‹ Histoire morale des femmes (volume 2)Chapitre 112 sur 124 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

LES T^MMBS BAIfft »L*firAT' ^

Les fonctions qu'on peut remplir dans l'État sont de deux sortes : sociales ou polrtiqneou Nous adopi^NHis cette division dans ce chapitre.

Les couvents ont toujours été regardes comme des prisons pour les femmes, et nul lieu n'a entendu, en effet, plus de sanglots et de légitimes cris de révolte; les femmes n'ont cependant été libres qoe là, car là seuien^ni elles ont pu monirev oe <\U'elles valaient One

iJNnme, paîtfsaiite par le cœur et par l'esprit, étouffait dans la gedle du mariage germain ou féodal; dans les cloîtres, elle Tirait, elle agissait; supérieure ou chei d'mtbe, die ^tniremait. Qui ¥eut juger ies femmes doit lire l'histoire des grandes fondations religieuses. Des hkaoB à adnuinstrar, des âmes à diriger , des règlements à établir, des voyages à entreprendre, des procès à soutenir, des mémcûies à rédiger, tout ce qui constitue eofin le mécanisme des fonctions sociales, sinon polîtiqfMs» derient pour elles une nécessité, et de cette néoeasité elles font une longue suite de vertus.

L'aU)aye de F^ootevrault nous montre, si l'on peut parler ainsi, toute une série d'hommes éminents dans la succession de ses aMwsses supérieures; les religieux s'y trouvaient, comme on le sait, vis-à-vis des religi^ises, dans des rapports de soumission, de déférence, même d'obéissance * .

L'abbesse avait le titre de général de Tordre. ,

L'abbesse administrait seule les biens de la communauté.

L'abbesse pouvait seule recevoir une adepte en religion.

L'abbesse décernait les peines ecclésiastiques et civiles.

L'abbesse choisissait les confesseurs pour les diverses maisons de Tordre.

Les prieures commandaient aux prieurs, et les religieuses aux religieux, comme Tabbesse à Tabbé. Partout, dans tous les monastères de Tordre, comme dans toutes les fonctions des monastères, la supériorité féminine. Les religieux bêchaient la terre et n'en récol-

1 • Vie de Robert d*Arbri$$el,

laicnt pas les fruits ; c'étaient les religieuses qui leur taisaient passer par un tour leur nourriture comme une iiimône. Les débris mêmes de leurs repas ne leur appartenaient point; il fallait qu'ils les rendissent aux religieuses, qui les distribuaient aux pauvres.

Cette concentration des pouvoirs administratifs dans la main des femmes nuisait-elle à la prospérité do rinstitut? Non; aucune congrégation ne fut plus riche et plus illustre. Les ennemis ne lui manquèrent pas cependant ; pendant six cents ans et sous trente^leux abbesses, pas un seul de ces privilèges qui n'ait été attaqué par l'orgueil ou la violence masculine, et pas un qui n'ait été maintenu par l'énergie des femmes ^

C'est la première abbesse Pétronille qui, engagée dans un conflit avec le puissant évéque d'Angers, le cite devant le concile de Châteauroux et de Poitiers, y plaide la cause de son ordre et la gagne.

C'est, en i349, l'abbesse Théophégnie qui refuse au sénéchal du Poitou le droit de juger les religieux de Fontevrault, et le conquiert pour elle-même. . C'est, en 1500, Marie de Bretagne, qui, unie aux délégués du pape, trace d'une main ferme et sûre les nouveaux statuts de l'ordre.

