et des mères ne s'arrête au contraire jamais ni à la santé actuelle, ni aux talents et au bonheur du moment; ils voient toujours leur enfant à dix ans de distance : ce sont les sentinelles de Va\euvc. Çi\ , ç^ «ys^i^ôi.-
ment de prévoyance, dont Dieu a fait le fond de T amour paternel^ est précisément celui qui pousse le cri d'alarme à la naissance d'une fille. Tout père vraiment sensé , quand il reçoit pour la première fois dans ses bras la chère petite créature naissante, doit se demander avec une anxiété mille fois plus profonde que s'il s'agissait d'un fils, que deviendra-t-elle? La vie est si rude et si incertaine pour une fille t Pauvre, que de chances de misère ! Riche, que de chances de douleurs morales ! Si elle ne doit avoir que son travail pour soutien, comment lui donner un état qui la nourrisse dans une société oii les femmes gagnent à peine de quoi ne pas mourir ? Si elle n'a pas de dot, comment la marier, dans ce monde où la femme, ne représentant jamais qu'un passif, est forcée d'acheter son mari? Si elle ne se marie pas, comment la préserver au milieu de tant d'occasions de chute; et, si elle tombe, comment la relever, au sein de cet ordre de choses où chaque faute lui est comptée si durement? La richesse, l'éclat de la position, la santé, la beauté, les dons de l'âme ne suffisent pas pour rassurer un père; car, il le sait, la vie de sa fille ne sera qu'une vie relative ; son bonheur et son développement même seront à la merci d'un autre : de là, dans le cœur paternel , le découragement. Cette enfant ne lui appartient pas plus qu'elle ne s'appartient à elle-même; jeune femme, il la perd; jeune fille, il sait qu'il la perdra; l'avenir qui manque à leur affection va parfois jusqu'à l'attiédir.
La tendresse, en effet, ne vit pas d'elle seule; s'aimer, sauf dauB les courts enivrements de Tamour, ee n'est pas seulement se dire : Je t'aime; c'est travailler et penser ensemble. Une afifection qui n'enveloppe pas notre vie
entière par un mélange d'occupations communes, ne remplit que la moitié de notre âme; et Tamour paternel surtout, qui, en raison même de ses devoirs d'éducateur, se complète par Tespérance, Famour paternel ne trouve que dans la présence d'un fils un aliment à tous ses besoins. Industriels, nous rêvons dans notre fils le continuateur de nos travaux. Commerçants, nous voyons d'avance son nom joint au nôtre , et un tressaillement d'orgueil nous saisit à la pensée de cette maison fondée par nous, et s'élevant à un degré nouveau de splendeur sous la direction commune de MM. père ei fils. Penseurs, nous lui gardons les idées que nous n'avons pas eu le temps ou la force de mûrir, et notre postérité morale nous apparaissant comme perpétuée dais notre postérité matérielle, nous ne regrettons plus la gloire qui nous a fuis nous-mêmes , alors que nous la croyons destinée à cet être si cher. Ainsi, mais seulement ainsi, se prolonge notre existence terrestre, et nos jours, en s'enchaînant aux siens qui se nouent à leur tour à ceux de ses enfants, nous offrent presque la perspective de l'infini, au lieu de cette vue lointaine de la mort, si odieuse pour notre imagination.
Enfin, dernière et importante considération, tous, penseurs, industriels, petits bourgeois, ouvriers, nous laissons notre nom à notre fils. Or il ne faut pas croire que le nom n'ait de valeur que pour la noblesse. Il y a un arbre généalogique pour les plus obscurs, c'est l'arbre généalogique de la probité. Sortir d'une bonne souche compte dans la vie tout aussi bien que descendre d'une grande race. La devise honneur oblige vaut bien noblesse oblige, et elle représente aussi une aristocratie, l'aristocratie des braves gens.
