Journal delà SooUté de H &9, n» &, Joillel
« cet argument n'a qu'une apparence de solidité. D a- « bord il ne s'applique pas au peuple nombreux des « femmes qui né sont pas épouses, ou qui ne le sont « plus; puis, s'il était décisif, il faudrait au même titre « leur interdire tous les états manuels et tous les étals « de commerce; car ces élats les arrachent par milliers « aux devoirs de famille, tandis que les fonctions poli- € tiques n'en occuperaient pas cent dans toute la France. « Enfm, une femme célèbre Irancha la question par un « mot sublime : « La femme a le droit de monter à la « tribune, puisqu'elle a le droit de monter à l'écba- € faud ! »
Ces arguments semblent sans réplique au nom du droit dans une république. Défendre aux femmes toute intervention dans les affaires publiques, c'est évidemment violer le principe républicain lui-même.
Cependant une question de fait et d'expérience viendrait ici se mêler, même quand nous serions encore en république, à la question de principe, et la compliquer. Les femmes ont pénétré, sous la révolution, dans le domaine politique, elles y ont occupé en masse et pendant trois ans plusieurs des fonctions viriles : la presse, les clubs, l'émeute, les champs de bataille les ont vues au premier rang comme tious , cette expérience leur a-t-elle été favorable? C'est ce qu'un rapide examen va nous démontrer.
J'ouvre les mémoires du temps, j'interroge le pittoresque journal de la Mère Duchesne^ et j'y lis ces paroles expressives, auquelles je laisse toute leur verve :
« Avez-vous remaix}ué , dit la mèi^e Duchesne à sa « commère la reine Audu, avez-vous remarqué, depuis c que les femmes respirent l'air de la liberté, quel chic
« ça leur donne! comme ça vous a Tair leste et déluré c maintenant! Millc-z-yeux comme ça s*efface î Bonnet « sur roreille, à la dragonne, moustache aux tempes « dans le genre des crocs du père Duchcsne, un aird*aller « à l'abordage, et avec cela de la décence, quelque chose « qui impose! Voilà comme j'aime les Françaises! J'aime « à voir mon sexe lutter de courage avec les hommes qui « autrefois ne les trouvaient bonnes tout au plus qu aux « soins domestiques, et les reléguaient comme de jolis « animaux dans leur ménagerie. Mille tonnerres! elles « ont prouvé qu'elles pouvaient manier la quenouille et « l'épée. Comme ça pérore dans les clubs! Jour de Dieu! « comme ça vous fait valoir ses raisons; un mot n'attend a pas l'autre; elles vous défilent leur chapelet.. Ah!que « les plus habiles s'y frottent ! Elles vous le relèvent de la « sentinelle de la belle manière! Quanta moi, je ne me « mêle pas de parlage, la gourmade est mon fait, et « puis je suis accoutumée à faire le coup de poing avec « mon cher époux. Au premier coup de tambour, je « prends les armes, je lève un escadron de femmes; je « me mets à leur tête et j'enfonce les bataillons ennemis « comme du beurre. Les femmes ont fait plus qu'on ne « pense dans la révolution ^. »
Après le journal, l'histoire.
Cinq femmes placées à cinq degrés différents résument d'abord pour nous cette intervention féminine dans les offices virils. C'est Marie-Antoinette sur le trône ; madame Roland, au pouvoir; Théroigne de Méricourt, au combat; Rose Lacombe, dans les clubs; Olympe de Gouges dans
I . Journal de la mère Duchesne. — Lairluillier. Histoire desfemmeê de la révolutioum
la presse; c'estrà^irela première comme roi, la seconde comme, homme d'État,, la troisième comme soldat, la quatrième comme clubiste, la cinquième comme homme pcditique.
Mille qualitéséminenteset nobles brillent dans Marie- Aatoinette; elle est courageuse, elle est fière, elle auQ grand cœur maternel. Que produisent tant d'heureux dons? La déchéance pour sa race, l'échafaud pour elle et les siens. S'agit~il de mourir, de souffrir, de consoler, c'est-à-dire d'être femme, elle est sublime. S'agit-il de gouvenier, c'est-à dire d'être homme, c'est une enfant, la royauté périt par elle.
L'antiquité n'offre pas de plus noble figure que madame Roland; ses opinions sont ardentes et purescomme l'enthousiasme, profondes comme la conviction; son courage touche à l'héroïsme. Quelle épouse f quelle amiet quelle mère! mais, hélas! quel homme d^État. Elle a des sensations politiques au lieu d'idées, et devient la perte de son parti dès qu'elle en devient l'âme.
Olympe de Gouges *■ est le philosophe de ce groupe : leréle de Sieyès semble son rêve. Il ne lui manque qu'une chose, des principes. Elle se dit nationale, et propose que chaque parti choisisse le gouvernement qui loi convient le mieux. Elle se dit républicaine^ etdemande une riche liste civile pour le roi. Elle déclare Louis XVI traître, et un an après elle écrit à la Convention pour réclamer le droit do le défendre. Toujours femmeen dépit de ses aspirations viriles, elle flotte à la merci de son cœur; une victime à.consoler, un malheur à plaindre,
1. Olympe de Gouges a écrit plus de vingt Yolumes sur (ouïes lei quesUons sociales ; citons seulement : Mirabeau au» Chàmp9*Éiy§ées et lei Biographies humaines et politiques.
LES FEMM18 DAMS L'ÉTAT. 40;j
neaversenititoussefr plans d'organisatioa politique ; c'est luie avtiste en émancipation»
Théroigne de Méricourti sa f«ti.soldttti Elle prend le coiinme d'un homme, les armes d'unihomme; mais en mêflOA teinf>8 eUe fait .ajuster une cassolette au pommeau de<son sabre, afn de neutnlis^r Voiear du peuple. Quel soldat!
Boae Lacombe avait fondé et présidait le club des femmes révolutionnaires. Son éloquence tonnait surtout c(mtre les noble», qu'elle youlait faire en masse destituer dvtous les emplois. Le hasard la met en rapport avec un jeune gentilhomme de Toulouse, prisonnier à la Force. JEUese prend^d'amourpourlui*: voila son républicanisme disparu; elle s'acharne contre Robespierrej elle l'appelle monsieur; elle ne veut pas moins que renverser la Commune. La Commune se fâche; Roae se cache, et trois mois après, un membre de la Convention rencontre sous le péristyle d'un théâtm. une jeune marchande accorte, gracieuse, piquante et pleined'habileté à distribuer ses lacets et ses aiguilles: c'était Rose Lacombe. Quel tribunM
Derrière ces cinq figures principales s'échelonne le peuple nombreux des femmes, combattantes, émeutières, clubistes. Parmi les nombreux clubs de femmes qui surgirent dans Paris dès 90, deux surtout devinrent Inentétcélèbrès : la Société fraternelle, affiliée aux Jaco- Mns> et la Société des républicaines révolutionnaires, fondée "et présidée par Roseliac^nbe* Que furent-elles tPop< souvent^ un instrument dans la main de tous les eheÊF/ elles servirent aux hommes^ d'arme e^ de jouet. Sous la Terreur, voulait-on, à la Commune, voter quel-