Moniteur du 9 brumaire
40C •• LA FKMME.
pitamment au milieu des huées et des moqueries des spectateurs et des représentauts.
Douze jours plus tard, elles se présentèrent à laséaaGe de la Commune de Pai*is coiffées du bonnet rouge; mais leur seule présence excita des murmui:es si violents^que Chaumette, se levant, s'écria :
« Je requiers mention, civique au. procès-verbal des € murmures qui viennent d'éclater. C'est un. hommage € aux mœurs! L'enceinte oiLdélibèrenilei magistrats du € peuple doit être interdite à tout être qui outrage la t naturel »
Un des membres ayant osé dire que la loi permettait auxfemmesde rester : «Laloi, repritChaumette, ordonne « de respecter les mœurs; or je les vois méprisées ici. « Depuis quand.est-il permis d'abjurer son sexe? Depuis « quand estr-il décent devoir des femmes abandonner t les soins pieux de leur ménage pour venir sur la place « publique, dans les tribunes aux hai:angues, à la barre € de l'Assemblée? Femmes impudentes qui voulez deve- « nir hommes, faire des motions, combattre,, souvenezd vous que s'il y eut une Jeanne d'Arc,, c'-est parce qu'il € y eut un Charles VU; lesoi:tde la France n'a purepi/- « ser dans les mains d'une femme que sous uxi«roiqui c n'avait pas la tête d*un hommei »
A ces mots, les républicaines révolutionnaires^ aussi faibles et aussi craintives que leurs accusateurs étaient inconséquents, ôtèrentle bonnet rouge qui couvrait leui' tête, et le cachèrent sous:.leurs vêtemen ta, .ainsi que des écoliers surpris en faute, qui espèrent à force da soumission désarmer, la. colère daleur pédaoL
Ainsi se termina, presque sans opposition, ce rôle politique qui s'était produit sans un seul acte vraiment ^rand.
Les reiiiiues avaient cependani donné d'admirables exemples à la France depuisquatre ans, mais c'était par des inierventions toutes, passagèjres, commeàla£ète de la Fédération ou à la prise de la Bastille; c'était surtout à titre de confiâ]atcioe&,; de conciliatrices, de victimes, d!épouses et de méfies. Lûur énergique etadmirableélan des 5 et 6 octobre, que fut-il lui-même, sinon une émeute maternelle? Elles marchèrent afin d'avoir du pain pour leurs enfants : « Plus de misère I criaient-elles en revenaiii, nous ramenom le boulanger^ la boulangère et le mitron/ » Hors ces jours d'ivresse sublime, hors de ces actions toutes de cœur^ qui sontla.poésiede la politique, mais non la politique même, l'intervention des femmes fut ou fatale, ou inutile, ou ridicule.
Cette sincère étude historique, mise en regard des piûuûpes posés par Condorœt, nousi semble trancher la question : les femmes ne sont pas faites pour être des hommes d'État; toute tentatiYed'émanc4)ation. poli tique retardera pour elles, nous l'avons bien vu en. 1848, leur légitime émancipation dans la famille...
Notre tâche est achevée; nous avons examiné les principales phases de la vie des femmes dans leurs rôles de filles, d'épouses, de mères, de fenmies en comparant le présent au passé, et en cherchant à indiquer l'avenir, c'est-à-dire signalant le mal, constatant le mieux, cherchant le bien.
Quel principe nous a servi de guide? L'égalité dans la différence.
Au nom de ce principe, quelles améliorations avonsnous demandées dans, les lois et.dan& les mœurs?
Pour les filles :
— Réforme de l'éducation.
— Loi sur la séduction.
— Ëloignement de Tâge du mariage.
— Interveution réelle des fiancées dans la rédactio de leur contrat.
— Abolition des sommations respectueuses qui pèseï sur les pères comme une injure, sur les entants comir une injustice.
Pour les épouses :
— Une majorité.
— Administration et droit de disposer d une partie ( leurs biens particuliers.
— Droit de paraître en justice sans le cons-ntemei de leur mari.
— Limitation du pouvoir du mari sur la personne ( la femme.
— Création d'un conseil de famille chargé de contrôli cette part de pouvoir.
Pour les mères :
— Droit de direction.
— Droit d'éducation.
— Droit de consentement au mariage de leursenfant
— Loi sur la recherche de la paternité.
— Création d'un conseil de famille pour juger l dissentiments graves entre le père et la mère.
Pour les femmes :
— Admission à la tutelle et au conseil de famille.
— Admission aux professions privées.
^ Admission, dans les limites de leurs qualités et( leurs devoirs, aux professions sociales.