Je cite l'institut de Fontevrault, j'en poun*ais citer deux cents autres ; car il ne s'agit pas ici de quelques traits isolés, ni de femmes supérieures; c'est par milliers, c'est dans tous les siècles du monde moderne, dans tous les ordres religieux que les femmes ont déployé de véritables qualités d'organisatrices. Parlerons-nous de

1. Pièces sur Fontevrault. — Ilisloire des abbesses supérieures de Fomevrauli

LES FEM^rES DANS L'ÉTAT. 393

sainte Thérèse y cette pauvre carmélite déchaussée , comme elle s'appelle elle-même, chargée de patentes, pleine de bons désirs, mais dénuée de moyens de les exécuter, et qui parvient seule, sans secours, à fonder vingt monastères en Espagne ^ ? Nommerons-nous Héloîse, qui, dans le gouvernement du Paraclet, montre un talent de directrice si délicat et si élevé? Mentionnerons-nous la compagnie des filles de la Charité, qui tantôt allaient par troupes de dix, vingt, trente, sur les champs de bataille pour soigner les blessés, conKne dans les guerres de i650 et de i658; tantôt partaient pour les contrées étrangères , afin de combattre les fléaux publics, comme pendant la grande peste qui dépeupla Varsovie en 4652 ? Une de ces filles y fit un acte sublime : mourante elle-même, et ne pouvant plus se rendre auprès des mourants, elle les faisait apporter chez elle, à côté de son lit, pour panser leurs plaies, et elle mourut dans le moment même où elle en saignait un*. Enfin l'histoire de Port-Royal nous offre, dans les femmes libres d'agir, tous les genres de fermeté et d'esprit de conduite. Quel spectacle que celui de quarantesept religieuses jetées en captivité, privées de la communion, et luttant, plutôt que de signer un acte contraire à leur conscience, luttant contre une supérieure ennemie qu'on leur impose, contre une sous-supérieure espionne, contre l'archevêque, mais toujours dignes, calmes, et arrachant à monseigneur de Paris cet aveu, qui témoigne de leur grandeur plus encore que de sa

1 . Vie de tainte Thérèse, fondaUon des monastères de Valladolid, Burgos, etc.

2. Vie de Louise de MarillaCy veuve de M. Legras, fondatrice de la compagnie des filles de la Charité.

colère : c Voas êtes pures comme des anges et savantee comme des théologiennes, mais orgueilleuses coiaiBe Lucifer ! » Pour les réduire, Tarchevéque arrive au couvent avec quatre-vin^s archers, le mousquet sur ïépaule. Elles tressaillent de joie et espèrent le martyre. On les arrache les unes aux autres; celles-d sont emmenées et captives; celles-là restent et sont accaUées d'humiliations ; mais rien ne peut ébranler ces jeunes courages. Elles rédigent des mémoires; elles plaident leur cause par leurs écrits et par leurs actes;, et après hait ans de lutte où pas im homme ne leur prête appui, ces héroïnes de la conscience demeurent vidorieuses du pouvoir spirituel et du poirvoir temporel^.

Tant de marques de fermeté, de talent administratif, de sentiment du devoir, d'esprit ées affaires, de charité active, de bon sens pratique, tant de mérites de toutes soi'tes déployés pendant plusieurs siècles par les femmes en masse dans la seule carrière sociale qui leur fût ou* verte, tranchent, ce me semble, ia moitié de la questicm que nous nous sommes posée dans ce chapiUre. Los femmes doivent avoir une part dans les fooctioiis s»* ciales au nom de l'intérêt social lui-même. Mais qudle doit être cette part? Dans quelle mesure doit se fûre le partage? A quel moment? Ëstce sur tous les points? Est-H^ en proportions égales? Ici la question chaiD^ tout à fait de &ce.

D'abord nous ne somnaes pas deceuK qw pix)clanMBt, comme une i^ègie absolue, l'applicaëoB immédiate «t complète de tout droit légitime. Rien, au contraire, ne

1 . Voyez, dans les piècei ssr iHNi*B«gf«l, k» «dninJilet ndatinai de Ja mère Agnèë, Angélique, «to.

noas paraît souvent demander une réalisation plus mesurée et plos progressive. En outre, la différence de nature de la femme doit nécessairement se reproduire dans son nK)de d'action. Appeler les femmes concurremment ayec les hommes dans les fonctions viriles, ce ^serait anéantir d'une autre façon le génie féminin ; ce serait ramener les femmes à Tassi^jettissement en les condamnant à l'infériorité. Il faut qu'elles fassent ce que les hommes ne font pas, ou ce qu'ils font mal. Les fonctions de ce genre ne manquent pas.