Avec une fille, aucune de ces joies : par suite de Torganisation despotique du mariage, tout lien légal est rompu, et tout lien de société \ye\xi se rompre entre le père et sa fille mariée^. Par suite de son insigniflanU éducation, toute communauté sérieuse de travail s( trouve , sauf de rares exceptions , presque impossible entre elle et lui : les bons enseignements même, se sté rilisant parfois sous l'influence maritale, le père et la mère peuvent hésiter à développer chez leurs filles une des plus pures passions d'un grand cœur, l'amour du beau, car il est mille femmes pour qui la culture de l'intelligence, la générosité de Tâme, sont des causes incessantes de luttes et de discorde avec leurs maris. Enfin un préjugé cruel , et qui doit nous arrêter un moment, fait un véritable malheur de la naissance des filles : c'est la souffrance particulière et l'espèce de honte attachée à leur célibat.
Le mot de vieille tille fait frémir les pères. Ce n'est pas assez, en effet, que ce mot signifie isolement, privation des joies les plus douces, misère parfois, il faut encore qu'il dise ridicule. Une vieille tille est, pour ainsi parler, honteuse dans la vie; elle se sent sous le coup des regards et des suppositions moqueuses. Sa pauvreté ne paraissant pas à la malignité une raison suffisante de son célibat, on y cherche, on y trouve parfois, à force de fouiller le passé, quelque motif plus triste encore pour la pauvre victime, dans une défectuosité secrète, ou dans une faute ignorée. Pourquoi donc
I . Le droit du mari peut 8*étendre jusque-là ; il n'en use presque jamais. Un monstre seul pourrait en user. Mais enfin, un père, eo mariant sa fille , la perd beaucoup plus qu'en mariant son fils.
NAISSANCE. 2t
cependant llétrir le célibat de la femme et amnistier celui de Thomme? Le vieux garçon offre-t-il un type si digne de respect? Presque toujours égoïste, déliant, livré parfois à Tempire dégradant de quelque servante , il n'a cherché peut-être dans son célibat volontaire qu'un moyen de prolonger les désordres de sa jeunesse, ou de réserver toutes ses pensées pour lui seul ; la vieille lille, au contraire, est souvent restée (ille par confiance en une promesse qui l'a trompée, par fidélité à un amour qu'a suivi l'oubli, ou par dévouement pour ses parents; son isolement nous représente une vertu ou un malheur. Ouelquefois aigre, parce qu'elle est aigrie; prude, parce qu'on se fait un jeu de sa pudeur, elle rachète en plus d'une circonstance ces défauts, qui sont ceux de sa posi tion, par mille preuves de dévouement et d'affection. Il faut une famille à son cœur : orpheline, elle s'attache à ses grands parents; privée d'ascendants, elle cherche quelque sœur, quelque jeune parente à aimer, et dans cette famille qu'elle a choisie, elle prend un rôle qui tient de l'aïeule et de la gouvernante, et que les Allemands ont exprimé par un mot charmant, le rôle de tonte berceuse. La vieille fille se charge de ce i[ue personne ne veut faire; seule assez patiente pour apprendre aux enfants leurs lettres et leurs notes de musique, elle les habille, les conduit à la promenade, les garde à la maison, et sa mémoire a toujours dans quelque case un conte qui les amuse, comme son tiroir une friandise qui les attire. Dans son besoin d'aimer et dans son indigence d'objets d'affection, elle s'attache aux animaux domesti({ues, aux fleurs, aux petits pauvres du village qu'elle instruit, aux orphelines qu'elle habille; elle se sftwl V^ merc de ceux qui n'en ont pas.
Si cette défense de la vieille (ille est juste, que diroDsnous donc de la iille jeune encore?
Nous avons dépeint toutes les joies qui naissent de l'association du fils et du père, et tous les sujets d'alarmes ou de mécompte qu'apporte la venue d'une fille; mais nous serions ingrats et injustes si nous ne parlions pas du charme qu'en dépit de sa position elle répand déjà dans la maison, et surtout de tout ce que la famille lui devrait de bonheur dans un meilleur ordre de choses.
Si le fils y leprésente l'espérance, la fille a pour mission d'y figurer la pureté, et, grâce à sa présence, comme dit l'Indien dans son poétiijue langage, le père participe à la vie des vierges. Aujourd'hui déjà, quand la mère pleure, est-ce le fils qui la console? Quand le père souffla, est-ce le fils qui le soigne? Le père revient le soir, brisé de fatigue, sombre de préoccupations : Qui court au-devant de lui jusc^ue-sur le seuil? qui le délivre des incommodes vêtements de la route? qui essuie son front soucieux? Sa lille; et soudain fatigue et soucis se dissipent.