Les réformateurs absolus trouveront que nous demai dons bien peu ; les adorateurs du passé que nous d mandons beaucoup *, ce\a ivow^ t^\l «^^^v^t c^ue noi
demandons assez. Il ne s'agit pas ici de révolution, mais, de Tœuvre éternelle et continue du progi'ès : posterior dies prioris est disdpulus, Aujourd'hui est l'élève d'Hier. Notre faible voix, en plaidant cette cause, n'est donc que l'écho de cette gi*ande voii^du genre humain qui retentit sans cesse à travers les siècles pour réclamer l'émancipation progressive des femmes, c'est-à-dire le perfectionnement de la famille. Leurs destinées, en effet, sont unies par un lien indissoluble. Plus la condition de la femme s'élève, plus la puissance delà famille se complète, s'épure. Affranchir l'une, c'est affermir l'autre. Aussi n'ambitionnons^nous pas de plus douce récompense de ce long travail que l'espoir d'avoir apporté notre pierre, si petite qu'elle soit, à cette institution éternelle, et cependant toujours perfectible, qui était avant les sociétés et qui seraencore après elles, qui a fait la force de toutes les civilisations et qui a survécu aux plus terribles bouleversements d'empires, arche sainte flottant au-dessus de tous les déluges, comme le seul débris impérissable de nos périssables sociétés.
VlM DE l'histoire MORALE DBS FIMIJU*
•Août là 3.2^
Je n'avais pas ciriq ans lorsque je le perdis : On m'iiabilla de noir... La mère de ma mère Me couvrit, en pleurant, d&ces^ sombres habits; Et, sans l'interxoger, moi, je la. laissai faire, Tout heureux d'ëtaler de nouveaux vêtements; Et mon corps seul porta le deuil sacré d'un pÀ9B..* Je n'avais pas cinq ans..
Mais parfois, au milieu des plaisirs de jQon .âge,. Je demandais : Où donc est mon père ? en quel lieuT Et Ton me répondait : Votre père?... U voyage; Ou bien encor : Ton père est avec le bon Dieu^ Et, satisfait alors,. sans voulûic davantage Je retournais au .jeu*
Cependant, une nuit,* dans UA^rôve prospère, Un homme jeune, avec un sourire d'ami.
Se pencha tendremeati sur mon front eBdormi,. M'embrassa, prit ma main, et dit : Je suis ton père. Nous causâmes longtemps^ et lorsque^kt matin M'éveilla de ce songe et si tmsteet û ionisait
\n LON PEHt:.
J*ëtais trempe de pleurs... Je venais de comprendre L'affreux nom d'orphelin 1
Orphelin I qu'un seul mot peut cacher de tristesse 1 Ah I lorsque j'aperçois, en parcourant Paris, Deux hommes, dont l'un jeune et Taulre en cheveux gris, L'un sur l'autre appuyés, souriant d'allégresse. Et se parlant tous deux de cet air de tendresse Qui dit à tous les yeux : C'est un père et son fils... Des pleurs viennent troubler ma paupière obscurcie ; Jj les suis, les regarde... et je connais l'envie I
0 fleur de l'âme, amour, tu brillas dans mon sein, Tu parfumas le ciel de mes jeunes années. Et je sais ce que c'est que vivre des journées
Avec un serrement de main I Je connais l'amitié, je connais tous les charmes Do répandre son cœur dans un doux entretien, Et nul, entre ses bras, avec plus douces larmes,
Ne presse un ami qui revient I
J'eus, quand j'étais enfant, ma bonne vieille aïeule. Dont le cœur, pour m'aimer, n'avait que dix-huit ans, Et qui ne souriait qu'à ma tendresse seule
Quand je baisais ses cheveux blancs.
J'ai des parents bien chers, une sœur bien-aimée , Mon enfance a trouvé des amis protecteurs Qui m'ont toujours ôté l'épine envenimée,
Pour ne me laisser que les fleurs.
Mais, ni l'attachement, ni la reconnaissance, M J'amour pur el \m, ce> ^T^iwd CAw^lateur^
Ni Tamitié n'ont pu combler ce vide immense...
11 reste une place en mon cœur 1 Et jamais sur ma vie heureuse ou malheureuse Le deuil ne s'étendit, le bonheur ne brilla, Sans qu'une sourde voix, plaintive et douloureuse.
Me dit : Ton père n'est pas là 1
Mon Dieu 1 je l'aurais tant aimé, mon pauvre père I Je sens si bien, aux pleurs qui coulent de mes yeux, Que c'était mon destin, et que, sur cette terre.
Son fils l'eût rendu bien heureux I Je sens si bien, hélas I quand son âme évoquée Vient juger chaque soir de tout ce que je fis. Qu'il eût été mon Dieu, que ma vie est manquée ; Que j'étais né pour être filsl
Et pas un souvenir de lui qui me console I
Je me souviens pourtant de plus loin que cinq ans,
Et pour plus d'un objet ridicule ou frivole,
J'ai mille souvenirs présents :
Je me rappelle bien mon jouet éphémère, Le berceau de ma sœur, les meubles de satin. Et le grand rideau jaune, et le lit de ma mère,
Où je montais chaque matin.
Je me rappelle bien qu'après notre prière. Ma mère me disait : Vas embrasser ton père;
Que j'y courais, tout faible encor; Qu'alors il me pressait vingt fois sur sa poitrine. Puis m'ouvrait, en riant de ma joie enfantine,
Un livre qui me semblait d'or.
Je me rappelle ausû sa voix grave et sonore...
Mais son front, mais ses yeux, mais^ses to^ts que j'implore,
Mais- lui 1... lui, mon rôve ëtorn^; Rien... toujours rien 1... Le ciel m'a ravi son image; Ah 1 n'était-ee donc pa& aussi mon hënitage
Que le souvenir paternel?