Tous les économistes n*ont qu'un cri : Les hôpitaux ne sont pas inspectés, les bureaux de bienfaisance ne sont pas administrés. Les secours manquent moins aux établissements que les distributeurs aux secours. L'Ëtat paye , et le malade est mal nourri ; les individus donnent, et les indigents sont mal secourus. La cause en est simple. Quels sont les directeurs du conseil des hospices ? De hauts fonctionnaires pour lesquels cette édilité, qui suffirait à l'emploi d'une existence tout entière, n'est qu'un détail. Quels sont les inspecteurs? Des hommes de cœur et d'intelligence, mais qui ne savent pas ce que c'est qu'un lit bien fait, une buanderie bien tenue, une lingerie bien en ordre, un pot-au-feu cuit avec soin ; qui ne sont pas femmes enfin. Quel est le directeur suprême des bureaux de bienfaisance? Le maire de Paris, c'est-à-dire l'homme qui a pour tâche de veiller sur Paris tout entier. Qui les administre? Des députés, des banquiers, de grands négociants, tous gens pour qui ces fonctions ne sont qu'une croix d'honneur de plus.

Qu'en advient-il ? Interrogez les scènes honteuses qui éclataient, il y a quelques mois k peine , Ôl<bs«sv\.\^\s^-

reaux de bienfaisance les jours où avaient lieu les distributions de bons de pain. Le croirait-on? Un seul homme était chargé de délivrer, en quelques heures, plusieurs centaines de ces bons. Dès le jour levé, arrivait devant cette porte une foule affamée d'enfants et de femmes en haillons. Pas de salle pour les abriter pendant cette journée d'attente, pas même de paille sur le pavé de la rue; la pluie et la neige tombaient sur leur corps et baignaient leurs pieds. Chaque demiheure, lorsque la porte du bureau s'ouvrait, c'étaient des cris effroyables, des hommes qui frappaient les , femmes pour entrer avant elles, des vêtements mis en lambeaux, des membres brisés dans l'embrasure de la porte. J'ai vu un ouvrier donner un soufflet à une femme en cheveux blancs ; j'ai vu une femme enceinte s'évanouir à moitié étouffée ; une jeune enfant de douze ans, qui avait conquis la première place par six heures d'attente, fut si violemment refoulée contre la muraille, qu'elle tomba meurtrie, et qu'on l'emporta à demimorte.

Ces scandales ont disparu, je le sais; mais il s'en reproduira d'autres, tant que les femmes ne seront pas ^ mises à la tête de tout le trésor de la charité. A elles, ' l'administration de tous les hospices (la direction de l'hôpital de la Maternité est confiée à un homme!]. A ^ elles la tutelle légale des enfants trouvés ; à elles la sur- ' vcillance de leur apprentissage et de leur éducation; à | elles enfin l'organisation de tous les bureaux de bien- • faisance ! Je voudrais plus : il faudrait que ces fonctions fussent pour elles non-seulement un honneur, mais un devoir.

Une lettre éloquente écrite à la Convention, l'an II de

a République, par une femme jeune et belle, bien obsnire alors, bien célèbre depuis, expliquera ma pensée. € Citoyens représentants, écrivait-elle, dans une république, tout doit être républicain; et nul être doué de raison ne peut sans honte s'exiler ou être exilé de rhonorable emploi de ser>ur la patrie. Tous les hommes payent leur dette à la France; ou ils défendent le sol natal contre l'étranger, ou ils veillent, sentinelles assidues, autour de la demeure des citoyens, et montent la garde dans nos murs, pour écarter les dangers qui peuvent menacer leurs frères. Citoyens représentants, les femmes demandent une charge pareille! Toutes, elles veulent faire la garde autour des malheureux pour écarter d'eux le besoin , la douleur et le sentiment anticipé de la mort, plus alfreux que la mort même. Il faut que toutes les jeunes filles, avant de prendre un époux, aillent, pendant un an au moins, passer quelques heures chaque jour dans les hôpitaux, dans les bureaux de bienfaisance , dans tous les asiles de la pauvreté, afin d'y apprendre à changer l'émotion passagère et stérile de leur naturelle compassion en un sentiment actif, afin de secourir les malheureux sous les lois d'un régime organisé par vous. Voilà leurs devoirs et leurs droits. Elles sont pressées de les voir convertis en décrets, et d'entrer, à votre voix, dans l'exercice des institutions de la patrie.