De même pour l'éducation. A peine votre fils est-il sorti de l'enfance, que l'éducation publique le réclame et vous l'enlève; vous l'envoyez à cent lieues de vous, si vous demeurez en province; à l'extrémité de Paris, si vous habitez Paris; puis, selon la distance, deux jours par mois, ou une fois par an, vous êtes père, votre fils vous revient, mais désaccoutumé de vous, formé par un autre, et ne cherchant bien souvent sous votre toit que le plaisir de l'oisiveté, de la liberté et du bien-être.
Ses études achevées, ce sont les passions, les plaisirs, le jeu qui vous le disputent; la maison paternelle est une prison pour lui : vous êtes son geôlier, ou, qui pis est, son caissier. Sans doute vos reproches le touchent,
NAISSANCE, 2i
les larmes de sa mère l'affligent, mais pour une heure; a a la fièvre, la fièvre de la vie, il faut qu il vive; n'avezvous pas vécu, vous aussi? Voilà le fils jusqu'à ce qu'il soit homme. Une fille, au contraire, si l'organisation de la famille s'accordait avec son idéal, serait à vous, ne serait qu'à vous, et représenterait l'éducation domestique. Vous étiez père, vous deviendriez créateur; car, créer, ce n'est pas donner un corps, c'est former une âme, et vous pourriez élever votre fille. Une fois cette tâche entreprise et accomplie, ne craignez plus que son cœur vous abandonne quand une autre maison deviendra la sienne; car elle ne vous quittera que pour devenir mère à son tour, et repassant alors comme institutrice le chemin qu'elle aura parcouru comme élève, chacune de ses épreuves dans cette voie aouvelle sera un souvenir reporté vers vous, chacun de ses souvenirs un mouvement de reconnaissance.
Enfin la vieillesse vient pour les parents, et avec la vieillesse, l'isolement, la tristesse, les infirmités. Votre fils ne vous abandonne pas; mais, emporté par ce besoin d'activité qui fait le fond de la vie de l'homme, ses visites sont plus rares, ses paroles plus brèves : l'homme ne sait pas consoler. Que votre fille, au contraire, soit veuve ou libre, elle s'établit à votre chevet ou derrière votre fauteuil de malade, et ramène dans les cœurs les plus incrédules la croyance à la Divinité à force de bonté vraiment divine. Qui de nous n'a pas rencontré dans la vie quelqu'une de ces Cordélia agenouillée devant un père infirme ou affaibli de raison? Par une contradiction vraiment touchante, la fille alors devient la mère ; souvent même, les intonations tendres et caressantes réservées pour ïenfance, les paroles qui ïi'aç^aTV\ewûKo\.> <:«►
semble, qu'à la bouche des mères, sont parfois échangées entre eux avec une grâce charmante, car le vieillard s'aperçoit de ce renversement des rôles, et un demi-sourire plein de mélancolie et de tendresse va dire à sa fille : « Ce sont des enfantillages, je le sais, mais je suis si heureux d'être ton enfant ! »
Tels sont en partie les bienfaits par lesquels les filles combattent, dans le cœur paternel, le préjugé qui frappe leur naissance ; mais comme ce préjugé tient à des raisons matérielles, à des institutions, il faut des institutions pour le détruire. Dès ce début, en effet, et dans ce berceau d'enfant, pour ainsi dire, nous avons trouvé et entrevu toutes les chaînes qui attendent les femmes : insuffisance de l'éducation pour la fille riche; insuffisance du salaire pour la fille pauvre; exclusion de la plupart des professions; subal terni té dans la maison conjugale; et ainsi se démontre la nécessité de toutes les réformes dont la suite des idées amènera le développement. Ces changements sont difficiles, mais le perfectionnement de la famille est à ce prix. Alors seulement, la fille, mêlée à la vie morale et matérielle de ses parents, comptera comme une compagne et comme une aide dans cette maison où elle pèse trop souvent comme une charge; elle en sera la joie, ainsi que le fils en est l'orgueil, et, à nos yeux, se dessinera une première image de cet idéal que nous poursuivons, l'unité naissantdu développement des différences.