C'est peu d'un tel regret... Ceux que je vois, que j'aime Parlent toujours de lui ; l'indifférent lui-môme
S'attendrit en le dépeignant :
Dans leurs cœurs trop heureux son souvenir abonde ; , Tout le monde l'a vu, le connaît... tout le monde,
Hélas I excepté son enfant.
Aussi de quelle ardeur j'interroge et j'appelle Les témoins de sa vie... ou môme de sa mort I Comme j'écoute, accueille, embrasse avec transport Un mot qui me le peint, un trait qui le révèle, Et comme avec délice, en mon amer fidèle, J'enfouis mon trésor !
C'est surtout dans les cœursj sur les bouches de femme
Que j'aime à retrouver son nom!
Leur âme comprend mieux mes regrets et son âme. Et leur reconnaissance est son plus beau renom. Aussi quand j'aperçois, en racontant sa vie. Une d'elles donner un signe de douleur^ Il me prend dans le cœur une secrète envie. De lui tendre la main,; en lui disant : Ma sœur!
C'est ainsi que toujours je vais avec courage Quêtant un souvenir ou brûlant oa glacé.
Pour me nourrir le cœur, me refaire un passé,
Et recomposer son image.
Et puis, lorsque mon âme est pleine jusqu'au bord. Que je la sens gonflée et riche de ces quêtes Qui me semblent à moi comme autant de conquêtes
Que je fais sur la mort, Je vole au monument qui me garde ces restes I... L'œil morne, le front nu, j'arrive aux lieux funestes^ J'ouvre la grille noire, et sur le banc grossier, A droite de la tombe, en face du rosier,
Triste, je m'assieds en silence.
Et là, je rêve, écris, pleure, médite et pense.
On m'a dit quelquefois que je lui ressemblais... Eh bien I par la pensée anticipant sur l'âge. Je blanchis mes cheveux, je ride mon visage. Et du temps, sur mon front, j'accélère l'outrage. Pour lui ressembler mieux et me rendre ses traits. Et puis, pour réveiller sous ce froid mausolée Et réjouir son ombre un instant consolée.
L'esprit plein de ses vers touchants, Je me prends à redire, à côté de sa cendre. Les douloureux accords où son cœur triste et tendre ^
Se répandit en plus doux chants.
Mais bientôt le soir vient et m'arrache à mon rôve l Mon fantôme si doux s'envole... je me lève.
Je pars comme on part pour l'exil ; Puis, après quelques pas, un moment je m'arrête^ Regarde encor sa tombe, et lui dis de la tête :
Adieu, père... Hélas I m'entend-il?
Par une belle aurore, en la belle saison,
Sous d'épais châtaigniers, et sur un vert gazon.
Foulant de frais sentiers tout semés de pervenches,
Portant toutes les deux de longues robes blanches.
Le bonheur sur le front, deux femmes de vingt ans
Marchaient, et l'air jouait dans leurs cheveux flottants.
L'une a pour nom Clary : radieuse, elle 'veille
Sur une enfant d'un an qui dans ses bras sommeille ;
L'autre se nomme Ellys : les yeux pleins de langueur,
Elle parle un peu bas, s'avance avec lenteur;
Son sourire affaibli sur ses lèvres expire.
Et cependant sa voix, sa pâleur, son sourire,
Tout dit qû'Ellys bientôt sera mère... et ses yeux.
Quand ils suivent l'enfant, le disent encor mieux.
ELLYS, emlHrassaiit l'enfant.
« Que je l'embrasse encore! Quelle bouche rosée I Et sa petite main sous sa tète posée 1 Et ce col!... et ces bras!... et ce corps!... Non jamais La plus charmante femme en pleine fleur d'attraits.
Un ange à dix-huit ans, ne sera pure et belle Gomme un petit enfant qui dort à la mamelle.
CLARY
Puis en le regardant il est doux de penser Qu'il ne sait pas encor ce que c'est qu'offenser, Que jamais rien de faux ni d'impur ne se cache Sous ce regard limpide et sous ce front sans tache : Ah! tout enfant d'un an est un enfant Jésus!
ELLYS
Vous avez bien raison, et leurs cœurs ingénus. Leurs cœurs tout ignorants de la vie et des choses, Ont la virginité de leurs petits pieds roses Qui, n'ayant pas marché, sont frais comme une fleur. Voit-on l'affection déjà poindre en son cœur?
CLARY
Oui, dès qu'elle aperçoit des larmes sur ma joue.
Elle accourt vite avec une petite moue,
Et vient baiser mes yeux... Pauvre ai^e nouveau-né
Qui ne sait même pas le mot d'infortuné,
Et qui c(Huprend'que Dieu créa dans nos misères
Les baisers des enfants pour les larmes des mères!
ELLYS
Quand a-i-elle souri pouria première. fois?
CLARY
Ce fut, je ni*«n sou^ens, le jour qu'elle eut cinq mois; Voici comment : un soir je prends une imnière, Je vais à son berceau pour baiser sa paupière. Et je la regardais doucement sommeiller, Ma main sur le flambeau, dû peur'de KéveiHer : Soudain sans qu'aucun pli^ sans que nul penser vague, Bût glifisé sur son. front comme l'air «ur la vague, Sans qu'elle remuât, sans que son œil s-euvf it.