€ Celle qui vous adresse cette lettre , citoyens représentants, est jeune, âgée de vingt ans; elle est mère, elle n'est plus épouse, et toute son ambition est de se voir appelée, la première, à ces honorables fonctions. »

Qui avait écrit celte lettre? La marquise de Fontenay. Quelle était cette marquise de Fontenay? La femmequi sauva la ville de Bordraux du massacre, et arracha Paris au régime de la teiTeur, madame Tallien. Sa lettre ne nous para!t'pas seulement admirable d'élan et de cœur, il y règne une pensée profonde.

Pour rattacher lesfeHmies à la Brance^ il ^ne £autf as seulement leur y créer des.droits, il faut surtout leur y chercher des devoirs. L'image de la patrie est d'autant plus vivante dans les cœurs qu'on en fait l'objet d'un culte plus rigom*eux. On» aime son pays en raison de ce qu'on lui donne. Pour inspirer à la femme l'amour de la France, lions-la donc à la France par Je nœud sacré d'une dette. Or, quelle dette ^lus sacrée et plus douce que cette conscription? Il conviendrait d'entourer l'inauguration de ces emplois de cérémonies solennelles et touchantes; il faudrait instituer des grades, des récompenses dans cette armée ^comme dans l'autre; il faudrait que les femmes prêtassent serment de idélité, non à ia République ou aux lois, «oaisLà ^Dieu«t aux pauvres, et qu'elles pussent, »enfin, apràaqueliiue «temps écoulé dans ce noble travail, «'approprier eebeau juot qui signifie à la fois devohr et bîentait^iqu'dLlies pussent ^ dire, ainsi que le soldat : J'ai ser^î !

Yoilà quelques-uns des emplois isooiaux qui j^éclameut I les femmes; ilstie sont pas les seuls. La ville de Paris s confie déjà aux femmes l'inspectHm de toutes les-éfioles primaires de jeunes filles «t des salles xl'aflile;. nous ] pourrions demander encore ponr eltesda Bur^wilbuiûeet une partie de la direction des priBonS'deifettnes, nais nous avons hftte d'arriver à la dernière question, le rôle des femmes dans les fonctions politiques.

« Au nom de quel principe, au nom de quel droit, K disait Condorcet^, écarte-t-on dans un Ëtat républic eain les femmes des fonctions publiques? Je ne le vois c.ipas. iiemot Toprésentation nationale signifie repré- « sentation de la nation. Est-ce que les femmes ne font c point partie de la nation? Cette assemblée a pour but c de constituer et de maintenir les droits du peuple c français. Est-ce que les femmes ne font point partie € du peuple français? Le droit d'élire et d'être élu est c fondé pour les hommes sur leur titre de créatures inc teïligentes et libres. Est-ce que les femmes ne sont pas « des créatures libres et intelligentes? Les seules limites c posées à ce droit sont la condamnation à une peine € afflictive ou infamante et la minorité. Est-ce que € toutes les femmes ont eu des démêlés avec le procu- € reur de la république; et ne lit-on pas dans nos lois « cette déclaration : « Tout individu des deux sexes, âgé € de vingt et un ans, est majeur? » Arguera-t-on de la « faiblesse corporelle des femmes? Alors il faudra faire € passer les représentants devant un jury médical, et € réformer tous ceux qui ont la goutte chaque hiver. € Opposera-tK)n aux femmes leur défaut d'instruction , « leur manque de génie politique? Il me semble qu'il y « a bien des représentants qui s'en passent. Plus on in- « levroge le bon sens et les principes républicains, € moins on trouve un motif sérieux pour éiiarter les c femmes de la politique. L'objection capitale elle- € même, ixile qui se troui^e dans toutes les «bouches, € l'argument qui consiste à dire, qu'ouvrir aux femmes € la carrièFe politique, c'est ies arracher à la famille,

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