Sa bouche s'étendit faiblement... et sourit 1
Et la nourrice, à Dieu promettant un beau cierge,
Me dit : « Cela s'appelle un sourire à la Vierge. »
£LLY8.
C^est charmant!... Voyez donc! elle sourit encor; On dirait qu'elle entend. Dans tous vos rêves d'or Vous la figurîefl-*vou8 comme elle est?
CLARY
Pas si belle!
2LLYS.
Quand je pense, ô mon Dieu, qu'à la saison nouvelle
Je serai mère aussi! D'ici là, chaque soir.
Je veux passer, Glary, toute une heure à la voir!
Dehors, quand j'aperçois un bel enfant qui passe.
Je m'arrête, je prends sa tête, je l'embrasse.
Je roule dans mes doigts ses longs cheveux soyeux,
De toutes ses beautés je me remplis les yeux,
Comme si je pouvais lui ravir sa figure,
Et la faire passer, délicieuse et pure.
De mes yeux à mon sein, de mon sein à mon fils;
Était-ce ainsi pour vous?
CLARY
Sans doute ; et vous, Ellys, Le soir, près du foyer, lorsque la flamme est morte. Posez- vous vos deux mains sur le sein qui le porte, Pour le sentir frémir tout à votre aise?
ELLY8.
Et vous, Quand soudain s'arrêtaient ses mouvements plus doux. Dans tTOtre cœur alors ne senties-^foos pas naître Cette horrible pensée.:-.. « Il expine, peut-^treY*
CLART.
Taisez-vous I taisez-vous I car encor maintenant Je ne peux pas quitter ma fille un seul moment Sans rester, au retour, sur le seuil de la porte, Tremblante et me disant : « Si je la trouvais mortel » Ne parlons pas de mort et fions-nous à Dieu.
ELLYS, après un moment d'héâtation.
Avez- VOUS bien souffert?
CLARY, souriant.
Vous avez peur?
ELLYS
Un peu.
CLARY
Ellys, ma chère Ellys, si depuis votre enfance
Vous pleuriez votre père exilé de la France,
Et qu'on vous dit : « Ton père est au fond du jardin I •
Et que, jetant un cri, vous courussiez soudain ,
Et qu'il se rencontrât une branche au passage,
Qui vînt vous déchirer le front et le visage,
La sentiriez-vous?
ELLYS
Non.
CLARY
L'on ne souffre donc pas!
ELLYS
Causons encor, causons. v
CLARY
Toujours, mais parlons bas...
L'enfant dort 1
ELLYS. 'y
Dites-moi, quand faible, évanouie, Vous avez entendu ce premier cri de vie
Qu'on reconnaît... bien qu'on Le le connaisse pas, Avez-vous...
GLART.
J'ai crie, puis j'ai tendu les bras.
ELLYS
fit quand le lendemain, en ouvrant la paupière,
Vous vous dites soudain ce doux mot : « Je suis mère... n
CLARY
Non, ce ne fut pas là mon premier sentiment :
J'étais triste plutôt ; mon corps languissamment
S'affaissait sur mon lit. Ma tôte était lassée.
Une douce faiblesse émoussait ma pensée
Comme le lendemain d'une grande douleur;
Et pourtant j'entendais tout au fond de mon cœur
Je ne sais quelle voix touchante et chaleureuse
Qui me disait tout bas que j'étais bien heureuse.
La porte tout à coup s'enlr'ouvre, oh ciel!... c'était...
C'était elle, ma fille, elle qu'on m'apportait,
Elle, ma ravissante et frôle créature :
Ellys, ma chère Ellys, devant Dieu je le jure,
Lorsque des bras d'une autre on la posa dormant
Sur mes deux bras vers elle étendus ardemment.
Quand elle me toucha, quand sur elle penchée
Dans mon lit, avec moi, tout près, je l'eus couchée;
Quand, la pressant longtemps avec de doux transporli,
Je sentis la chaleur de son cher petit corps.
Tout mon cœur se fondit en larmes, en prière.
En désirs de tomber à genoux sur la pierre.
De m'écrier : « Mon Dieul combien vous êtes boni »
Et pourtant, de son cœur en comptant chaque bond,
Je regrettais (de l'âme expliquez le problème}
432 LES DEUXlIÈft&6.
De ne plus la porter en mes entrailles^méme : <
Elle était plus à moi, «quand elle était en moil
«LLTS. ^
Glary , je voudrais bien oser vous dire. . . toi I Quel bien vous m'avez fait! vos mots, l'un après l'autre, M'apprenaient mon bonheur en racontant le vôtre, Et je devenais mère,... amie, en t'écoutantl »
Tout à coup un cri part des lèvres de l'enfant ! ^
C'est le cri du réveil. Alors ces jeunes femmes, Abaissant leur visage aussi pur que leurs âmes Sur cet ange au berceau qui s'éveillait vermeil,... Car un enfant devient tout rose en son sommeil. Dans cet être charmant baisèrent en silence L'une tout son bonheur, l'autre son espérance; Puis après ce baiser bien longuement cueilli. Gomme elles relevaient leur beau front recueilli, Se rencontrant alors sous leurs longs cils de soie. Leurs yeux brillants de pleurs, et tout noyés de joie, Se fondirent longtemps en un même regard I Puis, sans se dire un mot et comme par hasard. Autour de leurs deux cous leurs deux bras s'enlacèrent, Leurs bouches tendrement devant Dieu se pressWent, Car, en un seul instant réunissant leurs cœurs. Leur amour maternel en avait £ait deux sœurs 1 J
Pâles et frissonnant auprès d'un clair foyer, Deux malade»>.uii jQur^ se contaient leurs misères Que leur jeunesse, hélas I leur, rendait plus amères . L'un est oisif et riche, et Tautre est ouvrier; Mais ils souffrent tous deux, les voilà presque frères.
AMAURY
Quel est donc votre mal ?
MABGEL.
Je m'ëieins.
▲MAURT.
Comme nuril Depui0.comfoien de temps?
Depuis deux ans.
AMAuar.
Pourquoi 7
1IABGBI*«
Poui avoir eu trop faim, monsieur.
AMAURY
Moi, misérable I Moi, pour avoir passé de longnea nuits à table I
MARCEL
Avec un médecin je guérirais, je crois.
AMAURY
Un médecin? hélas 1 je meurs, et j'en ai trois !
MARCEL
Deux ans de maux, et rien pour me venir en aide I
AMAURY
£n deux ans, pas un jour sans un nouveau remède!
MARCEL
Si pour me plaindre au moins j'avais une heure à moi !
AMAURY
Vingt-quatre heures par jour, pour s'occuper de soi!
MARCEL
Oh ! monsieur, la misère 1
AMAURY
Ohl Marcel, la richesse 1
MARCEL
Pouvez-vous comparer vos maux à ma détresse?
Vous respirez, du moins... moi, je ne le peux pas,
Car, jusques à l'air pur, tout s'achète ici-bas!
Vous avez, vous avez l'allégement suprême.
Ce qui jette un sourire au front du mourant môme.
Ce qui guérit parfois et soulage toujours,
Le soleil!... 0 chaleur! clarté! beauté des jours!
Puand pourrai-je, aux rayons de ta flamme divine,
! uiser à pleins regards, boire à pleine poitrine?
Tu me guérirais, toi!... Mais, pauvre serf caché
Dans l'atelier obscur où je suis attaché.
Je cours m'ensevelir dès que l'aube est parue,
Au fond de mon infecte et ténébreuse rue;
et là, le jour entier, grelottant accroupi
E.itre les murs suiutauts et le ruisseau croupi,
Les pieds sur un sol gras, je travaille dans Tombre Aux fumeuses lueurs d'une chandelle sombre ; Ou si, pour voir le jour, je sors de ma prison, Que rencontrent mes yeux, hélas 1 pour horizon? L'étroit ruban de ciel qui là-haut, sur nos tètes. Tristement des toits noirs sépare les vieux faites I
AMAURY
Le ciel ! l'air! le printemps!... ils ne raniment pas! J'ai traîné ce corps froid de climats en climats. Sans que votre nature, impuissante ou marâtre. Ait rien fait pour mes maux qu'en changer le théâtre, Et de ces vains essais je n'ai rien rapporté Qu'une douleur de plus, mon incrédulité.
AlARGEL.
Soit donc I Mais le repos î le repos ! Si la fièvre Vous fait claquer les dents et sèche votre lèvre. Un lit moelleux reçoit votre corps défaillant; Le chien, s'il souffre trop, se couche sur le flanc ; Moi, brisé de douleur et d'insomnie... à l'œuvre I Je succombe? Debout, misérable manœuvre I Et je mourrai, quand Dieu de moi prendra pitié. Comme un galérien, avec ma chaîne au pied.
ÂMAURT.
Hélas I combien de fois^ dans l'excès de ma peine, J'ai crié vers le ciel « : Oh ! que n'ai-je une chaîne ! tt Sauvez-moi de moi-même, ô mon Dieu ! donnez-moi (( Un devoir à remplir, un métier, une loi I » Mais être libre, lil^re avec un mal sans trêve! L'avoir pour seul penser, hélas ! et pour seul rêve 1 Être riche de plus, et, dans sa déraison. S'élancer en cherchant partout la guérison. S'élancer, et trouver devant soi, pour sîl i^n^.^
426 LBS DEUX ItlSÈRfiS.
La lerre tout entière à ses dédifs ouverte ! Alors, tremblant, flottant, errant coanneles fous Vouloir, ne pas vouloir...
MABCSL.
Eh bieir donc, tues-vous!
La mort vous appartient, la mort comme le reste 1 Mais moi, cette existence odieuse et funeste, J*y suis cloué,, rivë^. je ne peux pasimourtrl Car, hélas 1 j'ai deux, ûls et leur mère à. nourrir ! Et lorsque je succombe au mal qui. me déchire, Je m'écrie en mourant : a Tout ce que j'aime expire 1 »
Le riche, quelque temps resta silencieux; Puis d'une voix plus lente et sans lever les yeux : « Marcel, j'ai comme vous un eafieint, une femme, Je vous plains ; mais je sais de plus grands maux, pour l'âme : Vous m'avez fait pitié, je vais vous faire horreur ! Regardez de mes mains la hideuse maigreur; Regardez mon visage : un fantôme est moins blême ; Eh bien! il est pourtant une part de md-môme Encore plus desséchée et plus morte... mon cœuri 0 Dieu I dit-il, poussant un loi^ cri de douleur, Voilà, voilà la plaie, et dix ans.de torture Ne comptent pas iauprès d'une telle blessure 1- Qu'estMîe que d'avoir faim? d'avoir froid? Le corps seul Meurt de ces maux ; le corps est né pour le linceul ; Mais l'immortel foyer de toute noble flamme. L'âme 1 l'âme! sentir agoniser son âme! Ah I ne vous plaignez pas! vous aimez,, voua pleurez^ Si l'un de vos fils part, voua vous désespérez ; Lorsque le plus petit en bégayant vous nomme. Vous tressaillez de ^qie, et vous vous sentez homme;
Moi, je ne sens plus rien I Je ne tiens plus à rien I
*A force d'avoir fait de moi seul mon seul bien,
Je ne vois plus que moi dans la nature entière !
Le dévouement?... Éteint. La tendresse?... En poussière.
Les nœuds les plus sacrés?... Dissous, usés, rompus!
Mon fils, mon filsl je crois que je ne l'aime plusl »
A ces mots, il s'arrête et sa parole expire ;
Il semble épouvanté de ce qu'il vient de dire :
Gerte, il avait déjà sondé ce noir chaos.
Biais sans le peindre encor par des mots... et les mots
Aux spectres de son cœur prêtant corps et visage,
Il recule effrayé devant sa propre image.
L'ouvrier l'écoutait sans comprendre ; soudain,
Amaury lui versant sa bourse dans la main :
« Tenez, voilà de l'or... du soleil... de l'ombrage...
Tout ce que vous rêvez!...
MARCEL
Quoi! comment?
AMAURY
Un voyage Vous sauvera peut-être... Au nom de vos enfants, Prenez I
MARCEL
Cet or... pour moi?
AMAURY
Pour eux 1
MARCEL
Mais...
AMAURT.
En deux ans, Yous le rogognerez.
Et pour être bien sûr qu'il gagnait son argent, D'un maître de grammaire empruntant la fénûe, M'enseigner verfoe, aNiveri^e, et «>m, et particide; Mais, lasl qu'il ëtait gauche en lut^ de régent! Pour lui cette grammaire et son étroite règle Étaient comme une cage où se débat un aigle t Il n'y tint pas. Un jour, rejetant loin de lui Méthodes et syntaxe .. « Ohl c'est par trop d^enmn, • Dit-il ; « ni vous, ni moi ne sommes faits, ma chère, « Pour toujours ressasser ce fatras de pédant : « Cherchons une plus pure et plus haute atmosphère a Cherchons la liberté, la flamme, la lumière, « Cherchons la poésie!... » Et depuis ce moment Nous n*airons pas ouvert, ua jour, le rudiment.
BBRTHF.
Quel poëte aimait-il entre tous?
CAMILLE
Oh! le Dante.
BEMTHE.
Le Dante, fugitif, exilé comme luil
CAMILLE
Oui.
BEIVTHK.
Le Dante, pleurant lltafie eedaref
CAMILLE
Oui.
BEltTOE.
Le Dante s'dcriant dans sa douleur ardente « 0 terre de malheur, que toute gloire a fui! » Qu'il devait être beau quand il lisait le Dante Et quelle clarté çfure eu ces Jours t'aura luî?
CAMILLE
u plus grand de ces jours te dirai-je Thistoire?
BERTHB.
•h! parle!
CAMILLE, après un moment de silence.
Une bien chère et bien triste mémoire les traits pour lui, ditron, étaient un souvenir),
nos graves leçons bientôt venant unir 'amical abandon des liens de famille, liangeait le maitre en père et l'ëcolière en fille, n jour, un jour d'hiver, sombre, humide et glacé,
arrive, tremblant de froid, le front baissé i ils de cette contrée heureuse et printanière ù les nuits sont, dit-on, plus belles que nos jours^ e nos hivers pour lui la brume coutumière tait encor l'exil,... l'exil de la lumière, t sous notre ciel gris il frissonnait toujours, es qu'il entre, selon ma moqueuse habitude rès du large foj^er du cabinet d'étude î Tentraine, en riant de son air tout transi; ais il lève la tète et mon cœur est saisi.
RERTHE.
aisi?
CAMILLE
D'étonnement, de tristesse, d'alarmes.
BS yeux étaient gonflés et tout rouges de larmes; ne pâleur de mort sur son front s'étendait; t son regard farouche, et son gant qu'il tordait, out révélait en lui quelque affreuse tempête ui dans son âme encor bouillonnait et grondait, remblante, auprès de lui je mets son cher poëte;
4iO UN SOUVENIR DE MANIN.
Il Cil lit quelques vers, puis le jette : ma main Lui présente Silvio, Monti, môme dédain.
BERTHE
Qu'avait-il donc?
CAMILLE
Attends. Tout à coup il se lève :
« Que m'importent les vers de tous ces beaux esprits? Dit-il ; « sont-ce donc là des hymnes de proscrits? a Non, le voilà le chant de la lyre et du glaive! » Et, tirant un vieux livre en ses habits caché, Il commence ce psaume incomparable, immense. Le plus douloureux cri que trente ans de souffrance Du cœur d'un peuple esclave aient jamais arraché! « Le long des fleuves d'Assyrie... »
BERTHE
Le chant des Juifs 1 le chant de la captivité!
CAMILLE
Lui-môme 1 et pas un mot, par Manin répété. Qui dans mon âme encor ne résonne et ne crie!
« Le long des fleuves d'Assyrie,
« Nous étions assis et pleurions;
« Nous pleurions, ô chère patrie,
« Car de toi nous nous souvenions I »
BERTHE
0 malheureux ! Je vois, je vois couler ses larmes 1
CAMILLE
« Sion! Sion! belle de tant de charmes 1
« Sion, objet de tant d'alarmes!
a Chère Sion l avant de t'oublier,
« Mes yeux oublieront la lumière,
« Et ma langue, comme une pierre, (f Se séchera dans mon gosier !
« Nos maîtres nous ont dit : Esclaves, a Vos voix sont douces et suaves, « Chantez-nous... »
A ce mot « chantez-nous » il hésite, il s*arrôte,
Et, froissant dans ses mains le livre du Prophète : ..
« Chanter 1 chanter 1 dit-il en marchant à grands pas,
« Voilà l'odieux mot que l'Europe répète :
« Vous êtes des chanteurs, des instruments de fête,
« La musique et les vers, voilà votre œuvre!... Ingrats!
« Parce que l'Italie a sur leur froide race
M Épanché ses trésors d'élégance et de grâce,
« Et qu'ils ont de nous seuls appris tout ce qui plaît,
(( Leur dédain, pauvre peuple, armé de ton bienfait,
« Te refuse un cœur d'homme, à toi qui les enchantes,
(( Et nous accable avec nos qualités charmantes! »
BERTHE
Il a raison I
CAMILLE
« Eh bien ! s'écria-t-il enfin, « Assez d'affronts! Debout! Faisons voir à la terre, « Que notre arme n'est pas un luth de baladin I « Des fusils! des canons! la bataille! la guerre l a Et jetons-leur le cri du Psalmisle divin : »
« 0 misérable Babylone!
« Heureux celui qui te rendra
« Tout ce que souffre et souffrira
UN
Compagnes de plaisirs et do goûts studieux, Sœurs par des nœuds plus doux que des nœuds de familles. Un soir, dans un réduit calme et silencieux, Un livre entre les mains, et des pleurs dans les yeux. Un soir causaient deux jeunes filles.
La plus jeune, le doigt sur la page arrêté Interrogeait le livre avec anxiété, Interrogeait sa sœur à ses côtés assise, Et tandis qu'elle parle, et son front, et sa voix, Et ses grands yeux naïfs respirent à la fois L'enthousiasme et la surprise.
BERTHE, montrant le livre qu'elle tient encore oureit.
Quoi I ma sœur, ce Vénitien Dont je vois là Thistoire et si courte et si pleine,
Ce dictateur, homme de bien.
Qui soudain, en un jour, devenant capitaine
A force d'ôtre citoyen.
Disputa dix-huit mois sa Venise à la haine
Du tout puissant Autrichien!
Quoi ! ce révolutionnaire Que personne n'accuse, et que chacun vénère * ! Quoi I ce martyr sur qui tant de pleurs ont coulé Même en la nation qu'il avait combattue I
Quoil cet immortel exilé A qui son lieu d'exil élève une statue I... Maninl... il végétait, ici, dans ce quartier? D'un pauvre professeur il faisait le métier? Il donnait des leçons?... Il en manquait peut-être!
Tu le connus? Il fut ton maître?
Comment osais-tu le payer?
GAUILLB.
Oh I la première fois, ma crainte fut bien grande. En vain depuis deux jours je m'essayais I En vain, Dans le fond d'une bourse, ouvrage de ma main, Avais-je déguisé mon paiement en offirande, Je n'en tremblai pas moins dans le moment urgent; Je roulais sous mes doigts ce malheureux argent; Ma main s'avançait, puis se retirait plus prompte, Je me sentais rougir, je n'osais r^^rder *.
J'aurais eu, je crois, moins de honte
A la tendre pour demander.
BERTHE
Je le comprends!
CAMILLE. I
Mais lui, me souriant en père : *
^ « Ah 1 . pauvre enfant I quel embarras I
1. Quand on ouvrit en France une touacripUon pour éiereruBe statue à Manin, fous les partis approuvèrent cet hommage.; car Maain t avait tout fait pour sa cause, excepté le mal, et il protesta liauteiucnt contre des théories monstrueuses, qu'il su0t de rapptler ptyr tfi^Qé<rir.
« Allons, n'ayez pas peur ; donnez-moi mon salaire : « De meilleurs que Manin ont passe sur la terre « Vivant de leur travail et a'en rougissant pas! « Puis, le labeur soutient; la paix est sa compagne, « Et son joug merveilleux semble tout alléger; « Le pain même de Tëtranger « N'esi plus amer quand on le gagne. »
DERTHE, après un peu d'hésitatÎMi.
Dois-je te Tavouer, ma sœur? sa pauvreté M'étonne; je oroyais... à tort, je le suppose... Que d'un emploi public, d'un iour d'autorité
Il restait toujours quelque ck)^.
Même après qu'on l'avait quitté :
Et lui qui, sous l'effort d'une armée assiégeante. D'un peuple tout entier eut le gouvernement, Lui qui fut dictateur...
CAHU.LE.
Il le fut, mais comment?...
« Je ne veux pas, dit-il, que solde ou traitement « Appauvrisse pour moi la patrie indigente I » Et pendant ce long dévouement.
Pendant vingt mois de puissance suprême, Sais-tu ce qui fît vivre et les siens et lut-même? Un manuel de droit dont il était l'auteur, Et le pauvre avocat nourrit le dictateur.
BERTHB, avec éaiotiau
On nous vante toujours- ceux de Spsrèe et ée Rome! Mais dans tout l^ir Pktarque •est-il un phsgiwid homme? Qu'importe que TÉtat» sons TAutriehe cowbé^
Eût plus ou moins é» toritoiret
Et qu'importe enoove à rhhsfcOBie Qu*il n'ait lutté qu'un jour, «t 411'ii Mt SBCCombé?
Ce livre fe dit bien, ce n'est pas la victoire, Ce n*est pas la durëe ou le prix du dëbat. Ni le nombre de gens qu'en bataille on dispose,
Non, c'est la grandeur de la cause
Qui fait la grandeur du combat!
Et tous ces fameux Grecs immortels par la guerre Me touchent moins le cœur que ce pauvre avocat Qui, sans armes, sans or, sans pouvoir, sans soldat,
Réveille en un jour cette terre
Qu'on nommait la terre des morts; Ddchaine d'une main le peuple tributaire, Mais de l'autre lui met et le frein et le mors. Ne permet pas un meurtre et pas une rapine,
Bléme contre les étrangers ; Combat tous les fléaux joints à tous les dangers, Disette, choléra, bombardement, famine; Et quand, à bout de force, il ne peut plus lutter, A son pays vaincu lègue un honneur suprême Plus durable et plus pur que la liberté même,
La gloire de la mériter!...
Berthe s'arrête alors, étonnée et confuse Du langage inconnu que lui dicte son cœur, D'un sentiment nouveau, parfois l'élan vainqueur Nous ouvre des pensers que l'âge nous refuse; Et cet être ingénu, tout à coup s'échauUant Au mâle souvenir du vaincu triomphant.
Son admiration s'était changée en muse, Et l'histoire parlait par la voix d une enfant! Mais de l'austérité de ce grave langage Redescendant bien vite aux discours de son âge
UN SOUVENIR DE MANIN. 4:j7
BERTHE
Était-il jeune encor, chère sœur? Quel effet, Quand tu le vis d'abord, t'a produit son visage? Lisait-K)n sur son front tout ce qu'il avait fait?
CAMILLE, souriant.
Oui 1 môme on y lisait tout ce qu'il comptait faire.
BERTHE
T'imposai t-il ?
CAMILLE
Un peu.
BERTHE
Te faisait-il peur?
CAMILLE
Non.
BERTHE
Près de lui cependant tu devais d'ordinaire Éprouver ce respect, ce trouble involontaire. Cette crainte qu'inspire un grand homme, un grand nom! Lui-môme, car enfin ils sont ce que nous sommes, Devait dire : Je fus dictateur, potentat...
CAMILLE
Il disait : t Plaignez-moi, j'ai perdu mon état;
0 Je n'étais bon à rien qu'à gouverner les hommes. »
A chacun de ses mots, un nouvel horizon S'ouvre, et plus je t'entends, plus je voudrais t' entendre. Quand vous retrou viez-vous? Est-ce en cette maison? Savait-il enseigner? Qu'aimait-il à Rapprendre? Comment se passait ta leçon?
CAMILLE
D'une assez singulière et piquante façon.
D'abord, pauvre grand homme, il voulut, par scruçulç.,
Et pour être bien sûr qu'il gagnait son argent, D*un maître de grammaire empruntant la fémle, M'enseigner veiiie, ad?erl>e, et nom, et participe; Mais, lasl qa'îl était gauche* «n habft die n^otf Pour lui cette grammaire et son étroite règle Étaient comme une cage où se débat un aiglet Il n'y tint pas. Un jour, rejetant loin de lui Méthodes et syntaxe .. m Ohl c'est par trop d^ennm, » Dit-il ; u ni vous, ni moi ne sommes faits, ma chère, « Pour toujours ressasser ce fatras de pédant : « Cherchons une plus pune et plus haute atmosphère « Cherchons la liberté, la flamme, la lumière, « Cherchons la poésie!... » Et depuis ce moment Nous n'arons pas ouvert, un jour, le rudiment.
BflRTHE.
Quel poète aimait-il entre tous?
CAMaLE.
Oh I le Dante.
BEKTHB.
Le Dante, fugitif, exilé comme luil
CAMILLE
Oui.
BEKTHX.
Le Dante, pleurant lltafie esdaref
CAMILLE